CHAPITRE XIV
Sommaire : — Trois mois au Grand-Mesnil. — Le manie de M. de Magnancourt. — Suites funestes qu'elle avait quelquefois. — Ses projets à mon égard. — Mademoiselle Thérèse d'Oysanville. — Esquisse véridique. — Le mot de mariage. — Effet inquiétant qu'ii produit sur moi. — Effort de M. de Magnancourt. — L'a-
mour de la liberté. — Communication sérieuse. — Un aveu par ambassade. — Que faire ? — C'est bien embarrassant. — Je me résous à un douloureux sacrifice. — Joie sinistre du négociateur. — Une entrevue préparée à grand'peine. — Triste figure de deux amoureux. — Déclaration d'un nouveau genre. — Satisfaction mutuelle. — Serment d'amitié. — M. de Magnancourt s'avoue vaincu. — De l'esprit de contradiction en amour. — Réflexions judicieuses à ce sujet. — Singularités du cœur.
Je retournai vers le milieu de l'été chez M. de Lesdiguières, — à sa jolie campagne du Grand-Mesnil. J'y rencontrai un certain M. de Magnancourt que je n'ai pas oublié de ma vie. Il est vrai que j'ai eu mes raisons pour cela.
Ce M. de Magnancourt était affligé d'une manie des plus dangereuses, dont je faillis véritablement être victime. C'était un vieillard despote et entêté qui n'avait de plaisir sur terre que celui de faire des mariages. Brun ou blond, gentilhomme ou bourgeois , fille noble ou roturière , tout lui était bon, pourvu qu'il eût quelqu'un à marier. 11 m'attira chez lui au Grand-Mesnil, où il était voisin de M. de Lesdiguières, sous les prétextes les plus spécieux. Au fond, il n'en voulait qu'à ma liberté et peu s'en fallut que je ne fusse pris au piège.
Le même M. de Magnancourt avait , dit-on , été l'artisan du mariage de mademoiselle Bigot de La Honville avec Gondran, et certes ce n'était pas là un antécédent de nature à encourager les gens , car madame de Gondran était une des femmes de France qui faisaient le plus parler d'elle. Il en était de même des conjoints de Bonnetière, qui demeuraient à Angers et qui , huit jours après la consécration de l'église, avaient donné le spectacle à toute la ville par des querelles furieuses qui commençaient dans l'intérieur de la maison et allaient se terminer dans la rue.
La personne sur laquelle M. de Magnancourt avait jeté les yeux, pour moi, était une demoiselle Thérèse d'Oysanville, fille d'un gentilhomme de Normandie, qui avait de grands biens à Alençon. Elle vivait avec son père, dans un château distant du Mesnil d'une portée de fusil environ, et avait été prise en amitié par madame de Magnancourt, femme faible et' sans volonté, qui n'avait la
force ni d'approuver ni de blâmer son mari et le laissait satisfaire sa manie en pleine liberté.
Mademoiselle d'Oysanviile, sur laquelle le vieux Magnancourt avait fini par fixer mon attention, bien que je fusse très-peu disposé à contenter son caprice , mademoiselle d'Oysanviile n'était pas mal faite. Sa taille était dégagée , son visage plein de douceur, ses traits fort réguliers, mais point assez expressifs. Elle avait la bouche engageante, les yeux portés à la joie, les joues d'une couleur égale et le teint exempt de toute rudesse. C'était, à vrai dire, un masque agréablement coloré et proportionné à ravir. Mais on ne devinait pas assez le sang dans ces veines immobiles, et les passions ne vivaient pas sous cette enveloppe froide et blanche qui offrait tous les caractères d'une statue de marbre , sortie d'ailleurs des mains du plus habile sculpteur qu'on eût jamais pu imaginer.
Voilà pour le physique. Passons maintenant au moral.
L'esprit de mademoiselle d'Oysanviile n'avait rien d'extraordinaire, mais on y remarquait beaucoup de franchise, de laisser-aller et d'enjouement. Elle parlait peu, bien que son imagination fût richement ornée , et cela tenait peutêtre à ce qu'elle semblait; par moments, trouver quelque peine à s'exprimer. C'était en un mot une jeune fille calme, peu bruyante, modérée dans ses mouvements, disposée sans doute à tout apprendre , mais , au demeurant, ne sachant encore rien.
Quant aux dispositions particulières de son esprit, il en est une dont je m'aperçus après deux ou trois entrevues et qui, je ne sais pourquoi, ne me disposa positivement pas en sa faveur. . . Chose incroyable, mademoiselle d'Oysanviile, qui avait cent mille écus de dot sans compter les espérances , mademoiselle d'Oysanviile était économe. Remarquez bien que je ne dis pas avare. L'économie était sa vertu favorite et elle trouvait moyen de la fourrer partout. Je l'entendis, sur un incident qui pouvait, à la vérité, provoquer la conversation sur ce point , blâmer les profusions des dissipateurs, la vanité des miroirs, l'inutilité des tapisseries trop magnifiques et l'incommodité des lits d'ange. C'est à peine si elle consentait à se parer de dentelles et de rubans et son costume était d'une simplicité presque bourgeoise. Notons 'pourtant encore une fois que
l'avarice n'avait point part à cela et que son cœur excellent ne reculait jamais devant une dépense — si grosse qu'elle pût être — quand il s'agissait de soulage une infortune et de répandre des bienfaits.
11 y avait donc deux manières d'envisager cette particularité de caractère. Aux yeux des uns, cela pouvait passer pour un défaut, aux yeux des autres pour une qualité. Il s'agit de savoir ce que j'en pensais, moi.
Et d'abord, établissons un fait. La première fois que M. de Magnancourt fit résonner à mon oreille ce terrible mot de mariage , j'éprouvai une émotion qu'il me sera peut-être malaisé de bien faire comprendre au lecteur. Il s'éleva dans mon cerveau comme une clameur sourde, qui m'abasourdit d'une façon étrange , pendant qu'un nuage de vapeurs tremblantes s'étendait devant mes yeux ouverts. Mariage! cette réunion de lettres , cet assemblage de syllabes me produisirent l'effet d'un mot étranger et je priai M. de Magnancourt de me le répéter une deuxième. . . une troisième fois. J'entendais bien, mais je ne comprenais guère... Le vieux gentilhomme ne fit aucune difficulté de me fournir toutes les explications, tous les éclaircissements dont je paraissais avoir besoin. Il était passé maître en cette matière et eût été capable d'écrire un traité complet sur les obligations matrimoniales et les contrats conjugaux. Rien n'y eût manqué, ni les règles de la poursuite amoureuse, ni celles de l'accord des parties, ni enfin l'indication des devoirs respectifs de lJépoux et de l'épouse , la nuit du grand œuvre et les jours suivants. Je dois dire au surplus qu'il n'était pas sans éloquence et que , s'il ne me persuada pas entièrement, il réussit néanmoins à se faire écouter. Il y mettait d'ailleurs de l'acharnement. Tous les deux jours, il donnait bal dans son petit château, et il s'arrangeait pour que mademoiselle d'Oysanville fût tout naturellement la reine de l'api ès-dînée. Les soins du bonhomme ne tarissaient point envers moi. Il me plaçait toujours auprès de la demoiselle , lui persuadait de me prendre pour cavalier et nous ménageait de temps en temps quelques échappées de tête-à-tête. Pour être juste , je dois dire que tant de peines n'étaient point tout à lait dépensées en pure perte. Une étincelle ne saurait tomber impunément sur des brins de paille et mon cœur n'avait , on le sait ,
que trop de dispositions à l'incendie. Bien qu'il n'existât entre moi et mademoiselle d'Oysanville aucune espèce d'intelligence visible , puisque nous ne nous étions même pas encore vus seul à seul et que d'ailleurs son caractère tranquille et apprêté n'était guère de mon goût, les choses semblaient marcher par la seule force d'une impulsion à laquelle nous n'apportions ni empêchement ni aide, et M. de Magnancourt se frottait gaillardement les mains.
Il me prenait cependant par intervalles de furieuses démangeaisons de renoncer au bonheur, jusque-là trèsproblématique, dont l'artisan de ma nouvelle passion ne cessait de me faire la peinture la plus flatteuse et la plus attrayante. L'esprit de révolte s'emparait de moi quand j'étais seul. Alors je me disais que j'étais libre de mes mouvements, de mes paroles, de mon silence , de ma volonté et que c'était une admirable jouissance de pouvoir — quand il me plaisait et sans m'inquiéter du contrôle de personne — marcher, demeurer, parler et me taire , ni plus ni moins que si j'eusse été un des dieux de l'Olympe ou le roi de la création. Le sultan dans son harem , le roi d'Espagne au milieu de sa cour, étaient-ils plus heureux que moi? n'étais-je pas léger comme l'air, inconstant comme le papillon, capricieux comme l'oiseau? Que pouvais-je souhaiter de mieux? avoir vingt-cinq ans et se sentir les mains et le cœur libres, n'est-ce pas là le sublime de toutes les joies de cette terre , l'apogée de tous les rêves? Se lever au point du jour ou quand le soleil a déjà fourni un bon tiers de sa course, choisir la toilette qui plaît le mieux , mettre son manteau de velours brun ou vert, selon le temps qu'il fait et le goût qu'on a , manger beaucoup ou jeûner, boire sec ou mouillé, aller à droite si l'on est las d'aller à gauche, en un mot, n'agir jamais que suivant l'invariable règle d'une volonté fugitive et cependant absolue, n'est-ce pas là une vie admirable, charmante et folle à vous dégoûter de toutes les autres? Voilà ce que je me répétais quand j'étais livré à mes seules inspirations, c'est-à-dire quand M. de Magnancourt voulait bien m'accorder une trêve , non pas d'un jour, non pas d'une heure, mais de quelques minutes tout au plus. Dans ces momentslà, j'étais superbe d'indépendance et de rébellion. Je brisais,
sans marchander, les chaînes fines et imperceptibles qu'on me voulait imposer et au milieu desquelles je me sentais devenir esclave , bien qu'elles eussent la ténuité presque invisible d'une toile d'araignée. Si l'ennemi ne fût revenu à temps à la charge, un triomphe prompt et anticipé eût très-certainement abrégé le combat..*
Malheureusement, rien n'est tenace comme les vieillards, et M. de Magnancourt n'était pas homme à se départir d'une idée dont il avait souverainement arrêté la réalisation. Rien ne lui était obstacle. 11 allait , à la manière des pilotes aguerris , contre vent et marée. Un jour donc — et je soupçonne que, cette fois-là, il se doutait de mes hé itations — il me prit à part et me parla à peu près comme il suit :
— - Eh bien, mon cher Roquelaure, êtes-vous décidé?
— A quoi?
— Au conjungo, je pense.
•—Oh ! oh! comme vous le prenez î
— Je le prends comme il faut.
— - Encore faudrait-il réfléchir...
— Non point ! cela presse.
— Pas de mon côté toujours.
— C'est possible. 11 n'en est pas de même de l'autre.
— Vous me rendriez fat.
— Ce serait dommage, et pourtant...
— Aurais-je quelque droit de l'être?...
— Eh ! eh ! on ne sait pas.
En prononçant ces derniers mots, M. de Magnancourt prit, à dessein peut-être, un petit air mystérieux qui m'intrigua au dernier point. Je répliquai avec vivacité :
— Mademoiselle d'Oysan ville m'aimerait-elle?
— Vous m'avez déjà fait cette question-là dix fois, et j'y ai répondu vingt fois, — juste le double.
— Alors... elle m'aime... c'est bien positif?
— Mais, mon ami, c'est vieux comme le monde, ce que vous me demandez là. 11 y a autre chose... il y a du nouveau...
— Du nouveau ! oh! mon bon monsieur de Magnancourt, dites-moi ce que vous savez...
— Ah! dame... je le voudrais... mais... c'est que... c'est bien grave !
3« sér., 14. 14
— Raison de plus.
— Les jeunes gens sont... si... avantageux!
— Ma réputation de modestie est faite.
— Ils sont si Mers de leurs avantages !
— Gela ne peut me concerner. Tout le monde répète tant que je suis laid, que je commence à être un peu de l'avis de tout le monde
— Plût au ciel que les femmes fussent de cet avis-là! vous feriez moins de malheureuses, mon cher Roquelaure.
— Allons... voilà que vous vous moquez de moi, maintenant.
— J'ai tort; quittons la raillerie. Aussi bien, le sujet qui m'amène auprès de vous n'a rien de fort guilleret.
— Vous m'effrayez. S'agit-il de mademoiselle d'Oysan-
ville ?
— D'elle-même.
— Que lui est-il arrivé ?
— Rien... mais..,
— Mais quoi?
— Mais il pourrait bien lui arriver quelque chose... de fort triste... et cela avant peu.
— Pauvre fille!... qui peut vous faire craindre...
— Voilà ce qui en est, interrompit M. de Magnancourt en me pressant la main avec émotion. Hier, mademoiselle d'Oysanville a exprimé le désir de nïentretenir en particulier. Je l'ai conduite seule dans mon cabinet et, la, donnant un libre cours à ses pensées, elle m'a dccou\ert son àme, « Vous êtes un vieillard, m'a-t-eile dit, et je sensqreje vous confierais sans difficulté des choses que je n'oserais avouer... même à mon confesseur. Vous savez, » — et en abordant ce sujet délicat, elle leva tendrement les yeux au ciel, — « vous savez à quel point je suis éprise de M. de Roquelaure. Je nai pu soustraire ma faiblesse à vos yeux exercés, et ce serait mal répondre à la bienveillance paternelle que vous me témoignez, que de songera vous cacher tout ou partie d'un secret que vous avez si habilement deviné. Vous savez donc que cette passion existe, mais ce qui vous a échappé peut-être, c'est la profondeur des racines qu'elle a jetées dans mon cœur et la peine extrême où je serais réduite si jamais j'étais obligée de renoncer aux espérances dont je me berce depuis le jour ou je l'ai vu pour
la première fois. Or, jugez de mon chagrin, — ou plutôt, car l'expression est trop fnide, — - jugez de ma douleur, voilà près d une semaine que M. de Roquelaure, ordinairement si galant, si empressé, si... amoureux, me regarde à peine, semble me fuir et évite de causer avec moi. Que lui ai-je fait? ai-je démérité de lui? a-t-il quelque repro lie à m'adresser? Je veux savoir le motif de ce changement si prompt. Le doute me tue, et la vie me paraît si belle depuis que j'aime, que je n'y puis plus rien souffrir qui l'assombrisse ou y jette même une teinte d'ennui... Je ne nie souviens pas d'avoir montré de coquetterie avec qui qu<^ ce soit... mais si je devais attribuer à un sentiment de jalousie l'espèce de... bouderie dont je parle, je serais encore trop heureuse et je nu me plaindrais pas. Sinon, c'est-à-dire si le dégoût, la satiété, l'indifférence en un mot, éloignent de moi M. de Roquelaure, alors je n'écouterai plus que l'inspiration de mon désespoir et... et... »
— Achevez donc!
g — Et je me tuerai ! »
Au fond , je n'étais pas fâché de m'entencîre dire en face qu'une femme — ? et surtout une femme jolie — était résolue de mourir pour moi; mais, par un mouvement d'amour-propre que l'on comprendra mieux que je ne pourrais l'expliquer, je feignis de prendre la chose à la légère et m'écriai en me dandinant :
— Se tuer! diable, diable! mais Corneille n'est pas plus tragique que cela !
— Mon ami, reprit M. de Magnancourt, qui suait sang et eau de la fatigue que lui avait causée une tirade aussi longue, — ceci e?t sérieux, plus sérieux que vous ne pensez. Moi qui vous parle, j'ai éié galant et badin autant que personne au monde, mais je n'ai jamais pu me défaire d'une certaine frayeur et de quelques scrupules quand il s'est agi de la mort des gens. Une femme tuée en notre honneur est certainement un titre de gloire. Gela flatte je ne dis pas... mais au point de vue de l'humanité , la chose est assez grave pour qu'on y regarde à deux fois ; et, dans tous les cas, c'est une vilaine ombre à mettre au tableau de sa vie amoureuse. . .
— Mais, interrompis je, véritablement préoccupé, êtesvous biea sûr.*.
— De ce que je dis ? regardez-moi. Ai-je l'air d'un enfant? vous fais-je l'effet d'un menteur?
— Vous croyez sincèrement que mademoiselle d'Oysanville serait capable. . .
— De brusquer la conclusion d'une existence qui lui serait à charge ? Je la crois assez folle — ou plutôt, philosophiquement parlant, — assez raisonnable pour cela. Se tuer quand on est malheureux, connaissez-vous une conséquence plus rigoureuse d'un principe plus absolu?
Les arguties de M. de Magnancourt me touchèrent beaucoup moins que le sens tout simple et tout naïf de la détermination de la belle , si tant est qu'elle l'eût réellement prise. C'est à dater de cet instant que je commençai à faiblir très-sérieusement et que ma liberté courut des risques impossibles à nier. Le ton du bon gentilhomme était d'ailleurs si honnête et si naturel, il paraissait pénétré pour moi d'un si grand intérêt, que je me laissai aller sur le chemin rapide dont la pente m'entraînait, sans me rappeler que les côtés en étaient peu sûrs , — et qu'au bout je devais trouver un de ces précipices sans fond , dans lesquels on peut bien se jeter follement tête baissée, où il arrive même quelquefois qu'on ne se casse pas les reins, mais où Ton est certain de trouver beaucoup de ronces , beaucoup de cailloux , beaucoup d'ornières et, horresco dicens, — d'où l'on ne revient jamais.
Ayant donc oublié ces périls, je déclarai à M. de Magnancourt , dans les yeux duquel brilla une joie démoniaque f que je lui donnais tout pouvoir sur moi et que je l'instituais seigneur et maître de mes amours et de mes volontés. Ma main lui appartint par suite du même pacte et par-dessus le marché. Il avait donc mission pleine et entière pour agir en mon nom et pour tout disposer comme il l'entendrait. Quand je me souviens de cet épouvantable traité , je frissonne comme si ces articles se dressaient là , devant moi , pareils à des spectres infernaux. Je tremble comme si j'étais encore sous le coup de leur exécution. Heureusement que...
Mais, où m'emporte ma plume? Laissons mon récit se dérouler librement et ne mettons pas les faits à cheval les uns sur les autres. Autrement dit, procédons par ordre.
Ravi d'avoir reçu de moi une façon de blanc-seing au
moyen duquel il pouvait me faire agir à sa guise, M. de Magnancourt se ménagea le jour même une conférence avec mademoiselle d'Oysanville , laquelle conférence dura deux heures et quelque chose avec.
S J'ignore complètement ce qui se dit dans cette mémo- ■ rable entrevue, mais ce que je puis affirmer, c'est que, les jours suivants, je crus m'apercevoir que mademoiselle Thérèse d'Oysanville me lorgnait d'un certain œil qui me sembla le plus attendri et le plus compatissant du monde, tandis que de mon côté je la contemplais avec tous les dehors de la pitié la plus vive et la mieux sentie.
Il s'agissait maintenant de nous réunir dans le champ clos du tête-à-tête. Là en effet était la vraie pierre de touche , l'épreuve décisive , le grand coup de la partie. L'occasion se fit attendre quelque temps. Malgré les efforts inouïs du vieillard et la bonne volonté que j'y mettais moi-même, nous ne pouvions venir à bout de nous voir seuls, — ■ la jeune fille et moi. C'est une grande affaire que de trouver réunies à la fois toutes les conditions d'un entretien amoureux. Notre bonne étoile finit cependant un soir par aplanir ces difficultés , — et une rencontre arrangée d'avance, mais qui ressemblait merveilleusement à un effet du hasard, nous rassembla au détour d'une charmante avenue du jardin de M. de Lesdiguières. L'endroit était propre aux rêveries et il y avait là une ombre protectrice et des parfums étourdissants qui auraient rendu sensible l'homme le plus froid de l'univers et éloquent un muet de naissance. Je n'avais pas besoin de tant de stimulants pour m'exciter. Je barrai cavalièrement le passage à mademoiselle d'Oysanville et l'entraînai sur un banc de pierre, derrière lequel s'élevait un marbre admirablement sculpté, — représentant Psyché dans les bras de l'Amour. Il était impossible d'imaginer, dans la situation des choses , une alh gorie plus engageante et un exemple mieux approprié au sens présumé de la scène qui se préparait.
Qui le croirait pourtant? nous nous sentîmes Tun et l'autre très-embarrassés de notre contenance. Nous nous I gênions mutuellement et il était aisé de voir que nous ne savions comment engager la partie. Pour ce qui me regarde, j'avoue que je ne savais que dire, et je veux être damné si elle n'avait l'air d'être exactement dans la même
21i LES AVENTURES
position que moi. Y a-t-il quelque chose ici-bas de plus grotesque que deux personnes de sexe différent, livrées à leurs inspirations de manière à n'être gênées dans leur liberté par quoi que ce soit au monde et,— non-seulement, —n'usant pas de cette liberté, mais même ne paraissant pas inspirées du tout? voilà cependant l'aspect ridicule que nous offrîmes pendant quelques minutes, mademoiselle d'Oysanville et moi. Heureusement que nous n'avions pour témoin de notre triste mine que le ciel clair d'une belle soirée d'été, et aussi que le ciel , malgré ces milliers d'étoiles que les poètes ne seraient pas fâchés de nous faire prendre pour des yeux, est d'une discrétion à toute épreuve, attendu qu'il n'y voit pas.
Je dois rendre justice à mademoiselle d'Oysanville; elle me surpassa en courage et me montra le bon exemple. Elle marcha droit au but.
— Monsieur de Roquelaure, me dit-elle, je suis encorebien jeune ; mais je ne suis pas assez enfant pour ne pas comprendre ce qui se passe autour de moi. M. de Magnancourt a d'ailleurs l'habitude de coudre ses petites malices noires avec du fil très-blanc. Jai parfaitement vu où il désirait en venir. Il veut nous marier.
Ce début me mit fort à mon aise. Le premier pas était fait et je n'avais plus qu'à suivre l'impulsion. Je répondis avec une incontestable habileté, qui eût suffi à prouver que 'avais conservé tout mon sang-froid :
— Mademoiselle, l'entremise de M. de Magnancourt n'éait point du tout nécessaire dans cette occasion-ci, et vos
charmes m'eussent tout aussi bien engagé à votre service* quand même il ne s'en fût pas mêlé.
Ceci, j'espère, pouvait passer pour de la fine fleur de galanterie. Mais loin de produire sur la demoiselle l'effet que j'en attendais, je m'aperçus que ma réponse lui causait une légère contrariété, car elle reprit d'un ton presque chagrin :
— Monsieur de Roquelaure. .. je ne sais trop comment m'exprimer pour ne pas être ridicule... mais... voyons... là... en conscience... est-ce que vous avez vraiment l'intention de... m'épouser?
— Si j'en ai l'intention! ah! par exemple, voilà une demande...
— Qui vous paraît bizarre, je le vois bien. Mais ne m'en
veuillez pas. Je n'ai encore reçu l'assurance de vos sentiments que par l'intermédiaire de M. de Magnancourt, et il aurait pu arriver qu'il... se fût... trompé.
J'imaginai que }h bonne demoiselle, craignant de mettre à nu devant moi le fond de son âme, usait de détours et cherchait à sonder le terrain.
— Croyez-vous, répliquai-je piqué au jeu, croyez-vous que l'intervention de M. de Magnancourt soit nécessaire en tout ceci? que nous importe ce qu'il a cru, pourvu que nous soyons sûrs de ce que nous sentons ? Pour moi, je sais que vos qualités, vos charmes, vos vertus...
Je ne pouvais, malgré que j'en eusse, me dissimulera moi-même la détestable qualité de, mon éloquence. J'étais long, filandreux, diffus. 11 me semblait que je ne m'entendais point parler et que je ne pensais pas un mot de ce que je disais. Je m'arrêtai court, résolu de chercher dans une boîte de mon imagination paresseuse quelque chose de moins vulgaire et de mieux dessiné. Il est à croire que mademoiselle d'Oysanville s'aperçut de mon embarras et m'en voulut épargner l'ennui, car elle reprit presque aussitôt:
— Vous vantez mes qualités et mes vertus, monsieur de Roquelaure. Eh! mon Dieu, les connaissez- vous seulement?
— Si je les connais!... serais-je digne de vivre si j'avais pu \ous voir sans les apprécier...
— Point de compliments. Je ne les aime pas. Voulez-vous que nous parlions raison?
— Quel triste mot!
— Il sauve parfjis de bien des regrets.
— Si je comprends ce que vous voulez dire!
— Écoutez-moi. Peut-être, après m'avoir entendue, me rendrez- vous justice.
— Je commence par vous rendre hommage... n'est-ce pas là ce qu'on doit d'abord à la beauté?
— Nous retombons dans les fadeurs!...
— ■ Je me tais.
Mademoiselle d'Oysanville se recueillit un moment; puis, me prenant délibérément la main, elle me dit :
— - Savez-vous ce qu'on appelle un mirage en mer? Par un magnifique demi-jour, dans un lointain crépuscule, au milieu d'un léger rideau de vapeurs, s'élèvent de gigantes-
ques forêts, des montagnes immenses, des palais, des églises et des mosquées. Les matelots, à cette vue, croient rêver. Ils contemplent d'abord ce merveilleux spectacle dans une admiration muette, osant à peine respirer ou bouger, tant ils craignent de dissiper cette illusion qui les enivre. Bientôt après, le vertige les prend, ils oublient que les objets qu'ils voient ne sont que des ombres et, faisant force de voiles, doublant de vitesse, manœuvrant avec vigueur, ils se dirigent vers Pendroit bienheureux... Qu'arrive-t-il alors? à chaque pas en avant que fait le navire, le tableau s'éloigne en s'amoindrissant. C'est comme une fumée qui s'éteint peu à peu dans l'air. Sans nul doute, le but était bien là. Les marins ont pris le bon chemin pour l'atteindre; et cependant, quand ils sont parvenus aux lieux où se balançaient cette ville transparente, ces jardins diaphanes et ces châteaux de cristal, tout s'est évanoui, tout a disparu. L'amour est un peu comme ce mirage, monsieur le marquis. Voir de près, — ou voir à distance, — cela change terriblement les choses. Etes-vous sûr que votre cœur ne se soit pas trompé en cherchant à me juger de si loin? Vous m'avez trouvée belle?— je le veux bien. Je vous plais?... je le veux encore; mais des qualités, des vertus, comme vous le disiez tout à l'heure, — en ai-je?... le ciel m'en a-t-il départi une quantité suffisante pour faire le bonheur d'un mari comme vous? c'est ce que je ne saurais décider moi-même, mais c'est sur quoi je veux néanmoins m'expliquer. Si j'ai des qualités, ce qui peut être, assurément ce sont de celles qui ne vous conviendraient guère*., et quant aux vertus, de quelque nature qu'elles soient, je ne crois pas être bien loin de la vérité en affirmant qu'elles seraient de peu de poids dans la balance d'un amour comme le vôtre.
— En vérité, mademoiselle...
— Notez bien que je ne vous attaque pas; j'établis un parallèle et je tâche d'en tirer les conséquences; vous me réfuterez ensuite s'il y a lieu. Voilà donc où nous en sommes. Riches et nobles tous deux, rien ne nous empêcherait de conclure une affaire où les convenances du monde seraient rigoureusement observées; reste à savoir si nous y trouverions les conditions indispensables de bonheur et de repos... or.#. veuillez bien m'écouter, je vous prie.
— Je suis tout oreilles.
— Or doue, disais-je, ne croyez-vous pas, —comme moi, — que l'union la mieux assortie serait celle qui réunirait sous la même loi deux caractères parfaitement en harmonie, — deux cœurs vraiment faits Pun pour l'autre?
— Sans doute, et il me semble qu'en cette occasion...
— Il vous semble mal... rien n'est moins sympathique que nos deux natures, rien ne serait moins disciplinable que nos deux volontés...
— Permettez-moi de vous dire...
— Ne vous révoltez pas et laissez-moi vous interroger. N'aimez- vous pas le luxe, la vie bruyante, les fêtes?
— J'aurais tort de n'en pas convenir.
— Ne vous plaisez-vous point parfois dans une dissipation excessive... dans des dépenses folles?
— A quoi bon nierais-je ce que vous paraissez si bien savoir?
— N'êtes-vous point sujet à caution sur le chapitre de la fidélité?
— Mademoiselle.*, mademoiselle! il faut qu'il y ait làdessous un peu de sorcellerie!.. Qui vous a révélé toutes ces belles choses?
— Personne et tout le monde. Est-ce qu'on ne vous connaît pas?
— Que trop... à ce qu'il paraît.
— Pourquoi cela? Il vaut toujours mieux être connu pour ce qu on est, que d'avoir une réputation d'emprunt audessus de ce qu'on vaut réellement; de cette façon, il y a pour vous comme pour les autres moins de sujets de mécompte et de désappointement. Quant à ce qui vous regarde, s'ensuit-il de ce que j'ai dit que vous ne soyez pas un des plus aimables seigneurs de ce temps-ci? loin de là et je crois au contraire que vous n'êtes pas au bout de vos succès; mais vos qualités même seraient autant de défauts pour moi, car autant vous êtes gentilhomme dans vos goûts, autant je suis bourgeoise dans les miens. Ainsi, j'aime la solitude, le silence, les plaisirs tranquilles...
— Dites un mot et je vais habiter avec vous au fond d'une forêt...
— Ce ne serait pas encore là ce qu'il me faudrait précisément... je suis si bien au coin de mon feu !
— Nous y resterions tant qu'il vous plairait.
— Vous êtes grand dépensier... je suis très-économe.
— Il y aurait compensation.
— Non pas! il y aurait lutte continuelle et les suites de ces sortes de conflits sont toujours à craindre. Voyons,
monsieur de Roquelaure, soyez raisonnable, vous voyez que je s lis une femme trop paisible, trop simple et surtout trop
roi le pour vous... la passion n'est pas mon fait... les sentiments exaltés ne sont pas dans ma nature, et s'il est vrai que vous ayez résolu, — comme vous L'avez dit à M. deMagnancourt, — de vous porter, dans le cas d'un refus... à une... extrémité terrible...
— Quelle extrémité? Ms-je très étonné.
— Ne lui en veuillez pas, c'est dans votre intérêt qu'il m'a tout révélé...
— Mais quoi donc?
— Vous faites semblant de ne pas vous en souvenir... eh bien ! vous avez raison, c'est cela, oubliez cet instant de fièvre et d'emportement que vous avez subi pour l'amour de moi ! Vous tuer parce qu<* je repousserais vos hommages 1... d'abord, il y aurait folie à le faire... et puis, ce serait me réduire au désespoir... je vous aime, monsieur de Roquelaure, je vous aime d'une franche et cordiale amitié. . .
Mademoiselle d'Oysanville n'eut pas plus tôt achevé sa période, que je compris tout ce qui, jusqu'alors, m'avait paru si obscur et si alambiqué. Ces précautions incroyables pour me dévoiler un secret qui m'était à peu près indifférent, ces préfaces oratoire^ dont la conclusion n'aboutissait à rien, avaient un sens caché que je démêlai enfin à ces derniers mots. Un être absent, M. de Magnancourt, présidait, comme une divinité invisible, à ce petit dialogue infiniment trop embrouillé. Sans aucun doute, c'était lui qui avait semé d'avance le germe de cette confusion inexplicabla. Nous étions en ce moment dans la position très fausse des ouvriers de la tour de Babel, qui parlaient des langues différent» s et auraient jasé à qui mieux mieux cent années de suite sans en être plus avancés pour cela.
Je pris à mon tour la parole avec un sourire demi-gai, demi-sérieux.
— Mademoiselle, voulez-vous me permettre, à mou tour, de vous adresser quelques questions?
— Faites, me dit-elle.
— Je vais user de la permission. Mais vous me promettez d'avance de prendre ce que je vais vous dire comme venant... d'un ami?.. C'est vous qui m'avez tout à l'heure autorisé à me donner ce titre.
— Je vous le promets.
— Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, je parierais que depuis noire séjour ici, M. de Magnancourt vous a beaucoup entretenue de moi.
— • Oh! soir et matin.
— U vous aura dit que votre vue m'avait réduit à l'état le plus misérable.
— C'est vrai.
— Que votre nom était continuellement sur mes lèvres...
— Sans doute.
— Et que j'avais résolu, —au cas où vous seriez cruelle, — de ne suivre que les inspirations de mon désespoir et de me tuer sans miséricorde. . . Il l'a dit, n'est-ce pas?
— En propres termes !
— Eh bien! mademoiselle, il m'en a raconté tout autant de vous.. .
— De moi ?
— De vous-même.
— Il voulait nous marier. . .
— Et c'était une ruse pour arriver à ses fins!
— Et moi, qui vous plaignais de tout mon cœurl
-—Et moi donc ! je vous aurais épousée de confiance. . . pour vous sauver la vie.
— Quel mensonge il nous a fait là !
— Et quelle folie nous eussions faite, si c'eût été vrai!
— Ainsi donc, reprit joyeusement mademoiselle d'Oysanville, vous ne m'aimez pas?
— Certainement non.
— C'est une affaire conclue?
— Comme si le notaire y avait passé.
— Mi! tant mieux!
— Ah ! cela fait du bien. . .
Il s'échappa de nos deux poitrines un long soupir de satisfaction. On eût dit qu'on venait de nous délivrer d'un poids de cent quintaux. Il était donc parfaitement établi que je n'avais pas plus songea mourir pour elle, qu'elle à mourir
pour moi, et qu'au contraire, nous avions tous deux bonne envie de vivre. Cette assurance nous avait tout à fait ragaillardis. Au lieu de cet air de gêne que nous montrions tout à l'heure, au lieu de cette contrainte involontaire qui se lisait malgré nous sur nos traits, l'expansion la plus douce et la plus bienveillante noua entre nous le lien d'une nouvelle et plus solide affection. Si nous n'avions aucune envie d'être époux, rien ne s'opposait à ce que nous fussions les meilleurs amis du monde, et, pour qu'il ne fût pas dit que notre entrevue s'était passée sans résultat, nous nous jurâmes, en écartant toutefois de notre serment toute idée charnelle, de nous chérir et de nous aimer toute la vie.
11 nous restait maintenant à faire une petite querelle à M. de Magnancourt pour le punir de nous avoir voulu abuser par ses histoires faites à plaisir et ses romans par trop fictifs. Cet homme n'avait-il pas en effet de singuliers passetemps ? Inventer des plaisanteries dont la réussite peut rejaillir en chagrins de toute espèce sur deux existences tout entières, n'est-ce pas franchir toutes les bornes de la tolérance la plus large et la plus indulgente? Je ne me serais jamais permis, — pour mon compte, — de ces drôleries-là.
Nous n'eûmes pas grand temps pour réfléchir. 11 y avait à peine cinq minutes que nous causions de lui, quand nous entendîmes au loin crier le sable sous un pas lent et mesuré. Nous nous baissâmes pour regarder à travers les interstices d'une charmille moins touffue par le bas que par le haut et nous avisâmes notre particulier , encore assez éloigné de nous, il est vrai, mais sans aucun doute à la recherche de ses deux victimes.
— Allons à sa rencontre , dis-je à mademoiselle d'Oysanville.
— Mais que lui dirons-nous ?
— Soyez tranquille. J'ai mon plan.
Mademoiselle d'Oysanville accepta mon bras et j'engageai avec elle à voix basse une conversation qui, en apparence, devait sembler la plus amoureuse et la plus passionnée du monde. Elle se prêta miraculeusement à ce petit jeu de gestes et de physionomie dont elle ne devinait pas encore le but, mais dont elle présumait bien que j'avais calculé l'effet. D'aussi loin que M. de Magnancourt nous puf apercevoir, il joignit les mains avec allégresse, agita sa tête en
signe de pitié compatissante et s'arrêta généreusement pour ne pas nous déranger trop tôt. Il se complaisait dans son œuvre et nous voyait déjà devant l'autel.
Enfin, je levai les yeux et simulai un mouvement de surprise.
Mademoiselle d'Oysanville rougit, — non pas d'une émotion tendre, — mais de la contrainte qu'elle s'imposait pour ne pas rire, ce qui fut d'un excellent augure aux yeux du vieillard. Fille qui rougit est bien près de se rendre. Il y eut, à ce moment, sur ses vieilles joues, une recrudescence de fraîcheur rayonnante qui voulait dire, à coup sûr :
— Je les tiens.
Nous nous avançâmes silencieusement vers lui et je me souviens que notre démarche avait quelque chose de grave, de solennel et d'heureux. En vérité, nous devions avoir Pair de deux fiancés allant baiser la patène et recevoir l'anneau. Je crois qu'ici mademoiselle d'Oysanville s'associa mentalement à ma pensée, car elle me seconda à merveille et mit son air à l'unisson du mien. Elle penchait le cou avec une langueur significative, contemplait la terre d'un regard modeste et honteux, et semblait vouloir cacher sa rougeur aux yeux indiscrets d'un témoin. A la vue de ces symptômes accusateurs, M. de Magnancourt ne douta plus de sa victoire, et il nous dit d'un ton vraiment pateiyael :
— Eh bien, mes enfants, êtes-vous satisfaits?
— Quelle demande! fis-je d'un accent pénétré.
— Vous êtes d'accord?
— Oh ! parfaitement, dit mademoiselle d'Oysanville.
— Vous vous êtes bien entendus?
— Mieux que vous ne sauriez l'imaginer.
— En ce cas, vous continuerez de suivre mes conseils ?
— L'événement a prouvé que nous n'en pouvions suivre de mei Heurs.
— Écoutez-moi donc. Le plus fort est fait il faut montrer que vous êtes dignes de votre bonheur en le parachevant le plus tôt possible,
— C'est notre intention.
— Voulez- vous que je me charge des préparatifs ?
— C'est trop de bonté.
— Non ! cela m'amuse. J'irai trouvé le curé moi-même.
— Gomment... le curé?
— Cela ne vous empêchera pas de renouveler la chose avec un évêque, à Paris, si cela vous fait plaisir... mais le curé du Grand-Mesnil est un brave homme, et c'est pour ne pas perdre de temps.
— Pardon, fis-je en l'arrêtant par le bras. Que signifie tout cela? un évêque.., un curé... pour quoi faire ?
— Pour vous bénir, je pense.
— Et à quelle accasion ?
*— Hein ? fit M. de Magnancourt ébahi.
— En l'honneur de quoi?
— Devenez-vous fou?... Mademoiselle, est-ce qu'il devient fou ?
— Mais, répondit-elle, je vous avoue que je ne sais pas trop, — non plus. — ce que les gens d'église peuvent avoir à faire à tout ceci.
— Miséricorde ! s'écria le vieillard au comble de la stupéfaction, auriez-vous pris le- parti de vous passer du sacrement ? Quoi, mademoiselle l vous qui m'avez été confiée par votre respectable famille!...
— Eh bien, monsieur?
— Quoi, monsieur de Roquelaure! vous que je croyais honnête homme !
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— 11 y a...*il y a... que, s'il arrive un malheur, c'est moi qui en serai responsable.
— Vous voulez rire!
— Je parle très-sérieusement.
— - Mais de quoi vous inquiétez- vous, puisque je vous répète que, mademoiselle d'Oysanville et moi, nous sommes tout à fait d'accord ?
— Mais cet accord-là ne fait pas du tout mon affairé, si vous ne vous mariez pas ! Ai-je la mine de quelqu'un qui veuille favoriser une intrigue? Pour qui me prenez- vous?
— Pour un excellent homme dont je connais le cœur, lui répondis-je, et qui sera enchanté de voir que ses soins et son zèle aient été si bien récompensés. Que désirez-vous? notre bonheffr, n'est-il pas vrai?
— Sans doute... mais...
— Mais... mais., puisque nous sommes heureux !
— J'ai avoué mes sentiments à monsieur, dit mademoiselle d'Oysanville en me désignant du regard.
— J'ai fait part des miens à mademoiselle, ajoutai-je en lui renvoyant son coup d'œil.
— Et, demanda M. de Magnancourt avec anxiété, il en résulte...
— Que nous ne nous aimons... d'amour... ni l'un... ni
l'autre.
Peindre rébahissement de M. de Magnancourt serait trop difficile. J'y renonce. 11 pâlit, rougit et sua à grosses gouttes dans la même minute. Je crus un moment qu il allait avoir une attaque d'apoplexie et je quittai le bras «le mademoiselle d'Oysanville pour lui porter secours. Mais il revint promptement à lui et murmura :
— Je n'ai pas trop bien saisi... vous dites que... vous... ne vous aimez pas?...
— Nous n'y avons jamais songé...
— Cependant...
— Cependant, vous vous l'étiez figuré, n'est-ce pas ?et là-dessus, vous aviez bâti les plus magnifiques châteaux et composé les poèmes les [dus romanesques... Que voulezvous? quand nous avons mis le pied dans ce beau palais de vos rêves, il s'est trouvé qu'il était fait de poussière et de fumée et nous avons manqué d^ tomber dans un précipice!... Heureusement, nous avons eu la bonne inspiration de raisonner un peu de sang-froid et d'exa : iner, avant de nous résigner à la condition d'esclaves, si nous étions bien réellement fatigués d'être libres... Grâce à cet acte de raison, nous avons reconnu fort à propos que nous n'avions eu cette malen ontre-ise idée que dans votre esprit, et que cet amour sublime, décidé à tous les sacrificeSi y compris la mort, — n'avait jamais existé, mon cher monsieur de Magnancourt, que dans votre riche imagination.
— Ainsi, dit le vieillard dépité, mon erreur a été complète. Peut-être même ne pouvez-vous pas vous souffrir ?
— Les choses, — de mon côté du moins, — ne vont pas jusque-là... et je sens, au contraire, que l'amitié la plus tendre...
— Comptez aussi sur la mienne, interrompit mademoiselle d'Oysanville en m'offrant sa main. Le iiea qui nous "unira, pour être un peu n.oius vif, n'en sera pas moins tendre et sacré. ■
Je jugeai convenable de sceller cet engagement par un baiser de frère que je pris sur sa joue. Elle se prêta de fort bonne grâce à cette privauté. M. de Magnancourt ne savait plus que dire.
A quelques jours de là, le père de mademoiselle d'Oysanville la vint chercher pour la conduire dans une terre qu'il possédait dans le Berry, et par une coïncidence assez bizarre je fus obligé de partir le même jour, pour me rendre à Paris, où m'appelait mon service. — Gomprendra-t-on maintenant un sentiment qui s'empara à cette heure même de tout mon être et dont j'aurais voulu me défendre en vain? Du moment où cette chaîne imaginaire ne me liait plus forcément à mademoiselle d'Oysanville, je la trouvai plus séduisante et plus gracieuse que jamais. Je lui découvris des beautés que je ne lui avais pas encore soupçonnées et j'envisageai avec une sorte de chagrin involontaire le moment de notre séparation. Hélas ! que le cœur de l'homme est un gouffre incompréhensible et obscur ! 11 souhaite tout ce qu'il n'a pas et cesse d'attacher à l'objet qu'il obtient aujourd'hui le prix qu'il lui attribuait la veille. Sa volonté est une suite non interrompue de négations et d'affirmations qui s'absorbent l'une l'autre et la mènent, par des routes contraires, — à des buts différents. En définitive, je crois que celui-là même qui croit avoir organisé son existence d'après les règles sévères du bon sens et de la raison ne suit, au bout du compte, que l'impulsion de ce vertige inexplicable et fou qui gouverne le monde. Le plus sage de tous va où le vent le pousse et vit au hasard.
Explique donc qui pourra cette contradiction étrange ; mais le fait est que l'annonce du départ de mademoiselle d'Oysan ville exerça sur moi une action puissante et me chagrina profondément. Elle était devenue mon amie et je m'étais habitué à ces rapports doux et onctueux qui sont l'idéal du repos sur la terre. S'aimer sans se craindre, s'appartenir réciproquement sans se faire sentir cette mutuelle servitude, n'est-ce pas là le propre symbole de l'amitié ?
Que dirai-je ? il me sembla que les regrets qui naissaient dans mon esprit commençaient également à se glisser au cœur de la bonne Thérèse d'Oysanville...
Le jour marqué arriva. Il fallut se séparer. M. de Magnancourt, cet observateur si clairvoyant; ne s'aperçut ni de ma
tristesse à moi, ni d'une larme furtive, — que je vis seul couler.
Accompagnée de son père, mademoiselle d'Oysanville monta en carrosse juste à l'instant où je sautai sur le cheval qui m'allait emporter dans la direction opposée.
Nos deux regards se confondirent alors et semblèrent se dire dans un même signe :
« Au revoir î »
Ce double vœu fut exaucé plus tard. En quel lieux, à quelle époque, et en quelle circonstance? c'est ce qu'on verra lorsqu'il en sera temps. Pour l'instant, je n'ai qu'une déclaration à faire, c'est que, tout en chevauchant vers Paris, je me mis à réfléchir à part moi, qu'après tout, M. de Magnancourt n'avait déjà pas eu une si mauvaise idée et que mademoiselle d'Oysanville valait bien la peine qu'on l'épousât.
— Pourvu qu'un autre ne prenne pas la place dont j'aj levé le siège sans coup férir !
A cette conclusion peu rassurante pour mon repos, je piquai des deux en enfonçant l'éperon dans le flanc de mon cheval. J'espérais peut-être fuir ainsi l'image qui me poursuivait.
Impossible ! le songe dura toute la route et je ne m'éveillai qu'à Paris.
Les dissensions dont le germe était dans l'Etat marchaient rapidement vers le point de maturité où les désiraient, dans l'intérêt de leur mauvaise cause, les brouillons et les agitateurs. Tous les regards étaient tournés vers le cardinal Mazarin, devenu par sa haute faveur l'objet d'autant d'inimitiés puissantes que d'admirations dévouées : conséquence toute naturelle de la fortune rapide qu'il avait faite et de l'influence chaque jour plus grande qu'il exerçait sur la direction du gouvernement. Jamais homme en effet n'avait été si heureux que celui-là et ne s'était élevé par des voies plus promptes et plus belles. Né simple gentilhomme romain, il avait étudié à l'université de Salamanqueet, dès ce moment même, il avait eu occasion de prendre, en imagination, un avant-goût des glorieuses destinées que lui réservait l'avenir. S'étant un jour fait tirer son horoscope, on lui avait prédit qu'il deviendrait pape. Plus tard, il avait été attaché à la maison des Golonna, puis au car-
3« sér. — 15. 15
dinal Sacchetti. Passant de là aux agitations d'une vie plus active, il s'était fait capitaine de cavalerie. Peut-être seraitil devenu un grand homme de guerre ; mais le ciel en décida autrement. Le cardinal Barberini l'ayant pris en affection, lui persuada d'entrer dans les ordres et de revêtir la soutane. Mazarin suivit le conseil qu'on lui donnait et l'on peut dire qu'il ne s'en trouva point trop mal.
De nouvelles qualités se révélèrent chez lui dans ce nouvel état. Ayant eu l'occasion de prouver plusieurs fois son habileté en matière de négociations et d'affaires religieuses, il fut employé à la paix de Gazai, dont les conclusions, on le sait, furent toutes à l'avantage de la France. Le cardinal de Richelieu lui légua sa survivance dans les affaires et il fut en quelque sorte son héritier présomptif.
La régente Anne d'Autriche lui conserva toutes les bonnes grâces qu'il avait reçues du roi Loui Xill et il plana, comme l'eût fait un souverain véritable, sur l'époque difficile delà minorité. Mon intention n'est point ici de justifier par des raisons plus ou moins spécieuses mon dévouement à la personne de ce ministre. Pour moi, Mazarin était le bras de la régente et le bouclier du jeune roi. La maison de Roquelaure s'était, de tout temps, montrée fidèle à ses rois, et, pour rien au monde, je n'aurais voulu déroger. A part ce motif, qui en vaut bien un autre, j'avoue que j'étais personnellement affectionné au cardinal, pour son caractère vif, spirituel, conciliant, et aussi pour sa fermeté froide et inébranlable. La devise qu'il avait inscrite sur ses armes rendait parfaitement l'idée de sa vie entière. Elles représentaient un rocher battu par des vagues, avec cette légende : Quàm frustra et murmure quanto! Et effectivement, ni le bruit que firent ses ennemis, ni leurs attaques réitérées ne parvinrent jamais à ébranler son courage. L'allégorie du rocher où venaient se briser les flots de la mer est demeurée rigoureusement exacte jusqu'à la fin.
A mesure que Mazarin s'élevait, un autre homme s'élevait non loin de lui, le regard tixé sur sa puissance, qu'il s'apprêtait à battre en brèche, — et bien décidé, pour par- 1 venir à la même hauteur ou même pour le dominer à son tour, a ne lui point laisser un instant de trêve ni de repos.1 Cet homme, l'ennemi le plus impitoyable et le plus acharné de Mazarin, était l'abbé Gondyf que nous avons déjà eu l'oc-
casion de rencontrer dans des circonstances et sous des costumes plus frivoles. Il disait du cardinal-ministre, qu'il était d'une naissance basse, honteuse et obscure; qu'au sortir du Colysée, il avait appris à piper et qu'à celte occasion même, il avait reçu des coups de bâton d'un orfèvre de Rome, nommé Moreto. « Ce digne abbé, écrivait-il un jour dans une de ses correspondances secrètes, ce digne abbé, après avoir été quelque temps capitaine en Valteline, s'est acquis, à l'époque de la guerre, la réputation d'uu escroc!... Il est libertin, lâche et joueur... gloire à lui! »
Les libelles, dout l'insolence commençait à devenir insupportable, s'emparaient de ces traits cruels et en distillaient le venin parmi le peuple. La crédulité propre à l'aveugle multitude faisait qu'une telle tactique ne pouvait manquer de porter ses fruits. Ou se persuadait queMazarin s'attirait ces violentes attaques par une administration pernicieuse, et le feu, soufflé par le coadjuteur, menaçait de tourner à l'incendie.
Un événement qui arriva en 1645 et où il joua un rôle d'une grande importance, acheva de lui tourner la tête en lui donnant une trop haute idée de son influence et de sou pouvoir. Marie de Gonzague avait été demandée par Ladislas IV, roi de Pologne, — et la célébration du mariage devant se faire à l'église Notre-Dame, Tévêque rie Warmie, désigné pour l'un des ambassadeurs qui la venaient quérir, avait été également chargé de la cérémonie religieuse, qui, selon l'usage, devait avoir lieu à Paris.
Je n'ai jamais beaucoup aimé le coadjuteur, et je ne puis être suspect d'une trop grande indulgence à son égard; mais je ne puis nl'empêcher de remarquer qu'on procéda en cette conjoncture avec une légèreté répréhensible et qu'on n'observa pas assez scrupuleusement les règles de la hiérarchie cléricale. On se contenta d'envoyer à l'abbé de Gondy une lettre de cachet par laquelle il lui était enjoint de préparer l'église pour l'évêque de Warmie. Il n'y avait nulle autre explication. Pas un mot de plus, pas un mot de moins, — et on est bien forcé de reconnaître qu'il n'y avait pas loin d'un ordre pareil à celui qu'on eût donné à un simple valet.
Le coadjuteur avait l'oreille chaude. Il s'en alla, de son pied léger, demander des éclaircissements à IMazarin. Ac-
corder à l'évéque de Warmie l'autorisation de faire le mariage de la reine de Pologne à Notre-Dame, c'était en effet empiéter sur les droits du coadjuteur, qui, en cette occasion, parlait au nom de l'archevêque et de toute TÉglise de Paris. Mazarin, dont une des plus réelles qualités était de savoir se contenir, eut cette fois le tort de se fâcher et de renvoyer assez brusquement à la reine l'abbé et sa réclamation. Anne d'Autriche, probablement mal disposée, le renvoya à son tour à Mazarin qui s'emporta encore davantage et finit par déclarer que le coadjuteur lui avait parlé.... insolemment!
Il faut convenir que l'apostrophe était dure à digérer. Gondy se contenta de dire avec l'apparente légèreté qui lui était habituelle....
— Le mot est gai !
Les choses, d'ailleurs, n'en restèrent point là, et la rumeur allait toujours en grossissant. Fort heureusement, le maréchal d'Estrées s'interposa, et grâce à son habile intervention, un accommodement devint possible. La reine se radoucit et le cardinal avoua naïvement, — car c'était encore une de ses vertus de tomber d'accord des torts qu'il avait eus, — il avoua qu'il n'avait point attaché au mot insolemment le sens qu'il pouvait avoir parmi nous, mais qu'il l'avait employé en lui attribuant la signîlication de l'adverbe latin : insolito ! Sincère ou inventée après coup, l'explication était digne d'un Italien et d'un homme d'esprit.
A la suite de ce raccommodement, on tenta, cinq jours après, un dernier effort. L'archevêque remit lui-même une lettre au coadjuteur pour l'engager à laisser officier l'évéque de Warmie. Ici, il s'entêta, comme un beau diable qu'il était malgré sa soutane, et soutint que, le chœur appartenant au Chapitre, il ne lui était pas permis de le céder. Cette petite guerre se termina à son avantage, car, pour en finir, il fut décidé que le mariage de Marie de Gonzague, reine de Pologne, se célébrerait au Palais-Royal, et, pour comble d'étrangeté, l'évéque de Warmie fut obligé d'aller en personne en solliciter la permission du coadjuteur luimême.
Ces triomphes enivrèrent l'abbé de Gondy. Quelques ours plus tard, il eut une discussion de préséance à l'é-
glise avec M. le duc d'Orléans , à l'occasion d'un drap de pied. L'affaire s'arrangea par l'intermédiaire de MM. d'Estrées et de Senneterre; mais le bon côté fut encore pour le coadjuteur et la rancune qu'on lui portait déjà s'en accrut d'autant.
Madame C..., dont les vives réparties et les appréciations piquantes étaient si généralement répétées à cette époque, disait, en parlant de Mazarin et de l'abbé de Gondy :
— Ces deux hommes me font l'effet de deux chiens qui se disputent un os. L'un est un grand épagneul, l'autre un î petit roquet, ce qui signifie que le premier est généreux et N le second méchant comme tous les démons de l'enfer. L'épagneui Mazarin est au-dessus de ces sottes tracasseries. Après deux ou trois coups de pattes vigoureusement appliqués, il abandonne l'os au roquet coadjuteur.
Ce court apologue est parfaitement vrai dans sa trivialité. La douceur de Mazarin ne le cédait effectivement en rien à sa force , et sa préoccupation des grandes choses lui a souvent fait regarder comme indignes de lui certaines intrigues secondaires où il regrettait de s'être imprudemment engagé.
On me pardonnera de retourner en arrière de quelques mois et même d'une année pour parler un peu de moi et prouver par des faits irrécusables que la vie frivole , les Joyeuses aventures et les folles amours ne m'empêchaient nullement de songer, quand il le fallait, aux choses sérieuses et aux graves intérêts de mon avenir. Le goût des armes, qui m'était naturel, ne pouvait que s'enflammer davantage au récit des grands événements qui s'accomplissaient à cette époque en France et préludaient dignement à la gloire militaire dont l'éclat devait illustrer le règne du grand Louis. Le duc d'Enghien attaquait avec une valeur surhumaine le général Merci sous les murs de Fribourg et partageait fraternellement l'honneur de la bataille avec deux maréchaux de France, Grammont et Turenne, dignes tous deux de marcher sous les ordres d'un aussi grand chef. Philisbourg et Mayenne, réduites sous l'autorité du roi, étaient les preuves matérielles de cette mémorable victoire. Plus tard, à Norlingue, le combat se renouvelait entre les mêmes adversaires et cette fois , par un coup plus décisif
encore, le général ennemi était tué dans la mêlée. On sait qae le maréchal de Grammont, par une fatalité inconcevable, y fut lui-même fait prisonnier.
J'eusse amèrement regretté , pendant que ces vaillants héros s'exerçaient ainsi au noble jeu de la guerre, d'être condamné à un repos honteux. Heureusement, il n'en fut point ainsi. Le duc d'Orléans, frère de Louis XIII, avait à cœur de soutenir sa renommée de Bourbon et de fils de Henri IV. Lui aussi voulait être un des bras de la France. Il prit le commandement des troupes du roi et les conduisit en Flandre. Je fus, à cette occasion, nommé maréchal de camp et partis en faisant le vœu d'être plus heureux cette fois que les dernières. Le ciel m'exauça. La campagne fut admirable et la prise de Gravelines est devenue un des plus beaux trophées de M. le duc. Nous eûmes chacun notre part de ce glorieux succès et je fus enchanté, en ce qui me concerne, d'avoir pris ma revanche de mes anciens échecs avec messieurs les Espagnols.
Cette attaque de Gravelines fut évidemment la première affaire d'importance où j'aie pu faire preuve de quelque habileté. Pourvu d'un poste plus avantageux qu'aux combats de la Marfée et d'Honnecourt, je soutins dignement la responsabilité de mes devoirs. La confiance qu'on m'avait témoignée en me décorant du titre de maréchal de camp se trouva donc très-heureusement justifiée, et le corps d'armée qui avait été témoin de ma conduite en cette belle occasion sentit doubler pour moi son estime, quand la conversation que j'avais eue avec Monsieur, à la suite de cette brillante affaire, vint à être connue dans le camp. Cet excellent prince, instruit de la manière satisfaisante dont j'avais enlevé une position difficile, me fit effectivement mander et me dit avec une bienveillance charmante :
— Nous savions déjà, monsieur de Roquelaure, que vous aviez tout l'esprit du maréchal votre père. Nous ignorions encore que vous eussiez sa valeur.
Je fis, dans cette campagne, une ample moisson de satisfactions d'amour-propre et de belle humeur, — et je me trouvai, à mon retour, plus disposé que jamais à bien vivre et à soutenir tous mes genres de réputations. Mais avant de reprendre le cours de mes exploits de cour et de ville, je dois faire part au lecteur d'une communication que je reçus
à mon arrivée à Paris, au moment où je remettais le pied dans mon hôtel.
Il s'agit d'un petit billet très-soigneusement cacheté et assez volumineux où M. de R..., dont j'ai déjà eu l'occasion de parler précédemment, me racontaitTanecdote suivante dans ses moindres détails.
M. de R... la tenait lui-même de Bois-Robert qui, à une de ses dernières soirées, en avait fait le récit à ses invités.
C'était un des talents de Bois-Robert de dire les choses avec infiniment de verve, et de donner à ses récits îa forme saisissable d'un tableau animé. Dans ces moments-là, son geste, sa voix, son regard venaient en aide à une élocution facile, correcte, élégante même. Ces qualités étaient chez Bois-Robert poussées à ce point que Golletet avait dit de lui, un jour, qu'il aurait dû se faire acteur. Voici l'histoire :
Mademoiselle de Gournay était une de ces femmes entichées de savoir et de bel esprit qui se piquent d'études profondes et se croient fort avancées parce qu'elles ont mis le nez, — sans y rien comprendre, — dans la philosophie de Descartes ou de Gassendi. Rien de plus assommant que ses continuelles redites, de plus faux que son jugement, de plus ridicule que ses prétentions. En un mot, c'était une de ces extravagantes qui n'ont pas même le don d'amuser, mais dont la folie monotone ferait au contraire périr d'ennui l'observateur le plus patient et le plus éprouvé. Un beau matin, mademoiselle de Gournay, en se réveillant, se dit à elle-même que ce n'était pas le tout que d'avoir de la science, et qu'il fallait aussi fréquenter ce que la capitale offrait de mieux en fait de poètes et de beaux génies. Elle s'était, depuis quelque temps surtout, prise d'une passion inquiétante pour le tendre Honorât de Bueil, plus connu sous le nom de marquis de Racan, qui excellait, comme on sait, à tourner des petits vers tout parfumés de fines fleurs de galanterie. Sans le connaître, elle en raffolait.
Que fit mademoiselle de Gournay dans cette conjoncture? Elle eut l'imprudence d'appeler auprès d'elle le petit chevalier de Rosny, un de ses servants habituels, et de lui déclarer qu'elle comptait sur lui pour lui amener, dans le courant de la journée, M. le marquis de Racan. Rosny qui avait eu, je ne sais pourquoi* à se plaindre récemment de mademoiselle de Gournay et qui lui tenait secrètement rancune,
crut qu'elle était amoureuse de Racan sur sa réputation et résolut de saisir cette occasion de se venger de ses rigueurs; il y avait certainement au fond de tout ceci le souvenir d'une amourette manquée. Ce chevalier promit à notre demoiselle qu'elle serait satisfaite et que, dans quelques heures, elle recevrait la visite de son poëte bien-aimé. Là-dessus Rosny courut chez Morvannes, un de ses amis, compagnon de ses plaisirs et déjà complice de quelques plaisanteries qui auraient pu jadis rentrer dans les attributions du prévôt criminel. L'ami n'était point scrupuleux, et d'ailleurs il n'était pas fâché de jouer un mauvais tour à mademoiselle de Gournay, qu'il ne connaissait pas à la vérité personnellement, mais dont il avait entendu plus d'une fois citer les intolérables prétentions. Il ne se fit pas prier. Voilà donc Morvannes en route, et bientôt on annonce à mademoiselle de Gournay M. le marquis de Racan. A ce nom, l'enthousiaste jeune fille manque de tomber en syncope, et, chose grave, elle demande à son héros la permission de l'embrasser. Il est des privautés que souffre le génie. Morvannes se laisse faire, et, comme la demoiselle est encore très-passable, il ne rechigne pas à lui rendre grassement son baiser. Peut-être même ce baiser n'est-il pas aussi chaste que le voudraient les neuf muses et le divin Apollon. La demoiselle, après ce début un peu tendre, retombe en plein dans l'élément sérieux. Elle cause de tout,
— et Morvannes, en homme, d'expédients, répond à tout avec un aplomb merveilleux. Elle le supplie de lui dire des vers, — et Morvannes, qui n'a jamais rimé quoi que ce soit de sa vie, lui récite au hasard deux ou trois strophes de Montauban qu'elle trouve naturellement admirables et qu'elle déclare n'avoir jamais pu être écrites que par lui, marquis de Racan. Les exclamations, les éloges ne tarissent point; mais il n'est si belle fête qui n'ait sa fin, comme toute chose en ce monde. Racan, d'ailleurs, est un poëte si fêté, si adulé, si célébré, qu'on se l'arrache dans vingt cercles à la fois et qu'il ne saurait résister à toutes ces agaceries sans se faire d'irréconciliables ennemis. Il faut donc qu'il parte. Mademoiselle de Gournay se résigne à une séparation aussi cruelle ; mais avant de s'éloigner, il promet,
— formalité indispensable, — de revenir pas plus tard que le lendemain.
Cependant , une heure s'est à peine écoulée depuis le départ de l'enchanteur, lorsqu'un valet imbécile vient, la bouche béante et Pair ébahi, annoncer qu'il y a là un monsieur qui demande mademoiselle et qui se nomme Racan.
— C'est lui qui revient ! sitôt! s'écrie mademoiselle de Gournay, folle de joie.
— Non, mademoiselle, c'est un autre.
— Un autre! qu'est-ce à dire? que signifie? es-tu fou? perds-tu la cervelle ?
Le valet aime mieux prouver tout de suite ce qu'il avance par un fait plutôt que de répondre, à ce débordement de questions.
Il introduit de nouveau Racan.
Mademoiselle de Gournay, à la vue d'un visage inconnu, serait assez disposée à essayer d'une pâmoison , mais elle réfléchit à temps que cela n'éclaircirait point la chose. Elle pense que le plus sûr moyen de découvrir la vérité est de se modérer et d'attendre les événements, persuadée que si celui-ci est un imposteur, il se trahira par son langage ou par quelque autre indice dont elle saura mieux que personne apprécier la valeur. Elle dissimule donc son émotion et invite le poëte à s'asseoir.
Ce Racan-là, pour un marquis, s'assied bien gauchement. C'est la remarque que fait tout d'abord la demoiselle ; mais comme on n'est jamais plus ingénieux que lorsqu'on se veut tromper soi-même , elle se persuade que cette gaucherie mêmB serait plutôt une preuve de son identité. Les gens vraiment supérieurs sont si maladroits dans les choses les plus simples de la vie !
D'ailleurs, une fois que Racan est assis, sa langue se délie, sa verve s'enflamme, son génie s'éveille !... un médisant pourrait prétendre qu'il bavarde, mais mademoiselle de Gournay trouve qu'il parle à ravir... quelle conversation ! quel trait! quelle grâce! c'est de l'éloquence comme elle l'a toujours rêvée... Il est vrai de dire que notre poëte se confond en flatteries tellement grossières que mademoiselle de Gournay ne peut en vérité faire autrement que de les prendre pour argent comptant. Elle doit le croire sincère, sous peine de supposer qu'il se moque d'elle à son nez, et la première de ces deux propositions lui plaît infiniment mieux que la seconde.
Quand elle est bien sûre de son fait et que le Raean (numéro deux) est bien décidément le boa, le seul véritable et authentique, mademoiselle de Gournay ne résiste plus à l'envie de lui faire la confidence de l'originale tromperie dont elle a été dupe il y a à peine une heure.
— Est-ce possible? s'écrie le poétique marquis en jouant avec sa fraise.... et dous n'avez, adorable belle, aucun indice qui me puisse faire reconnaître ce faquin ?....
— Mon Dieu ! je ne saurais trop vous dire... vous me l'avez tellement fait oublier! Je me rappelle seulement qu'il avait les façons bien vulgaires...
— Quelque maraud d'antichambre, je parie!
— Gela se pourrait bien.-, êtes- vous sûre de tous vos gens?
— Est-on jamais sûr de cette valetaille? Je ne serais pas étonné, belle demoiselle, que ce fût mon palefrenier.
—^Quelle horreur!
— Ce drôle- là n'est pas sans mérite et il a de grandes dispositions pour la comédie, à telle enseigne qu'il oublie souvent de donner à dîner à mes bêtes pour courir à l'hôtel de Bourgogne, où une fille de cuisine parvient quelquefois à l'introduire furtivement. 11 est capable d'avoir appris que vous aviez eu la bonté de me désirer et il aura cru me faire pièce en même temps qu'à vous.
•** Mais c'est une infamie i s'écrie mademoiselle de Gournay.
— Gela crie vengeance et vous serez satisfaite, mon adorable. Le rustre mourra sous le Mton, je vous en donne ma parole.
Cette assurance calma un peu les nerfs bouleversés de notre fille savante. Elle recommença à accabler son poète préféré de questions* de compliments et de signes non interrompus d'extase et d'admiration. Elle savait par cœur ses pastorales les plus goûtées et lui récitait des tirades entières qu'il entendait pour la première fois. Nonobstant son enthousiasme, elle s'aperçut toutefois, par moments, qu'il regardait du côté de la pendule.
— Vous êtes pressé? lui dit-elle.
— On m'attend chez la reine ! répondit-il au hasard. Mademoiselle de Gournay baissa pavillon devant ce nom
révéré. Elle ne le retint plus ; mais elle lui recommanda
bien de ne pas l'abandonner trop longtemps et de venir bientôt renouer un entretien trop vite interrompu. N'oublions pas qu'elle* lui donna, en le quittant, un nœud de rubans qu'il attacha à une des boutonnières de son hautde-chausses avec de grandes démonstrations de joie.
La conversation des gens d'esprit est une manne céleste dont certains enthousiastes se nourrissent à l'exemple des Hébreux du désert. Mademoiselle de Gournay était de cette espèce-là. Elle se recueillit après le départ du poète, se rappela cette tournure où régnait la distinction, ces traits où respirait le génie, et, après cet examen consciencieux, elle se trouva définitivement convaincue que le premier arrivé était un imposteur qui avait voulu se jouer de sa crédulité. Sur ces entrefaites, on vint annoncer qu'un personnage inconnu souhaitait être introduit chez mademoiselle de Gournay.
-— Faites entrer, et dites-nous qui ce^a peut être, répliqua-t-elle avec un effort dédaigneux.
Le valet ne se démonta pas et cria très-haut :
— M. le marquis de Racan!
A ce mot, mademoiselle de Gournay se leva. Ce n'était plus une femme, c'était une lionne, une mégère, une furie.
— Combien donc, s'écriart-elle, y a-t-il de Racans dans l'univers? 11 y a donc des Racans partout ? il en pleut donc ? C'est bien. . . quel que soit celui qui s'est joué de moi, celuici payera pour les autres. D'ailleurs, pensa-t-elle en voyant entrer le nouveau venu, je suis physionomiste, et ce n'est pas là M. de Racan.
Et tirant prestement sa pantoufle de son pied mignon, elle la lança en plein visage du marquis. Pour un noble gentilhomme qui avait déjà passé la cinquantaine, la réception n'avait rien de gracieux, et on serait étourdi à moins* Il se secoua et regarda autour de lui. Une seconde pantoufle lui effleura les narines. Pour le coup, il crut avoir affaire à une folle et voulut dire un mot. . mais elle le reçut si bien qu'il se garda de toute autre explication et s'en fut promptement par les escaliers. Mademoiselle de Gournay ne se trouva pas encore satisfaite. Dans sa fureur, elle saisit une cruche d'eau et l'en aspergea sans pitié. Jamais le marquis n'avait été à pareille fête. Il prit ses jambes à son cou et s'enfuit à travers la rue, sans s'aviser de regarder derrière lui.
Le soir, la demoiselle apprit qu'elle avait eu le triple malheur : — 1° d'embrasser Morvannes, mauvais sujet noté dans tous les tripots de Paris; — 2° de donner ses couleurs au valet de chambre de ce même Morvannes; — 3° d'avoir procuré au véritable marquis de Racan un rhume fort tenace, conséquence naturelle de l'immersion dont il avait été victime, ce dont le marcfuis lui tiendrait probablement rancune sa vie durant.
On assure que mademoiselle de Gournay , qui est morte au moment où j'écris ces lignes , était fort vindicative et qu'elle n'a jamais pardonné ce vilain tour au petit chevalier de Rosny, qui, du reste , n'avait pas volé sa réputation de moqueur impitoyable et de mauvais plaisant.
Quelque temps après l'affaire de Gra vélines, me trouvant encore à Paris , d'où l'on peut avoir déjà remarqué que j'avais grand'peine à m'absenter, je fus jeté, à peu près malgré moi, dans unç aventure qui aurait pu avoir des suites assez fâcheuses pour la sûreié de mes reins, mais aux dangers de laquelle j'échappai avec un véritable bonheur. Je dois, au reste, profiter du moment où j'y pense pour rendre au sort cette justice , qu'il m'a toujours traité en enfant gâté. Là où d'autres seraient morts cent fois, j'attrapais à peine une égratignure ; et pour ne point compromettre la Providence dans une question aussi misérable que celle de mon intérêt particulier , je suis forcé de croire et d'admettre que mes os avaient été placés sous l'active et vigilante protection d'un dieu reconnu jadis par les païens : le hasard.
Les Tuileries étaient ma promenade favorite. Il m'arrivait presque tous les jours, après avoir fait macour à Sa Majesté ou à Son Éminence le cardinal, d'aller prendre le frais aux Feuillants. Un soir, — c'était en été, — j'y étais venu selon ma coutume, — et, par parenthèse, je prenais un assez médiocre plaisir à compter les arbres , à regarder le soleil se coucher à l'horizon et à étudier la physionomie des passants, lorsque j'avisai à quelques pas de moi une femme vêtue le serge noire, annonçant au moins la cinquantaine, maigre somme on nous représente Tysiphone, jaune comme un sitron, et ayant la tournure d'un hôtelière d'un des quartiers les plus distingués de Paris. Elle avait, en outre, la lémarche fort assurée, l'air brave et des yeux dont la mO'
destie ne paraissait pas être le principal attribut. Elle me considéra à diverses reprises, et cela avec une hardiesse inimaginable, soumettant à une revue minutieuse et successive mon visage, ma tournure et mes habits. Ce manège commençait à m'intriguer, et déjà je me disposais à interpeller la vieille mégère dont l'indiscrétion allait presque jusqu'au scandale, lorsque je la vis s'avancer vers moi, en me faisant un signe mystérieux et me gratifiant d'un sourire d'intelligence qui, on me croira sans peine, ne fit qu ajouter à sa laideur. Sans que j'euse dit un mot, ma ligure avait sans doute exprimé mon étonneraient et il s'y était , selon toute apparence , formulé un doute interrogateur, car elle me dit , répondant ainsi à une pensée qu'elle supposait être la mienne :
— Rassurez-vous, mon gentilhomme. Je n'ai aucun mauvais dessein, et mon respect pour vous égale au moins mon dévouement.
— Vous vous trompez , la vieille , lui répondis-je en la toisant avec dédain , si vous croyez qu'on puisse craindre quelque chose de vous. Apprenez seulement que, pour être dans un lieu public, on n'est cependant point d'humeur à supporter le regard effronté de la première sorcière qui passe ou du premier désœuvré venu ; — allez donc votre chemin, la vieille, et soyez moins impertinente à l'avenir.
Cette mercuriale assez virulentenedémonta pas la duègne, qui reprit en joignant plaintivement les mains :
— Seigneur ! monsieur le marquis, serais-je assez malheureuse pour être méconnue d'un homme aussi noble et aussi généreux que vousl Ah! si j'étais ingrate!... mais fort heureusement, je ne le suis pas , et les vingt pistoles que vous m'avez données hier doivent faire excuser bien des choses...
— Vingt pistoles! qu'est-ce que cela signifie? que voulez-vous dire avec vos vingt pistoles ? '
— Votre intention n'était-elle pas de m'en donner autant? fit la vieille d'un ton piteux. En ca cas, je serai? vraiment désolée, car la somme entière a été employée pai moi ce matin à la satisfaction de plusieurs besoins trèspressants...
— Ma chère amie, répliquai-je avec brusquerie, vou-
lez-vous me faire le plaisir de vous expliquer plus clairement?
— Ah! au fait, vous avez raison. II faisait nuit hier soir, vous étiez masqué comme ma maîtresse au bal où vous l'avez rencontrée, et quand vous êtes sorti de chez elle cette nuit, le jour n'était pas encore venu. Vous ne me reconnaissez pas, c'est tout simple, puisque vous ne m'avez pas vue et que je vous ai à peine parlé.
Il était clair qu'il y avait quiproquo. Je résolus sur-lechamp d'en profiter, et m'écriai en entraînant la duègne sous les marronniers :
— A la bonne heure donc! rien n'est "tel que de s'entendre. Venez un peu plus loin, ma chère, et si vous continuez de me servir fidèlement, il ne tiendra qu'à vous de voir grossir de moitié dans vos mains la somme de vingt pistoles dont.... je vous ai déjà gratifiée.
— J'étais bien sûre de mon fait, dit la vieille avec fierté. Ge n'est pas moi qui ferais jamais erreur dans des occasions si importantes. Avant de vous accoster, j'avais pris tous les renseignements nécessaires , et bien que je n'eusse pas aperçu vos traits cette nuit, j'étais bien sûre de vous retrouver, puisque vous avez dit votre nom à ma maîtresse et que vous m'aviez glissé à l'oreille l'indication précise et exacte de votre hôtel.
— Ah! j'ai dit mon nom.... à votre maîtresse?...
— Certainement.
— Et vous, la vieille, je vous ai indiqué ma demeure?,..
— Oh ! vous ne me l'auriez pas dite, que je l'eusse découverte sans grandes difficultés.
— Je suis donc bien connu à Paris?
— Vous le savez mieux que personne, monsieur le marquis. Est-il une seule femme surtout qui ne sache, — au moins par ouï-dire, — où se trouve l'hôtel de Roquelaure?
Je demeurai abasourdi. J'étais persuadé jusque-là que cette femme me prenait pour un autre et que j'allais apprendre enfin de qui je tenais la place et quel était le rôle que je remplissais par intérim. Point du tout! C'était moi qu'on cherchait, moi qui étais le héros de l'histoire, moi qui avais fait cette largesse de vingt pistoles!... Par Dieu ! l'affaire cemmençait trop bien pour que
je consentisse à en rester là. Je me raffermis sur mes jambes, pris la meilleure contenance possible et répliquai d'un air capable :
— C'est bien, c'est bien. Assez de compliments comme cela. Roquelaure sait ce qu'il vaut et n'aime pas plus à être déprécié qu'à s'entendre louer outre mesure. Revenons à ce qui nous intéresse. Mais d'abord, pour que nous soyons tout à fait en pays de connaissance, dis -moi comment on t'appelle et qui tu es?
— Vous étiez moins curieux cette nuit, mon digne seigneur, et il vous a suffi de savoir alors que je ne m'opposais pas aux caprices de cette chère madame Gorbin, qui consentait, après vous avoir dit son nom, à vous menei chez elle pour y passer le reste de la nuit.... Mais n'importe.... puisque vous tenez à en savoir plus long, monsieur le marquis, je suis veuve de Jean Poulard, ancien gardien de la Bastille, et j'exerce, — en tout bien, tout honneur et pour gagner honnêtement ma pauvre vie, — le métier de revendeuse à la toilette. La chambre de madame Corbin se trouve juste au-dessus de mon arrière-boutique, de sorte que j'ai entendu au point du jour le bruit que vous avez fait au moment de partir. C'est moi alors qui suis venue à votre rencontre et qui, me rappelant le noble procédé dont vous aviez usé avec moi lors de votre introduction, vous ai fait sortir par la porte de mon petit établissement, de sorte que vous avez évité une rencontre avec le bonhomme Corbin, qui est bien le plus affreux mari qu'on ait jamais orné des cornes d'un démon et qui ronflait, selon son habitude, d'une force à renverser les murailles de Jéricho.... Mais qu'avez-vous à réfléchir ainsi? cet air embarrassé, rêveur.... est-ce que vous ne vous souviendriez plus de tout cela?
— Si fait, parbleu, répondis-je en réunissant tout mon aplomb. Je me rappelle parfaitement chacune de ces circonstances... mais, à propos de... ce bal... savez-vous, madame Boulard, qu'il était bien... brillant!
— Poulard, monsieur le marquis... Brillant n'est pas le mot; mais, que voulez- vous, il y a une grande différence entre une réunion bourgeoise au faubourg Saint-Antoine et une soirée à la cour. Le père Vaumorin, qui faisait les frais de la fête, à l'occasion de l'anniversaire du mariage
de sa fille avec un maître bonnetier des environs, n'est, vous le pensez bien, ni comte, ni baron, ni duc. Les invités, hommes et femmes, conservaient sous leurs travestissements, vous avez dû vous ea apercevoir, un maintien vulgaire et gêné. Ils avaient tous l'air d'être mal à Taise sous le masque. C'est en partie ce qui explique, mon beau seigneur, l'effet prodigieux que vous avez produit.
— Réellement... là... j'ai produit un effet...
— Miraculeux ! sous votre pourpoint de simple archer du roi Charles IX, tout le monde a deviné un personnage de la cour, — je puis vous le dire entre nous, —cette pauvre petite madame Corbin, quand elle a su qu'elle avait dansé une sarabande avec M. de Roquelaure, a failli se trouver mal et me tomber sur les bras.
— Sans compliment... on m'a trouvé... bien?
— C'est-à-dire que toutes les femmes raffolaient de vous, et que les hommes en séchaient de jalousie.
— A votre goût, ma chère madame Foulard, ai-je dansé... convenablement?
— Poulard, si vous le voulez bien... Vous avez dansé comme un ange.
— Et... a-t-on remarqué mes assiduités... près de madame Forbin ?
— Vous voulez dire Corbin... Très-certainement, on les a remarquées... mais on s'est contenté de médire un peu*
— Ah çà ! mais... et le mari?
— Vous savez bien qu'il n'y était pas.
— C'est juste... c'est juste... je n'y songeais plus!
— Pauvre petite madame Corbin ! C'était une escapade!... mais, je cause, je cause... Il est temps que vous sachiez, monsieur le marquis, pourquoi je vous ai relancé J jusqu'ici. J'avais à vous dire de sa part quelque chose de ' très-pressé. Malgré sa promesse, il lui est impossible de vous recevoir cette nuit. I
— Oh ! le fâcheux contre-temps ! fis-je de l'air le plus naturel et le plus désolé... après l'engagement formel...
— Je le sais bien et elle en sera plus chagrine que vous Mais il y a force majeure. Son mari a des soupçons.
— Oh ! oh !
— Il prétend avoir eu cette nuit un rêve qui lui annon-
çait que sa femme ne lui était pas aussi fidèle qu'elle le devait.
— Voyez un peu... jusqu'aux rêves qui se mêlent de ces choses-là ! comme si cela les regardait !
— Enfin, ma maîtresse est d'avis que vous retardiez votre visite d'un jour... et elle vous attendra... demain.
— Demain... soit... à quelle heure?
— A minuit. ■
— Au premier des douze coups, je serai chez elle. Et par où entrerai -je ?
— Est-ce que je ne suis pas là? fit la vieille avec un vilain sourire.
— Ah ! c'est vrai... j'oubliais.
— Adieu, monsieur le marquis... les heures seront longues jusqu'à demain.
— Voici, ma chère madame Poulard, de quoi vous les faire trouver plus courtes. Vous conterez ceci en m'attendant.
Disant cela, je lui mettais une bourse dans la main.
— Encore I oh ! c'est trop, monseigneur, s'écria la duègne en fourrant avidemment son butin dans la large poche de son tablier, gouffre insatiable qui avait dû engloutir bien d'autres trésors tout aussi honorablement gagnés.
Elle s'éloignait : je la retins par le bras, car il me manquait encore, pour aller à ce rendez-vous, un renseignement qui ne paraîtra peut-être pas inutile.
— Je n'ai vu, dis-je, avec une certaine hésitation, qu'une seule fois et encore par une nuit très-noire l'habitation de madame... Sorbin...
— Gorbin, murmura la revendeuse.
— Et je crains de ne pas me rappeler suffisamment...
— Oh ! qu'à cela ne tienne. Prêtez-moi un peu d'attention, monseigneur. Vous montez le faubourg Saint-Antoine.
-— Très-bien.
— Vous arrivez à la hauteur du magasin de fourrages.
— Parfaitement.
— A gauche, en face, vous apercevez une petite ruelle sans nom.
— A merveille.
— Vous y entrez.
— J'y entre.
4e sér. 16. 16
— Et tout au bout, vous voyez une porte verte audessus de laquelle vous lisez ces mots écrits : veuve Poulard, revendeuse à la toilette. Je vous ai d'ailleurs fait remarquer tout cela ce matin quand vous êtes sorti.
— C'est vrai... c'est vrai... diable de mémoire!... j'oublie toujours que... ce matin...
— Ali ! dame ! il faisait si noir. Vous frappez,
— Je frappe.
— Oh ! mais... tout doucement.
— Du bout des ongles.
— Je vous ouvre.
— Chère maman Toulard!
•— Poulard, s'il vous plaît... Je vous conduis, comme ce matin, jusqu'à l'escalier.
— . Je saute l'étage d'un seul bond.
— Vous pénétrez dans la place...
— Le reste me regarde.
— Bonne chance, monsieur le marquis!.
— Bonne nuit, madame...
— Poulard 1 acheva la duègne en me faisant une cérémonieuse révérence et s'en retournant par où elle était venue.
Il me sembla, quand je fus seul, que je venais de faire un rêve. Je me rappelai cependant bientôt à moi-même et demeurai convaincu qu'il s'agissait très-véritablement d'une belle et bonne réalité. J'avais donc fait une conquête, sans m'en apercevoir, sans la chercher, à mon insu ! j'avais plu sans me montrer et je m'étais plongé dans un océan de délices amoureuses sans en avoir conservé ni souvenance, ni fatigue, ni plaisir. De quelque manière que dût tourner l'aventure, on ne saurait se dissimuler qu'elle commençait à merveille, et je crois m'être suffisamment fait connaître jusqu'ici pour qu'on ne me juge pas capable de l'avoir laissée inachevée. Je résolus d'aller au faubourg Saint-Antoine, et d'avoir, s'il se pouvait, avec madame Corbin elle-même, une chaude explication. Tout en triturant à part moi cette idée que j'envisageais sous ses différentes faces, j'arpentai cinq ou six fois les Tuileries dans leur longueur. L'impatience que la circonstance présente développait dans mon cœur, y doublait en même temps l'activité qui m'était naturelle. Je pressais le pas, comme
si j'eusse marché à l'enlèvement d'une redoute ennemie. Enfin, je m'arrêtai court et m'écriai en me. frappant le front d'un air déterminé :
— Non! je n'attendrai pas jusqu'à demain pour savoir le mot de l'énigme.. . Que le papa Gorbin ait des soupçons ou qu'il n'en ait pas , peu m'importe ; qu'il dorme ou qu'iL veille, c'est son affaire. Moi, je n'ai pas le temps d'attendre , et puisqu'il paraît que la dame m'avait primitivement accordé un rendez- vous pour ce soir , je prouverai que j'en étais digne en m'y rendant avec exactitude, dans mon équipage le plus galant, feutre à l'oreille , moustache retroussée, et s'il le faut rapière en main ! Être pressé n'est jamais un défaut chez un amoureux... D'ailleurs, ea cas de surveillance et pour obvier à tout;, j'avancerai un peu l'instant de mon triomphe. J'irai à onze heures au lieu de minuit.
Je finissais d'arranger ce pian dans mon esprit, lorsque je fus accosté par Ménage, qui sortait de chez le coadjuteur et qui me rabattit les oreilles des projets de ce personnage remuant et de ses petites querelles avec le cardinal Mazarin, sujets de conversation auxquels j'étais peu disposé à prêter mon attention, fort occupé que j'étais d'intérêts de toute autre nature. Ménage a toujours été connu pour un grand parleur ; il laissait rarement la parole aux autres dans les assemblées littéraires où il se trouvait , et il disait , pour s'en excuser , que , lorsqu'il était en Anjou , il passait pour taciturne, parce que les autres y parlaient encore plus que lui. Je fus ce jour-lâ victime d'un de ces interminables accès de bavardage. Il fit de longues réflexions sur la position hostile qu'affectait de prendre la coadjutorerie de Notre-Dame et me communiqua son opinion personnelle au sujet des suites .probables d'un état de choses aussi fâcheux. Je veux bien croire qu'il ne tira de ceci que des conclusions pleines de sagesse et dignes de son esprit pénétrant. Je consens même à ce qu'il ait dit, à cet égard , les plus belles vérités du monde ; mais j'avoue en toute, humilité, que le peu qui m'en entra par l'oreille gauche sortit immédiatement par la droite et que je n'en gardai ni vent ni tracce. Je me contentai de répondre gui à toutes ses questions, et même, à certains moments, je me bornai à un mouvement de tête complète-
ment inoffensif, qu'il eut tous les droits possibles de prendre pour une muette approbation. Gondy, Mazarin, la régente, les princes! les caquets de ceux-ci, les murmures de ceuxlà ! Eh ! parbleu ! j'avais bien d'autres affaires en tête et je veux être damné si je pensais alors à rien autre chose qu'aux singulières recommandations de ma revendeuse à la toilette et aux charmes inconnus de cette excellente madame Gorbin.
Ménage cependant n'en finissait point et semblait se plaire à me tourmenter comme un chat à jeun eût fait d'une souris. Au risque de lui brûler la politesse, je me tirai de ses griffes en prétextant je ne sais quelle affaire invraisemblable et m'esquivant au pas de course. Je l'avais laissé la bouche ouverte. Rien ne prouve qu'il n'ait pas continué de parler tout seul.
Arrivé au bord de la Seine, je respirai avec plus de liberté, maudissant l'importun qui m'était venu troubler au milieu de mes projets, et priant intérieurement le ciel de me préserver de toute autre rencontre ennuyeuse et gênante. Puis, en trois bonds , je fus à mon hôtel , où je m'enfermai soigneusement, après avoir donné l'ordre de fermer ma porte atout venant.
Une demi-heure après l'établissement de cette consigne, on vint me dire Qu'une petite dame , très-accorte et trèspimpante, vêtue d'une robe brune et presque entièrement Yoilée , s'était présentée par la petite cour et avait demandé à me voir. Mon vieux Cerbère avait été impitoyable, et la belle affligée s'était éloignée sans mot dire. Je montai rapidement vers un grenier d'où l'on découvrait un assez vaste espace dans les divers rayons qui aboutissaient à ma demeure, et aperçus en effet la fugitive à travers les ombres tombantes de la nuit. Je la reconnus facilement à sa tournure. C'était madame d'Alibon.
" J'eus un véritable regret du contre-temps qui me forçait à ne la point recevoir, car je dois dire que j'avais conservé avec cette charmante femme les relations les plus tendres et les plus agréables. Mais le sort en était jeté, et il était sans doute écrit, au livre inexorable du Destin, que| cette journée devait appartenir entière à un nouveau caprice et à une nouvelle divinité.
La nuit donc étant venue , je soupai seul et à la hâte ,
puis ayant sonné Bruscambille, mon valet de chambre , lequel , soit dit en passant , était un assez rusé coquin , je procédai à une toilette de galant nocturne, ou, pour mieux dire, d'amoureux espagnol. Je n'oubliai ni le chapeau à grands bords , ni l'épée légère des jours heureux , ni la petite tunique couleur de muraille. Bruscambille , qui n'avait qu'un seul défaut, celui d'être un tant soit peu indiscret , se permit deux ou trois questions dans le genre suivant ;
— Monsieur le marquis va ce soir au cercle de la reine?
— Que t'importe!
— Monsieur le marquis sait l'intérêt que j'ose prendre à ses succès de toute espèce, et si mes petits services lui pouvaient être de quelque utilité...
— Pas pour cette fois, mons Bruscambille, pas pour cette fois.
— Monsieur le marquis sait que je suis toujours prêt.
— Parle un peu moins et donne-moi vitement mon mouchoir.
— Le voici.
— Quoi! sans parfums! est-ce que tu n'as point là de Peau de la reine d'Espagne?
— Si fait, voici le flacon. Maintenant, je ne doute plus de l'emploi de la soirée de monsieur le marquis. Il se rend sans doute chez madame de .Guéménée ou chez quelque autre dame assez heureuse pour occuper, à l'heure qu'il est, sa pensée.
— Tu as deviné cela, Bruscambille?
— Qui ne le devinerait à ma place! dit l'effronté valet. Ne sait-on pas d'ailleurs quelle est l'occupation favorite de monsieur le marquis ? Quelqu'un en France l'ignore-t-il? J'aurais voulu que monsieur le marquis entendît ce que disait de lui toute la livrée qui attendait, sous le vestibule du Palais-Royal, la sortie de la réception de Sa Majesté.
— Ah ! ah ! les valets s'occupent de moi?
— Et les valets ont parfois des mots heureux. Monsieur le marquis veut-il en juger .par lui-même?
— Voyons un peu.
— Nous parlions, reprit Bruscambille avec aplomb, de tous les jeunes seigneurs vos égaux et vos amis, et après un entretien assez animé,— l'un de nous,quin'est pas trop bête...
— Toi... je parie!
— Cela se pourrait bien, monsieur le marquis... L'un de nous clone résuma ainsi les divers points de la discussion, qui avait spécialement roulé sur M. d'Enghein, M. de Beaufort, M. d'Epernon et vous.Le premier, dit-il, va en guerre, le deuxième en prison et le troisième au jeu... Quant à M. de Roquelaure, lui, il ne s'inquiète guère de tout cela et il va à dames.
Bruscambille se rengorgea de façon à ne me laisser aucun doute sur le véritable auteur de cette facétie qui, du reste, n'était pas trop mal tournée et dont je lui lis compliment. Il voulut renchérir encore sur ce qu'il avait dit, mais l'heure avançait, et je coupai court à ses saillies aussi ingénieuses qu'intéressées en lui jetant unepistole qu'il attrapa à la volée. 11 me reconduisit jusque dans la rue, et je ne tardai pas à disparaître à travers les obscurs détours de la ville. Parvenu à la hauteur de la Bastille, je ralentis mon pas comme pour recueillir mes idées plus à mon aise et ne pas arriver trop essoufflé. Un quart d'heure après je rôdais mystérieusement aux environs du logis indiqué par l'honnête madame Poulard. La reconnaissance des lieux ne fut pas difficile à faire. La nuit n'était point noire, et aux vagues lueurs d'un crépuscule incertain, je pus déchitfrer assez couramment l'enseigne en question.
Après quatre ou cinq tours accomplis plus ou moins lentement, en long en large, et en zigzag, après un rapide et dernier coup de pinceau donné au vernis de ma toilette, je m'aventurai définitivement dans la ruelle sans nom qui me parut aussi être sans issue et, par conséquent, ressembler beaucoup à un cul-de-sac. A travers les interstices des planches mal jointes de la boutique, je vis trembloter une pale lumière qui devait être celle d'une vieille lampe encrassée ou d'une veilleuse de nuit. Je grattai; on ne bougea point. Je frappai de la main; pas de réponse. Je cognai du genou; une voix, que je reconnus sans peine, cria du fond de l'arrière-pièce :
— Qui va là?
— C'est moi, répondis-je atout hasard.
— Mauvais garnement! fit la même voix d'un ton malévole, faudra-t-il vous lâcher nos chiens dans les jambes pour vous déshabituer de vos détestables plaisanteries,
Passez votre chemin, vilaine chair à gibet et allez vous divertir ailleurs.
Je compris bien qu'on n'attendait personne et qu'on attribuait à quelque malin clerc du quarlier la petUe algarade dont on se plaignait si fort. Les gens du bas commerce sont généralement exposés à ces niches nodurnes dont on est victime une fois ou deux, mais auxquelles on met une sorte d'amour-propre à ne se plus laisser prendre. Ma persévérance pouvait seule triompher de la méfiance de madame Poulard. Je recommençai à gratter, à frapper et à cogner.
C'était un vacarme d'enfer. J'entendis la vieille faire un soubresaut sur sa chaise et renverser sa chaufferette. Elle vint jusqu'à la porte, et soulevant un barreau de fer qui traversait toute la devanture, elle s'écria :
— Ah! damné laquais 1 — car ce ne peut être qu'un rebut de la valetaille qui soit capable de pousser ainsi les gens à bout, soit tranquille, tu vas avoir affaire à moi!
J'ôtai mon chapeau, de manière à être reconnu sur-lechamp.
Madame Poulard poussa le dernier contrevent et ouvrit la bouche pour me pulvériser de quelque grosse et foudroyante injure... Elle ne put dire que ces trois mots, échappés à grand'peine du fin fond de ses entrailles :
— Quoi! c'est vous!...
— Moi-même, superbe Iris, que dites-vous de ma promptitude ?
— Je dis qu'elle peut vous être fatale, car le vieux Corbin n'est pas encore couché.
— Il se couchera. Je m'installe, en attendant, chez vous.
— Oh ! pour cela... rien de plus facile. Entrez, monsieur le marquis, entrez.
— Ah çà! et cette chère madame... Corbin... ou plutôt, cette charmante... rappelez-moi donc son nom de baptême... il m'est encore échappé, celui-là !
— Elle se nomme Marielle.
— Marielle ! c'est cela. Je n'y songeais plus. Marielle est-elle dans son appartement?
— " Mieux que cela, je la crois au lit.
— Je monte.
— Attendez donc, mon brave seigneur. Quelle pétulance! vous allez tout gâter.
— Ce sont les retards qui gâtent tout.
— Vous êtes un bel amoureux, monsieur de Roquelaure, vous ne reculez devant rien !
— Pas même devant vous, madame Poulard, et, fallût-il vous embrasser pour forcer le passage...
. Une petite voix flûtée interrompit ici le dialogue et f entendis tomber d'en haut ces paroles, prononcées avec la lenteur embarrassée d'une personne qui vient de se réveiller en sursaut :
— Ursule ! Ursule ! qu'y a-t-il donc ?
— Reconnaissez-vous ces jolis accents ? me dit tout bas la revendeuse.
— Si je les reconnais!
— Attendez-moi, reprit la veuve en s'engageant dans les détours d'un petit escalier noir qui s'ouvrait au fond de l'arrière-boutique. Je vais vous annoncer et ne tarderai pas à vous dire si l'on veut... ou plutôt, si Ton peut vous recevoir.
. Madame Poulard gagna rapidement le premier étage, et je distinguai quelques sourds chuchottements. 11 y eut, si je ne me trompe, une grande surprise de la part de madame Corbin, qui, après plusieurs exclamations étouffées, répéta d'une voix un peu plus distinct: Mais cela est impossible!... je suis perdue ! Il se fit alors un assez long silence, à la suite duquel la veuve Poulard reprit la parole, mais cette fois, si bas, — que je ne pus rien saisir de ce qui se disait. J'étais fort inquiet de ce qui allait advenir de ces pourparlers un peu trop longs, il faut bien le dire, pour mon amoureuse impatience* Enfin, la revendeuse à la toilette acheva son plaidoyer et redescendit. Je ne lui laissai pas le temps de dire un mot et lui décochai le plus vite que je pus ces deux mots suffisants pour exprimer la multitude de pensées auxquelles j'étais alors en proie :
— Eh bien? eh bien?
— Eh bien 1 tout est arrangé. On vous attend ; montez.
— Elle y consent !
— Est-ce qu'on vous refuse rien, à vous, mauvais démon ?
— Mais le mari ?
— On éteindra la veilleuse et on mettra le verrou.
— Me pardonnera-t-elle d'avoir enfreint ses ordres
— C'est à elle de vous répondre.
— Laissez-moi donc passer. Tout le temps que je perds ici serait si bien employé là-haut !
Madame Poulard se rangea pour me livrer passage et je me vis, en moins d'une seconde, dans la chambre de madame Corbin. En passant sur le seuil, je récapitulai dans ma tête les divers incidents de l'aventure et voulus me persuader sérieusement que j'en avais été le héros. Les bavardages de la veuve servirent de base à cette revue minutieuse au moyen de laquelle je fis défiler devant moi les faits, — pour ainsi dire imaginaires, — de la soirée et de la nuit précédentes. Mais, quelles que fussent mes précautions, et si consciencieux que fût ce travail de mémoire auquel je me livrais alors, je dois dire que j'attendis beaucoup mieux encore, pour établir mon rôle sur un pied vraisemblable, des facilités que ne manquerait pas de me fournir mon entretien avec ma victime inconnue. Soutenu par cette espérance, je m'approchai 4e la belle qui venait de quitter le joli sanctuaire de son repos et s'était vêtue à la hâte d'une fine robe de chambre, dont le corsage et les manches étaient brodés d'une blanche et légère dentelle, sortie à coup sûr des meilleures manufactures d'Angleterre. Je l'enveloppai tout d'abord d'un regard avide et surpris.
Rien encore ne m'avait paru si séduisant, si parfait, si pur que la charmante Marielle Gorbin. Ge n'était, à vrai dire, ni une femme du monde, ni une femme du peuple. Mais elle avait la distinction délicate de la première, jointe à la robuste fraîcheur de la seconde. A l'air voluptueux et provocateur de la courtisane, elle unissait la timidité peureuse de la jeune fille, et l'on ne savait, à en juger par un premier coup d'œil, si l'on devait battre en brèche la résistance de la coquette ou s'adresser à l'inexpérience de la novice. Son regard, en un mot, était à la fois humble et hardi, si bien qu'on hésitait à attaquer de vive force une place qui semblait plutôt devoir se rendre à l'influence plus douce et plus tendre de la prière et de la persuasion.
Marielle était descendue de son lit et à peine vêtue, toute sa personne respirait la candeur et la pureté... Je me sentis
presque interdit et demeurai muet d'émotion. Elle vint à moi et me dit :
— Imprudent! pourquoi m'avoir désobéi ?
— Adressez cette question à mon cœur, non à moi, lui répondis-je avec ardeur.
— Mais, s'il nous surprenait... lui?...
— Qui cela ? votre mari ?
— Certainement.
— Ne craignez rien ! n'y a-t-il pas un dieu pour les amants?...
En hasardant cet aphorisme, de la justesse duquel je n'étais point parfaitement convaincu, je hasardai aussi un baiser. La gentille Marielle me repoussa en me disant :
— 0 ciel ! que faites-vous ?
— Vous le voyez Lien. Je vous aime et tiens à vous le prouver.
— Et vos serments d'hier ?
— Mes serments?... ah! diable!
— N'est-ce pas à la condition d'une tranquillité parfaite que j'ai consenti à me déshabiller, à me coucher en votre présence ? ne vous rappelez-vous donc plus ce que vous m'avez promis?....
11 paraît que je m'étais engagé à quelque chose : mais j'avais bien quelque raison pour ne m'en point souvenir, et abusant de ce droit, je renouvelai activement mes prétentions. Elle me supplia de nouveau. Je l'entendis même murmurer bien bas :
■— Si j'avais su, je n'aurais point consenti à vous voir cette nuit... D'abord, je vous avais fait prier de ne venir que demain...
— Je serais mort de la fièvre en voulant prendre patience.
— Mais enfin, puisque vous voilà, je veux bien ne me point fâcher... Je vous avoue même que je suis bien heureuse de votre empressement. En retour de cet aveu, vous me devez une concession. Soyez sage et reprenons notre entretien où nous l'avions laissé hier.
— Hum ! hum ! pensai-je à part moi, voilà qui se complique. Où avons-nous pu laisser hier ce diable d'entretien? Gomment sortir de là?
— Vous savez, reprit madame Gorbin, que je suis très-
curieuse et que, renfermée ici entre ces quatre cloisons par un mari jaloux, claquemurée pour ainsi dire dans ce vilain faubourg, je ne connais que par ouï-dire les grandeurs et les magnificences des Tuileries et du Palais-Royal. Vous m'avez déjà raconté hier mille choses admirables à ce sujet... Continuez, je vous prie, — et achevez surtout de m'apprendre comment a tourné cette aventure, arrivée, pendant le trajet de Paris à Ruel, à Sou Eminence monseigneur le cardinal Mazarin.
Je ne pus m'empêcher de réfléchir que mon prédécesseur, en se faisant passer pour Roquelaure, avait bien mal soutenu son personnage, s'il s'était contenté de bavardages plus ou moins inutiles sur les affaires du temps, avec une femme aussi gentille que madame Corbin. Jaser quand il pouvait si bien faire, s'appesantir sur des objets frivoles quand il avait sous les yeux et sous la main un si adorable sujet d'action, penser à Mazarin et parler à tort et à travers, lorsqu'il avait à sa disposition ce corps svelte et cette taille si bien tournée, ces épaules blanches, enfin, tout l'appareil enivrant d'une toilette de nuit !... décidément, cet homme, en me volant mon nom, n'avait touché ni à mon caractère, ni à mes habitudes, ni à mon esprit. C'était tout simplement un cuistre, capable tout au plus de me déshonorer. Il était urgent de réparer le mal qui se trouvait fait et de rendre à ma réputation son lustre un moment terni. Je répondis à madame Gorbin :
— Que me parlez-vous, chère belle, de la cour et du cardinal Mazarin? Que me fait l'une et que vous impoi te l'autre? Après m'avoir laissé deviner votre amour, m'imposerez-vous la dure loi de sacrifier à des intérêts étrangers et de peu d'importance des heures qui seront toujours trop courtes au gré de mes désirs ? Croyez-vous qu'il soit facile auprès de vous de faire autre chose que vous aimer et vous le dire?
— Monsieur, monsieur, voulez-vous bien lâcher ma main !
— Ne l'espérez pas.
— Quoi ! après vos promesses ?
— Je jure sur l'honneur que je no me rappelle point les avoir faites.
— Vous avez peu de mémoire.
— Le grand malheur... si j'ai beaucoup d'amour !
— Vous l'oubiierez comme le reste.
— Un mot de ces jolies lèvres suffira pour le réveiller, s'il s'endort... Un regard de ces beaux yeux suffira pour le rallumer... s'il s'éteint,
— Miséricorde ! s'écria-t-elle... se peut-il qu'un seul jour vous ait changé à ce point ! vous n'êtes plus du tout le même!...
— Vous trouvez?
— Violer dès la seconde entrevue nos conventions!...
— Voyons... rappelez-les-moi... Définitivement, que vous avais-je promis ?
— Un respect à toute épreuve.
— Diable ! diable !
— Une amitié de frère...
— De ma part... cela me surprend.
— En un mot, une soumission complète à toutes mes volontés.
— J'accepte sans murmurer, repris-je après une courte pause, les obligations de la nuit précédente. J'ai contracté des engagements de calme et de sagesse, je les tiendrai. Aussi suis-je tout prêt.?.
— A achever l'anecdote dont je brûle de savoir le dénouement ?
— Ah ! permettez...
Mon embarras allait redoubler, car encore était-il nécessaire que la fin de l'histoire eût quelque rapport avec le commencement et je n'avais aucune idée de ce que cela pouyaitêtre. Un incident imprévu me tira fort à propos de ce mauvais pas. Marielle se leva de son siège et traversa la chambre à pas de loup, comme si un bruit soudain eût frappé son oreille et éveillé son attention. Je voulus l'interroger, mais elle m'imposa silence. Puis, elle se pencha vers l'espagnolette de sa fenêtre et parut écouter.
— Qu'y a-t-il ? lui dis-je à voix basse.
— Chut ! je crois l'entendre...
— Qui donc?
— Mon mari.
— Viendrait-il vous trouver?
— Il ne se permet jamais cela la nuit.
— Pour un époux, c'est fort discret.
— Mais taisez-vous donc !
— Je me tais.
— Nous aurions dû faire comme la première fois : ne point avoir de lumière.
— Pour mon compte, j'y aurais trop perdu.
— Quel bavard ! soufflez la lampe,
— C'est fait.
— Très-bien. Maintenant, je peux le voir, car il fait clair de lune.
— Où est-il?
— Dans le jardin.
— Est-ce qu'il vous guette?
— Je ne crois pas.
— Mais, dans quelle intention?...
— Le sais-je? il a l'air fort agité. On dirait qu'il tremble..
— Dame! Les nuits sont si fraîches, -sji rôde surtout vers l'extrémité du mur.
— Il craint peut-être quelque voleur.
— Oh ! mon Dieu 1
— Quoi donc?
— Il porte à la main un bâton énorme.
— Je vous le disais bien. 11 est sur la défensive.
— Monsieur de Roquelaure il faut que vous partiez !
— Déjà?
— Il le faut !
— Cependant...
— Et notre traité ?
— J'obéis...
Je gagnai à cette condescendance une bonne pression des jolis doigts de madame Corbin. Elle se rendit aussitôt à l'ouverture du petit escalier, et appela la vieille Ursule en formant, de l'extrémité de ses deux lèvres, un son imperceptible et sec. Tuis, me reconduisant avec émotion, elle me laissa prendre, non loin de l'autel défendu, un baiser dans lequel il y avait mille espérances pour l'avenir. La revendeuse, qui avait conservé tout son sang-froid au milieu de cette vive alerte, interrompit notre adieu qui menaçait de se renouveler trop de fois.
— Allons, allons, dit-elle. En voilà assez. Les amoureux n'en finissent jamais I