CHAPITRE Vin
Sommaire : — Promenade sur la place Royale. — Chapelain. — L'ex-maltôtier d'AHbon. — ■ Un bâillement prolongé. — Toujours d'Alibon. — Mon souhait à propos de la vertu de sa femme. — Querelle entre les deux époux. — Un défi. — Invitation à dîner.
— Intentions hostiles. — Je suis averti à temps. — Conseil que me donne Courcelles. — Mon introduction. — On me regarde comme une bête curieuse. — Plan de vengeance. — Discussion à mon sujet. — A table. — Feux croisés. — Je mange comme quatre. — Désappointement. — Attaqué par le mari, je suis défendu par la femme. — Pertes et profits. — Madame de Buysard. — Cicéron prédicateur. — Naïvetés. — Etonnement général. — Je suis perdu de réputation. — D'Alibon et ses amis se retirent pour ne pas suffoquer de rire. — Je reste seul avec madame. — La réaction. — Elle passe de l'indignation à la pitié.
— De la pitié à l'amour. — La jalousie baissée. — Une consolation. — Madame d'Alibon me devait bien cela. — Un joli quart d'heure. — Le mari est satisfait. — La femme n'est pas fâchée. — Tout le monde est content. — Madame de Rambouillet. — Nouveaux succès de M. le duc d'Enghien. — La carpe et le brochet. — Nouvelle impertinence de d'Alibon. — Avis charitable que je lui glisse à l'oreille.
Je passais par un beau soir d'été sur la place Royale, quand j'aperçus Chapelain occupé à causer avec un certain d'Alibon qui avait été jadis maltôtier et qui, depuis, s'était retiré des affaires avec une fortune immense et une femme parfaitement jolie. J'allai à eux et, après les salutations échangées, je mis mon pas à l'unisson du leur et nous nous promenâmes ainsi' de long en large et fort lentement.
Quand j'ai dit tout à l'heure qce Chapelain et d'Alibon causaient ensemble, je me suis trompé. D'Alibon causait parbleu bien tout seul, car c'était un des traits caractéristiques de ce prétentieux personnage, de prétendre à tenir seul le dé de la conversation. En cette circonstance, du reste, il n'avait pas grand'peine à demeurer en possession de son privilège babillard, Chapelain ne s'occupant pas le
moins du monde d'écouter ses rabâchages ni de lui donner la réplique. Je suis bien convaincu que Chapelain, au moment où il semblait accorder le plus d'attention à l'ancien maltôtier, improvisait à part lui quelque morceau de prose ou de vers.
Ma survenue toutefois apporta quelques ennuis à mons d'Alibon. Il était loin de m'aimer et je savais de source certaine qu'il avait plus d'une fois essayé de me faire du tort à la cour, où il avait, dit-on, quelques relations avec M. de Gonti. Quant à dire ce qui lui avait donné entrée près du prince, c'est ce que je ne puis.
Il se remit peu à peu de l'émotion désagréable que lui avait causée mon arrivée et continua de parler avec une incroyable assurance des affaires du jour, ne se prononçant du reste pour aucun parti, sachant bien la haine instinctive que je ressentais contre les frondeurs et ignorant peut-être au fond quelles étaient les idées de Chapelain. 11 jasait donc énormément pour ne pas dire grand'chose, et rien ne prouvait qu'il songeât même à s'arrêter.
Chapelain, que je voulais entretenir à mon tour, et à qui j'avais déjà poussé deux ou trois fois le coude dans cette intention, regarda ce cher d'Alibon de travers et me fît signe de prolonger encore ma patience d'une minute ou deux. L'enragé discoureur, après avoir touché légèrement divers sujets qui étaient bien pour nous les choses les plus rebattues du monde, c'est-à-dire les embarras présumables du royaume pendant la minorité du roi, la mort de Richelieu, les belles chances de Mazarin, toutes vieilles neiges plus qu'à demi fondues, l'enragé discoureur, ai-je dit, aborda un chapitre auquel il n'entendait absolument rien, mais au moyen duquel il crut se donner un certain relief. Il se mit à causer à tort et à travers de l'intérieur des petits appartements de la reine, où il n'était certainement jamais entré, et de ses filles d'honneur, dont il affectait de savoir les menus secrets, quand la vérité est que c'est à peine s'il connaissait ces demoiselles de vue.
Pour le coup nous n'y pouvions plus tenir. Chapelain, avisant à sa gauche un bonhomme qui bâillait en passant près de nous à se décrocher la mâchoire, saisit d'Alibon par le bras et, lui montrant vivement le bâilleur :
— Regardez donc, d'Alibon, vous parlez toujours trop haut.
— Hein? qu'est-ce que vous dites? répliqua l'orateur déconcerté par une attaque dont il avait senti la portée.
— Rien, répondit Chapelain, mais je vous quitte. Vous êtes un homme trop compromettant.
Et nous nous éloignâmes bras dessus bras dessous.
Ce M. d'Alibon était, en somme, un de mes ennemis les plus acharnés. Il n'était pas de jour qu'il ne déblatérât contre moi, ce qui ne l'empêchait pas, quand il me rencontrait, de me donner une poignée de main et de me souhaiter toutes sortes de prospérités.
Un jour entre autres qu'il m'adressait ce souhait, comme il le faisait toujours, de la manière la plus banale et la plus indifférente, je lui répondis, en le retenant par le bras pour qu'il ne m'échappât point sans m'entendre :
— Mon excellent monsieur d'Alibon, le souhait le plus vif que je puisse former et qui, sans aucun doute, ne se réalisera jamais, serait de trouver la vertu de madame votre épouse en défaut, car je la vois de jour en jour plus charmante et elle me plaît infiniment.
Là-dessus, je le laissai tout ébahi et continuai mon chemin. Ce pauvre d'Alibon était si bête qu'il n'eut rien de plus pressé que d'aller conter cela à sa femme, qui pensa en étouffer de rire. Mais, peu à peu, la scène changea et une discussion en règle s'établit entre le mari et la femme à mon sujet. D'Alibon, qui s'était fâché tout rouge, prétendait que j'étais un sot et un impertinent. Quant à elle que j'avais vue très-souvent au cercle de madame d'Humières, elle était d'un avis tout opposé et affirmait que j'étais de force à déferrer quiconque oserait lutter avec moi. De paroles en paroles, on en vint à un défi. D'Alibon offrit alors à sa femme de s'en remettre au jugement d'un certain nombre de connaisseurs qui seraient conviés à un repas où j'assisterais et dans lequel on ferait l'expérience de mon savoir-faire. L'idée parut assez saugrenue à madame d'Alibon, et j'ai su depuis qu'elle s'efforça de l'en dissuader. Mais rien ne put détourner de ce projet d'Alibon, qui se mit sur-le-champ en quête d'hommes et de femmes dont la réputation d'esprit était faite, afin d'en composer un aréopage capable de décider souverainement la ques-
* tion. Il fut résolu en commua qu'on choisirait de préférence des personnes qui ne me connaissaient pas encore, pour qu'il fût impossible de les supposer influencées par leurs précédentes relations avec moi.
Les invitations furent lancées le jour même où M. d'Alibon vint, avec toutes sortes de politesses, m'engager à «iîner chez lui. Je n'avais encore aucune connaissance de cet incroyable guet-apens; mais je l'appris le lendemain par Gourcelles, qui vint m'avertir du complot et me conseilla de faire pour ce jour-là une ample provision desprit. Je répendis à Gourcelles que je n'y manquerais pas.
Le jour venu, je fis grande toilette et soignai mon extérieur autant que je le pus. Je m'arrangeai pour n'arriver chez d'Aiibon que lorsque tous les invités y seraient déjà à m 'attendre. De cette manière, mon introduction devait produire beaucoup plus d'effet. Mes calculs s'étaient trouvés justes , et, en passant le seuil du salon , je vis une vingtaine d'yeux braqués sur moi comme des canons de pistolet.
Cette batterie redoutable ne m'étannapas et je conservai toute ma présence d'esprit. Je m'inclinai et , allant m'asseoir près de madame d'Aiibon, je lui baisai la main avec grâce. Mais ce baiser ne fut pas tout à fait innocent; mes lèvres laissèrent une trace humide sur cette main douce et blanche, et, en me relevant, j'eus la satisfaction de voir les deux plus jolies joues du monde se couvrir d'un tendre incarnat.
Rien n'est plus drôle que l'attention méticuleuse dont on entoure un personnage qui, soit à raison, soit à tort, a la renommée d'un plaisant. Les yeux tout grands ouverts, les bouches béantes, l'air étonné des assistants suffiraient pour glacer en lui , s'il en voulait faire usage , toutes les qualités intelligentes que lui aurait départies le ciel. Heureusement que je n'avais nullement l'envie de justifier ma réputation et, qu'au lieu d'amuser ces bonnes gens, mon intention formelle était, tout au contraire, de m'amuser d'eux. *
Après avoir promené un. coup d'œil sur toutes ces têtes qui étaient pour moi comme celles d'autant de juges visà-vis d'un accusé, je me levai et allai tranquillement me planter à la fenêtre, d'où l'on découvrait les arbres de la
place Royale. Là, je m'éventai et me mis à pourchasser les mouches^ ne m'occupant pas plus de ceux qui étaient derrière moi que si j'eusse été profondément endormi.
— Il a l'air un peu hébété, dirent tout bas mes ennemis.
— 11 est distrait, ripostèrent mes partisans.
Car, au risque de passer pour orgueilleux , il faut bien que je le dise, j'avais des partisans! j'avais des ennemis! C'était là, sans contredit, un honneur qui m'était commun avec les savants les plus illustres et les rois les plus puissants de la terre.
Mon œil était celui du lynx, mon oreille était celle du chat. Je voyais et j'entendais tout sans en avoir Fair. La petite guerre continua.
— Je vous dis qu'il songe creux.
— Je vous dis qu'il songe à quelque bon mot qu'il va nous décocher tout à l'heure.
— Peut-on s'amuser à attraper des mouches!
— Pardieu , répondit un homme noir fort laid et fort pédant , que je fus presque contrarié de voir parmi mes défenseurs, pardieu, monsieur, où en êtes-vous pour vouloir juger quelqu'un sur de si pauvres apparences? L'histoire ne nous fournit-elle pas mille exemples de singularités à peu près semblables attribuées toutes à de grands hommes? Héliogabale ne renfermait-il pas des quantités de mouches dans un vase d'or afin de les apprivoiser? J'ai entendu parler d'un certain Harabus , roi d'Hircanie , dont le plus vif plaisir était de prendre des taupes, et j'ai lu quelque part que Domitien, — le fameux Domitien, —n'aimait rien tant que d'élever des hannetons. Voulez-vous encore d'autres exemples? les Troyens louaient avec des rats..» les Phéniciens...
— Assez ! assez ! fit l'interlocuteur en se bouchant les oreilles.
— Attendez donc de meilleures preuves pour attaquer un des seigneurs les plus spirituels de la cour, un seigneur à qui Anne d'Autriche veut du bien, que M. de Voiture estime, qui est l'ami du maréchal de Grammont et que les femmes s'arrachent. . .
— Oh! oh! fit une petite voix avec un accent de doute , je crois qu'on en dit beaucoup plus qu'il n'y en a. Pour moi, il me déplairait fort. . .
Je jetai un regard à la dérobée sur la dame qui se permettait une agression aussi piquante et j'eus le plaisir d'apercevoir une laide créature que j'avais rencontrée plus de vingt fois chez mesdames de Lavernay et de Guéménée, sans jamais lui avoir adressé un mot. C'était sans doute une de ces muettes rancunes que ne manquent presque jamais de vous garder, pendant toute leur vie, ces vilaines poupées sur le retour qui restent , à leur grand déplaisir, oubliées dans un coin en guise d'épées rouillées ou de vieux portraits.
Madame d'Alibon répliqua très-bas :
— Tout n'est pas mensonge dans ce qu'on a raconté de M. de Roquelaure et j'ai su personnellement des choses...
Elle n'alla pas plus loin et je m'aperçus qu'elle tournait la tête de mon côté. Je persistai à ne faire aucune démonstration.
— Nous tourner le dos ainsi... mais c'est de l'impolitesse î
— Attendons-le au souper.
— Il ne sait pas vivre.
— Il prendra sa revanche.
— Pour un bouffon de cour, quelle insolence î
— Bien , dit encore madame d'Alibon, voilà que vous marchez sur les brisées de MM. de Beaufort et tie Saint- Simon. — Ce sont eux qui, les premiers, ont cru lui causer un grand dommage en l'appelant bouffon î — Le beau malheur, messieurs, si ce bouffon est fin, spirituel, galant. Bien des lourdauds de ma connaissance, fort bien vus au petit lever de la reine , mais très-insipides en tète-à-tête avec une bourgeoise, voudraient être bouffons à ce prix-là!
La petite femme s'animait extrêmement et j'en fus pénétré jusqu'au fond du cœur. Je fus persuadé dès ce moment que j'avais en elle une amie sincère... Je remarquai même dans ses yeux un feu tendre et velouté qui m'inspira soudainement un espoir auquel jusqu'alors je ne m'étais pas encore sérieusement livré.
Un autre pédant , encore plus laid que le premier, lui répondit :
— Vous le défendez avec chaleur, madame, et il se peut que vous ayez raison. Le dîner n ->us le p rouvera. Le diner est la pierre d'achoppement des plus terribles jouteurs en
fait d'éloquence et d'esprit. L'homme spirituel est doublement spirituel à table, de même que le sot y est doublement sot. Hérodote, Simplicius et Suidas ont dit là-dessus d'admirables vérités. Pourquoi ne nous mettons-nous pas à table? il me semble que l'heure est plus que passée. . .
— Mon mari est allé voir la cause de ce retard. .. mais le voici : rassurez-vous.
D'Alibon parut effectivement et dit en se frottant les mains de l'air d'un homme qui s'attend à se bien divertir :
— A table, messieurs et mesdames, à table. J'ai un vin de Rivesaltes capable de délier la langue d'un sourd-muet. \ J'ai, en outre, fait épicer les mets à l'italienne. J'espère j que nous allons rire. Qni m'aime me suive 1
La foule déboucha avec impétuosité dans la salle à manger, et madame d'Alibon m'indiqua la place d'honneur à sa droite. Elle mit à sa gauche le vieux pédant qui m'avait attaqué. Je ne saurais trop dire, — mais on comprendra peut-être, — pourquoi je n'en fus point fâché.
Le repas, je dois l'avouer, fut savamment et splendidement servi. J'avais un appétit assez présentable , mais je feignis de l'avoir encore plus énorme qu'il n'était réellement. Je ne refusai rien de ce qu'on m'offrit, je répondis à toutes les provocations de l'hôte en lui tendant mon verre et en buvant force rasades. Je passai en revue tous les plats, exprimaut par mes gestes et par une pantomime expressive que je trouvais tout excellent. En un mot je me conduisis en bon convive et l'on ne pouvait nier que je ne fusse de force à tenir tête aux plus vaillants mangeurs de France et de Navarre. Mais on avait beau faire, je ne disais mot. G'était un parti pris, un point arrêté, et le diable, en ce moment-là, ne m'eût pas arraché une syllabe.
Gomme plusieurs interpellations directes m'avaient déjà été adressées sans que j'y eusse pris garde, les uns pensèrent que j'étais absorbé par ma gourmandise, d'autres crurent que je n'aimais pas à être interrogé, lé plus grand nombre enfin s'imagina que j'étais sous le coup de quelque préoccupation secrète et importante qui annihilait momentanément toutes mes facultés. Bohlmann, — c'est ainsi que s'appelait le pédant qui ne m'aimait pas, — se flatta de l'espérance de me faire parler, en engageant la conversation d'une manière générale et soutenant les propositions !es
plus bizarres qui lui vinrent à la tête. D'Alibon, à qui l'idée ne sembla pas trop mauvaise, lui donna la réplique avec aplomb en ne cessant, du reste, de me regarder du coin de l'œil.
— Mon cher d'Alibon , dit Bohlmann en plongeant ses dents aiguës dans le croupion d'un magnifique faisan, puisque nous sommes sur le chapitre des choses étnnges, avezvous lu un certain livre d'un certain Burgrave Ernest, paru en Tan de grâce 1618, sous ce titre: Achille ressuscité?
-— Non, répondit le maître du logis en vidant son verre. Que dit ce Burgrave Ernest ?
— Les folies les plus incroyables, dit Bohlmann. Il prétend forger, à l'aide de la philosophie magnétique, des armes de telle trempe que le guerrier qui les aura endossées, non-seulement attaquera l'ennemi sans crainte, mais encore jett ra l'épouvante dans le cœur de toute une armée...
— Oh ! quelle fable! s'écrièrent les convives en masse, excepté moi.
— 11 dit avoir découvert une eau de magnanimité qui rend courageux les plus lâches et dont l'empereur Maximilien 1er avait le secret avant lui. . .
— C'est trop fort !
— 11 dit... à propos de son Electre Vulcanphysique (il nomme ainsi si panacée ) que c'est certainement de ce métal, perdu depuis longues années, qu'étaient composés le casque du duc d'Albe, l'épée de Roland, le miroir de Virgile, le couteau d'Albert le Grand, la rapière de...
— Nous n'y croyons pas, fit un chorus imposant de voix déjà par trop humectées de vins de toute espèce. Passons à d'autres sujets.
— Volontiers, répartit Bohlmann qui était tout à fait lancé. Je vous parierai , si vous le voulez , de la forme du ciel, de la nature vivifiante du soleil, ou de la matière iih-rte de la lune; de omni re et quibusdam aliis comme disait Pic de la Mirandole. Ordonnez , je suis prêt. Servez- Dioi, cependant, quelques-uns de ces délicieux cardons... la sauce en est divine.
— Voici, mon cher Bohlmann, dit , en lui passant une assiette garnie, d'Alibon qui rayonnait, en comparant l'inépuisable faconde de son ami à mon inébranlable taciturnité.
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— Je vous ferai , si cela peut vous être agréable, reprit Bohlman, une dissertation sur les mœurs privées du khan des Tartares ou les grands événements du règne d'hlisabeth , en Angleterre. Ou bien , pour ne pas nous envoler aussi loin et pour rester dans des limites qui soient plus à notre portée, aimez-vous mieux que nous jasions de ce qui s'est passé depuis une semaine à Paris? On assure que M. de Gondy est toujours fou de la princesse de Guéménée; voilà déjà longtemps que cela dure. Il paraît que l'abbé veut décidément qu'on le canonise. Ah ! à propos de causeries piquantes, en voici une qui m'est revenue aux oreilles, mais à laquelle je ne puis croire. Vous connaissez bien madame de Buysard ?
— Je le crois bien, dit d'Alibon.
— . Une petite blonde, ajouta un autre.
— Un peu sur le retour.
— La fille d'un maître des comptes.
— La nièce de Boissat.
— Eh bien ?
— Eh bien, mes amis, dit Bohlmann, la bonne dame est devenue dévote, et sa dévotion lui a tellement tourné la tête qu'elle ne sait plus ce qu'elle dit. M. de Lesdiguiéres lui ayant demandé, — pas plus tard qu'avant hier soir, — à quel saint elle se vouerait dans un moment de danger: « A Gicéron, a-t-elle répondu , car ses oraisons , m'a-t-on dit, sont les plus belles et les plus éloquentes du monde, et je crois que c'est lui qui plaiderait le mieux ma cause auprès de Dieu. »
L'anecdote fut accueillie par des rires incrédules.
— Vous trouvez le fait invraisemblable, reprit Bohlmann. Mais l'invraisemblance et la vérité ne sont-elles pas sœurs jumelles? D'ailleurs il y a ici des témoins auriculaires de ce que j'avance , et je supplie M. de Roquelaure, qui se trouvait tout près de madame de Buysard, quand elle a lâché cette balourdise, de dire si je mens.
Il y avait assez longtemps que je me taisais, et cette contrainte commençait à me causer de vives impatiences. Je pensai que le moment était venu de faire subir une légère modification à mon système et je répondis au savant essoufflé :
— Il est vrai, monsieur, que madame de Buysard a dit
cela. Mais, au risque de passer pour aussi. . . naïf qu'elle, je vous avouerai que je n'ai rien compris aux railleries dont elle a été l'objet. Pourquoi les oraisons de Gicéron, que je n'ai pas l'honneur de connaître, ne vaudraient-elles pas celles de n'importe quel prédicateur d'aujourd'hui? C'est une triste manie que de vouloir toujours sacrifier le passé au présent. Je ne sais si l'abbé Gicéron était dans son temps catholique ou huguenot. Mais on trouve du talent partout ; et, moi qui vous parle , — quoique très-orthodoxe, — j'ai entendu d'excellents prêches à Gharenton.
Je me remis à manger le plus paisiblement et le plus s& rieusement qu'il me fut possible. . .' Rien ne saurait donner une idée de la surprise où je venais de les plonger tous. Quelques-uns crurent peut-être à une comédie jouée, mais mon air d'imperturbable bonhomie les persuada bientôt que j'avais été de bonne foi. Alors, il y eut un échange de discrets sourires et de signes d'intelligence tout à fait comiques.
— Le pauvre hère ! semblaient dire tous ces muets dialogues. Vit-on jamais pareil ignorant? Pour un homme qui aune réputation d'esprit, voilà, sur l'honneur, un triste héros !
On alla même jusqu'à chuchoter. Et en définitive , pourquoi se fût-on gêné avec moi ? Quand on prend Gicéron pour un abbé, on est voué d'avance au sort des martyrs et il ne faut pas se plaindre d'être berné.
Cet incident une fois passé, on tâcha d'en amener un autre. D'Alibon , surtout, que ce premier succès avait tou ragaillardi, voulait absolument me tendre un second piège.
— Avez-vous voyagé, monsieur de Roquelaure? me dit-il d'un petit air éveillé, preuve évidente qu'il machinait quelque malice nouvelle.
— Mais. . . assez pour quelqu'un de mon âge, lui répondisse sans cesser de manger. J'ai vu la Champagne pouilleuse, la Picardie et 111e de France. J^ai naturellement l'humeur assez nomade.
— En ce cas, vous connaissez bien la géographie?
— Je n'y suis jamais allé, fis-je très-gravement. Mais je l'ai aperçue de la mer et l'ai laissée à main droite. Je compte bien y retourner un de ces jours.
J'entendis encore une fois les gémissements étoutfés d'une
allégresse que chacun des assistants dissimulait de son mieux. Je fus invulnérable, circonstance qui ne contribua pas peu à confirmer mes persécuteurs dans la conviction de leur triomphe. Enfin, poussés à bout par les souffrant es d'une joie immodérée, ex< ités d'ailleurs davantage par la conîrainte qu'ils s'imposaient à eux-mêmes, prêts à éclater et heureusement trop civils pour me faire une telle injure en face, ils prirent le parti de s'esquiver sans bruit, sur la pointe des pieds et avec mille précautions plus grotesques les unes que les autres. Au bout de cinq minutes, la salle fut à peu près déserte et je demeurai seul. ..
Seul !... pas tout à fait.
Madame d'Aliboa, qui avait feint de sortir comme les autres, rentra et ferma la porte ; puis, me voyant partir d'un immense éclat de rire, et ne sachant trop encore quel était le fond de ma pensée, elle vint à moi et me dit de sa voix la plus caressante :
— Oh ! monsieur de Roquelaure, que de grâces j'ai à vous demander !
— A moi?... et pourquoi cela, chère madame d'Alibon. Quai-je à me plaindre? de quoi êtes- vous coupable?
— Oh 1 s'il s'est passé ici quelque chose d'injurieux pour vous , je vous jure que j'y suis complètement étrangère et que si j'avais pu m'opposer...
— Au plaisir innocent que vient de se donner votre mari? Mon Dieu... vous auriez eu tort. Car vous l'auriez privé, lui d'un grand bonheur, et moi de la scène la plus bouffonne à laquelle j'aie jamais assisté de ma vie.
— Gomment ! vous n'êtes pas fâché ?
— Moi I au contraire.
— Vous ne m'en voulez pas?
— Vous en vouloir, à vous qui m'avez si chaleureusement défendu... à vous dont je n'eusse jamais connu sans doute les bonnes intentions sans cette circonstance imprévue !...
— Vous mettez le comble à l'excellente opinion que j'avais de vous, dit madame d'Alibon. Votre caractère ne le cède en rien à votre esprit, et la façon dont vous prenez la pièce qu'on a voulu vous faire prouve que vous ne l'avez point méritée et que ce sont eux, bien plutôt, qui auraient grand besoin d'une leçon.
— Il y aurait un choix à faire, repris-je avec une sorte d'embarras. Tous ne sont pas également coupables et j'en sais un pour ma part...
— Qui l'est plus que tous les autres, n'est-ce pas ?
— Cent fois plus î
— Mon mari !
— C'est vous qui l'avez nommé, madame ; je n'aurais peut-être pas osé, moi.
— Encore une nouvelle qualité !
— Laquelle donc?
— Vous êtes généreux.
— Oh ! pas toujours.
— Vous avez raison, monsieur de Roquelaure, il est de ces circonstances...
— Où il est permis d'avoir de la rancune ?
— Mieux que cela... où il est permis de se venger. Peut-être madame d'Alibon n'attacha-t-elle point à ce
mot tout le sens que je voulus bien y voir. Mais, dès ce moment, je la trouvai mille fois plus jolie. Ses traits, animés par le dépit, étaient couverts d'une rougeur qui donnait à son éclat naturel quelque chose de céleste et de surhumain. Ses yeux brillaient comme deux escarboucles... et puis, ce mot de vengeance est si ravissant dans la bouche d'une femme ! Prononcé par une petite voix flûtée, et passant à travers une rangée de perles diaphanes, ce mot n'a plus rien de sanguinaire, d'effrayant, ni de cruel. Il ne fait ni frémir, ni trembler. Entendre une jolie créature parler de vengeance, c'eât jouir du plus suave concert dont les oreilles des hommes puissent jamais être charmées. Esprit malin, iine coquetterie, provocations mutines, soupirs mystérieux, tout ce qui émeut, tout ce qui séduit, tout ce qui entraîne, — est renfermé dans ce mot magique comme dans un talisman composé par la main des fées. Se venger ! madame d'Alibon parlait de se venger !...
Une idée lumineuse, admirable, folle, me traversa subitement le cerveau.
La vengeance est une sorte de duel, — de combat en champ clos... Si je pouvais être son second ! !
Insensiblement, nons nous étions rapprochas de la fenêtre. La jalousie baissée nous permettait de voir au dehors sans être vus, La scène qui se passa sous nos yeux aurait
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été suscitée tout exprès par quelque divinité malicieuse, que je ne me serais pas senti plus aise que je ne le fus alors.
D'Alibon, entouré du cercle de ses amis, se livrait eu plein air aux écarts impétueux d'une joie dévergondée. Il riait... il riait à se tordre, — et Bohlmann, qui riait un peu moins en sa lourde qualité d'Allemand, faisait retentir Pair d'une sorte de grognement peu agréable, au milieu duquel on pouvait saisir de temps à autre un trait de satire à mon adresse, lequel était toujours sûr d'être accueilli par les bravos de cette tourbe aveugle et à moitié ivre. Je le dis avec une poignante douleur et un profond regret, ceux-là même que j'avais crus mes partisans, ceux-là, — repus de viande et gorgés de vins généreux, — étaient passés à l'ennemi avec armes et bagages et s'en donnaient aussi sur mon compte à cœur joie. Décidément, j'étais un niais, un vantard, un impertinent, un cuistre, un vagabond, un maladroit, un ignare. Je vis le moment où, le vocabulaire faisant défaut, on allait être obligé d'inventer des paroles pour peindre avec une vérité plus frappante l'incroyable profondeur de ma stupidité. Ces bonnes gens ne tarissaient point... C'était la loquacité de l'ivresse portée à son dernier degré. Je ne me lassais pas de les entendre, — et, en vérité, je jouissais intérieurement de les voir si heureux et d'être cause de leur bonheur.
Madame d'Alibon, elle, était furieuse.
— Ils me font pitié, murmura- t-elle en m'abandonnant une main que j'avais prise comme par un mouvement machinal. Ils me font pitié.., et cependant... je les trouve infâmes...
— Moi je les trouve fort drôles, voilà tout.
— Lui surtout î
— Oh! lui... il est, sans contredit, le plus amusant de la bande.
— Dites le plus lâche !
— Le vin l'entraîne.
— Se jouer ainsi de la bonne foi d'un ami!
— L'amitié a ses privilèges.
— Mais vous étiez son hôte... c'est une trahison.
— Puis-je m'en plaindre, puisque le résultat le plus clair de tout ceci est — qu'ils sont partis — et m'ont laissé seul avec vous?
— Vous avez beau vouloir excuser d'Alibon, je lui en veux à la mort,.
— En ce cas, je lui sais un gré infini de son algarade !
— Gomment ! vous lui pardonneriez?...
— Tout ! puisque vous vous chargez, par vos douces paroles, de réparer le mai qu'il me fait.
■— Et moi, qui suis moins indulgente que vous, je juro que je l'en punirai.
— Je suis prêt à vous y aider.
— Je vous vengerai de lui !
— J'accepte... mais, ne remettons pas à demain.
En même temps, je me penchai vers le cou de madame d'Alibon et y déposai vivement un baiser qui la fit tressaillir. Elle recula d'un pas en disant ;
— Que faites- vous ?
— Vous le voyez bien.
— Mais encore ?
— Je punis d'Alibon.
— Et c'est sur moi, lit-elle avec un demi-sourire, que retombe le châtiment ?
— J'ai droit à des représailles, me les refuserez- vous?
— Sans doute... les innocents ne doivent point payer pour les coupables.
— Vous raisonnez bien froidement sur une chose où vous ne devriez consulter que votre cœur.
— Le cœur, si on l'écoutait, on .ferait de belles folies !
— Laissez-vous guider par lui. S'il nous égare quelquefois, les routes où il nous conduit sont si faciles et si douces qu'on est forcé de reconnaître que, de tous les conseillers intimes auxquels nous obéissons malgré nous, c'est encore le plus sage et le plus désintéressé.
J'entourais de mes bras, en parlant ainsi; la taille svelte et souple de madame d'Alibon.
— Laissez-moi et taisez-vous, dit-elle d'une voix étouffée. On voit que vous avez fait à table des économies d'éloquence et de séduction. Je savais bien, moi, que vous étiez un démon... Monsieur de Roquelaure, monsieur de Roquelaure... par pitié...
Nous étions toujours devant la fenêtre. La bande des rieurs se promenait encore de long en large sur la place, et d'Alibon, placé au milieu de sa petite cour de flâneurs.
n'était pas encore à bout de pantalonnade et de lazzis. Lancé hors de toutes limites par l'effet intérieur du vin capiteux dont il était gonflé, il s'écria en agitant son chapeau en l'air :
— Messieurs, je vous fais un pari. Le tienne qui voudra, je me porte garant de l'enjeu envers et contre tous! Il faudra bien qu'un jour ou l'autre Roquelaure fass^ une fin. 11 se mariera sans nul doute. Eh bien ! que sa femme soit belle ou laide, noire ou blanche, blonde ou brune, grande ou petite, grosse ou mince, riche ou pauvre, d'infime, de moyenne ou d'excellente noblesse, je jure delà lui prendre à son nez et à sa barbe, sans qu'il sache comment et sans qu'il en voie rien. C'est bien le moins que ce front, — où il n'y a pas pour trois liards de cervelle, — se fasse remarquer par quelque chose. C'est moi qui m'en charge et vous pouvez être bien tranquilles. Je ne vous dis que ça. Si je ne réussis pas, dans un délai de trois mois, à dater de son mariage, — ce qui est peu probable, — je vous cède à tous ma terre de Lan thaï et en Touraine. Est-ce convenu?
— Oui ! oui ! c'est arrêté !
Madame d'Alibon avait fortement pâli pendant cette dernière partie de la harangue. Quant à moi, peu effrayé des sinistres prédictions de cet innocent séducteur, je les prenais, mentalement, en note. Nous ressemblions à deux personnes lancées sur une côte rapide et que l'entraînement même de leur propre course met dans l'impossibilité absolue de s'arrêter. Plusd'Alibon riait, plus sa femme devenait sérieuse et plus j'étais, moi, disposé à me venger. L'idée de me prendre ma femme avait ravi d'Alibon dans des espaces imaginaires d'orgueil et de satisfaction. JNos transports décolère répondirent à ceux de d'Alibon.
Cependant, les fumées du souper commençant à se dissiper un peu, nous vîmes, toujours par les interstices de la jalousie, les préliminaires d'une séparation générale. Les poignées de main, les accolades s'échangèrent. Les serments de l'amitié la plus franche et la plus cordiale se prononcèrent sur l'autel même où je venais d'être impitoyablement immolé.
Bohlmann déclara qu'il allait colporter dans tous les lieux publics mon sentiment sur Cicéron. On battit des mains.
C'était une joie à faire peur. Ma déconvenue était complète.
Il était urgent, du reste, que d'Alibon ne me retrouvât point avec sa femme. Toute explication devait être de trop entre nous. Ma charmante complice le sentit à merveille et, m'ayant conduit au fond d'un couloir où elle ouvrit une petite porte cachée dans le mur, elle m'indiqua un escalier au bas duquel je me trouvai dans la rue, sans avoir rencontré personne, ni dedans ni dehors.
A huit jours de là environ, il y avait grand cercle chez madame de Rambouillet et Ton ne s'y entretenait que de la nouvelle victoire remportée par M. d'Enghien, qui ve« naitde faire traverser triomphalement le Rhin à ses troupes. Nous étions séparés en plusieurs petits groupes, et, pour ma part, je me trouvais presque caché à tous les regards, m'étant enfoncé avec Vildieu, Boissat et Latour- Roquelaure dans un boudoir décoré à l'espagnole. Là, nous entendions la conversation sans nous y mêler et nous trouvions ainsi le moyen de nous amuser de ce qu'on disait, d'approuver sans nous compromettre et de contrôler même en toute liberté.
Les éloges ne tarissaient point au sujet de M. le duc d'Enghien, et, de fait, il méritait bien tous les panégyriques qu'on faisait de lui La vérité, quand il s'agissait de ses exploits, ressemblait forcément à de la flatterie, et dans ma pensée, je crois qu'il était impossible, en cette matière, d'aller trop loin. Madame de Rambouillet, après avoir laissé parler tout le monde, dit à son tour :
— Mes chers amis, si notre cher duc vous entendait, il serait certainement charmé au delà de ce que nous imaginons. Mais je crois qu'aucune louange ne lui serait plus agréable que celle dont je vais vous donner connaissance et qui lui a été adressée, sous forme de lettre, par un homme que nous aimons tous et dont je ne vous dirai pas le nom d'abord, pour que vous ayez l'amusement de le deviner.
— Où est cette lettre? demanda-t-on avec empressement.
— 11 m'en a été remis une copie; mais, avant de vous la lire, une explication est indispensable. Vous souvient-il d'un jeu que nous jouâmes une fois chez M. le duc d'Orléans et où chacun de nous était poisson ?
— Oui... oui! répondirent quelques voix.
— Je me rappelle Irès-bien ce soir-là, dis-je tout bas à Latour-Roquelaure. Tu étais le marsouin et moi le goujon.
— Eh bien ! continua madame de Rambouillet, M. le duc remplissait le rôle du brochet. C'est sous ce nom aquatique que Fauteur de la lettre lui écrit. Écoutez avec attention, jugez le style et mettez, si vous le pouvez, la signature au bas.
On se rapprocha, et madame de Rambouillet lut l'épi tre suivante :
« Eh ! bonjour, mon compère le Brochet ! bonjour, mon v compère le Brochet! je m'étais toujours bien doutée que « les eaux du Rhin ne vous arrêteraient pas, et connais- « sant votre force et combien vous aimez à nager en grande « eau, j'avais bien cru que celles-là ne vous feraient point c de peur et que vous les passeriez aussi glorieusement que « vous avez achevé tant d'autres aventures. Je me réjouis c pourtant de ce que cela s'est fait plus heureusement en- « core que nous ne l'avions espéré, et que, sans que vous « ni les vôtres y aient perdu une seule écaille, le seul « bruit de votre nom ait dissipé tout ce qui se devait op- « poser à vous. Quoique vous ayez été excellent jusqu'ici « à toutes les sauces où on vous a mis, il faut avouer que « la sauce d'Allemagne vous donne un grand goût et que « les lauriers qui y rentrent vous relèvent merveilleusement. « Les gens de l'empereur, qui vous pensaient frire et vous « manger avec un grain de sel, en sont venus à bout c comme j'ai le dos, et il y a du plaisir de voir que ceux c qui se vantaient de défendre les bords du Rhin ne sont « pas à cette heure assurés de ceux du Danube. Tête d'un « poisson, comme vous y allez ! Il n'y a point d'eau si « trouble, si creuse, ni si rapide où vous ne vous jetiez « à corps perdu. En vérité, mon compère, vous faites bien «mentir le proverbe, qui dit : jeune chair et vieux pois- « son, Car n'étant qu'un jeune brochet comme vous êtes, « vous avez une fermeté que les plus vieux Esturgeons « n'ont pas, et vous achevez des choses qu'ils n'oseraient « avoir commencées. Aussi vous ne sauriez vous imaginer « jusqu'où s'étend votre réputation. Il n'y a point d'étangs, « de fontaines, de ruisseaux, de riyières, ni de mers, où « vos victoires ne soient célébrées, point d'eau dormante
« où on ne songe à vous; point d'eau bruyante où il ne « soit bruit de vous. Votre nom pénètre jusqu'au centre « des mers, et vole sur la surface des eaux, et l'Océan, qui « borne le monde, ne borne pas votre gloire. L'autre jour, « que mon compère le Turbot, et mon compère le Grenaut, « avec quelques autres poissons d'eau douce, soupions enc semble chez mon compère TEperlan, on nous présenta au « second, un vieux Saumon, qui avait fait deux fois le « tour du monde, qui venait fraîchement des Indes occi- « dentales, et avait été pris comme espion en France, en « suivant un bateau de sel. Il nous dit qu'il n'y avait point « d'abîmes si profonds sous les eaux où vous ne fussiez « connu et redouté, et que les Baleines de la mer Atlantique t suaient à grosses gouttes et étaient toutes en eau, dès « qu'elles vous entendaient seulement nommer. Il nous en « eût dit davantage, mais il était au court bouillon, et cela « était cause qu'il ne parlait qu'avec beaucoup de diffi- « culte. Plusieurs choses à peu près nous furent dites par « une troupe de harengs frais, qui venaient de vers les « parties de Norwége. Ceux-là nous assurèrent que la mer « de ces pays-là s'était glacée cette année deux mois plus « tôt que de coutume, par la peur que l'on y avait eue sur « les nouvelles que quelques Macreuses y avaient ap- « portées, que vous dressiez vos pas vers le Nord, et nous « dirent que les gros poissons, lesquels, comme vous « savez, mangent les petits, avaient peur que vous fissiez « d'eux comme ils font des autres, que la plupart d'entre « eux s'étaient retirés jusque sous l'Ourse, jugeant que « vous n'iriez pas là, que les forts et les faibles sont en « alarme et en trouble, et particulièrement certaines an- « guiiles de mer, qui crient déjà comme si vous les écor- « chiez, et font un bruit qui fait retentir tout le rivage. « A dire le vrai, mon compère, vous êtes un terrible Bro- « chet. Et n'en déplaise aux Hippopotames, aux Loups- « marins, ni aux Dauphins même, les plus grands et les « plus considérables hôtes de l'Océan ne sont que de « pauvres Cancres au prix de vous, et si vous continuez « comme vous avez commencé, vous avalerez la mer et « les poissons. Cependant, votre gloire se trouvant à un « point qu'il est assuré qu'elle ne peut aller plus loin ni « plus haut, il est, ce me semble, bien à propos qu'après
« tant de fatigues vous veniez vous rafraîchir dans l'eau « de la Seine, et vous récréer joyeusement avec beaucoup c de jolies Tanches, de belles Perches et d'honnêtes Truites, « qui vous attendent ici avec impatience. Quelque grande « pourtant que soit la passion qu'elles ont de vous voir, « elle n'égale pas la mienne, ni le désir que j'ai de vous t pouvoir témoigner combien je suis,
« Votre très-humble et très-obéissante servante et « commère... »
— Mettez vos esprits en campagne, dit madame de Rambouillet en pliant le message. Connaissez- vous un poisson capable de penser et d'écrire toutes ces choses-là?
— C'est Cyrano, fit l'un.
— C'est Ménage, fit l'autre.
— C'est Roquelaure...
— C'est mademoiselle de Scudéry...
— C'est Chapelain.
— Aucun de tous ceux-là, répondit la marquise; et puisque vous êtes si mauvais sorciers, je vous dirai en même temps le nom du poisson et celui du correspondant. C'est la Carpe qui écrit au Brochet. — Le Brochet, vous le savez, déjà c'est M. d'Enghien. — La Carpe, c'est Voiture.
Chacun prétendit, après cette révélation, avoir plus ou moins flairé la vérité. Mais, en définitive, personne n'avait deviné. Tout ceci d'ailleurs se fût passé le plus paisiblement du monde et n'aurait pas valu la peine d'être rapporté sans l'incident qui couronna cette entrée en matière de la façon la plus grotesque et la pius inattendue..
Un des assistants s'avança au milieu du salon et s'écria
— Sur ma foi, madame la marquise, — et vous, messieurs, je suis fort surpris d'une chose : c'est que tout à !'heure> je ne sais à quelle occasion, puisqu'on cherchait un homme d'esprit, quelqu'un se soit avisé de nommer Roquelaure î
— Eh hien ? fit madame de Rambouillet qui me savait là et à qui le rouge monta soudainement au front.
— Eh hien ! mais, continua l'imprudent qui n'étaitautre que d'Alibon, je m'étonne d'une telle merveille... l'esprit et Roquelaure ne vont guère ensemble et, moi qui vous parler
j'ai toutes sortes de bonnes raisons pour être persuadé que ce gentilhomme a volé sa réputation et que ce n'est qu'un âne...
Il y eut un petit murmure qui vint me consoler fort à propos.
— Je le répète : un âne ! nt crAiifton en s'obstinant... Roquelaure ne sait rien de rien!
Je parus à ce mot. L'effet fut prodigieux, d'Alibon devint pâle comme la mort.
— Vous vous trompez, monsieur, lui dis-je avec un calme parfait. Je sais pertinemment que vous êtes un sot.
Je me penchai à son oreille et y laissai tomber ce mot composé de trois lettres et d'une syllabe que tout le monde comprit parfaitement.
— Monsieur, monsieur, balbutia d'Alibon dont les yeux
s'écarquillèrent à outrance. Monsieur ! je ne sais ce
qu'un pareil mot veut dire.
J'avisai près de lui M. d'Avond, un imbécile aussi, et M. Huguelin :
— Adressez-vous à ces messieurs, dis-je à d'Alibon. Ils sont experts sur l'article en question et ne refuseront pas de vous fournir à ce sujet toutes les explications désirables.
Et j'opérai gravement ma retraite, sans avoir montré de colère et sans avoir élevé la voix...-
D'Alibon était à la fois si conlus et si outré d'indignation qu'il se sauva sans crier gare et que je ne le revis pas de six mois.