‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sommaire : — Une nuit chez Bois-Robert. — La bassette. — Le mauvais joueur. — Je gagne dix mille écus. — Le débiteur et le créancier.

Il m'arriva vers cette époque une petite équipée chez l'abbé de Bois-Robert. C'était, comme on sait, un assez bon diable qui était académicien sans avoir fait grand'chose pour cela, et dont la qualité la moins contestable était un goût déterminé pour le jeu. Bautru, avec qui j'étais fort lié, m'avait un soir accompagné chez lui et s'était fort amusé à suivre une partie de bassette dans laquelle j'avais été constamment heureux. Bois-Robert n'était beau joueur que pendant un certain temps. Quand la fortune lui tournait le dos une ou deux heures de suite , il avait des sueurs froides, faisait de vilaines contorsions et se mordillait les lèvres à se les rendre blanches comme du lait. Il ne disait mot, mais il était aisé de voir qu'il pestait intérieurement et qu'il injuriait tout bas les saints du paradis. Ce soir-là, je ne sais ce que j'avais, mais je gagnais à tout coup. Bautru, prenant pitié de sa souffrance , voulut faire cesser le jeu, mais je m'y opposai formellement, déclarant vouloir donner à Bois- Robert, tant que cela lui serait agréable, les moyens de récupérer ce qu'il avait perdu. Bois-Robert ne disait que ces deux mots :

— Allons toujours, allons toujours.

Et effectivement nous allâmes tant et si bien, qu'à la fin de la soirée , je me trouvai lui avoir gagné, outre ce qu'il i avait devant lui, dix mille écus sur parole.

Tout le monde était parti, il fallut bien faire comme tout I le monde. J'emportai une partie de mon gain et me retirai en \ souhaitant à Bois- Robert toutes sortes de prospérités.

L'avarice n'était point mon défaut et cependant, faut-il l'avouer ? je fus tout content de mon exploit. Bois-Robert m'avait amusé par ses exclamations et ses mines furibondes, — et, comme après tout c'était un assez bon homme,

j'aurais voulu, dans son propre intérêt, le guérir du vilain défaut d'être mauvais joueur. Or, la meilleure recette, en pareil cas, est, je crois, de tenir ferme au payement de la dette. Le perdant puise dans la nécessité rigoureuse d'un prompt remboursement le courage qui lui sera nécessaire pour une lutte prochaine, et je suis persuadé d'ailleurs que l'homme le plus heureux au jeu est celui qui sait, quand il le faut , payer avec des façons de roi. Profondément imbu de ces principes, je ne laissai pas à Bois-Robert un instant de répit. Je m'aperçus qu'il m'évitait, et, dès ce moment, j'envoyai chez lui mon intendant chaque matin.

Mon brave abbé était aux cent coups, il était clair qu'il ne voulait point payer. 11 se bornait à me renvoyer mes messagers en les chargeant de me donner le bonjour et de me souhaiter tous les bonheurs et toutes les joies de ce monde. Mais, de l'argent qu'il me devait, pas un mot. Je ne me lassais pas de réclamer , il ne se lassait pas d'éluder mes réclamations. Un jour même, il poussa l'impertinence jusqu'à répondre à mon ambassadeur qu'il ne savait pas ce que je voulais lui dire.

C'était trop fort ! Je priai Bautru, qui avait été témoin de la partie , d'aller lui rappeler ce qu'il paraissait vouloir oublier assez mal à propos. La vue de Bautru produisit sur mon débiteur un excellent effet. Il lui jura ses grands dieux qu'il n'avait jamais eu l'intention de me faire toi t d'un sou et qu'il était prêt à satisfaire à cette dette d'honneur, mais , qu'étant un peu gêné pour l'instant , il le priait de vouloir bien lui accorder jusqu'au lendemain pour prendre ses dispositions et songer à un accommodement. Bautru consentit et revint le retrouver le lendemain matin au saut du lit. Il s'enferma avec lui pendant près d'une heure, et ensuite il vint chez moi, porteur de la réponse qu'on va voir. J'étais fort impatient d'apprendre le résultat de l'entrevue et je ne pus m'empêcher de témoigner un certain plaisir en voyant Bautru de retour.

— Mon cher Roquelaure, me dit-il, ce pauvre Bois-Robert est vraiment fort tourmenté de rengagement qu'il a contracté envers vous et il me prie de vous proposer un arrangement qui lui sera fort agréable, à lui, et pourra, je pense, ne pas vous être désagréable, à vous.

— Voyons ces propositions, mon cher Bautru , et soyez

sûr que je vous traiterai avec les égards dus à un plénipotentiaire de voire valeur.

— Notre abbé , répondit Bautru, est décidément un peu avare. J'en ai m la preuve devant les yeux , mais cela ne me regarde nullement et j'oublie mon rôle d'ambassadeur pour celui de détracu ur. Revenons. Bois-ttobert a vendu pour quatorze mille livres de vi« ux bijoux, de vieilles dentelles, de vieux bahuts, de vieilles chaînettes d'or, en lin de tout ce qu'il a pu trouver chez lui de vieilles nippes passées de mode. Il en a fallu gros pour réunir une pareille somme. Mais aussi c'est tout, et il n'a plus un sou vaillant dont il puisse disposer.

— Diable! diable !

— Mais, reprit Bautru en m 'indiquant par un geste que j'allais apprendre le plus intéressait, il vous offre, pour le payement du surplus , de composer une ode à votre louange.

Je partis d'un magnifique éclat de rire.

— .. Une ode à votre louange, continua Bautru sans broncher, mais la plus méchante et la plus plate qu'il pourra.

A ces mots, je regardai Bautru d'un certain air qui semblait lui demander s'il se moquait de moi. 11 continua sans plus attendre :

— Il me semble qu'en acceptant ces conditions, j'ai agi en homme sage et en habile i éguciateur. Quand on saura dans le monde que Rojuelaure a fait présent de 16,000 livres pour une pièce aussi mauvaise, on présumera sans doute ce qu'il aurait donué pour une qui aurait été meilleure.

La saillie me plut assez, et, recommençant à rire de bon cœur, je dis à Bautru qu'il pouvait rapporter à Boi-Robert que l'affaire était accommodée comme il l'avait dfeiréet que \ je le priais seulement de se hâter de faire l'ode en question. | il se mit effectivement le jour même à l'ouvrage et accoucha d'une cinquantaine de vers fort mal tournés. Ce qu'il y eut \ de plus plaisant dans tout ceci , c'est que le pauvre Bois- Robert crut sincèrement s'être donné beaucoup de peine pour mal faire, tandis que chacun fut persuadé qu>' cela lui était venu le plus naturellement du mande. Je n'ai pas conservé copie de ce morceau, qui m'a coûté seize mille livres d'ar-

gent bien et dûment gagné. La perte que fera la postérité ne sera du reste pas grande, et je n'ai pour ma part aucun regret de l'avoir égaré.

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