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CHAPITRE XII

Sommaire : — La petite cabale. — Mes occupations de jour et de nuit. — Un mot sur la Calprenède. — Opinion de l'abbé de Persan à son égard. — Il signor Giulio. — Mon affection pour lui.

— Les importants. — Ma réponse au marquis de Mortemart. — Attaques secrètes de mes ennemis. — M. le Prince me protège.

— Disgrâce de Beaufort. — On le met pour quelque temps à la Bastille. — Folles amours. — Madame de Pélussin. — Son portrait. — Une r,ache dans le soleil. — Défaut in* urable. — Mot de l'abbé de 'Jérizy. — Buquet d'Andail. — Son avarice. — Il invite Bautru à dîner. — Quel diner ! — Le squelette. — Mot de M. Angevins, — Un guet-apens. — Bautru se venge par une épigramme.

Ce fut à peu près vers le milieu de cette année que l'autorité de la nouvelle régente fut définitivement constituée.

Dès cet instant on sentit remuer au fond de la société politique le germe inquiet des bouleversements qui devaient, quelques années plus tard , déchirer si misérable, nent la France. Les ducs de Mercœur et de Beaufort , fils de M. de Vendôme, formaient déjà une petite cabale, dont l'hostilité ne paraissait pas redoutable, mais qui ne laissait pas d'apporter quelques entraves à la marche régulière du gouvernement. Rendons cependant justice au duc d'Orléans, q i, frère unique du feu roi Louis X11I et oncle de Louis XIV enfant, éleva devant le parlement une voix ferme en faveur de la reine Anne et ferma ainsi la bouche à d'obscurs calomniateurs qui voulaient tout d'abord le compter parmi les frondeurs et ies mécontents. On n'eut pas à se louer aussi grandement du prince de Condé, qui parut n'accorder qu'à regret son appui à la reine, et dont le concours ne fut

pas , à beaucoup près , aussi franc et aussi empressé que celui de Monsieur.

Ce n'est bien véritablement que de cette année-là que date mon introduction à la cour. J'y venais de temps en temps du vivant de Louis XIII et du cardinal de Richelieu, mais je n'y fis réellement figure que sous la régence de la reine Anne, dont je n'oublierai jamais les bontés. La vie de cour me plaisait d'ailleurs infiniment. Naturellement enJ clin à observer, où aurais-je trouvé des sujets plus dignes d'exciter ma curiosité, de réveiller mon admiration ou même d'aiguiser ma verve satirique? On trouve un peu de tout à la cour, le drôle et le sérieux,la farce et la tragédie. Je me plaisais dans ces contrastes bizarres. Après être allé entendre au parlement le chancelier Séguier haranguer la reine mère, mon plus grand bonheur, je l'avoue, était de courir les ruelles afin d'y recueillir la moisson journalière des anecdotes burlesques et des petits scandales de boudoir. Je n'aurais jamais pu consacrer nne journée entière à une seule occupation, et quand j'avais passé deux ou trois heures au Louvre, où j'apprenais que Ghavigny avait été chassé du conseil ou que les finances sortaient des mains crochues de Boutillier pour tomber dans celles du président de Bailleul, je n'étais pas fâché de secouer un peu la poussière de ces graves nouvelles et de me dérider le front en courant soit chez Scudéry qui m'amusait beaucoup avec ses fureurs à propos de Pierre Corneille, soit chez la Caiprenède dont les gasconnades et les mensonges nous donnaient souvent à rire de bon cœur.

A propos de la Gaiprenède, on me saura peut-être gré de donner un petit aperçu de ce singulier personnage qui offrait le bizarre exemple d'un talent véritable allié à d'insupportables travers. Jamais je n'ai vu qui que ce soit mentir avec tant d'impudence et d'aplomb. Gelui-là n'était pas de Gascogne pour rien. Il épousa madame de Brac qui était devenue folle de lui à la lecture de ses romans dont les principaux sont, comme on sait, la Çassandre et la Cleopâtre.

Un jour, après la représentation de la Mort de Mithridate, qui eut lieu plusieurs années auparavant, l'abbé de Persan fit de la Gaiprenède un certain portrait qui eut un retentissement énorme et que d'autres se sont approprié depuis en l'appliquant à d'autres menteurs.

La Mort de Mithridate venait d'être jouée et chacun disait son mot sur l'ouvrage.

— C'est une pièce remarquable, disait le brave académicien Gonrart, et la Calprenèdo est un garçon d'esprit.

— Laissez donc, interrompit l'abbé de Persan en haussant les épaules, —s'il a de l'esprit, ce dont je doute, c'est tout au plus de l'esprit faux. Mons de la Galprenède est né d'une fausse couche, il a été baptisé avec du faux sel, il ne loge que dans les faubourgs, il passe par les fausses portes, cherche les faux-fuyants et ne chante jamais qu'en fauxbourdon.

Il y avait sans doute beaucoup d'exagération dans le jugement de l'abbé, mais le fond en était vrai.

Je ne m'appesantirai point sur l'administration de monseigneur l'évêque de Beau vais, pour qui je n'ai jamais eu grande sympathie et dont la faveur n'a pas été de longue durée. L'évêque de Beauvais a été, à proprement parler, une des causes les plus puissantes de l'élévation du cardinal Mazarin, car la faveur de la reine pouvait alors se comparer à une échelle dont ce dernier montait les degrés pendant que l'autre les descendait. Au surplus, on ne doit pas oublier que Richelieu, en mourant, avait recommandé à Louis XIII il signor Giulio , et qu'à cet imposant patronage étaient venus se joindre dans la suite ceux non moins considérables de M. le Prince et du duc d'Orléans. Madame la princesse lui accordait aussi une éclatante protection. Il travaillait du reste à mériter la réputation que ses amis s'accordaient à lui faire, et dès cette époque, il montrait un grand zèle à distribuer des grâces, à soulager les malheureux et à délivrer des prisonniers. Dès ce moment, je l'avoue, je me sentis pour Mazarin un grand fonds d'estime et même d'affection. Ses manières contrastaient si fort avec celles de son patron le cardinal de Richelieu, que je ne pouvais m'empêcher d'attendre un grand bien de son influence sur les affaires publiques et que tout mon dévouement lui fut complètement acquis. Déjà les deux camps s'organisaient sans qu'aucun d'eux se doutât qu'on en pu jamais venir aux mains. On ne prévoyait pas encore les excès qui devaient signaler la minorité du fils de Louis XIII, et cette époque si triste et si funeste à la prospérité générale s'inaugurait par des petites intrigues engagées à la

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lumière des bals de la cour et par une Foule de légères escarmouches où l'on se servait pour arme uuique d'un trait de satire ou d'un mot d'esprit. L'orgueil et la fatuité bruyante de Beaufort et de ses amis reçurent alors leur châtiment, formulé dans un seul mot qui leur fut appliqué par tous les nôtres. On les appela les Importants. Je me rappelle qne peu. de temps après la disgrâce de Chavigny, une discussion assez vive s'engagea un soir, au jeu de la duchesse de Beaufort, entre quelques partisans de Mazarin et le marquis de Mortemart, ami du ministre renvoyé. On s'échauffait de part et d'autre, chacun soutenait son dire avec chaleur et, comme de raison, l'un ne parvenait jamais à persuader l'autre. Cependant, toute partialité mise à part, on ne pouvait faire autrement que de remarquer l'extrême volubilité de M. de Mortemart, qui en était venu au point de ne pas laisser répliquer ses adversaires.

Ennuyé de ne pouvoir prendre part à la conversation, je fis observer au marquis de Mortemart qu'il n'était pas juste qu'il confisquât la discussion à son profit, et qu'avec lui il n'y avait pas moyen de placer un mot.

— Si je parle beaucoup, je parle bien, me répondit assez impertiriemment le marquis.

Je ne lui fis pas attendre la riposte, et lui dis en m'inclinaut avec une grâce respectueuse:

— Je suis de votre avis pour la première moitié, cher marquis.

Beaufort, qui était à l'autre bout du salon et qui ne s'était point mêlé au groupe où je me trouvais, me lança un regard oblique bien fait pour m'annoncer toute la haine qu'il devait me témoigner plus tard. J'appris qu'il était fort lié avec Mortemart. Quant à ce dernier, il attaquait assez volontiers, mais il n'avait point l'esprit prompt ni la réplique vive; il tourna sur ses talons et fit semblant de ne m'avoir pas entendu. Je crois cependant qu'au fond il me garda rancune et ne fut pas étranger aux efforts que certains seigneurs de la cour tentèrent plus tard, de connivence avec le duc de Saint-Simon, pour m'affubler grotesquement du titre honteux de bouffon.

Le fait est que je me fis beaucoup d'ennemis par certaines réponses mortifiantes qui m'échappèrent quelquefois plus vi{e que je n'aurais voulu. Cette habitude, qui m'em-

portait au delà des bornes que m'eût prescrites la saine raison, produisit souvent malgré moi des scandales dont je me trouvais moi-même contrarié. Cependant, si j'avais des détracteurs, j'avais de bons partisans, et M. le Prince répondit un jour à je ne sais plus quels seigneurs qui venaient se plaindre à lui de ce que mes plaisanteries ne respectaient rien et que je riais toujours et de tout :

— Eh1 messieurs, il fait beau vous entendre décrier Roquelaure pour quelques petites gaietés un peu vives qui sont dans son caractère, et font de lui l'homme le plus amusant de France et de Navarre. 11 est plus généreux que vous, car vous êtes assurément fort ennuyeux et il n'a jamais eu l'idée, lui, de s'en venir plaindre à moi.

Pendant que ces petites choses marchaient, les grandes allaient aussi leur train. Beaufort, qui était le plus remuant et le plus orgueilleux de la bande des Importants, voulut tenter une dernière épreuve afin de savoir à quoi s'en tenir sur les intentions de ses adversaires à son égard, il demanda bravement l'amirauté. C'était là une faveur qui avait une signification politique et qui devait lui donner une grande prépondérance dans les conseils. L'amirauté lui fut refusée net et, pour comble d'humiliation, on la donna incontinent à M. le duc de Brézé qui, certes, méritait cette distinction à plus de titres que tous les Beaufort du monde, séparément ou collectivement. ~

Cette disgrâce donna à Beaufort un pitoyable relief. Mais ce n'était rien encore. Un événement beaucoup plus grave, dont il était l'instigateur présumé, fit sur ces entrefaites grand bruit à la ville et à la cour. Les bons Parisiens apprirent un beau matin en Réveillant qu'on avait voulu assassiner le cardinal Mazarin et que l'on attribuait l'idée de ce coup hardi à M. de Beaufort. La rumeur fut énorme, on le devine, et les badauds qui n'étaient pas très-convaincus de la vérité l'une accusation si terrible commencèrent à y croire un )eu plus en apprenant que Guitaut, le capitaine des gardes, Hait allé l'arrêter sans plus de façons que cela. Je me trou- Tais dans les appartements d'Anne d'Autriche quand la mère de M. de Beaufort et sa sœur, madame de Nemours, vinrent au Louvre pour se jeter aux pieds de la reine et réclamer son pardon. Je fus touché de leurs larmes et employai tout mon crédit auprès des deux dames d'honneur les

plus influentes, madame de Hautefort et la marquise de Sénecé, pour faire obtenir à ces pauvres femmes l'audience qu'elles imploraient. Mes instances furent inutiles. Elles ne furent pas reçues. Quelques jours après, les ducs de Mercœur et de Vendôme furent renvoyés hors de Paris.

Peu mêlé aux intrigues de ce temps, je profilais uniquement des intervalles de repos que me laissait la guerre pour bien vivre et surtout pour vivre joyeusement. On sait que la constance ne passait point pour une de mes vertus etje fis tout ce que je pus, à la vérité, pour justifier l'opinion que ces dames avaient sur moi. Cette année, 1643, fut une de mes meilleures. Abrité sous mes lauriers de la Marfée et de Honnecourt, lauriers dont Ja ceuronne d'ailleurs n'avait point été tressée pour moi sans épines, je poursuivis, le madrigal aux lèvres, les conquêtes que j'avais commencées l'épée à la main. Je portai successivement mes hommages aux pieds de mesdames de Thilorier, de Fresne et de Maulévrier que je rencontrais souvent au cercle du marquis de Gerzay , homme d'une gaieté communicative et diseur de bons mots. Bien que je n'eusse encore que vingt-six ans, je prenais déjà l'amour à la légère comme l'eût fait le premier mousquetaire venu... et l'on parlait dans le monde de Gaston-Jean-Baptiste, baron de Roquelaure, comme d'un compagnon peu scrupuleux en fait de liaisons de cœur. Cependant, pour être vrai, je dois déclarer que je fus sincèrement épris de madame de Pélussin et que j'eus beaucoup de peine en cette circonstance à l'emporter sur le prince de Guéménée.

Cette madame de Pélussin était une véritable beauté antique. Ses yeux noirs, admirablement fendus en amande, disaient tout ce qu'on voulait bien leur faire dire, ce qui signifie qu'ils étaient les plus indiscrets du monde. Les mauvaises langues prétendent que ces yeux-là demandent l'aumône. Sonnez grec était d'une finesse et d'une régularité à faire pâmer Junon d'envie. Des sourcils noirs bien dinstints l'un de l'autre, des narines ouvertes juste ce qu'il fallait, des joues ni grasses ni maigres, une pâleur tempérée de quelques filets roses, composaient l'ensemble de ces traits charmants. Un front parfaitement bien arrondi couronnait le tout comme un magnifique et rayonnant arc de triomphe.

Groiriez-vous cependant, maintenant que j'ai déroulé de-

vaut vous le tableau presque invraisemblable des perfections de madame de PéJussin, que ce bel ensemble était déparé par un défaut qui en détruisait toute la grâce et toute l'harmonie ? Un défaut, un seul ! . . . et qu'y a-t-ii d'étonnant à cela? N'y a-t-il point de taches dans le soleil? Vous me demanderez ce que cela pouvait être,— et il est vrai qu'après le portrait ci-dessus ébauché, le peintre le plus détestable parviendrait difficilement à commettre, au beau milieu de sa toile, une bévue assez grossière pour anéantir tant de belles et de bonnes qualités. Madame de Pélussin y réussissait, elle, sans le secours de personne. Il lui suffisait pour cela d'une chose : c'était de parler. Muette, c'était la Vénus sortant de l'Onde, ou Héro dans les bras de Léandre. Mais si elle avait le malheur d'ouvrir la bouche, adieu cette charmante physionomie dont le regard velouté allait caresser d'un rayon humide le cercle de ses adorateurs. Adieu son regard limpide, adieu tout l'accord majestueux de ces traits dont une fée orgueilleuse eût aimé à embellir une de ses protégées. Que vous dirai-je? Ce n'était plus madame de Pélussin, et dix fois je me suis demandé, pendant le cours de ma liaison avec elle, si quelque malin génie ne me l'escamotait point dans mes bras, au moment où j'y songeais le moins. Figurez-vous tout à coup une autre femme. L'extrémité du nez se pinçait du côté des lèvres, sa bouche s'ouvrait outre mesure, et deux plis malencontreux allaient s'accrocher aux deux coins de ses yeux. Par-dessus tout cela, elle ne pouvait sourire sans qu'il en résultât un peu de gêne pour les oreilles. Aussi, étais-je aussi épris en arrivant à nos rendez-vous, que froid et découragé une demiheure après. Tant qu'elle ne disait rien, tout allait pour le mieux. Mais, hélas!... madame de Pélussin était femme, et de plus elle avait un bataillon de petites dents d'ivoire dont elle était bien aise de faire parade de temps en temps. Cette expression de figure, dont la niaiserie était le signe distinctif, avait déjà commencé à me dégoûter de madame de Pélussin. Voyez la frivolité de certaines raisons en fait de déterminations de ce genre! Je rompis dôlinitivement avec elle le lendemain d'un soir où j'avais trouvé, chez M. le duc de Vendôme, l'abbé de Gérisy qui, entendant vanter la beauté de madame de Pélussin, répondit :

— Oui... assurément... ce serait une jolie femme, si elle voulait se taire.

Le coup de massue était si lourd et si bien appliqué, que mon amour en demeura tout étourdi. Je crois pourtant que la place ne demeura pas longtemps vacante, et que M. le prince de Guéménée, désormais heureux, se persuada bonnement alors qu'il m'avait supplanté. C'est une illusion, du reste, que j'aurais été au désespoir de lui enlever. On se doit de ces égards entre gens comme il faut.

Quelques mois après, on fit courir le bruit que madame de Pélussin, par un caprice assez bizarre, venait de se prendre d'une folle passion pour un certain Buquet d'Andail, espèce de bel esprit manqué qui avait fait des compilations de quelques auteurs latins et notamment de Sénèque et de Tite-Live et où l'on m'a assuré qu'il y avait autant de contre-sens que de mots. Mais je n'ai jamais cru à cette médisance. Quels que fussent les défauts de madame de Pélussin, elle avait trop de goût pour s'embàter d'un singe pareil, car il faut vous dire que ce vilain homme, dont les prétentions littéraires s'étaient élevées jusqu'à briguer vainement l'Académie, était un des êtres les plus ennuyeux et les plus désagréables que le diable ait jamais faits à son image. Il était roux de cheveux, jaune de peau, à peu près chauve, avait les doigts rabougris d'un procureur et le nez épaté d'un bouffon de foire. Ajoutez à cela que sa taille n'excédait pas quatre pieds trois ou quatre pouces et qu'il avait le dos légèrement voûté! Au moral, son portrait peut se résumer en peu de mots: Esprit nul, prétentions exorbitantes dans tous les genres, — et l'avarice d'un juif.

Madame de Pélussin a pu s'en amuser un instant, mais je parierais que jamais un pareil animal n'a su plaire à une femme qui, à part ce que j'en ai pu dire, avait le sentiment de la dignité féminine, et savait, malgré tout, se respecter.

^ Puisque je viens de prononcer le nom de Buquet d'Andail, j'intercalerai ici une petite anecdote dont il est le héros, — anecdote de peu d'importance, à la vérité, mais qui mettra en lumière son avarice incroyable, en me fournissant le moyen de rapporter une réplique assez spirituelle que lui fit Bautru.

Buquet d'Andail et lui se connaissaient depuis longtemps ;

mais on ne pouvait donner le titre d'amiiié à une liaison formée sous les auspices de je ne sais quelle affaire d'intérêt qui s'était engagée entre eux, à la suite de la succession d'une terre en Languedoc. Il y avait à peu près six mois que Buquet n'avait rencontré Bautru. IL pousse en l'apercevant une exclamation de joie, court à lui, lui barre le passage et s'écrie :

— Pardieu! mon cher Bautru, voilà un siècle que je vous désire de tout mon cœur. Je vous tiens, je ne vous lâche pas I

Bautru fut un peu étourdi de cet accueil bruyant , et se frotta les yeux pour reconnaître l'agresseur.

— Eh! c'est vous, cher d'Andail, je vous croyais mort, où vivez-vous donc maintenant?

— A. Paris, où je me suis établi après la mort de ma femme; car je suis veuf, cher ami, je suis veuf.

— Ce qui équivaut à dire que vous êtes garçon.

— Justement. Ah çà ! mon cher Bautru, il faut me faire un grand plaisir.

— Lequel ?

— 11 faut venir dîner avec moi....

— Pardonnez-moi, mon cher ami, mais..,

— Je n'écoute rien...

— Je vous assure...

— Point!

— Un rendez-vous indispensable...

— Je m'en moque... comme... de rien...

— Mais, quand je vous affirme...

— Tenez, dit Buquet d'Andail plus sérieusement, si vous me refusez, je croirai que nous ne sommes plus amis.

— Ce n'est pas cela... Je crains,. .

— Que craignez-vous?

—• De vous déranger.

±- Me déranger, vous! répéta d'Andail avec un grand éclat. Allons, vous plaisantez. Groyez-vous qu'entre camarades, on se puisse déranger ? Ce que je vous offre, mon cher Bautru... dame, c'est de tout cœur... mais je vous avertis que ce sera un pauvre dîner... l'ordinaire d'un pauvre diable comme moi n'a rien de bien séduisant, c'est la fortune du pot.

— Si j'acceptais, dit Bautru, c'est bien comme cela que je P entendrais — et pas autrement.

— Si vous persistez à me désespérer, répliqua d'Andail, je croirai que c'est la peur d'un mauvais dîner qui vous retient.

— Cela me décide, je vous suis.

Buquet d'Andail prit le bras de Bautru et le conduisit au Marais, dans un joli logement dont l'entretien était confié à une gouvernante qui, je crois, remplissait auprès de lui un assez grand nombre de fonctions anonymes. L'ameublement en était propre et coquet, ce qui flatta raisonnablement l'œil exercé de Bautru; mais nulle odeur ne s'exhalait de la cuisine, ce qui commença à lui suggérer quelques réflexions de couleur sombre, vu qu'il n'avait fait de très-bonne heure qu'un déjeuner très-léger, et que certains bavards officieux lui avaient récemment conseillé de se défier beaucoup des générosités culinaires de Buquet d'Andail. Cependant, le monde est si méchant, les langues sont si promptes, et, par système, Bautru accueillait avec tant de réserve les médisances auxquelles son oreille était journellement exposée, qu'il ne désespéra de rien et qu'il se garda de prendre d'avance une humeur que l'événement pouvait bien ne pas justifier.

Un nouvel indice, c'est à-dire l'aspect de la gouvernante, eût certainemant fait frémir tout autre que Bautru.

C'était une nommée Véronique Buzout, qui jadis avait été fille d'auberge à Bouen, et qui était venue à Paris avec un certain conseiller à la Cour des aides, lequel avait été emporté par la petite vérole peu de temps après son arrivée. Pour se faire une juste idée de Véronique, il faudrait se figurer un squelette. QËil cave, os saillants, crâne fortement développé, joues creuses, menton pointu, bouche desséchée, poitrine anguleuse, taille en forme d'allumette, hanches taillées à pic, jambes en pattes de cigogne, pied fourchu; tout dans sa personne répandait un parfum de cimetière qui n'avait rien de réjouissant. M. Angevins, qui est sans contredit un des hommes les plus gais et les plus spirituels que j'aie jamais connus, disait un jour, en parlant de cette Véronique Buzout :

— C'est un cadavre qui a fait l'économie d'un cercueil. Malgré le lugubre aspect de la gouvernante, Bautru ne

perdit pas encore courage. 11 avait faim, et cette faim le soutenait en l'excitant. Bientôt il s'aperçut qu'on, met-

tait le couvert, et que d'Andail lui-même pressait vivement Véronique. 11 était donc dans les mêmes dispositions que lui. Tout se réunissait donc pour le rassurer. Enfin on se mit à table.

— Quel plaisir, s'écria Buquet d'Andail, de dîner avet un homme comme vous, mon cher Bautru... Un garçon d'esprit, sans façon, et causeur aimable, est un trésor pour un hôte aussi modeste que moi, et je vous assure que je vous sais un gré infini d'avoir bien voulu me consacrer une couple d'heures. Les bons moments sont si rares et les bons convives si précieux !... Véronique, apportez-nous donc quelque chose. Je parierais que ce cher ami se meurt de besoin.

— Le fait est, dit Bautru, que l'air vif... et l'heure avancée...

— Voilà, voilà, lit Véronique, d'une voix tout à fait appropriée à la nature de ses formes presque idéales.

Ce fut alors que Bautru commença à trembler, et défait, le début de ce mémorable festin ne promettait guère.

On apporta dans le fond d'une tasse une sorte d'eau mêlée d'oseille, qui avait bien envie de ressembler à de la soupe. Autant l'apparence en était misérable, autant le goût en était plat. C'était un mélange assez difficile à expliquer, de graisse, de girofle et d'ognon brûlé.

— Attendons, pensa Bautru, un potage peut être manqué, sans pour cela que le dîner soit détestable. Attendons.

Bautru attendit longtemps. D'Andail ne lui servait pour tout mets recherché qu'une conversation assez insipide, et quelques mots à double entente dont il abusait généralement à titre de plaisanterie. Quant au menu, mademoiselle Véronique apporta successivement, avec un grand luxe de vaisselle plate, un morceau de porc frais séché au feu, un ragoût sans nom, horriblement poivré, et des pâtes d'Italie qui sentaient la cave. Le tout fut couronné d'une rasade peu abondante d'un vin de Narbonne très -indigeste et très-épais.

Après ce repas fantastique, la physionomie des deux dîneurs offrit un contraste bien tranché. La mine de Bautru était longue et refrognée; en revanche, celle de Buquet d'Andail paraissait rayonnante et réjouie.

— Que vous avais-je dit? fit-il en pressant la main de son convive. Me suis-je gêné ? Votre crainte de me déranger avait-elle le sens commun? Vous voyez bien que j'ai agi sans façon.

— - Il est vrai... dit Bautru.

— Entre amis, voilà le bon système 1 la fortune du pot ! aussi j'espère bien que nous ne nous en tiendrons pas là; je serai toujours si aise de vous recevoir! Nous recommencerons comme cela quand vous voudrez.

— Dame, répliqua vivement Bautru, s'il faut vous parler sincèrement, je recommencerais bien tout de suite.

Buquet d'Andail entendit parfaitement le mot, mais il feignit de ne pas le comprendre. Son avarice avait fait un soubresaut que sa prudeuce à toute épreuve s'était hâtée de comprimer sur-le-champ. Il redoubla de mines affectueuses avec Bautru qu'il reconduisit presque chez lui. Mais au fond de lui-même, il se promit bien de ne plus jamais l'inviter à souper. Bautru, de son côté, heureux au possible d'être sorti d'un guêpier pareil, fit mentalement le vœu solennel de n'y retomber jamais.

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