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CHAPITRE XV

Sommaire : Je pars pour le faubourg Saint-Antoine. — Mon irruption inattendue chez la veuve Poulard. — La place fait quelque résistance. — Je l'emporte d'assaut. — Tète-à-tète nocturne. — Fâcheuse interruption. — La chasse aux galants. — Je m'esquive. — Correction infligée à Roquelaure, mais à laquelle je suis complètement étranger. — Un second moi-même. — Méné- Lrolles. — - Le Roquelaure des bourgeois. — Un déguisement italien. — Le papa Corbin me prend en amitié, — Suite comique de cette aventure.

Encore étourdi de mon entrevue avec Manelle, je me mis à arpenter la rue pendant que madame Poulard fermait sa porte à double tour et en garnissait les panneaux d'un lourd et solide barreau de fer. Mon esprit, légèrement ému de ce qui vçnait de se passer, se perdait en une infinité de gracieux rêves, quand, au détour de la ruelle, j'entendis un tintamare assez semblable à celui que ferait un matou dégringolant d'une gouttière. Je doublai de vitesse et vis un homme s'esquiver dans l'ombre. Au même instant, une petite grille s'ouvrit, non sans un certain fracas, et un autre personnage, âgé de cinquante ans environ, mais d'une stature respectable et fort drôle sous sa coiffe de nuit, déboucha sur la voie obscure et se mit à poursuivre celui qui fuyait. Ce dernier, malgré son agilité, fut rejoint par le lieillard, — et alors commença entre eux une scène muette ji laquelle je ne tardai pas à me mêler, à titre de témoin officieux.

— - Hé! hé! l'ami, m'écriai- je à tout hasard, que vous a fait ce malheureux pour que vous le maltraitiez ainsi?

L'homme au bonnet de coton me répondit, tout en faisant tomber sur les reins du fugitif une grêle de coups fins et serrés :

— Filez votre chemin, monsieur, et ne venez point mettre le nez où vous n'avez que faire. On m'appelle Gorbin et je suis assez connu dans mon quartier pour me permettre, dans

l'occasion et quand la nécessité m'y force, le petit divertissement que vous voyez.

Et pendant ce temps, les coups pleuvaient toujours : c'était une véritable averse. Le battu se tortillait que cela faisait peine à voir, mais le poignet du bonhomme était de fer et malgré qu'elle en eut, sa victime ne perdait pas un seul coup de rotin.

— Souffrez au moins qu'on vous dise un mot, répliquai-je assez vertement, car le nom de'Corbin m'avait ouvert les yeux et stimulait ma curiosité ; qui que vous soyez, vous n'avez pas le droit de vous faire justice vous-même, et j'exige que vous me rendiez compte des raisons que vous pouvez avoir pour attaquer ainsi... un passant inoifensif.

Le papa Gorbin s'arrêta au beau milieu de son opération, mais sans lâcher sa victime, qui ressemblait à un cheval mutin dompté par la main vigoureuse d'un habile écuyer. Il reprit d'un ton moins violent, mais avec une sorte de frémissement d'impatience :

— Vous dites, monsieur, que je n'ai pas le droit de me faire justice à moi-même... Eh î qui donc me la fera? s'in-

N quiète-t-on d'un pauvre diable comme moi? Si ma femme reçoit un galant la nuit et que ce galant soit un de vos élégants muguets de la jeune cour, croyez-vous qu'on y fera grande attention? On me dira de fermer ma porte et de garder mon bien, voilà tout.

— Vous avez peut-être raison, mais...

— Mais... mais... s'il me pousse des cornes, personne ne sera assez généreux pour me les venir couper. Il faut donc que je veille au grain... c'est ce que je fais... Or sus, mon gentil Gupido, continuons la leçon, ou, pour mieux dire, achevons la danse!

Le bras du vieillard avait horreur du repos. Il reprit joyeusement sa besogne, et comme il s'opposait à toute intervention de ma part, je mis i'épée au vent, lui déclarant que, soumis à la loi qui enjoint de prendre la défense de l'opprimé contre l'oppresseur, je ne pouvais le laisser poursuivre en liberté une exécution dans laquel e il paraissait obéir plutôt à un mouvement de colère irréfléchie qu'à un véritable sentiment de justice et d'équité.

— Monsieur, dit-il aussitôt qu'il me vit le fer à la main, yous me faites l'effet d'un homme de cœur,et cela me pousse

. à croire que j'aurais en vous un défenseur et un ami, si vous saviez avec qui j'ai maille à partir en ce moment»

— Qui est-ce donc ? demandai-je fort intrigué.

— Cet homme, monsieur, est un scélérat qui n'a ni foi ni loi, un maudit qui ne croit à rien, un mécréant qui a déjà commis à son âge deux fois plus de crimes qu'il n'en faut pour rôtir éternellement dans l'autre monde... Un traître, en un mot, qui ose en conter à ma femme... à madame Corbin !

— Ah 1 c'est impardonnable. Et vous le nommez ?

— Le marquis de Roquelaure !

— Lui?

— Lui-même!

— Ah! pardieu, monsieur Corbin, la rencontre est on ne peut plus heureuse, et si votre homme est réellement le marquis de Roquelaure, vous pouvez le laisser en paix, car c'est à moi qull va avoir affaire.

— A vous, monsieur? s'écria le patient qui était resté muet jusque-là et qui jeta un regard oblique et peu rassuré sur la pointe de mon épée. Mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

— Nous ferons connaissance. Bonsoir, monsieur Corbin, allez vous coucher bien paisiblement et, quant à ce qui concerne madame votre épouse, soyez bien tranquille à l'avenir. Je vais dire à ce digne... M. Roquelaure, un tout petit mot à l'oreille, et je puis vous déclarer sur l'honneur qu'il ne remettra pas les pieds de sitôt ni dans cette ruelle, — ni même dans les environs. Allez vous coucher, monsieur Corbin, allez vous coucher.

— Monsieur, me répondit le bonhomme en s'inclinant avec une gaucherie respectueuse, je ne sais comment vous remercier d'un si grand service. Mais vous me semblez un si galant homme, que je voudrais pouvoir être à même de vous témoigner dignement ma reconnaissance. Autant je me défie des sournois qui cherchent à escalader les murs, autant j'aime à ouvrir ma porte à ceux qui se présentent aussi noblement que vous. Pourrais-je savoir qui vous êtes, et me feriez-vous l'honneur de venir demain souper... avec ma femme et moi?

— • Je suis un Italien de Brescia, répondis-je avec assurance, mais j'ai été élevé à Lectoure; ce qui explique jus-

qu'à un certain point mon léger accent gascon ; on m'appelle Paolo-Stefano-Mateo Lippi. Voilà pour la première partie de votre question. Quant au souper, monsieur Gorbin, mes principes bien arrêtés s'opposent à ce que je refuse... Aussi me verrez-vous demain à l'heure dite, frais, joyeux et parfaitement disposé.

Le bon mari rentra chez lui, et je demeurai seul avec mon sosie.

11 était pâle de frayeur et me lançait des regards à la fois furieux et poltrons, car, à l'exemple du vieux Gorbin, je le retenais forcément par le bras. C'était un homme de trentecinq à trente-six ans, pas trop mai fait de sa personne, mais ayant l'air commun d'un courtaud de province, — petit d'ailleurs et affichant trop de prétentions à l'élégance pour en avoir réellement. Le maintenant donc en respect de la façon que j'ai dit tout à l'heure, j'attendis deux ou trois minutes pour être bien sûr que le tyran de Marielle s'était renfermé chez lui, — puis, le secouant à diverses reprises pour lui faire mieux comprendre la gravité de mon apostrophe, je lui dis :

—Monsieur le coureur d'aventures galantes, vous êtes un chenapan 1 Je ne fais pas plus d'estime de vous que je n'en fais d'un âne, d'un parasite ou d'un valet. Vous voulez jouer au petit Jupiter, et je crains bien que vous n'ayez pas la centième partie de la puissance qu'il vous faudrait pour aller trouver Danaë sous la forme d'une pluie d'or, ou pour abuser Léda sous la figure d'un cygne aux mouvements onduleux. Vous ne seriez pas fâché de trancher un peu du séducteur, et il ne vous manque pour cela que d'être suffisamment séduisant. Tout à l'heure, vous m'avez fait en même temps honte et pitié. Quoi ! vous êtes surpris par un mari en flagrant délit d'escalade, et vous ne trouvez pas Io plus petit mot à dire, et vous vous laissez traiter comme un laquais! Quoi! vous prétendez être un Roquelaure... un Roquelaure ! ! ! — et vous êtes cause que ce nom, — c'est-àdire le nom d'un galant homme, — a été vilipendé, bafoué, insulté!... Je devrais, en bonne justice, vous administrer autant de coups de plats d'épée sur l'échiné que vous avez reçu, il y a un instant, de coups de bâton sur le dos... et cependant, malgré tous ces griefs, — voyez comme je suis

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bon ! — je suis prêt à vous pardonner... mais cela à une condition...

— Et... laquelle?...

— C'est que vous me rendrez immédiatement ce que vous avez sur vous et qui m'appartient.

— Ce que j'ai sur moi!

Mon homme promena sur tout son individu un regard effaré et détailla chaque partie de son vêtement, depuis les nœuds de ses souliers de cuir d'Espagne jusqu'aux attaches de son col brodé.

— Que voulez-vous dire? bégaya- t-il avec un trouble dont il ne put se rendre maître... J'ai beau regarder...

— Ce dont je parle, interrompis-je non sans quelque dudureté, recouvre votre personne tout entière, respire dans toutes vos paroles, agit dans toutes vos actions... Ce dont je parle est la représentation matérielle de l'essence la plus pure de vous-même... Si vous préférez un langage moins fleuri, c'est l'étiquette du sac... En trois mots, c'est votre nom!

— Comment ! vous prétendriez me forcer à me dépouiller d'un titre...

— Je prétends... rentrer dans mon bien.

— Dans votre bien ! Est-ce que par hasard vous seriez...

— Le marquis de Roquelaure en personne ! Que vous en semble?...

— Ah i monsieur le marquis, combien je suis coupable!...

— Vous n'avez pas besoin de me le dire...

— Si vous saviez !

— N'en sais-je pas déjà trop?... Mais, au fait, voyons, il est bon d'éclaircir entièrement la chose. Qui êtes-vous et comment vous appelle-t-on ?

— Je suis un grand amateur du beau sexe et Ton m'appelle Ménébrolles.

— Et pourquoi, monsieur Ménébrolles, vous êtes-vous avisé, avec un nom aussi ronflant, de me voler le mien, qui, tout mal noté qu'il puisse être chez certains maris intéressés à me haïr, ne doit pourtant rien à personne et ne peut raisonnablement servir à deux hommes à la fois?

— Si je vous le disais...

— Allons... un peu de courage...

— Vous seriez peut-être... plus indulgent pour moi.

— Je ne dis pas non ; mais je ne m'engage à rien. Voyons l'explication. Je ne refuse point de vous entendre.

— Eh bien ! monsieur de Roquelaure, je vous ai emprunté votre nom comme on prend un saut-conduit pour passer plus sûrement à travers des pays inconnus ou des défilés dangereux. Fils d'un agent d'affaires gui m'a légué un peu de bien, doué d'une tournure capable de rivaliser avec certaines autres, épris de nouveauté et souverainement amoureux de tout ce qui peut jeter quelque diversion dans la vie, j'aurais fait une triste figure dans le monde, vêtu comme je l'étais d'uu costume infiniment bourgeois et porteur d'un nom dont l'origine, loin de se perdre dans la nuit des croisades, remonte à peine aux dernières années du règne précédent. Mon seul défaut, ma seule maladie était, je crois, l'orgueil, et si je n'eusse découvert à propos le remède à ce mal qui ne pardonne pas, je serais mort... d'un accès d'arnour-propre rentré. Obligé cependant, lorsque j'étais en pays de connaissance, d'accepter les nécessités de ma position et de ne me donner que pour ce que j'étais, je prenais une terrible revanche lorsque 3e me croyais bien seul, bien inconnu, libre enfin de dépouiller le bourgeois et de trancher du grand seigneur. Alors je devenais un tout autre homme. Pour employer un mot dont vous vous serviez tout à l'heure, l'étiquette tombait avec le sac, et Ménébrolles,— j'ai besoin ici de toute votre indulgence, monsieur le marquis, — Ménébrolles se transformait en marquis de Roquelaure, seigneur de Fenguilhem, de Gaure et autres lieux! Alors, vous ne sauriez croire la ravissante métamorphose qui s'opérait tout alentour de moi. Vous ne sauriez croire tous les succès, tous les triomphes, toutes les joies cachées que me valait ce superbe manteau d'emprunt: Ménébrolles était-il chassé par la porte ?... Roquelaure rentrait par la fenêtre. Que vous dirai-je? J'obtenais, sous cet heureux travestissement, les faveurs qu'on me refusait quand je me contentais d'être le fils de mon père et que je voulais traiter pour mon propre compte... Croyez bien, au surplus, que je n'aurais jamais abusé de ce déguisement respectable pour commettre une mauvaise action. Les femmes! monsieur de Roquelaure, les femmes! c'était là mon but, ma folie, mon rêve... et comme votre nom est un talisman sans pareil, comme c'est la baguette de fée qui

fait évanouir tous les obstacles, la clef d'or, en un mot, qui ouvre tous les boudoirs, j'ai eu, — ce dont je m'accuse humblement, — l'inqualifiable audace de me l'approprier quelquefois. . . — Eh bien ! — là, — faut-ilque je vous l'avoue, monsieur le marquis... je reconnais entre nous que je ne réunissais pas toutesles conditions nécessaires pour soutenir le poids d'un tel rôle. Vous êtes parfaitement bien tourné... mon apparence est très-ordinaire. Vous êtes noble, je ne le suis pas, et, pour achever ce parallèle, dont le résultat est tout à mon désavantage, je pourrais vous dire comme fit récemment votre ami, M. de Voiture, à un seigneur qu'il avait olfensé et qui lui voulait faire mettre l'épée à la main : La partie n'est pas égale... vous êtes grand, je suis petit; vous êtes brave, je suis poltron... vous voulez me tuer... eh bien, je me tiens pour mort! »

Je ne pus m'empêcher de rire de cette justification que le sieur Ménébrolles avait débitée avec une volubilité digne d'un avocat ou d'un procureur. Je m'aperçus que le cpquin ne manquait pas d'esprit, et je pensai que ce serait une sottise à moi de me formaliser d'un tour aussi innocent ou de me fâcher d'une peccadille aussi légère. Après tout, son intention n'était pas au fond si mauvaise qu'elle en avait l'air, et il y avait dans l'exposé de ses motifs de quoi satisfaire un homme plus infatué de sa personne et plus avantageux que moi. Je me serais fait un scrupule d'abuser de ma supériorité pour accabler un pauvre hère dont le tort le plus grave avait été, sans contredit, d'avoir foi dans ma réputation et d'avoir poussé son admiration pour moi jusqu'au fanatisme. Il attendait d'ailleurs son arrêt dans un silence si respectueux et si soumis, que je me sentis saisi d'une pitié soudaine et lui rendis sa liberté en lui disant :

— Je veux bien me oontenter de votre explication, monsieur Ménébrolles* quoique, au demeurant, elle ne soit ni très-raisonnable ni très-satisfaisante. Mais je vous dois un dédommagement , en retour de la haute opinion que vous avez conçue de moi : je vous pardonne. Deux mots seulement... J'ai vu ce soir madame Gorbin, et j'ai continué près d'elle l'œuvre que vous aviez commencée hier. On ne sait rien de ce qui est arrivé ce soir. Je compte que les choses demeureront dans le même état, et que vous ne viendrez pas sur mes brisées. La place est prise, cherchez ailleurs...

Seulement, tâchez dorénavant d'être vous-même et de me laisser la propriété pleine et entière de mon nom. Ce sont de ces choses qui ne se partagent pas.

Et pour adoucir autant qu'il m'était possible l'amertume de la mercuriale, je lui offris une poignée de main. Il parut très-reconnaissant de ce mouvement spontané qui prouvait ma bonhomie et la douceur de mon caractère, et s'éloigna après m'avoir déclaré qu'il rendait hommage à mes droits sur la gentille madame Corbin, et qu'il se garderait bien désormais de chercher à faire valoir les siens.

— De possesseur titulaire que vous étiez, ajouta-t-il en s'en allant, vous êtes devenu l'usufruitier de fait. Devant des droits si bien établis, je n'ai plus qu'à me retirer.

Un moment après, Ménébrolles avait disparu dans l'obscurité de la petite ruelle. Je ne le vis pas de longtemps; et, en effet, la différence de nos relations devait naturellement exclure entre nous la possibilité de fréquentes rencontres. J'appris toutefois, non sans un certain étonnement, que cette aventure n'était pas demeurée complètement secrète et qu'on en avait beaucoup glosé. Il en résulta que pendant quelque temps on appela ce Ménébrolles le Roquelaure des bourgeois.

Je rentrai chez moi fort tranquillement et dormis la grasse matinée. A l'heure du souper, je repris le chemin du faubourg Saint-Antoine et aperçus le bonhomme Corbin à sa fenêtre. Du plus loin qu'il me vit, il me lit de la main un signe d'amitié et rentra pour avertir sa femme. Étant arrivé sur ces entrefaites, et m'élant arrêté un instant sous le vestibule du rez-de-chaussée pour y déposer mon manteau, j'entendis entre l'homme et la femme le dialogue suivant :

— Je vous dis, monsieur, que je veux me renfermer chez moi.

— Je vous dis, madame, que vous resterez avec nous!

— Est-ce que je connais cet italien, moi?

— 11 sera votre ami, comme il est déjà le mien.

— Vous n'êtes pas scrupuleux en fait de liaisons. Un homme que vous n'avez vu qu'une seule fois!

— Et au clair de lune, encore! C'est vrai!

— Comment avez-vous pu l'engager à souper, vous qui êtes si jaloux?

— Je veux choisir mon monde.

— C'est pour cela que vous le prenez au hasard.

— Vous n'en diriez pas tant, madame, si j'avais invité ce muguet, ce fat, cet impertinent monsieur de Roque* laure...

— Mais qui donc a pu vous mettre ce nom en tête?

— Ne parlons point de ma tête, s'il vous plaît, et ne vous inquiétez pas de l'exactitude de mes renseignements. L'autre nuit, j'ai fait suivre par des gens à moi le beau berger qui, j'en jurerais ma vie, sortait de cette maison. On m'a assuré que c'était Roquelaure, et, à sa seconde visite, je l'ai étrillé d'importance. Quant au signor Mateo Lippi, qui m'est venu en aide et qui m'a promis d'achever ma vengeance...

Je jugeai convenable de me montrer ici. Marielle fit à ma vue un mouvement en arrière et poussa un cri qu'elle étouffa aussitôt. En reconnaissant dans Mateo Lippi, le héros de l'aventure nocturne, elle eut à combattre une émotion qui eût été, si elle n'y eût pris garde, de nature à la compromettre.

Le père Corbin vint à moi et me dit avec un gros rire:

— Eh bien! mon vaillant compagnon, comment s'est terminée l'éch au ffourée de cette nuit? Y a-t-il eu beaucoup de résistance?

— Oui... et non, répondis-je sans m'émouvoir.

— Ce malheureux Roquelaure était transi de peur. Il a dû détaler comme un lièvre qui sent la poudre.

— Permettez, cher monsieur Corbin, répondis-je avec un grand sang-froid, il ne faut point attaquer ainsi les gens. . . sans les bien connaître. . . on risquerait trop de se tromper. Ce jeune homme,— autrement dit, — M. de Roquelaure, a pu se modérer avec vous à cause de votre âge et de vos cheveux. . . grisonnants.

M. Corbin se regarda dans sa glace avec une coquetterie mutine.

— Mais, continuai- je en souriant, il a retrouvé vis-à-vis de moi tout son courage et toute sa vigueur. Le sang de Roquelaure n'est point de Feau de neige, monsieur Corbin, et il s'allume tout comme un autre au frottement de la menace et de l'injure. Je lui ai cherché querelle, et il m'a riposté comme il le devait. Notre explication a eu lieu à cent pas de chez vous.

— Et, fit le bonhomme avec intérêt... il en est résulté. . .

— Une petite égratignure. . .

— Que vous avez reçue ?

— Non. . . que je lui ai faite.

— Ah! tant mieux!

— Au poignet... une bagatelle, un rien. Mais parlons d'autre chose. Madame, permettez-moi...

Et, en m'inclinant devant Marielle, je clignai de l'œil de façon à lui bien faire entendre que nous tournions dans une énigme dont je lui dévoilerais le sens la première fois que nous pourrions être seuls. Elle'riie comprit à merveille, et nous ne tardâmes pas à nous mettre à table dans les meilleures dispositions. Effectivement, nous étions tous enchantés, Marielle de jifavoir retrouvé après m'avoir cru perdu; le bonhomme Gorbin de s'être débarrassée d'un rival imaginaire, et moi de me voir admis dans la bergerie comme un loup vêtu d'une toison d'agneau.

Ge petit manège dura environ trois semaines. Au bout de ce temps, étant sur le point de quitter Paris, mes relations avec Marielle se trouvèrent momentanément rompues. Je me souviendrai toute la vie que le jour où je vins faire mes adieux au bonhomme Gorbin, il me dit d'un air capable:

— Vous le voyez. Avec les femmes , rien n'est tel que la prudence. Le marquis de Roquelaure était ma bête noire , et je ne saurais trop expliquer pourquoi, puisque je ne l'ai jamais vu. Or, voyez la fatalité : lé diable a voulu qu'il jetât son dévolu sur ma femme. Mais j'y ai mis bon ordre, et depuis la nuit où je l'ai joliment secoué, il n'a eu garde de revenir à la charge. Que cela vous profite, mon cher Mateo, et si vous vous mariez jamais.. .

— Je ne me marierai pas , répliquai-je vivement. C'est trop chanceux; et*., d'ailleurs... je ne répondrais pas d'être aussi adroit que vous. ..

Le compliment fit son effet, et le papa Gorbin se rengorgea en me souhaitant, le digne homme, plus de prospérités que je n'en méritais.

Comme je devais m'absenter de la capitale pour plusieurs mois, je procédai à une série de visites que j'aurais pu comparer à un règlement de compte amoureux. J'allai voir successivement mesdames de Guéménée, de Lavernay et

d'Alibon. Ces dames étaient toujours parfaitement aimables, à l'exception de la seconde , qui continuait à s'embourber dans la politique et qui poussait sa haine contre le premier ministre jusqu'à dire que le vent d'ouest était Mazarin , parce qu'il amenait la pluie! Sa conversation n'était plus supportable. La princesse de Guéménée et madame d'Alibon ne s'occupaient que d'être belles. Le joli travail quand on y réussit !

J'employai les deux jours suivants à faire mes préparatifs de départ, et comme il s'agissait d'un voyage et d'un séjour obligés dans mes terres de la Haute-Guyenne, je fis préparer mes équipages et élevai à cette occasion Bruscambille à la dignité d'homme de confiance. Le brave garçon , qui n'avait jamais vu que Rouen où il était né , et Paris où il me servait, en pensa devenir fou de joie. Je le fis habiller de pied en cap et reconnaître, en qualité de supérieur, par le menu fretin de la valetaille. Toutes ces dispositions achevées, nous partîmes, mais par le chemin des écoliers, car nous nous dirigeâmes d'abord vers Lyon , où je fus témoin ou héros de plusieurs aventures qui feront le sujet des chapitres prochains.

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