‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sommaire : Suite de l'histoire de Vanina. — Le vieillard. — Saisissement de M. de Bireuil. — Un mystère dévoilé. — Rôle infâme que jouait Flora. — Une malédiction. — Pardon accordé au coupable. — Conditions imposées. — Bireuil les accepte. — Vanina se résigne. — Préparatifs de bonheur. — Attente pénible.

— Nous allons à Provins. — Triste séjour. — Un gai mariage. — Singulières appréhensions que j'éprouve à l'église. — Retour au logis. — Sympiômes effrayants. — La confidence. — Dénoûment tragique. . — Nous consolons Bireuil tant bien que mal. — Adieux à la province. — Nous revenons au Grand-Mesnil. — Madame de Lesdiguières. — Opinion de cette dame sur moi. — - Lesdiguières me défend. — Je prends une résolution bizarre. — Voyage avec une femme charmante. — Galanteries nocturnes.

— Sagesse d'un fou. — On la prend en mauvaise part. — Lettre de la dame à son époux. — Le post-scriptum. — Je prendrai ma revanche. — Visite â la princesse de Guéménée. — Mazarin au Palais-Royal.

Bireuil reprit un instant haleine et essuya la sueur qui ruisselait sur son front. On eût dit que sa pensée, en se reportant ainsi sur cette scène émouvante, en reproduisait autour de lui les détails dans toute leur funeste réalité.

11 continua ainsi :

* Une tête blanche et vénérable parut au seuil. C'était celle du vieux Betucci. Il s'arrêta pâle, et comme pétrifié par l'indignation. Son attitude était calme et son regard froid. Mais la colère grondait sous cette apparence tranquille, et je devinai que l'éclat ne s'en ferait pas attendre. Or, bien que je me sentisse faible et humilié comme un coupable, je résolus de concentrer sur moi l'explosion de cette colère légitime, et m'avançant vers le vieillard, je lui dis :

« — Monsieur, au nom du Dieu vivant que vous respectez, au nom de votre fille qui est innocente, écoutezmoi.

« — Qu'avons-nous à débattre ensemble ? dit froidement le père outragé en me toisant avec mépris. Si je daigne

vous adresser tout à l'heure la parole, vous me répondrez. Vous n'avez point le droit de m'interroger... Priez le ciel que je vous laisse celui de vous défendre.

« Ayant parlé ainsi, il alla droit au lit de Vanina.

« — Par pitié ! m'écriai-je.

« — Silence, reprit le vieillard d'un ton véhément *,. ne m'avez-vous pas entendu?

« Vanina s'était levée à demi et nous contemplait avec angoisse. Betucci, se retournant vers elle, reprit en levant solennement la mpin :

« — Vous n'êtes plus ma fille. Quand je vous ai amenée d'Italie, vous étiez pure comme les anges du ciel. Dieu m'est témoin que j'ai tout fait pour conserver cette innocence, glace précieuse que ternit le moindre souffle et qui, pour une fille d'honneur, doit être plus précieuse mille fois que la vie. Votre mère était morte, et je crois l'avoir remplacée près de vous. Mes veilles, mes travaux, mes espérances, tout se résumait dans ce but suprême : assurer votre bonheur à venir, et vous préserver de toute mauvaise influence et de toute séduction honteuse. .. Je croyais y avoir réussi. Il n'en est rien. Vous m'avez trompé, vous avez trompé un noble jeune homme qui avait eu la bonhomie de croire à vos serments, à votre foi, à ces semblants de vertu que vous jouez avec une habileté si perfide. A dater de ce jour, il n'y a plus rien de commun entre vous et moi. Je ne suis plus votre père* vous n'êtes plus ma fille, ■—• et comme le même toit ne peut abriter le père offensé et la jeune fille criminelle, voici la porte, Vanina, — je vous chasse,

« La pauvre enfant eût préféré sans doute une mort prompte et terrible au supplice lent et douloureux que venait de lui infliger son père. Suffoquée par ses sanglots, elle se tordit les mains de désespoir et ne trouva point la force d'implorer sa grâce. A tous risques, je me décidai à intervenir. L'effort qu'avait fait le vieillard pour contenir sa fureur l'avait pour ainsi dire réduit à l'impuissance, et produisait en lui un de ces accablements profonds sous l'influence desquels on devient incapable de résister à une volonté fortement résolue.

« — Monsieur, dis-je à Betucci d'un ton respectueux, je comprends votre indignation, et ne serai pas assez fou pour

me vouloir excuser d'une faute indigne, selon moi, d'indulgence et de pardon. Mais si j'accepte le blâme pour moimême, si je ne cherche pas à pallier des torts que le repentir me fera payer cher, qu'il me soit du moins permis d'invoquer votre justice en faveur de votre fille, qui, je le jure devant Dieu, est digne encore de votre tendresse et de vos baisers. Ne détournez point la tête, monsieur ; ce que je dis est vrai, et le temps confirmera la déclaration solennelle que je viens de faire ici.

c — Donnez-moi la preuve évidente, claire, palpable qu'elle n'est point votre complice, et peut-être...

« Betucci s'arrêta comme s'il eût craint de s'être trop engagé. Mais je sus profiter de l'avantage que me donnait ce commencement de faiblesse, et répliquai promptement :

« — La preuve ! ne la voyez-vous pas dans le désespoir de votre fille? dans l'imprudence même de ma démarche? dans l'accent de mes remords? Permettez-moi une question, monsieur. Vous avez été averti de ma présence ici? Qui vous a donc donné cet avis? N'est-ce pas votre servante, cette Flora...

c — C'est elle-même, monsieur le chevalier, et je lui en sais bon gré. Depuis longtemps déjà j'avais conçu des soupçons, et je lui avais promis, si elle m'aidait à les éclaircir, une récompense digne d'un si grand service.

« — Cette récompense, interrompis-je avec éclat, j'espère bien qu'elle ne l'aura jamais.

« — Pourquoi donc cela? dit le vieillard d'un ton plein d'amertume. Ne sais-je pas ce que je voulais savoir, et ne sera-ce point de l'argent bien gagné ?

« — L'infâme est cause de tout le mal, m'écriai-je éclairé subitement par une sorte de pressentiment intime... Vous ne savez pas et je ne puis vous expliquer, monsieur, par quelles horribles machinations cette affreuse conseillère m'a conduit jusque dans cette chambre, dont elle m'a livré la clé sans que je la lui demandasse. Mais, croyez-moi, par grâce, croyez-moi 1 J'ai eu bien des torts, j'en conviens ; mais c'est cette Flora, cette infernale vieille, qui a combiné toute cette noire intrigue et qui n'a eu qu'un seul but en tout cela, celui de toucher à la fois le prix honteux de ses deux trahisons !

« Mes paroles semblèrent produire une vive impression sur Betucci, qui pourtant s'écria, en fixant sur moi un regard investigateur :

• — Vous me trompez, vous, le séducteur, — comme elle m'a trompé, elle, la fille séduite !

« — J ai invoqué en faveur de ma sincérité, répondis-je avec calme, des témoins dont on ne se joue pas impunément. Croyez-vous qu'à mon âge on voudrait rendre le ciel complice d'un parjure, et qu'on ait assez peu souci du salut de son âme pour commettre un si abominable péché?

« Le vieil Italien est fort religieux, dit Bireuil après avoir encore une fois repris haleine, et cette dernière remarque le toucha beaucoup plus que tout ce que je lui avais dit d'abord.

« — En effet, poursuivit-il, plus maître de lui-même, si pervers qu'on puisse être, la crainte de Dieu ne s'éteint jamais entièrement au fond du cœur. Vous me jurez donc qu'elle n'est pas coupable ?

« — Je le jure !

« Betucci se recueillit un moment et appuya son front sur ses deux maius. Il reprit d'un accent moins sévère , mais encore plus ému :

« — Vanina, je t'ai maudite tout à l'heure; que Dieu efface d'un souffle de sa miséricorde céleste le signe de colère qui vient d'obscurcir ton front, et, à ton tour, pardonne-moi,

« — Mon père ! murmura la jeune fille en fondant en larmes.

« — Oui, oui, pleure mon enfant, dit le vieillard avec effusion. Car, si ton honneur est sauf à mes yeux, il ne Test pas aux yeux du monde, et il n'est qu'un seul moyen de réparer le mal qui est fait. La loi que je vais te dicter, ainsi qu'à M. le chevalier de Bireuil, est irrévocable et n'admet point de résistance. Je ne survivrais pas, tu le sais, à ta honte qui serait en même temps la mienne. Promets-tu de m'obéir?

« — Oui mon père.

« — Et vous, monsieur le chevalier, continua-t-il en s'adressant à moi, ferez- vous ce que je dirai?

« — ■ Je vous ai trop grièvement offensé, répondis-je avec une réelle humilité, pour ne me pas considéré comme obligé

envers vous à toutes sortes de réparations. Parlez, je vous écoute.

« — Vous serez mariés dans buit jours, dit gravement Betucci.

« Je m'inclinai en signe d'acquiescement, et ne fus pas maître d'un frissonnement de joie, car, il faut bien vous le dire, mes amis, je suis encore amoureux de Vanina à en perdre la raison. Quant à elle, son silence ne fut troublé que par une espèce de frémissement intérieur dont je ne pus guère pénétrer le véritable sens. Elle finit cependant par murmurer :

— Qu'il soit fait ainsi que vous l'avez voulu, mon père ! « Quand nous redescendîmes, nous fûmes frappés d'un

étrange incident. Flora, appelée à diverses reprises, ne répondit pas. Nous la cherchâmes pendant plus d'une heure. Elle avait quitté la maison... pour n'y plus rentrer. En tout cas, l'horrible femme n'était pas sortie de la maison les mains vides.

« Il y a huit jours, mes amis, continua Bireuil, dont la voix était de plus en plus émue, il y a huit jours que ces événements se sont passés, et le mariage est fixé à demain. Puis-je compter sur vous ?

— Assurément, répondit M. de Lesdiguières, mais ce sera à une condition.

— Laquelle?

— - C'est que vous quitterez le sombre masque qui vous fait ressembler à un familier de la Sainte Inquisition, et que vous serez un peu plus gai.

— Puis-je être gai, répliqua l'amoureux d'un ton plaintif, lorsque Vanina...

— Eh bien !... que lui arrive-t-il encore?

— Pendant les huit jours qui viennent de se passer, dit Bireuil, elle a vieilli de dix ans. Je l'ai prise à part, je me suis jeté à ses genoux, je l'ai suppliée de me dire si ma mort lui rendrait le bonheur qu'elle a perdu... elle m'a fait cette unique réponse : « Il faut que je sois votre femme... mon père l'a décidé !... ce sera. »

Je passerai légèrement sur les nouvelles lamentations de Bireuil. On en ferait un in-folio, et j'aime mieux transporter tout de suite avec nous le lecteur à Provins, où nous finies connaissance de la belle et malheureuse Vanina. Le 3e séi\ — 11. 11

portrait tracé par Bireuil n'avait rien d'exagéré. Crét»it une très-belle créature, ei sa grâce était rehaussée par un air «le dignité fort au-dessus de sa condition. Le temps qui s'écoula entre le jour de notre arrivée et celui du mariage nou- parut très-long, par la raison que les distractions nous manquaient, et que, d'ailleurs, rien n'était moins gai que la société qui nous entourait. L'intérieur de la maison du signor Bt tucci offrait une apparence éminemment lugubre, et nous aurions vraiment pu nous croire dans une maison de muets. Heureusement, cène fut qu'un moment à passer. Le grand jour une fois venu, nous nous préparâmes à la lois à. la noce et au départ. C'était déjà pour nous une consolation; pour moi surtout qui, malgré toute la bonne volonté que j'y mettais, ne pouvais absolument pas m'habituer aux faces cadavéreuses de ces excellentes gens.

M. de Lesdiguières, qui était plus âgé que moi, s'occupa de mille petits détails auxquels je fus enchanté, pour ma part, de rester complètement étranger. Je n'avais nullement rhumeurconjugale,etces sortes de cérémonies m'ennuyaient à périr. Il fallut pourtant bien s'exécuter et nous nous mîmes en route pour l'église au moment où midi sonnait.

En dépit de mes préoccupations de jeune homme je ne pus pourtant me défendre d'une vive émotion en voyant la mariée monter en carrosse. Vanina avait le désespoir peint sur tous ses traits. Ses yeux étaient ternes et transparents: la douleur semblait y avoir cristallisé des larmes :

Quand nous entrâmes dans l'église, le prêtre attendait. Bien que tout fût préparé comme il convenait pour un mariage, je ne sais pourquoi tout cet aspect me parut lugubre et sépulcral. Jamais la vue d'une église ne m'avait pénétré d'une aussi étrange terreur.

La cérémonie commença; le recueillement fut général et profond. Betucci fondait en larmes. Quelques rares amis garnissaient la nef. Vanina, de plus en plus pâle, paraissait entendre à peine les exhortations du prêtre. La seule physionomie sur laquelle il fût possible d'entrevoir une éiin elle d'espérance ou de bonheur était celle du chevalier de Bireuil qui, au fond, était persuadé qu'une fois le premier moment passé, la sérénité reparaîtrait sur tous les fronts... Le pauvre garçon se cramponnait, comme il pouvait, à l'avenir.

Je vous feraigrâce des incidentsde la messe, qui ressembla, comme vous pensez bien, à toutes les messes du monde,— et nous rentrerons, s'il vous plaît, avec ia pompe accoutumée, dans le domicile paternel.

Bireuil était plus empressé que jamais près de Vanina; mais la jeune femme répondait froidement à toutes ses ardeurs. I! se confondait en serments, en protestations, en caresses. Elle demeurait immobile et froide. On eût dit une statue d • marbre.

On commençait à s'étonner, à s'inquiéter même.

Tout à coup, Vanina tomba eu faiblesse.

Nous nous précitâmes... On alla chercher du secours.

— Arrêtez, dit-elle, d'une voix affaiblie, ce n'est rien,., je me sens mieux...

— Non ! vous souffrez, je le vois bien, s'écria Bireuil avec angoisse.

— Pauvre enfant! soupira le vieillard.

— Messieurs, reprit Vanina après un instant de silence et en s'adressant à M. de Lesdiguières et à moi, vous venez d'être les témoins de mon union avec M. le chevalier de Bireuil Trouvez bon, je vous prie, que je réclame de nouveau vos obligeants services... Je voudrais vous parler... à vous seuls.

Elle nous désignait tous deux. Betucci tit un signe au chevalier, et ils se retirèrent de compagnie.

— Vous êtes obéie, madame, dit Lesdiguières en revenant de fermer la porte.

— Merci, dit Vanina, qui essuya sur son front quelques gouttas de sueur.

— Nous vous écoutons, dis-jeà mon tour en prenant une main qu'elle me ten lait par un pénible effort.

Elle rassembla ce qui lui restait d'énergie et nous demanda d'une voix dont la vibration alla frémir jusqu'au fond d^ n<»s à nés:

— Messieurs, sur l'honneur, croyez-vous que M. le chevalier de Bireuil m'aime?

Nous nous consultâmes du regard et répondîmes à la fois:

— ■ Sur l'honneur, nous le croyons.

— Alors, s'écria-t-elle avec une sorte d'inspiration, que Dieu ui pardonne ma mort comme je la lui pardonne en ce moment.

— Voire mort!

— Oui... ma mort... taisez-vous... n'appelez pas! j'ai résolu de mourir... l'heure va vite... écoutez-moi. Je ne sais s'il vous a raconté les détails d'une nuit effroyable...

— 11 nous a tout avoué, interrompit Lesdiguières et son repentir...

— Est sincère... je veux le croire, je le crois. Mais que m'importaient à moi son endurcissement ou ses remords? Ma vie était une longue chaîne dont je voulais que l'avenir fût rattaché constamment au passé. Il en a rompu un seul anneau, c'est vrai, mais cet anneau était celui qui répondait au cœur. De ce jour-là, j'ai été frappée, j'ai dû mourir. Mais d'abord, il fallait mettre sous un abri sacré l'honneur de la jeune fille et celui du vieillard. On m'a dit qu'un mariage avec l'homme qui m'avait si cruellement outragée pouvait seul réparer le mal. Je me suis soumise à la nécessité. Seulement, j'ai fait mes réserves pour l'heure de cette opération. Avant toutes choses, j'étais liée par un serment à un homme que j'aime. J'avais juré d'attendre le retour de Frédéric Munster, et j'ai pensé qu'après tant de malheurs accomplis, je ne pouvais plus l'attendre ici-bas. Je vais l'attendre au ciel.

La décomposition du visage de Vanina ne confirma que trop l'horrible vérité de ses paroles. Des teintes jaunes et bleues se dessinèrent tout autour de ses yeux et elle se renversa brusquement sur le dos de son fauteuil. Une souffrance sourde, presque invisible, torturait et déchirait ses entrailles. Je conseillai à Lesdiguières de se tenir près d'elle, pendant que j'irais à la recherche d'un médecin.

En sortant, je rencontrai Bireuil qui voulut me barrer le passage. Mais je le fis pirouetter violemment et m'éloignai toujours courant, après lui avoir jeté ces mots :

— Malheureux! il est peut-être trop tard!

Quand je revins, escorté d'un chirurgien et d'un médecin que j'amenais au hasard, la pauvre jeune femme était en proie aux tourments de l'agonie. Sa tête, languissamment inclinée, ne conservait plus que l'effrayante expression de la douleur. Elle respirait à peine.

Le médecin la considéra froidement, en homme de science qui est habitué à ces spectacles de désolation, et ne s'en émeut plus. Après un examen qui dura deux ou trois mi-

mîtes environ, il se tourna vers son compagnon, qui n'était là que pour l'assister en quelque sorte et lui dit en baissant la voix :

— Il n'y a rien à faire.

Ces mots vinrent aux oreilles de Betucci, qui se releva comme s'il eût entendu un de ces éclats de tonnerre qui ébranlent la terre jusque dans ses fondements les plus reculés... Il essaya de marcher, mais ses jambes raides refusèrent de le porter, et il tomba de toute sa hauteur, en poussant un gémissement profond.

Pendant ce temps, le chevalier de Bireuil, dont cette scène semblait avoir annihilé toutes les facultés, était venu s'agenouiller près de Vanina,et, l'entourant de ses bras, lui parlait, l'appelait, comme s'il se fût imaginé posséder lui seul le secret de la rappeler à la vie.

— Vanina, criail-iJ en sanglotant, Vanina, écoute-moi... réponds-moi... Gomme elle est froide, mon Dieu!... Gomme sa respiration est courte... comme elle tremble! N'entendstu pas que je t'appelle? Vanina, mon Dieu, réveille-toi.

Puis, haletant, essoufflé, hors d'état de lutter davantage, il tomba comme une masse inerte sur le corps de celle qui devait être sa femme, et, pendant plus d'un quart d'heure, la tint étroitement embrassée.

A quoi bon vous attrister des nouveaux détails de cette scène affligeante? On emporta le vieillard, qui demandait à grands cris d'être enseveli avec sa fille, et, quant à elle, on jeta sur son visage un voile blanc, et tout fut fini.

On l'enterra le lendemain.

Le chevalier de Bireuil, je l'ai dit au commencement de cette anecdote, était un des hommes les plus gais de France. Le coup avait été trop rude; il ne s'en releva jamais. Sa gaieté alla s'engloutir tout entière dans le cercueil de Vanina. Nous eûmes, du reste, toutes les peines imaginables à lui faire quitter Provins. Pendant huit jours, nous le vîmes se dirig< r vers le cimetière, marchant à pas comptés et muet comme la tombe sur laquelle il allait pleurer. Un instant, nous craignîmes pour sa raison. Ce fijt à force de soins, d'efforts et d'attentions soutenues que nous parvînmes peu à peu à dissiper cette apathie universelle dont l'excès l'eût conduit sans aucun doute à la folie ou au trépas. Sans heurter de front sa faiblesse, nous réussîmes par degrés à

ranimer sa sensibilité si malheureusement émoussée, et nous nous aperçûmes enfin, à notre grande joie, que nous étions arrivés, à peu de chose près, au b it que nous nous étions proposé. Bireuil ne retrouva jamais, bien entendu, son caractère joyeux et insouciant, mais il consentit à vivre, — et, dans les disposions où je frémis encore de l'avoir vu, c'était déjà un grand point.

La province, je dois le proclamer ici pour rendre hommage à la vérité, commençait à m'ennuyer souverainement. Paris me manquait. Je regrettais ses embarras, ses allures bruyantes et jusqu'à ses ennuis. Je déclarai donc tout net à M. de Lesdiguières, que j'allais me préparera rentrer au bercail. On me pardonnera d'appeler ainsi le seul lieu de la terre, — en y ajoutant pourtant Versailles, — où j'aie compris dans toute sa plénitude le bonheur d'être au monde, si c'en est un, ce que nient certains philosophes maussades, mais ce que j'affirme, moi, positivement.

Dans notre route, nous repassâmes par le Grand-Mesnil, où M. de Lesdiguières avait quelques intérêts à régler, et où je vis pour la première fois sa femme, qui était arrivée pendant notre absence. Madame de Lesdiguières avait deux partis à prendre : rester à la campagne ou revenir à Paris. Cette seconde proposition lui parut mille fois préférable à la première, et il fut convenu que notre départ serait retardé de deux jours et que nous ferions le voyage à trois.

Cette phase de ma vie n'est pas sans quelque importance. Jamais beauté ne m'avait si instantanément frappé que celle de madame de Lesdiguières. Je dois dire pourtant que je conservai, malgré ce premier élan, toute la chasteté désirable en pareil cas, et que l'effet dont je fus si vivement ému ne saurait trouver son pareil dans aucun de ceux qui ont laissé dans ma mémoire tant de traces profondes et de si charmants sillons. Je ne puis pas dire, — car ce serait exagérer les choses, — que je devins amoureux de madame de Lesdiguières à première vue, mais j'éprouvais près d'elle un embarras, une timidité qui n'étaient plus de mon âge et dont je m'étonnai sincèrement. Quand il fut décidé que nous ferion> route ensemble, j'eus la chair de poule et une sueur indiscrète mouilla mes joues. Je me rappelle très-bien qu'en ce moment je rejetai bien loin l'idée d'une intrigue avec cette noble dame... J'étais si lié à son >i*ari et elle était si imposante !

Suir ces entrefaites il survint on changement dans le dispositions de notre départ ; il s'éleva entre M, de Lesdiguières et son IVrmier une difficulté assez, grave pour qu'il lui f»rcé de prolonger d'une semaine ou deux son s< jour au Grand- Mesnil 11 fut arrêté que je m'en irais seul ;ivec madame. Quelle joie fut la mienne, je n'ai pas besoin de le dire : — je fus au moment d'en perdra l'esprit.

Mais est-il un bonheur sans nuages? Les plus grands phi* loso^hes assurent que- n n. En allant trouver Lesdiguières dans son cabinet, je fus très-étonné d'eniendre une voix de femme prononcer mon nom- avec une sorte de colère. Je m'arrêtai, je prêtai l'oreille,., .voici tes belles choses qu'on disait ue moi :

— Je vous répète, monsieur, que je ne partirai pas avec M. de Roquelaure \

— Quel caprice!

— Ge n'est point un caprice, mais bien une détermination grave, prise avec réflexion et sur laquelle je ne puis revenir.

— Mais je ne vois pas. . ,

— Vous ne voyez pas... vous ne voyez pas, monsieur, que ce que j'en fais est dans votre intérêt plus encore que dans le mien !

— Dans mon intérêt?

— Sans doute ; la belle histoire quand on dira à Paria que madame de Lesdiguières est revenue seule, en tête à

tête et sans autre défense que sa vertu avec un homme

dont le nom suffit pour épouvanter une femme honnête, le marquis de Roquelaure !

— Mais, madame, il me semble que votre vertu, dont vous palrz, est une garantie sur laquelle je puis me fier,

— i\l<ris la médisance !

— L iissez-la faire.

— Mais la calomnie!...

— Moquez-vous-en comme moi.

— iNoo, monsieur, non, reprit madame de Lesdiguières, d'un ton de conviction bien prononcé, ce serait me compromettre.

— Il n'y a de compromises, interrompit le mari avec un peu d'humeur, que les femmes qui veulent bien l'être. Il faut absolument que je reste encore ici quelques jours, et,

puisque votre intention était de retourner à Paris, je ne veux pas être cause d'un tel dérangement dans vos projets. Vous ferez route avec Roquelaure, ou bien... je croirai...

— Que croirez -vous ?

— Que vous avez peur de lui.

— Moi ! vous voulez rire.

— Je parle très-sérieusement. Vous le trouvez si redoutable!...

— Je le trouve ridicule. Je ne connais rien au monde, continua madame de Lesdiguières en Ranimant, de plus insupportable, de plus fatiguant et de plus ennuyeux qu'un homme à bonnes fortunes : or, le marquis de Roquelaure est un de ces messieurs-là. Je ne peux pas le sentir, je ne peux pas le voir en face, je le déteste !

Lesdiguières se mit à rire et répliqua :

— Raison de plus pour que je persiste dans mon dessein; si j'étais jaloux de ce pauvre Roquelaure, il y aurait là de quoi me rassurer. Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas?

— Si je n'avais pas une envie aussi grande de retourner là-bas, je vous dirais non tout net... mais...

— - Mais vous dites oui, et c'est pour le mieux, acheva Lesdiguières qui avait hâte d'en finir...

Je m'éloignai de la porte à pas de coton et m'en fus réfléchir un peu plus loin à ce que je venais d'entendre. La semonce, quoique indirecte, avait été sévère, et j'en fus un instant comme étourdi; mais, par degrés, la raison me revint, je repris quelque force morale et me dis qu'après tout une opinion isolée ne devait pas me réduire au désespoir. Un plan soudain se forma d'ailleurs vaguement dans mon esprit, et j'attendis avec une certaine impatience le moment où j'allais quitter le Grand-Mesnil en compagnie d'une femme à laquelle il ne manquait, pour me faire l'effet d'une beauté accomplie, que d'avoir été un peu plus indulgente à mon endroit.

Notre ami Lesdiguières fit parfaitement les choses. A l'heure dite, et après une petite collatioa que nous prîmes ensemble, nous vîmes arriver un bon carrosse attelé de trois excellents chevaux ; la duchesse y monta la première, après avoir cérémonieusement embrassé son mari. Je la suivis, après avoir reçu du même une accolade dans laquelle je crus distinguer (je me trompais sans doute)

quelque chose de satirique, de moqueur et de narquois-

Nous voilà donc roulant sur le grand chemin. Je dois déclarer tout d'abord que je ne trouvai point à madame de Lesdiguières l'air aussi dur et aussi farouche que je le craignais ; mais cela m'importait fort peu. J'avais mon plan.

Nous étions assis sur la même banquette, j'eus bien soin de me reculer de manière à ce que mon genou n'effleurât même pas le sien.

Les chevaux allaient au grand galop et soulevaient des nuées de poussière. Je regardai avec une grande attention les chevaux qui galopaient et la poussière qui volait.

Elle me demanda deux ou trois de ce$ petits services qu'on se rend en voyage, et qui, sans tirer à conséquence, servent quelquefois de prétexte pour lier la conversation. Je fus d'une politesse rigoureuse, rien de plus. Je me gardai même de me montrer trop empressé.

La langue me démangeait, mais j'avais résolu de me taire. Je contins ma langue comme je contenais mes gestes, mes mouvements et toute ma personne. Elle finit par s'ennuyer de ce silence qui tournait au lugubre et me parla du temps qui était fort beau et des étoiles qui filaient dans le ciel.

Je lui répondis par un pompeux éloge de son époux. Je vantai son économie et l'excellente gestion de ses affaires. Je fis même le calcul de ce qu'il fallait de foin par an pour nourrir un cheval, et tirai de cette évaluation des déductions financières très-remarquables.

Elle demeura ébahie.

Nous étions partis le soir ; la nuit ne tarda pas à être complète. Les tendres clartés de la lune qui, en toute autre occasion, m'eussent inspiré de magnifiques rêveries que j'aurais essayé de faire partager à ma compagne, vinrent éclairer sur ma bouche un bâillement sourd et étouffé.

Je m'aperçus qu'elle me regardait comme une merveille.

11 me restait à frapper un coup décisif. Je me blottis dans un coin, lui souhaitant courtoisement un bon repos et m'endormis.

Le mot n'est pas juste... je fis semblant de m'endormir : au bout d'un quart d'heure, je l'entendis murmurer :

— G'est incroyable î

Quand je rouvris les yeux, ce fut son tour de jouer le même rôle afin de sauver son amour-propre; elle pencha vivement la tête et composa sa respiration. Nous fîmes le même manège toute la nuit ; nous ressemblions à des matelots qui veillaient, l'un après l'autre, pendaut leurs heures de quart.

En voyant poindre au loin les clochers de Paris, je criai mentalement victoire et me félicitai sincèrement. J n'avais pas dit un compliment à madame de Lesdsguières, je ne m'étais donc expo-é ni à une leçon ni à un relus ; je ne lui avais pas même baisé la main ; c'était sup rbe de ma part.

Le postillon nous conduisit jusqu'à son hôtel, elle m'engagea à monter; je m'en défendis poliment en balbutiant quelques excuses que je m'appliquai à donner les plus insignifiantes du monde.

— Vous avez probablement à faire quelque visite pressée, me dit-elle en minaudant.

— Je suis attendu chez M. le prince de Guéménée, répondisse en m'inclioant avec toutes les marques d'un profond respect...

Et je me retirai tout fier d'une conduite dont auraient pu se glorifier Socrate ou le divin Platon.

Tel fut ce vo\ âge dont les apparences peuvent sembler insignifiantes, niais qui servit de prologue à une intrigue dont nous aurons à parler plus loin. J'appris dans la suite qu'aussitôt entrée chez elle, madame de Lesdiguièi es écrivit à son mari le billet ci-dessous :

t Je suis arrivée à Paris eu bonne santé, mon cher duc, « après le voyage le plus tranquille, le plus fa-ditieux et « le plus bourgeois qui se puisse imaginer. A propos, je « m'étais bien trompée sur votre M. de Roquelaure; j'avais « eu la bonté de le croire dangereux. Que les mines et les «réputations sont donc trompeuses I... ce n'est qu'un « sot »

Quant à moi, je ne fus pas mécontent de mon exp'd tion, car je devinai bien à peu près l'effet que cette t-a^ess.-, si peu prévue, avait dû produire sur madame de Les.iiguiè. es. On verra, par ce qui adviendra plus tard, que mon stratagème, qui consistait à exciter le dépit et à éveiller la coquetterie de la belle, n'était déjà pas. si mal trouvé.

Ainsi que je l'avais annoncé, ma visite de débotté fut pour madame de Guéménée. Je rencontrai justement au Carrousel son mari qui revenait du cercle de M. le prince, où il paraît qu'on s'était fort égayé. M. de Guéménée m'assura qu'il avait mille choses intéressantes à me raconter au sujet des affaires du jour et me déclara qu'il ne me laisserait point partir sans avoir soupe.

Après cette entrevue, où la maltresse du lieu fut charmante, et où elle me prouva qu'elle n'avait conservé, en femme d'esprit, que de bons souvenirs, du passé, nous allâmes faire un tour au Palais-Royal, dans l'espérance d'y trouver quelques amis; la première personne que nous rencontrâmes fut — qui le croirait? — le cardinal Mazarin lui-même qui traversait le jardin tout seul, sans escorte et comme l'eût pu faire un simple abbé à la recherche de quelque bonne prébende. Il saluait de droite et de gauche avec beaucoup d'affabalité e' ne paraissait point se douter que sa personne commençât à devenir impopulaire.

Le prince de Guéménée fut choqué de cette absence de cérémonial, et me demanda si je ne blâmais pas le cardinal de pousser à ce point le sans-gêne et la simplicité.

— Parlez-moi de Richelieu, ajouta-t-il, voilà qui était grand, noble et majestueux... des piques, des hallebardes, une litière d'or, c'était admirable!...

— Vous oubliez, lui répliquai-je avec vivacité, la soutane rouge sur laquelle le sang ne se voyait pas; notre cher signor Gtulio n'a pas de ces enjolivements à son costume...

— Qh ! oh ! voilà qui est clair! Vous êtes donc Mazarin, mon cher Roquelaure?

— Quand ce ne serait que pour ne pas être comme les autres, lui répondis-je en souriant...

Malgré tout ce qu'avait pu dire de moi madame de Lesdiguières, à laquelle j'étais du reste bien loin d'avoir pardonné, ma réapparition fut saluée par une acclamation à peu près universelle. Pour ne parler ici que des principales circonstances de mon retour, je dirai que je me rendis dès le lendemain soir au cercle de la reine, où je trouvai une nombreuse compagnie qui me reçut à bras ouverts.

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