CHAPITRE XIII
Sommaire : — Situation des affaires. — Anne d'Autriche. — L'ennui, maladie des jolies femmes. — Remède indiqué par Mazarin. — Installation au Palais -Koy al. — Corneille. — La représentation de Rodogune. — - Madame de Pommeuse. — Qualités de cette dame. -— M. de Guise, petit-fils du Balafré. — Le maréchal duc d'Aumont. — Mademoiselle de Pons. — Encore le papa Huguelin. ~ Attaque et riposte. — Une querelle au jeu. — Les cartes jetées au nez d'un des joueurs. — Le duel. -— Un témoin inattendu. — Mes fonctions près d'une belle évanouie. — Un tout petit péché commis à la face des étoiles. — L'impunité garantie. — Mes scrupules. — Le pour et le contre. — Les deux blessés. — Explications satisfaisantes. — Tout finit pour le mieux. — Cyrano- Bergerac. — Une scène d'Agrippine. — Les amants heureux. — Villars chez Ninon de l'Enclos. — - D'Aumont se guérit.
L'on n'est jamais plus gai que lorsqu'on est tout près d'une catastrophe. Il y a dans les approches du malheur
une sorte d'ivresse qui monte au cerveau et nous rend sourds aux meilleurs conseils et rebelles aux avertis- , sements les plus clairs. Jamais la cour et la ville ne se montrèrent plus insoucieuses et plus engouées de plaisir que durant les deux ou trois années qui précédèrent les mazarinades de Paris. Je ne fais point d'exception pour moi„ et je déclare que, comme tout le monde, je n'accordais que fort peu d'attention aux signes avant-coureurs de l'effervescence populaire, bien que ces symptômes fussent très-visibles et de nature à porter l'inquiétude dans les cœurs les mieux affermis.
Les premiers temps de la Régence s'étaient passés tranquillement et n'avaient offert rien de bipn remarquable. A part quelques événements inséparables d'un changement si prompt dans les destinées d'un grand royaume, tout avait marché sans encombre, et Paris, Versailles, Ruel, Fontainebleau retentissaient sans discontinuer du bruit des fêtes galantes et des bals merveilleux où la reine régente brillait toujours, malgré ses quarante ans sonnés, comme un pur et éblouissant soleil. De tous côtés on se piquait d'avoir des violons, et depuis les salons de M. le Prince jusqu'à ceux de la plus modeste dame d'honneur, partout on faisait cercle et on établissait ce que nous appelions alors des bureaux d'esprit. L'exemple de l'hôtel Rambouillet était contagieux.
Je ne saurais dire combien la reine Anne d'Autriche me plaisait. Son embonpoint, qu'où lui a reproché bien à tort, selon moi, était des plus appétissants et des mieux proportionnés. Ajoutez à cela qu'elle avait des cheveux magnifiques et quelle savait faire un compliment de manière à lui donner dix fois plus de valeur qu'il n'en eût eu dans une autre bouche. Sa dévotion avait aussi quelque chose de simple et de touchant qui aurait fait aimer la religion à l'homme du monde le plus indifférent. Aussi jugera-t-on aisément de la peine que nous éprouvâmes tous en nous apercevant, au commencement de Tan 1644, d'une altération notable dans les traits de Sa Majesté. On se perdit en conjectures sur les causes de ce changement. Les plus indiscrets murmurèrent tout bas le nom de Buckingham. Vingt autres versions, qui ne valent point la peine d'être rapportées, coururent aussi à ce sujet. En somme, tout le monde s'é-
tait trompé. Anne d'Autriche n'avait aucun sujet sérieux de se chagriner. Mais elle était jolie femme et elle avait une maladie qui est bien certainement très-proche parente de la beauté: elle s'ennuyait. Qui n'a pas eu, à certains moments de la vie, ses heures pesantes de mélancolie noire et de découragement? La puissance suprême, on le sait, n'est pas un abri contre l'action des misères humaines. L'indisposition était (Tailleurs assez grave, et ce fut Mazarin qui trouva une recette pour la guérir. Il persuada à la régente de changer de résidence. C'est au Louvre qu'elle avait gagné son mal. Il fallait quitter le Louvre et aller loger ailleurs. Le conseil fut goûté. Anne d'Autriche s'installa peu de jours après au Palais-Royal, édifice élégant et coquet que Richelieu, en mourant, avait légué au feu roi. L'idée de Mazarin eut un plein succès et sa faveur s'en accrut encore : ce qui prouve bien que pour arriver à un but, si élevé qu'il soit, il ne faut mépriser aucun moyen, si petit qu'il puisse paraître.
L'installation de la reine régente au Palais-Royal donna un nouvel élan au goût si vif que Ton manifestait partout pour les fêtes et les divertissements. Gomme je devais repartir bientôt pour l'armée, je songeai, pour ma part, à mettre lé temps à profit.
Je suivais fort exactement la comédie. Corneille brillait alors de tout son éclat, et il n'était bruit que d'une tragédie intitulée Rodogune, reine des Parthes, qui devait être représentée prochainement et que l'auteur dédia à M. le Prince. Nous fîmes le projet, Sourdis, le chevalier de Rivière et moi, d'aller voir jouer cet ouvrage pour la première fois, — - et, afin que le plaisir fût complet, nous convînmes de dîner d'abord chez la Coiffier, et de revenir souper ensuite chez madame de Pommeuse, à qui Chàtillon faisait alors un doigt de cour.
Corneille avait déjà donné une grande quantité de pièces qui lui avaient toutes mérité l'estime des beaux esprits. Son bagage théâtral, fort respectable, comme on va le voir, était de nature à faire envie à ses concurrents. Nous connaissions déjà de lui, Mélite ou les Fausses Lettres, Clysandre, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante , la Place- Royale, Médée, l'Illusion Comique, le Cid, Horace, Polyeuctey Cinna, le Menteur, et quelques autres pièces dont le titre
ne m'est pas présent. On voit, par celles que je viens de citer à dessein, combien nous devions être difficiles. L'auteur nous avait réellement gâtés. Rodogune fut un triomphe et nous sortîmes du théâtre enivrés, émerveillés, étourdis ; madame de Pommeuse s'était évanouie après le dernier vers, ce qui n'avait pas laissé de produire quelque émotion sur la foule, excepté sur moi et plusieurs de nos amis qui savaient que les évanouissements et les syncopes étaient aussi nécessaires à madame de Pommeuse que ses trois repas par jour. Cette pâmoison fut du reste mise sur le compte des grands effets de la pièce, et la gloire de Corneille en acquit certainement plus de lustre ce jour-là.
Le cerveau encore tout rempli des magnifiques vers de Rodogune, nous montâmes dans le carrosse de madame de Longuevilie qui souffrait d'un violent mal de tête et qui ne put, quelque envie qu'elle en eût, venir souper avec nous. Elle voulut néanmoins reconduire madame de Pommeuse jusque chez elle, et de Vardes et moi profitâmes de cette politesse, en montant prestement à côté de ces dames et nous offrant à être leurs cavaliers.
Arrivés à destination, nous vîmes avec un certain plaisir que madame de Pommeuse, qui était d'une assez mince noblesse, de province et qui commençait seulement à se produire à la cour, paraissait vouloir faire grandement les choses et mettre sa maison sur un bon pied. Nous en fûmes ravis, car les bons endroits de réunion commençaient à devenir rares depuis que les dissensions politiques minaient secrètement les bases de notre société. Madame de Pommeuse avait également fait un choix d'invités où éclataient sa sagesse et son bon goût; c'était une veuve qui savait jouir et faire jouir les autres des bénéfices de ce titre quelquefois si désiré, et nous reconnûmes bientôt qu'en dépit de deux ou trois petites faiblesses inséparables de l'amour- propre féminin, nous aurions là une délicieuse présidente et la plus aimable hôtesse qui se pût trouver en ce monde, où tant de gens ont la prétention de traiter, sans savoir le premier mot de ce grand art. A part le ridicule des pâmoisons, c'était donc une charmante femme.
Je fais le récit de cette première réception chez madame de Pommeuse, parce qu'il s'y passa plusieurs scènes d'un
effet assez original; quoiqu'elles ne me regardent point personnellement, je pense qu'elles n'en paraîtront pas moins intéressantes ; ce sera d'ailleurs une occasion pour faire connaissance avec divers personnages qui tenaient dans cette époque une place considérable et, pour ainsi dire, le haut bout du pavé, tant à la ville qu'à la cour.
Madame de Pommeuse s'était arrangée pour que tout le monde arrivât peu de temps après notre retour de la comédie. Nous vîmes donc entrer successivement et sous des costumes qui prouvaient qu'on s'attendait à avoir les violons, M. de Guise, l'élégant gentilhomme d'alors, véritable Amadis de cour et petit-fils du Balafré, le maréchal d'Aurnont, capitaine des gardes du corps, Ménage, du Bois, le docteur en théologie, Sarrazin, rimailleur assez pauvre, M. de Montereul, de l'Académie française, et le papa Huguelin, un imbécile dont j'ai parlé précédemment, On remarquait, parmi les femmes, mademoiselle de Pons, qui épousa depuis le marquis d'Heudicourt , madame de Catelan, madame d'Ecquevilliers, mademoiselle de Leuvigny et bien d'autres encore dont je ne me rappelle pas les noms.
Chacun paraissait fort disposé à se divertir, et l'accueil de la maîtresse de la maison ne pouvait que confirmer encore cette disposition excellente. L'archet ne tarda pas à se faire entendre. Sur ces entrefaite, on annonça un homme que j'aimais beaucoup sans l'avoir jamais vu et dont les bizarreries vraiment curieuses faisaient le sujet (Se bien des conversations. Je veux parler de M. de Cyrano-Bergerac, Gascon fort spirituel, qui était né en 1620, et avait servi quelque temps dans le régiment des gardes. Ce singulier personnage, après avoir été assez bon soldat, puisqu'il s'était trouvé à différents sièges où il avait reçu de nombreuses blessures, s'était un beau jour senti saisi d'une insurmontable aversion pour la carrière des armes et s'était fait écrivain. La nature seule l'inspirait, et il a puisé à cette source plus d'une idée qui ne ressemblait à aucune de celles exploitées par ses confrères. Je fus enchanté du hasard qui me le faisait rencontrer et je me promis bien, si l'occasion s'en présentait, d'engager connaissance avec lui.
\J)e Vardes, qui en contait alors à madame de Laval, ou-
vrit la danse avec elle. C'était une femme assez gentille qui n'avait qu'un seul défaut : celui de faire un peu trop jaser d'elle. Mais de Vardes n'y regardait pas de si près.
En même temps que la danse, les jeux commencèrent,— et ici eut lieu un incident qui sembla devoir ouvrir la série d'agitations fort diverses, au milieu desquelles la nuit allait se terminer. Je jouais au piquet avec Ménage et, m'étant aperçu que je venais d'écarter un roi, qui, dans la situation où nous étions, m'eût assuré incontinent le gain delà partie, je m'écriai en jetant mon jeu sur la table :
— J'ai perdu... et perdu par ma faute. Il faut convenir que je suis un franc Huguelin !
En vérité, je ne croyais pas ce brave père Huguelin si près de moi, car j'aurais certainement retenu ma langue. Le malheur voulut qu'il fût juste sur le dos de ma chaise.
— Vous êtes un sot ! me dit-il tout furieux.
— C'est ce que je voulais dire, lui ripostai-je sans hésiter.
La disproportion d'âge excluait toute autre lutte entre moi et le bonhomme Huguelin, dont la sottise était d'ailleurs devenue proverbiale, mais qu'on recevait dans le meilleur monde, ainsi que je crois l'avoir déjà dit, à cause de son énorme fortune et de ses belles relations financières. Je ne sais s'il comprit le sens de ma réponse, mais je penche à croire qu'il n'en fut rien, car il se renversa sur un fauteuil en soufflant avec importance et en chiffonnant son jabot de l'air le plus impertinent et le plus satisfait. Un éclat de rire prolongé suivit ce petit feu croisé où je n'avais pas eu grand mérite à remporter l'avantage, si Ton a égard à la faiblesse de mon adversaire.
Mais ce n'était rien en comparaison de ce qu'il allait arriver. La pièce où nous étions devint quelques instants plus tard, le théâtre d'une bien plus remarquable aventure. Voici ce que c'est.
Leduc de Guise et le maréchal d'Aumont jouaient ensemble depuis une demi-heure environ, et rien ne présageait qu'il dût subsister entre eux un autre sentiment que celui qui anime tout naturellement deux gentilshommes de bonne maison, antagonistes de par les cartes, mais unis par les liens d'une noblesse et d'une loyauté parfaitement égales. Cependant, à mesure que la partie marchait, une sourde
division s'établissait entre nos deux joueurs. Pas un coup n'avait Jieu sans donner sujet à une controverse; pas un point ne se marquait sans soulever une difficulté. A les voir ainsi acharnés à leur jeu et tremblants de colère à chaque discussion engagée, on les aurait pris pour les deux plus grands amateurs de pontes qu'il fût permis d'imaginer, et cependant Dieu sait que jamais Guise ni d'Aumont n'ont poussé très-loin ce vilain défaut.
Quel était donc le secret de cette effrayante pantomime? Pourquoi ces murmures étouffés, ces grondements significatifs? La passion du jeu, cette passion qu'on devrait représenter sans yeux et sans oreilles, venait-elle tout à coup de faire en eux deux nouveaux adeptes? Non certes. Les cartes entraient pour fort peu de chose dans les dispositions respectives des deux champions, —et la suite de ce récit dissipera tous les doutes que l'on pourrait conserver à cet égard.
Madame de Pommeuse s'acquittait de son mieux des devoirs de sa réception et les violons faisaient un très-gros vacarme, lorsque soudain le duc de Guise se leva de table et, lançant ses cartes en plein visage au maréchal d'Aumont, s'écria :
— Pardieu, monsieur, quand on se mêle de jouer, il faut savoir perdre. Vos murmures continuels me déplaisent. J'en veux avoir raison.
Le maréchal se leva aussi, mais plus lentement ol sans rien perdre de son sang-froid. Il répondit avec une grande tranquillité :
— Le geste que vous avez fait, monsieur le duc, n'est point d'un gentilhomme. On jette ses cartes au nez d'un manant. Mais quand on s'appelle d'Aumont et qu'on porte à son côté gauche une épée, on tâche de présenter à soiî adversaire un écusson non souillé et on se garde bien de déshonorer, par l'acte d'un malappris, le sang qu'on peut, d'un instant à l'autre, faire servir d'enjeu à une partie d'honneur.
— Vous auriez pu vous dispenser de la leçon, dit Guise avec fierté,
— Et vous de l'injure, monsieur, Marchons.
Le dénouaient d'une pareille scène se devine sans peine.
Guise et (TÀumont sortirent précipitamment, suivis de quatre gentilshommes qui avaient été témoins de l'affaire et qui par conséquent ne pouvaient s'excuser d'être ensuite les témoins du combat. D'un coup d'œil chacun s'était entendu et avait pris fait et cause pour l'un des deux antagonistes. Villars, alors amoureux de Ninon de l'Enclos, et d'Epernon se déclarèrent en faveur du duc d'Aumont; je me joignis à M. de Ghevreuse pour le duc de Guise.
Lorsque nous fûmes dans le parc, où la lune versait en ce moment ses plus blancs rayons, nous crûmes que Ton allait • I gainer sans autre explication et que ce serait l'affaire de cinq minutes tout au plus. Mais, contre notre attente, M. de Guise, avant de mettre l'épée à la main, se tourna vers les deux témoins et leur dit:
— Messieurs, je vous remercie de l'estime que vous faites de moi. Vous vous déclarez mes seconds, et pourtant, selon les apparences et au point de vue de la stricte loyauté, j'ai eu tort... complètement tort. Ainsi que me l'a fort bien dit M. d'Aumont, on jette ses cartes au nez d'un manant, on ne les jette pas au nez d'un gentilhomme. Ce que j'ai fait est donc indigne de moi, surtout si le motif qui m'a poussé n'est qu'un misérable motif de jeu, c'est-à-dire une basse et puérile jalousie à propos d'un as de cœur ou d'un valet de pique. Heureusement, il n'en est point ainsi et, pour peu que ces messieurs veuillent bien me le permettre, je m'en expliquerai nettement avec M. d'Aumont.
Ce dernier s'approcha, et le duc de Guise continua ainsi :
— Cette partie de piquet m'occupait fort peu et vous avez dû vous en apercevoir à cinq ou six bévues que certes je n'aurais point faites si j'eusse été dans mon état
itturel. Mais il y avait derrière moi," monsieur, hors du ibinet ou nous étions, un objet sur lequel vos yeux - aient constamment fixés... et comme mon cœur est forment engagé à celle que vous osiez regarder avec tant i impertinece, je n'ai pu retenir un mouvement dont j'ai re- .rei, mais dont les suites voni me combler de joie, puisqu'elles me fourniront l'occasion de risquer mon saut? pour ia dame de mes pensées, en même temps que je la vengerai de certains bruits injurieux auxquels j'ai lieu de croire que vous n'êtes pas étranger.
D'Aumont répondit avec son flegme habituel :
3« sér., 13. 13
— Vous voulez parler de mademoiselle de Pons?
— Vous devinez à miracle? s'écria Guise en pâlissant.
— Et d'après ce que vous dites, répondit d'Aumont, j'aurais donc à me reprocher des propos où la réputation de cette noble fille aurait été gravement compromise?
— Ces paroles sont pour elle une nouvelle insulte... et je vous engage à vous arrêter.
— J'ai à me justifier d'une accusation odieuse, et je dois continuer, fit d'Aumont sans s'émouvoir. Apprenez, monsieur le duc, que, sans avoir atteint le degré de supériorité dont vous vous vantez en ce qui concerne la galanterie, j'ai cependant à me glorifier de plus d'une conquête dans les champs de bataille de l'amour. Eh bien... je défie qui que ce soit au monde de prouver que j'aie jamais été assez indigne pour colporter au hasard le nom d'une... de mes douces victimes, — ou pour transformer la couronne d'épines d'un échec en un laurier de triomphe. Je suis, avant tout, modeste et discret. Quant à mademoiselle de Pons, est-il vrai que j'aie soupiré pour elle, que mes prétentions aient été accu eillies et que j'aie rendu les armes à sa beauté? Tout cela ne fût-il pas un mensonge, je le nierais encore, et il me reste à vous déclarer, monsieur le duc, qu'en venant jeter ici, comme vous venez de le faire devant quatre témoins désintéressés, le nom d'une femme que vous prétendez honorer, vous n'avez réussi qu'à vous rendre coupable d'une nouvelle insolence et d'une autre lâcheté !
Les épées furent tirées à ce mot et le cliquetis commença. Il était temps, car ces longues provocations sentaient Ylliade d'Homère à une lieue,— et en général, les combats à la française n'ont point de préface de cette longueur-là. Je ne me rappelle pas au surplus avoir assisté dans ma vie à un duel plus violent et plus acharné. On remarquait entre les deux combattants un contraste des plus bizarres. Guise tirait avec un emportement incroyable. Il attaquait et se fendait si furieusement qu'on eût dit à chaque instant qu'il allait transpercer à fond son adversaire. D'Aumont, au contraire, rompait de temps à autre, mais revenait ensuite en avant avec une adresse sans égale et poussait, lui aussi, des bottes qui eussent ravi d'aise le prévôt d'armes des mousquetaires. Néanmoins, les choses n'avançaient pas d'une ligne. Ni d'Aumont ni Guise n'avaient l'avantage, et
il eût été bien difficile de décider qui des deux resterait maître du terrain.
Sur ces entrefaites, nous entendîmes au loin un frôlement dans le feuillage, et les ferrailleurs s'arrêtèrent d'un commun accord. Je courus du côté où s'était fait le bruit, — et une minute après, servi par un des plus clairs rayons de lune, je revins dire à nos amis que j'avais reconnu, à n'en point douter, mademoiselle de Pons elle-même. C'était eîle, en effet, qui, inquiète d'une scène dont elle avait apparemment compris le sens caché, s'était glissée seule hors du salon et venait, poussée par la curiosité ou tout autre sentiment que l'on voudra croire, s'instruire par ses propres yeux des suites de l'événement.
— Nous ne pouvons remettre la partie à plus tard, dit vivement M. de Guise. Je pense que M. d'Aumont est de mon avis.
— Assurément, répondit celui-ci en faisant plier négligemment son épée sur le sol, le jeu va trop bien pour que nous le laissions inachevé. Gomment faire?
— Gomment faire? répétèrent Ghevreuse et Yillars.
— Mon cher Roquelaure, reprit de Guise en me pressan la main, voulez-vous me rendre un service?
— Dix si vous voulez. Est-ce que nous comptons ensemble ?
— Ghevreuse me suffira. Vous, allez au-devant de mademoiselle de Pons; tâchez de lui faire entendre raison; dites-lui qu'elle a tort d'ailleurs de s'inquiéter de ce qui se passe ici, et qu'elle ne doit avoir aucune crainte. En un mot, dites-lui tout ce que vous voudrez, pourvu qu'elle ne vienne pas jusqu'ici et qu'elle retourne au plus vite dans les salons... Gourez, au nom du ciel, mon cher Roquelaure, courez !
Je pris mon élan vers la direction indiquée et, dans mon ardeur, je sautai les petits ruisseaux murmurants, je franchis les rocs artificiels dont le parc était semé et j'abîmai même, en les foulant sous mes pieds, deux ou trois platesbandes richement fleuries. Je puis dire, sans être coupable de trop d'exagération, que, d'un seul bond, je me trouvait auprès de la belle jeune fille, dont la pâleur était réellement ? effrayante.
A ma vue, elle poussa un cri de joie et s'écria ;
— Où est-il? où est-il? dites-moi où il est, monsieur de Roquelaure, dites-le-moi !
— De qui parlez- vous?
— Ne le savez-vous pas? De M. de Guise... il est sorti pour se battre avec M. d'Aumont. Ne me trompez pas... Est-ce que cet horrible duel est déjà fini?
— Mademoiselle, lui répondis-je fort embarrassé, je ne sais que vous dire. MM. de Guise et d'Aumont sont en train de s'expliquer, et si une rencontre entre eux est probable, il peut aussi arriver qu'on parvienne à un accommodement.
— Impossible, s'écria-t-elle. La chambre où a eu lieu la querelle était entrouverte, et moi seule étais placée de manière à ne rien perdre de se qui se passait... j'ai vu l'injure. . . elle veut du sang. . . et M. de Guise ne reculera pas. On le tuera, monsieur; à l'heure où .je vous parle, sans doute, il est tué!
«- Pourquoi une aussi horrible pensée? Il s'agit d'une difficulté au jeu. . . d'une bagatelle.
— Il s'agit . . il s'agit de moi, s'écria mademoiselle de Pons avec un accent plein de trouble et de conviction. .. M. de Guise m'aime, je le sais. . . les calomnies qu'on a répandues sur mon compte, à propos de quelques assiduités de M. d'Aumont, lui seront parvenues comme à tant d'autres, et ce sont deux rivaux acharnés qui lutteront sans merci jusqu'à ce que la terre soit teinte de sang. Laissezles-moi rejoindre. . . je veux les séparer.
— De grâce, mademoiselle, soyez plus raisonnable. Deux hommes qui ferraillent ne veulent pas être dérangés, et un jupon au milieu de cette sorte de danse est toujours fort mal venu. Vous gâteriez tout.
— Je vous dis que je saurai bien les empêcher de se1 battre.
Si fort que l'on soit, il est très-difficile de retenir en place une nymphe adroite, mince et légère qui a résolu de s'échapper. La souplesse nerveuse, l'agilité des mouvements, sont, en de certaines circonstances, de meilleures armes que la vigueur masculine la mieux conditionnée. Mademoiselle de Pons me glissa des mains aussi prestement que l'eussent fait un oiseau, une ombre ou un poisson. Gomme on le pense bien, je me mis à sa poursuite
et m'élançai sur ses pas. La course fut rapide. On eût dit qu'elle avait des ailes, et qu'elle effleurait à peine la terre de ses deux pieds mignons. Malheureusement pour elle, en arrivant à l'angle d'une allée qui commandait la clairière où se trouvaient les combattants, elle fut témoin d'un spectacle qui abattit tout d'un coup cette recrudescence de force et de vivacité. Elle s'affaissa sur elle-même, passa la main sur ses yeux comme pour repousser le voile de ténèbres qui s'y étendait, et serait tombée peut-être si je ne me fusse trouvé là tout à propos pour la soutenir.
Je regardai de loin ce qui Pavait si fort effrayée, et m'assurai que rien n'était encore fait. MM. de Guise et d'Aumont fonctionnaient à merveille, et pas un n'avait encore positivement l'avantage ; mais les épées brillaient en lançant des éclairs, et cet aspect avait suffi pour faire perdre connaissance à la pauvre demoiselle, peu accoutumée sans doute à de pareils jeux.
Cet évanouissement la mit à ma discrétLj, et cette fois j'eus meilleur marché de sa personne. Je la transportai d'un bras vigoureux dans un bosqpet, où je pus la déposer sur un banc de gazon. Elle ne tarda pas à reprendre tout à fait ses sens, et son premier soin fut de s'informer des résultats du duel. Je n'en savait pas plus qu'elle en ce moment. De plus en plus inquiète, convaincue d'ailleurs qu'après tant de temps perdu il devait être arrivé quelque irréparable malheur, elle voulut courir pour la deuxième fois au lieu du rendez-vous.
Tout à coup, nous entendîmes un assez grand tumulte à travers le taillis. Nous nous avançâmes.
M. d'Aumont, blessé à la cuisse, était transporté par deux témoins qui avaient trouvé le moyen d'improviser une civière avec des branches d'arbres. M. de Guise les suivait, tout en s'occupant d'étancher, avec son mouchoir, le sang qui coulait d'une légère blessure dont lui-même avait été atteint au poignet.
A cette vue, mademoiselle de Pons ne se contint plus, elle courut au duc et s'écria dans une sorte de délire, peu d'accord sans doute avec la réserve oblfgée de son sexe :
— C'est vous... c'est vous î Dieu soit béni !... j'ai affreusement souffert.
Quand même il n'eût pas eu d'amour, Guise eût été
l'homme le plus ingrat du monde s'il n'eût été touché jusqu'au fond de l'âme d'un semblable témoignage d'affection. Il s'agenouilla devant la belle fille qui venait de laisser échapper si imprudemment son secret et lui dit d'un ton passionné :
— Mademoiselle! c'est à cette blessure que je dois la plus belle jouissance de ma vie. Sans elle je serais peutêtre toujours resté malheureux ; un mot de vous vient de réassurer le bonheur à jamais !
— Monsieur le duc, balbutia mademoiselle de Pons, si j'ai pu sortir des limites que me prescrivait la prudence, ne m'en faites point repentir. Vous n'ignorez pas qu'à la cour une parole inconsidérée est sitôt redite et si souvent mal interprétée...
— Qu'on ose vous attaquer, répliqua le duc avec feu, qu'on l'ose, et les audacieux qui se feront les complices d'une pareille infamie connaîtront la lourdeur de cette épée.
— Vous la tirez quelquefois trop vite, interrompit mademoiselle de Pons : témoin la rencontre de ce soir.
— Elle était nécessaire.
— Elle était inutile.
— Ne devais- je pas vous défendre?
— Défendre ainsi la réputation d'une femme, n'est-ce pas plutôt la flétrir ? Quel était le tort de M. d'Aumont ? avaitil parlé de moi ?
— Non certes dit M. de Guise avec une certaine hésitation, mais, depuis plus de six mois, son nom n'est-il* pas accolé au vôtre dans mille récits où votre honneur est indignement compromis ?
— Pour vous prouver combien la calomnie est quelquefois ingénieuse, et à quel point on peut se tromper en ces matières-là, je désire avoir sur-le-champ une explication devant vous avec M. d'Aumont.
-— Dans quel but ?
— Pour me justifier...
— A quoi bon?... vous ai-je soupçonnée?...
— Oui... car vou« m'aimez, — du moins je le crois.
— Si je vous aime !
— Et partant vous êtes jaloux. Or, je veux vous guérir de cette jalousie... D'ailleurs, vous devez une réparation à
ce pauvre M. d'Aumont, et je suis sûre, qu'à ma prière, vous ne la lui refuserez point.
— Une réparation ? expliquez- vous, mademoiselle,
une réparation... de quoi?
— De votre erreur.
— Et par quel moyen, en supposant qu'il y ait eu erreur, réparerais-je le dommage dont j'ai été cause?...
— En lui faisant des excuses...
— A lui? moi !...
— Vous avez bien failli le tuer.
— Mais c'est impossible !
— Je le veux- La voix de mademoiselle de Pons, en prononçant ces
derniers mots, fut à la fois si tendre et si impérieuse, que Guise se sentit subjugué. Il la suivit machinalement, et, en peu de minutes, nous eûmes rejoint Villars et d'Epernon. qui emportaient le blessé avec toutes sortes de précautions. Arrivé près d'eux le premier, je les priai, si l'état de M. le duc d'Aumont le permettait, de faire halte un instant. Ce fut le malade lui-même qui me répondit :
— Volontiers. Que désire-t-on de nous? Faut-il encore mettre flamberge en main ? Qu'à cela ne tienne, nous trouverons bien encore le moyen de nous dresser debout et de faire tête à notre adversaire...
— Il ne s'agit plus de cela, répondis-je en souriant, mais bien d'une explication verbale qu'une dame souhaiterait avoir avec vous.
— Une dame ! fit d'Aumont en retroussant ses moustaches ; et quelle est cette dame, mon bon Roquelaure ?..•
— Cette dame...
•— Ah ! pardon, avant de me dire son nom, est-elle jolie?
— Délicieuse.
— En ce cas, dites-moi franchement si je suis présenta ble. Mes crevés ne sont-ils pas bien chiffonnés? mes galants me font l'effet d'être dénoués... tenez, Villars, rattachez-les et cette dentelle... d'Epernon, je vous prie,
faites-lui prendre un peu l'air, et disposez-la mieux en
neige... c'est cela merci nous disons donc, mon bon
Roquelaure, qu'elle se nomme?...
— Mademoiselle de Pons.
— Elle ! en personne.... l'objet même de notre querelle !
Eh ! que ne parliez-vous... vite, vite, je suis prêt A ses
yeux, cette blessure ne vaut-elle point toutes les toilettes imaginables ?
— La voici, interrompis-je en reculant de plusieurs pas- Mademoiselle de Pons était fort troublée. Elle parvint
néanmoins à se raffermir un peu, et dit d'une voix trèsdistincte :
— Monsieur le duc, vous me croirez aisément quand je vous assurerai que je suis au désespoir de ce qui vous est arrivé à cause de moi ; mais cette assurance suffira-t-elie pour m'attirer de vous la faveur que je viens vous demander?
— La souffrance que j'endure ne serait rien, répondit gravement le duc d'Aumont, si je l'eusse réellement méritée et si les bruits qu'on a fait courir sur moi étaient vrais. Malheureusement...
— Soyez généreux jusqu'au bout, monsieur le duc, et rassemblez tout votre courage pour écouter l'aveu que je vais vous faire...
Ici mademoiselle de Pons baissa légèrement la voix et continua, non sans rougir :
— J'aime M. de Guise... et pour rien au monde, je ne voudrais qu'il conservât dans son esprit le moindre soupçon au sujet de ma vie passée. On a dit que j'avais encouragé vos prétentions, provoqué vos démarches, favorisé votre amour. Je vous abjure, au nom de l'honneur, de déclarer si cela est vrai ou faux.
M. de Guise, qui était resté un peu en arrière, s'approcha, et M. d'Aumont lui jeta de côté un regard accompagné d'un sourire.
— Ah! ah! c'est une confession qu'on me demande, et Toici le prêtre qui va la recueillir. Au fait, cette diable de blessure peut me mener loin, et il est bon d'accomplir ses devoirs en loyal gentilhomme et en vrai chrétien. Mon cher de Guise, continua-t-il en lui tendant cordialement la main, puisque mademoiselle vous aime, je vous pardonne votre colère et l'éclat que vous avez fait ; je ne suis même pas fâché du coup de tierce dont vous m'avez gratifié, car, de sang-froid et avant de nous aligner, je n'aurais pu, à moins de risquer mon honneur, vous faire la déclaration que vous
allez entendre. C'eût presque été une lâcheté. Entre gens comme nous, on se bat d'abord, on s'explique après...
— Enfin ? dit M. de Guise, que l'impatience commençait à gagner.
— Enfin, répondit d'Aumont, la chose est toute simple et toute naturelle... Sur l'honneur et devant Dieu, si j'ai jamais soupiré pour mademoiselle de Pons, — ce dont je ne dois compte à personne, — elle n'en a rien su, — ce qui me porte à croire que mon amour pour elle, s'il a vraiment existé, n'a jamais dû faire à son cœur, mon cher de Guise, une brèche dont vous ayez le droit de vous inquiéter ni de vous plaindre... D'ailleurs...
— Assez, assez ! fit le duc en fermant la bouche du blessé. N'augmentez pas ma confusion et ne faisons pas à cette belle personne l'injure de supposer qu'elle ait pu être soupçonnée sérieusement. Je n'ai jamais ajouté foi à ces sottes médisances, et l'on ne doit attribuer mon emportement de tout à l'heure qu'à l'inquiétude native d'un caractère...
— Un peu trop belliqueux, acheva Yillars qui, on le voyait, avait hâte de terminer l'entretien. Mais voilà, cerne semble, assez de bavardage et d'explications comme cela ; d'Aumont a besoin de repos... d'Épernon va le reconduire chez lui dans son carrosse. Mademoiselle de Pons voudra bien rentrer dans les salons au bras deRoquelaure, qui aura soin de ne faire semblant de rien. Guise n'y retournera que dans une heure environ, pour ne pas éveiller de soupçons. . . quant à moi...
Villars fit ici une pause où se révélait l'embarras d'un homme qui s'est enferré dans une voie indiscrète et qui cherche un mensonge pour s'en dégager honnêtement.
— Toi, — lui dis-je en le prenant à part, — tu vas sortir mystérieusement de cet hôtel, pour te rendre... je sais bien où...
— Et ou cela, Roquelaure maudit que tu es ? car, en vérité, on dirait, à t'entendre, que tu as appris la cabale et que tu possèdes la science infuse.
— Juges-en. Tu vas où sont allés avant toi Saint-Etienne, le chevalier de Barai, Ghâtillon, Sévigné, Miossens et plusieurs autres... chez Ninon de l'Enclos. Tu vois qu'on est au courant de tes fredaines. Ai-je dit vrai ?
— Je ne sais.
— Suis-je un menteur?
— Tu es le diable !
On suivit les divers conseils de Villars. Nous fîmes sortir d'Aumontpar une issue particulière du jardin. Jïeus seulement quelque peine à séparer de Guise et mademoiselle de Pons, qui ne pouvaient se décider à se quitter si vite. Les premières déclarations d'amour sont généralement d'une longueur démesurée.
Notre réapparition au milieu de la société de madame de Pommeuse ne produisit pas le mauvais effet que nous avions lieu de craindre. La foule était si nombreuse, que notre absence avait été à peine remarquée. L'attention était d'ailleurs concentrée sur un objet assez intéressant. Cyrano- Bergerac, cédant aux instances qui lui étaient adressées de toutes parts, se décidait à lire un fragment de sa tragédie (ï'Agrippine. Sans doute, M. de Cyrano ne saurait être comparé à Pierre Corneille, et je n'ai point le mérite qu'il faudrait pour hasarder un parallèle qui, du reste, ne saurait être raisonnablement soutenu : mais je suis d'avis que le génie de cet auteur n'était point, ainsi qu'on la prétendu, un champ stérile, et que si une mort prématurée ne l'eût arrêté en chemin, on y eût vu fleurir des épis riches et abondants. Sa personne, au reste, me plaisait infiniment, et le tour original de ses idées, ses bizarreries continuelles, ses saillies, son caractère insouciant et son esprit vif n'ont pas peu contribué à me disposer en sa faveur.
Voici, en quelques lignes, l'argument du passage que Cyrano nous récita. Livilla, bru de Tibère, a trempé avec Séjanus dans une conspiration contre la vie de cet empereur. Mais ayant découvert que Sejanus l'abusait par de feintes promesses et éprouvait pour Agrippine, veuve de Germanicus, l'amour qu'il affectait de lui témoigner, elle a résolu de tirer vengeance de cette trahison, et, pour y parvenir, elle a révélé le complot à Tibère. La mort de Livilla elle-même suivra de près cette dénonciation, mais elle s'en console en songeant au supplice qui est réservé à Sejanus.
On fit silence et Cyrano-Bergerac récita de mémoire la scène qui suit :
Enfin sur le penchant de ta proche ruine, Ni l'amour de César, ni l'amour d'Agrippine,
DU UUG DE ROQUEIAURE 203
Ni pour tes intérêts tout le peuple assemblé,
Ni l'effort du parti dont notre aigle a tremblé,
Ne peuvent racheter ni garantir ta tête
Du tonnerre grondant que ma vengeance apprête ;
Ton trépas est juré, Livilla l'entreprend,
Et la main d'une femme a fais un coup si grand.
SEJANUS.
Nous devant assembler sous la loi d'Hyménée, Me pouvais-je promettre une autre destinée? Vous êtes trop savante à perdre vos époux... On se joint à la mort, quand on se joint à vous.
LIVILLA.
Ton amour m'enseigna ce crime abominable ;
Peut-on être innocent lorsqu'on aime un coupable
J'eus recours aux. forfaits pour t' attacher à moi,
Tu n'épouseras point Livilla malgré toi :
Mais Agrippine aussi ne sera point ta femme.
Ne pouvant étouffer cette ardeur qui t'enflamme,
Sans t'arracher la vie où loge ton amour,
J'ai mieux aimé, barbare, en te privant du jour
Précipiter le vol de mon heure fatale,
Que de te voir heureux aux bras de ma rivale.
SEJANUS.
La mort, dont vous pensez croître mon désespoir,
Délivrera mes yeux de l'horreur de vous voir.
Nous serons séparés, est-ce un mal dont je tremble ?
LIVILLA.
Tu te trompes encor, nous partirons ensemble :
La Parque, au lieu de rompre, allongera nos fers ;
Je t'accompagnerai jusque dans les enfers :
C'est dans cette demeure, à la pitié cachée,
Que mon ombre, sans cesse à ton ombre attachée,
De son vol éternel fatiguera tes yeux,
Et se rencontrera pour ta peine en tous lieux;
Nous partirons ensemble, et d'une égale course Mon sang avec le tien ne fera qu'une source, Dont les ruisseaux de feu, par un reflux commun, Pêle-mêle assemblés, et confondus en un, Se joindront chez les morts d'une ardeur si commune Que la Parque y prendra nos deux âmes pour une.
Cyrano déclamait parfaitement bien, ce qui aidait encore à l'effet que devait produire une si vigoureuse poésie. On l'applaudit beaucoup, et moi-même je le félicitai de tout mon cœur.
La jolie fête de madame de Pommeuse se prolongea fort avant dans la nuit. Il y eut musique, danse et médianoche. Mademoiselle de Pons et M. de Guise se dévoraient des yeux.
Madame de Pommeuse fit si bien cette nuit-là les honneurs de sa maison, que tout le monde resta chez elle jusqu'au dernier moment, — tout le monde, excepté Villars toutefois qui, ainsi que je Pavais parfaitement deviné, était allé attendre le jour au Marais, chez la belle Ninon de l'Enclos.
D'Àumont, transporté chez d'Epernon, puis le lendemain chez lui, garda le lit pendant plus de quinze jours, en proie à une fièvre qui donna à ses amis une certaine inquiétude, car la blessure était grave. Mais, par bonheur, l'inflammation ne s'en mêla point, et les soins du savant M. Guesnault, médecin de l'hôtel de Condé, l'eurent bientôt remis sur pied. Guise et lui furent depuis les meilleurs amis de la terre.