CHAPITRE IX
Sommaire : Mon séjour chez M. de Lesdiguières. — Le Grand - Mesnil. — Un déjeuner. — Singulier dessert. — Le chevalier de Bireuil. — Apparition lugubre. — Un homme très-gai. — Une veille de mariage. — Nous en serons les témoins, M. de Lesdiguières et moi. — Confidence de Bireuil. — L'histoire de ses amours avec la belle Vanina Betucci. — Détails sur sa famille, — - Portrait de la jeune Italienne. — Une déclaration. — Désappointement et dépit. — La suivante Flora. — L'officier de marine. — Rendez-vous de nuit. — La clé. — Entrevue fatale. — Trahison infâme. — Désespoir de Vanina. — Une surprise.
Les souvenirs les plus vifs que j'aie conservés de mon séjour dans la jolie retraite de M. de Lesdiguières, au Grand-Mesnil, se rattachent par-dessus tout à un événement lugubre dans lequel je jouai, à la fois et par occasion, le double rôle de spectateur désintéressé et de comédien actif. Nous venions un matin de déjeuner, — comme on déjeune à l'âge que j'avais alors, — quand on nous annonça en forme de dessert, la visite d'un certain M. Antoine de Bireuil, cavalier de mine assez distinguée mais de noblesse secondaire, et peu connu à la cour, où il avait été présenté une seule fois, sous le court ministère de l'évêque de Beauvais. M. de Lesdiguières aimait beaucoup ce jeune homme et me dit, après avoir donné Tordre de le faire entrer :
— Vous allez voir, mon cher Roquelaure, un des enfants les plus insouciants et les plus joyeux de ce siècle-ci. Il ne pouvait arriver mieux, il nous aidera à passer le temps d'une façon encore plus agréable, car il n'est pas sans esprit, sa conversation est quelquefois instructive, et je le sais, — de plus, — - grand chasseur.
, Ce panégyrique, entonné sur le ton solennel des oraisons qui se débitent après boire, fut interrompu par l'introduction du personnage. C'était effectivement un cavalier trèsbien fait, portant le chapeau et 1 épée avec élégance et se présentant de la meilleure grâce qu'il fût possible d'exiger;
mais j'avoue que je cherchai vainement sur ses traits une trace quelconque de cet heureux caractère, de ces dispositions toutes riantes que m'avait annoncées Lesdiguières. Jamais, au contraire, je n'avais vu front plus pâle, reganf plus sombre et mine plus refrognée ; si c'était là le convive auquel nous devions confier le soin de ranimer notre gaieté refroidie, certes, il était impossible de le reconnaître à l'étiquette. On eût eu besoin d'un pleureur pour le placer der rière le corbillard d'un personnage de qualité qu'on eût pu s'adresser à lui en pleine confiance. Il eût rempli, avec un parfait naturel et une vérité frappante, le rôle, plus difiiciie à jouer qu'on ne croit, d'un parent au désespoir ou d'un collatéral affligé.
Sans doute, M. de Bireuil n'était point dans son état habituel, car Lesdiguières fut frappé au premier coup d'œil de la métamorphose qui semblait s'être opérée en lui. Allant donc à sa rencontre avec les marques d'un vif intérêt , il s'écria :
— Est-ce vous, Bireuil? eh! que vous arrive-t-il|? pourquoi cette physionomie obscure et cette figure d'enterrement? Gomme je vous sais à peu près seul au monde, puisque toute votre parenté directe a depuis longtemps battu en retraite, seriez- vous en deuil de vous-même ? Conteznous cela... chacun a ses tristesses ici-bas et nous saurons compatir aux vôtres.
M. de Bireuil laissa Lesdiguières achever; il s'aperçut bien que nous étions un peu lancés, et il savait, le digne jeune homme, qu'il faut être indulgent pour les paroles que fait éclore , comme les fleurs dans la prairie, une abondante rosée de tisane champenoise ou de vin du Rhin. Quand ce premier feu fut apaisé, il répondit avec une dignité triste :
— Mon cher duc, je suis le plus malheureux homme du monde, et si vous vous attendiez à retrouver en moi le fou des temps passés, détrompez-vous; je ne suis plus que l'ombre de moi-même, je vis comme une machine, mangeant par habitude, buvant pour ne pas rester à rien faire, et marchant par nécessité. Je viens vous demander un service.
L'excitation du repas me suggéra une idée bouffonne. Ce pauvre M. de Bireuil allait peut-être prier l'un de nous
de lui passer son épée au travers du corps. Il avait l'air si déconfit, sa face dolente respirait un si violent désespoir! Lesdiguières lui dit en lui tendant la main :
— Un service, Bireuil ! parlez. Vous me savez entièrement à vous.
— Merci, fit d'une voix faible le chevalier. N'est-ce pas M. de Roquelaure que je vois à vos côtés ?
— Lui-même.
Bireuil me salua.
Je lui rendis son salut.
— Voudriez-vous, me dît-il, vous joindre à Lesdiguières dans Paccomplissement de la faveur que j'attends de lui ?
— A vos ordres, monsieur le chevalier.
Bireuil se recueillit un moment, passa la main sur son front chargé de sueur, poussa un soupir où se révélait une oppression pénible et dit avec un visible effort :
— Je me marie demain. Voulez-vous me servir de témoins ?
— Vous, mon ami? s'écria Lesdiguières.
— Moi-même, répondit Bireuil.
— Si celui-là n'oublie pas sa femme le jour de ses noces, comme l'a fait Brancas, pensai-je à part moi, il pourrait bien la laisser veuve pour tout de bon avant la consommation de l'œuvre : car si Brancas n'a point de tête, celui-ci n'a pas le souffle, et, au choix, si jetais femme, j'aimerais encore mieux l'un que l'autre.
— Mais, dit Lesdiguières, vous ne m'avez jamais parlé de ce mariage?
— C'est vrai,
— Il est donc résolu depuis peu?
— Depuis une semaine au plus.
— Ht vous faites ce pas-là... par... amour?
— Par nécessité.
— On vous y force ?
— Non. Je m'y résigne.
— Volontairement ?
— Volontairement.
— Elle est donc laide ?
— Jolie comme un ange.
— Malgré cela... vous la détestez?
— Je l'adore.
Les réponses de Bireuil, courtes, sèchement accentuées et d'un laconisme désespérant, constituaient l'énigme du monde !a plus obscure et la mieux conditionnée. Nous nous regardions en dessous, M. de Lesdigaières et moi, comme pour nous consulter sur le sens caché de cette allégorie qui menaçait de se prolonger indéfiniment, si Ton ne s'empressait de l'attaquer dans le vif.
— Je n'y comprends rien, dit bravement Lesdiguières en mettant toute modestie à part.
— Je vais me faire comprendre, dit le chevalier de Bireuil avec un sourire mélancolique, et si vous daignez me prêter quelque attention...
— Parlez, nous vous écoutons.
Nous fîmes asseoir le chevalier vis-à-vis de nous et il commença ainsi :
— J'étais, Tan dernier, à Provins où m'avait appelé une affaire de succession. Plût au ciel que je fusse demeuré dans les limites ennuyeuses d'une occupation aussi insipideet que je me fusse contenté de voir les clercs, les procnreurs et les avocats, sotte race qui m'eût bien vile dégoûté du pays et m'eût renvoyé le plus promptement possible auprès de vous. Mais vous le savez, Lesdiguièies, j'aimais le monde, les réunions, les plaisirs, et j'aurais eu bien de la peine à accepter de bonne grâce ne fût-ce qu'une quinzaine de jours voués à l'inaction, à la retraite... disons le mot... à l'ennui. Je neconnai sais à Provins que M. F..., receveur des gabelles. Je fus le voir ; son accueil, faute de mieux, me devint une consolation réelle au milieu des tracasseries que me causaient déjà les difficultés d'une liquidation laborieuse et la menace d'un procès. Je serais m >rt sans ce brave homme, qui, pour m'occuper, me lit ent.'er en relations avec tous ses amis chez lesquels je trouvai, je dois le dire encore, la cordialité la plus vive et la plus sincère. Parmi les maisons que M. F... avait mises ainsi à ma disposition, il en était une où l'on me voyait plus souvent que partout ailleurs. Il n'était pas de journée dont je n'employasse deux ou trois heures au moins à visiter l'aimable famille Betucci. Le père était un Italien de l'Abruzze qui avait accompagné Mazarin lorsque, pour la première fois, il était venu en France avec le titre de nonce près du roi Louis XIII. Depuis, affecté d'une maladie assez
2« sérl, 10. 10
grave, il s'était retiré à Provins, pour y trouver le repos dont il avait besoin, — et Jà, entouré de sa femme et de sa fille, il vivait en paix d'un revenu considérable qu'il tenait de son patrimoine et d'une pension de dix mille livres que lui faisait son protecteur. »
— L'Italien avait une fille...
Telle fut la réflexion mentale que nous nous permîmes, M. de Lesdiguières et moi, car nous nous lançâmes à la dérobée un regard et un sourire où ces cinq mots étaient écrits. Là en effet devait être tout le nœud de l'intrigue, Là, sans aucun doute, était la source d'où avaient jailli les premiers jets d'une ivresse heureuse, d'où devaient couler peut-être des torrents de pleurs.
■*- Je vois que vous avez deviné, sans que j'aie eu besoin de vous le dire, reprit Bireuil après une courte pause, que la fille de Betucci était véritablement l'appât qui m'attirait vers cette maison, de préférence à toutes les autres. C'est qu'en effet, cher duc, il vous serait impossible, à vou3 qui pourtant avez beaucoup vu, beaucoup vécu et beaucoup aimé, il vous serait impossible, dis-je, d'imaginer rien de plus angélique, rien de plus accompli que la belle Vanina Betucci. Quand j'essayerais de vous dépeindre le magnifique élan de sa taille, la souplesse brillante de ses cheveux, la blancheur de sa peau, pareille à celle du cygne, et la langueur de ses yeux, je ne parviendrais jamais qu'à vous donner une idée très-imparfaite de ses incomparables beautés. Je resterais toujours au-dessous de ses perfections, semblable en cela aux meilleurs peintres qui, en dépit de tous leurs efforts et de tout leur talent, demeurent invariablement, quoi qu'ils fassent, au-dessous de la nature et de la vérité. Vous la jugerez d'ailleurs bientôt par vous-même, et j'attends de votre amitié pour moi une entière franchise à cet égard. J'en suis venu, — funeste habitude ! — à analyser minutieusement tous les sentiments de mon cœur comme tous les événements de ma vie, et je serais curieux de savoir si la passion a pu m'aveugler au point de me faire prendre du cuivre pour de l'or ou un Simple bras de mer pour l'Océan.
« Revenons.
* Vous vous attendez ici à la formule obligée, et, en effet,
elle s'y trouve plus indispensable que jamais. Je ne pus voir Yanina sans en être violemment épris, et, soit à tort, soit à raison, je me figurai que je ne lui étais pas indifférent. Toutes les illusions sont du domaine de l'amour. Je me mis donc à bâtir sur cette idée mille châteaux en Espagne plus splendides les uns que les autres, et, bien décidé à tout faire pour obtenir Vanina, je ne songeai plus qu'à mener l'intrigue à bonne fin, d'autant plus que j'étais absolument maître de mes actions, et qu'au cas où je lui plairais, nul obstacle ne devait s'élever sur la route de mes désirs. La mère était une femme assez faible et très-vaniteuse qui manquait d'énergie pour avoir une volonté quelconque, mais dont l'orgueil se sentait flatté par une alliance avec moi. Le père, véritable homme des champs, et dont toute la joie était de visiter ses fermes et de surveiller ses moissons, ne me gênait pas souvent par sa présence et me témoignait d'ailleurs une grande amitié. Je pouvais donc faire ma cour à Yanina en toute liberté, et il est à peu près inutile de vous dire que j'usais largement des avantages de ma position.
« Les premiers jours se passèrent de façon à ne m'inspirer ni confiance ni découragement. Yanina me laissait dire, et si elle ne répondait pas à mes transports comme je l'eusse voulu, je n'en pouvais toutefois conclure qu'elle éprouvât de la peine àm'écouter. Nous restâmes ainsi assez longtemps, moi dans le doute, elle dans une sorte de neutralité insignifiante. Cet état finit pourtant par me devenir insupportable, et je voulus avoir une explication définitive avec elle. Voici, à peu d'expressions près, quel fut notre entretien :
l — Vanina, chère Vanina, vous êtes, — ou la femme la plus insensible, — ou la beauté la plus coquette de la terre. Me laisserez-vous longtemps encore en proie à cette indécision qui me tue ?
« — Je ne suis ni insensible, ni coquette, me réponditelle, croyez-le bien... mais, quand je paraîtrais... l'une ou l'autre, j'en serais encore à me demander, monsieur de Bireuii, en quoi cela vous importe et ce que cela peut vous faire?
« Ce sang-froid me produisit l'effet d'une poignée de poudre jetée sur le feu.
« — Eh quoi ! m'écriai-je, depuis le temps que je viens dans cette maison, vous n'avez donc encore rien compris?
« — Rien absolument.
« — Vanina, vous prenez plaisir à me désespérer.
c — Je n'en ai nulle envie.
« — Vanina, c'est pour m'éprouver !
« — Je ne sais ce que vous voulez dire.
« — Ainsi, mes regards... mes soupirs...
« — Je n'y ai fait nulle attention.
« — Et cet aveu que je vous fis, il y a plus d'un mois, un jour que votre mère était sortie?
« — Un aveu ! — Je ne sais, répliqua la belle Italienne avec une dignité sérieuse, si vous avez eu l'imprudence de me le faire. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que je ne l'ai pas entendu.
« Et elle me quitta sans me dire un mot de plus.
« Vous exprimer mon dépit, mon désappointement, ma colère, — serait chose impossible. Je restai seul à l'endroit où elle m'avait laissé, immobile et anéanti, comme si le tonnerre m'eût frappé d'insensibilité. Je n'en pouvais revenir. Ma mémoire récapitulait avec un grand zèle et une merveilleuse exactitude toutes les paroles, toutes les démarches et jusqu'aux gestes que j'avais pu, sans trop de fatuité, interpréter en ma faveur, et j'en vins à me persuader, — pensée affreuse, — que j'avais été joué par une coquette, c'est-à-dire, en termes plus simples et plus clairs, qu'on m'avait pris pour dupe... Une fois cette conviction bien entrée dans mon esprit, l'idée vie la vengeance ne tarda point à l'y suivre. Le songe avait été si beau que le réveil était effrayant. Oui, désormais, la vengeance seule pouvait me rattacher à la vie, et je jurai d'avoir raison delà coquette, et de demander, s'il le fallait, à des moyens désespérés le bonheur que me refusait sa tendresse. L'occasion ne se lit pas attendre, — et cette occasion, c'^st elle-même qui me la fournit, sans s'en douter, comme vous le pensez bien.
« J'avais continué mes visites au vieux Betucci, et rien n'était changé dans ma conduite extérieure. Seulement, je me renfermais, vis-à-vis de Vanina, dans une excessive réserve. De plus, en homme accoutumé aux ruses de guerre, et pour avoir des intelligences dans la place, j'avais gagné
à prix d'or une certaine Flora, vilaine créature de cinquante ans qui la servait en qualité de femme de chambre et que j'avais chargée de me tenir avec exactitude au courant de tout ce qui me pouvait intéresser.
« Un soir, je m'étais retiré, plus mécontent encore que de coutume, parce que Vanina m'avait paru plus maussade et plus préoccupée que jamais, lorsqu'à cent pas environ de la maison, je fus frappé d'un appel mystérieux qui retentit à différentes reprises derrière moi.
« Je détournai la tête et vis une femme courir après moi dans l'ombre. C'était Flora.
« — Qu'y a-t-il ? lui demandai-je avec*êmpressement.
« — Allons un peu plus loin, me dit-elle. Iei nous ne sommes pas en sûreté.
« Nous cheminâmes ainsi une minute ou deux, elle sans me rien dire, moi brûlant d'impatience de l'entendre. Elle reprit enfin :
« —- Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur le chevalier, combien je vous suis dévouée.
« — Je sais. Passons.
« — Vos bienfaits ne sont pas tombés sur une terre ingrate et je crois vous l'avoir déjà prouvé.
« Je compris que cette inutile récapitulation du passé était une provocation directe à ma libéralité présente, et je lui glissai une bourse dans la main. La vieille s'y attendait, car sa main était ouverte, et elle n'eut que la peine de la refermer promptement, en me disant tout bas :
« — Il y a du nouveau.
« — Achevez donc.
« — Je sais maintenant pourquoi Ton vous repousse.
« — Pourquoi?
« -— Vous avez un rival.
« — Un rival...! en êtes-vous sûre? Qui vous Ta dit? Comment le savez-vous?
« Et en accablant la vieille sous cette grêle de questions pressantes, je lui pressais le bras dans une étreinte furieuse.
« — Lâchez-moi, monsieur le chevalier, lâchez-moi. Vous me faites mal !
« — Réponds donc.
« — Je suis certaine de ce que j'ai avancé.
« — Tu en es certaine!... cela n'est pas... tu mens!
« — Si vous ne voulez pas me croire, fit la servante en feignant de s'éloigner, ce n'était pas la peine de me consulter. Au reste, je suis honnête fille et je n'accepte que l'argent que je gagne. Reprenez cette bourse.
« — C'est bon. En voilà assez. Je suis calme. Tu peux continuer maintenant. Tu dis donc que Vanina...
« — Vanina aime un beau jeune homme, monsieur le chevalier. — oh oui ! un beau jeune homme... qui venait ici il y a environ deux ans.
« — Tu me l'avais caché ! m'écriai-je hors de moi.
« — - Dame ! monsieur le chevalier, je me figurais que c'était bien fini et qu'il ne serait plus question de rien de ce côté-là. C'est si chanceux, l'absence! mais il paraît que mademoiselle Vanina.,.
« — Eh bien ?...
x — Il paraît que mademoiselle Vanina a meilleure mémoire que je ne croyais — et — qu'elle ne Ta pas oublié.
« — Mais ce jeune homme... son nom?
« — On l'appelle Frédéric Munster.
« — Son pays?
« — La Hollande.
« — - Son titre ?
« — Officier de marine aux ordres de l'amiral Tromp.
« — Et la preuve de tout cela ?
« — Attendez donc! — Vous allez l'avoir, la preuve. Voyez- vous cette clé? elle ouvre la porte de mademoiselle Vanina. Le capitaine Frédéric a obtenu un congé et un saufconduit pour voyager en France. Il est arrivé hier à Provins — et il doit venir cette nuit. C'est à lui qu'on m'avait chargé de remettre cette clé . . . c'est à vous que je la donne.
« J'étais si troublé, la jalousie, la fureur me suffoquaient à tel point, que je ne reculai pas d'horreur devant l'affreuse trahison de cette femme à qui, d'après ce que je venais d'apprendre, Vanina avait confié son secret et qui ne craignait point de me le vendre honteusement. Avec un peu de réflexion, j'eusse repoussé avec indignation toute complicité dans une pareille infamie, et, au risque d'abandonner mes projets, je n'eusse point consenti à tirer profit d'une aussi odieuse délation. Mais étais-je capable de réfléchir? Le sang me montait à la tête, j'avais froid et chaud en
même temps, je tremblais, je bégayais, je serrais les poings, j'étais fou! Je ne vis là qu'un moyen d'humilier Vanina, de la faire repentir de ses duretés, — bien résolu d'ailleurs, — après lui avoir prouvé que mon amour s'était changé en un profond dédain, de m'êloigner sans bruit pour ne plus la revoir jamais !... Il ne me vint pas même à l'idée de peser la vraisemblance des assertions de Flora. Il n'y avait point de place pour le doute dans mon esprit, et contemplant avec une espèce de joie sauvage la perspective de vengeance qui se déroulait devant mes yeux, je ne songeai plus qu'à exécuter un plan infernal dont une servante allait me faciliter les voies après m'en avoir inspiré l'idée. »
Bireuii s'arrêta encore comme si ce récit l'eût soumis à une nouvelle torture par les souvenirs qu'il lui rappelait. M. de Lesdiguières toussa fortement pour se dispenser d'une réflexion quelconque. Je me mouchai dans le même but, de sorte quon aurait pu se croire à l'hôtel de Bourgogne, dans l'un des entr'actes de YAlcyonée, de Du Ryer, ou de Wenceslas, de Rotrou.
« Ainsi donc que je vous le disais tout à l'heure, reprit Bireuii, je ne sentis pas sur-le-champ ce qu'ilpouvait y avoir d'odieux à entrer, moi second, dans un complot où, même en admettant les torts de Vanina, elle jouait sans doute le rôle de victime, — et de victime lâchement sacrifiée. Tous les sentiments s'étaient retirés de mon cœur, hormis la colère et la jalousie. Mes regards et'mon intelligence étaient couverts d'un voile épais à travers lequel je ne distinguais plus ni la forme véritable ni la valeur réelle des choses. Bref, je pris des mains de Flora la clé fatale, je me fis donner par elle et j'écoutai avec une avidité fiévreuse les indications qui m'étaient indispensables pour l'expédition nocturne que je méditais et, après avoir reçu d'elle ces divers renseignements, je la renvoyai brusquement, ne sachant trop pourquoi je la prenais intérieurement en haine, mais souffrant plus que je ne pourrais dire de la sentir à mes côtés.
« Quand Flora m'eut quitté, et par conséquent livré à moi-même, les idées les plus contraires envahirent mon pauvre cerveau. Tantôt je bondissais de fureur à la seule pensée de Vanina, tantôt prononçant à voix basse son nom chéri, je me sentais pénétré pour elle d'une inexprimable pitié. Mais ce bon mouvement était toujours de courte durée,
152 LESr AVENTURES
et il était facile de voir que la violence aveugle de ma passion devait l'emporter sur ces faibles et derniers scrupules. Effectivement, l'heure indiquée par la vieille suivante ne tarda pas à sonner. Je revins machinalement vers la demeure de Befueci.
« Flora tenait à ce que rien ne pût faire manquer un coup d'une telle importance. Elle veillait à la porte pour guetter mon arrivée. Tout le momie était endormi dans la maison. Elle agita, de sa main vieille et ridée comme un parchemin jauni, une lanterne qui répandait une lueur blafarde et triste et, — me montrant le corridor dont l'extrémité communiquait avec l'escalier de Vanina, — elle me dit d'un accent que je n'oublierai jamais, dussé-je vivre cent ans :
« — Bonne chance et bonne nuit, seigneur cavalier. L'avtre n'a qu'à venir maintenant, Il trouvera porte close.
« Je connaissais parfaitement les êtres du logis. Je montai lentement et, à chaque marche, mon cœur battait à me rompre la poitrine. . . Enfin, je me trouvai devant la chambre de Vanina- Je portai la clé à la serrure... j'ouvris... Une lampe allumée versait sur tous les objets du charmant réduit une lueur vive et claire. Mes veux se dirigèrent tout d'abord vers le lit...
« Vanina dormait. Sa belle tête, mollement appuyée sur l'oreiller, était voilée de ce tendre incarnat que donne le sommeil. Un de ses br-as, jeté au dehors, imprimait au drap une ouverture assez large pour qu'une partie de sa poitrine, doucement inclinée en avant, se m mtrât à mes regards, blanche, palpitante et nue. Ses cheveux noirs dénoués flottaient sur ses blanches épaules. Le repos de l'âme, la tranquillité la plus parfaite, la pureté du cœur respiraient dans cet ensemble heureux. Jamais spectacle n'avait plus profondément remué au fond de moi-même des émotions aussi diverses aussi contraires. C'est qu'en effet ma joie était étouffée par l'horreur que j'avais de ma propre couduite, et mon admiration glacée par le remords.
« Vanina n'était encore que dans son premier sommeil. Au bruit que je fis en m'avançant vers elle, elle s'éveilla. Le premier effet de sa terreur fut de la rendre immobile et muette. Elle étendit ses deux bras en avant, se replia sur elle-même, et me regardant avec des yeux hagards, elle bégaya comme l'on fait quand on s'arrache péniblement aux profondes obscurités d'un songe :
« — Qui êtes- vous?
« Je ne répondis pas... Je n'en avais pas la force. Mais peu à peu ses prunelles s'éclaircirent, elle parut retrouver enfin quelque lucidité d'esprit et s'é tant mise sur son séant, en s'enveloppant de son drap le mieux possible, elle reprit d'un ton plus ferme, mais avec une angoisse à déchirer Je cœur :
« — C'est vous! Que faites-vous ici?
« Je n'eus garde, vous le supposez bien, de lui avouer sur-le-champ et mes soupçons injurieux et les ténébreuses menées de Flora. J'étais d'ailleurs si interdit que j'avais presque oublié le passé Dour ne plus m'occuper que du présent.
« — Vauina, m'écriai-je en tombant à genoux, Vanina, pardonnez-moi!
« — Vous pardonner ! quand vous me réduisez au désespoir, quand vous me perdez. . . Vous ne savez donc pas que si mon père venait en cet instant, il me tuerait!
« Il y avait tant de vérité dans ce cri de Vanina, que je frissonnai de tout mon corps, comme si j'eusse entendu le poignard de Betucci déchirer ses chairs. Si, dans ce moment, elle eût voulu profiter de ses avantages et de mon abattement, rien ne lui eût été plus facile que de m'accabler. Par malheur, elle se renferma dans un silence absolu, lançant de temps à autre un regard furtif du côté de la porte, et laissant éclater dans son attitude tous les signes d'une ardente inquiétude et d'une vive impatience. Alors le démon de la méchanceté s'empara pour la deuxième fois de tous mes sens. Non ! ce n'était point la venue de son père qu'elle redoutait, mais bien celle d'un amant... Ce n'était point l'effroi du déshonneur qui agitait son sein et tourmentait sa pensée, c'était la crainte d'être surprise seule avec moi, à cette heure accusatrice, par celui qui était son maître bien-aimé!... Ces idées allumaient dans ma tête un incendie horrible, impitoyable, destructeur. J'étais convaincu que Vanina se jouait de moi. Au risque de flétrir ses illusions et ses espérances, au risque d'éteindre ces vives étincelles qui brillaient dans son regard, je me disposai à accomplir jusqu'au bout, près d'elle, mon office de persécuteur et de bourreau.
« — Vanina, lui dis-je en me penchant vers son chevet,
ne pensez -vous pas que j'ai trouvé ici le moyen le plus sûr de réduire une coquette? Partout ailleurs, en effet, chaque circonstance, chaque objet extérieur vient en aide à la femme insensible qui se joue de l'amour qu'elle a inspiré en se retranchant derrière l'inexpugnable rempart de son indifférence et de sa froideur. Ici, au contraire, point de ces feintes savamment calculées qui servent de masque à la pensée de cette femme et la dérobent aux indiscrets comme le rideau, posé devant la vitre, intercepte le rayon du jour. Ici, point de ces agaceries que remplace un instant plus tard le dédain, plus de ces provocations de sirène, auxquelles succède bientôt un sourire de raillerie,.. Ici les armes sont égales, Vanina... Ici, l'homme puissant et crédule n'est point le jouet de la femme faible et trompeuse. Elle est livrée aux propres et uniques ressources de son esprit et de son cœur, et si la lutte s'engage, les chances sont semblables des deux parts, et on ne peut au moins présager d'avance à qui restera l'honneur du combat. Voilà pourquoi j'ai résolu de vous voir seule, Vanina. Depuis assez longtemps, je passe de la crainte à l'espoir et des rêves les plus beaux aux réalités les plus sombres. J'ai voulu sortir de cette horrible incertitude, j'ai voulu connaître ma destinée.
« — Et la mienne, monsieur, répliqua douloureusement Vanina, avez-vous daigné y songer un peu? Le sort d'un homme malheureux en amour mérite peut-être de la pitié... Celui d'une fille déshonorée vous paraît-il donc si digne d'envie?
« — Il n'est point ici question de déshonneur, Vanina; ce rendez-vous, que vous ne m'avez pas accordé et que j'ai conquis de vive force, ne sera connu de personne. Moi seul en conserverai éternellement le souvenir dans l'âme et l'image devant les yeux. Ah! sans doute, il en sera tout autrement pour vous. Quand on attend l'ami de son cœur, il est cruel de voir apparaître l'ennemi de son repos... Oui, l'ennemi ! car je vous aime assez, Vanina, pour vous faire repentir de m'avoir méprisé et me venger de vos dédains !
« — Tant de colère contre une pauvre femme! dit Vanina en joignant ses mains avec un tremblement fébrile. Vous n'êtes pas gentilhomme, monsieur I
« — C'est ce que nous verrons bientôt, répliquai-je transporté d'une jalousie furieuse et insensée. On verra si cette épée ne brille pas au soleil quand il le faut, — et pour peu que M. Frédéric Munster soit exact.,.
« — Ce nom! comment savez-vous ce nom? dit elle en se dressant pâle et tremblante sur son séant.
« —Que vous importe? Votre trouble ne vous accuse- 1— il pas ? 11 est maintenant évident pour moi qu'on ne m'a pas abusé, que ce Frédéric est bien votre amant et que vous l'attendiez cette nuit !
« — Moi !
« Après cette exclamation qui s'exhala des entrailles de Vanina avec un accent que nulle expression humaine ne saurait rendre, elle retomba sur son lit, comme si elle eût cédé à un affaissement soudain. Elle semblait ne plus me voir. On eût dit qu'elle avait oublié que j'étais là. Par moments toutefois, elle appuyait son front sur ses deux mains et paraissait chercher dans sa tête le mot d'une épouvantable énigme. Jamais beauté plus charmante ne s'était offerte à mes yeux réduite à un plus misérable état. J'avoue qu'à cet aspect, toute ma colère s'évanouit et mes soupçons se dissipèrent. Je sentis tout ce que ma conduite avait de repréhensible et d'odieux. Je m'accusai d'avoir enfreint non-seulement les lois delà courtoisie, mais encore celles de l'humanité. J'eus à la fois regret et peur de ce que j'avais fait ou plutôt de ce qu'on m'avait poussé à faire. La physionomie de Flora se présenta en même temps à mon esprit, hideuse, funeste et repoussante. Je frémis en songeant que je m'étais abaissé jusqu'à témoigner de la confiance à un monstre indigne de vivre, et que j'avais été aussi lâche qu'elle s'était montrée perfide. Tous ces remords, tous ces combats intérieurs évoquaient dans mon cerveau un rêve dont je m'efforçais vainement de repousser les ombres effrayantes, — et j'étais sur le point de succomber moi-même à ces agressions réunies, lorsqu'un bruit étrange me rappela à moi-même et me poussa machinalemeat dans la direction de la fenêtre.
« Un effet à peu près semblable avait arraché Vanina à son profond abattement. Elle aussi parut disperser les fantômes qui se pressaient autour de son front et son regard me suivit dans le mouvement que je venais de faire.
« Le bruit augmentait, je posai la mai a sur l'espagnolette.
« Vanina oublia tout, jusqu'à sa dignité de femme offensée, jusqu'à sa pudeur déjeune fille. La terreur l'avait rendue folle. Elle écarta vivement son drap, sauta au bas du lit, — et s'inquiétant peu du désordre où elle était, ne songeant pas même à ramener sur sa poitrine le fin tissu de toile dontlagorgerette était dénouée, elle vint à moi et me dit d'un ton qui n'admettait pas de réplique :
« — Laissez cette fenêtre. Au nom de tout ce que vous aimez au monde, n'ouvrez pas!
« —J'obéis... mais par pitié... expliquez-moi...
« — Rien !... taisez-vous.
« Je ne fis plus un mouvement. Le bruit augmentait, la lumière, à chaque instant plus vive, inondait la cour et gagnait l'escalier. Vanina se replia sur elle-même, pâlissant et frissonnant de l'air d'une personne qui courbe la tête sous la hache du bourreau.
« — C'est mon père! murmura-t-elle d'une voix mourante.
« Je voulus faire un pas vers elle. Mais d'un geste impérieux, elle me cloua à la place où j'étais. Sa frayeur commençait à me gagner moi-même.
« La porte s'ouvrit, »