CHAPITRE XVI
Sommaire : Lyon. — Le castel de La Tour Roquelaure. — Mot cousin. — La famille Avenel. — Mes doutes. — Eclaircissements. -— La mère et la fille. — Mademoiselle Lucile. — Mes scrupules. — Je demande des explications à La Tour. — Cas de conscience. — Exposé de principes. — Je reviens à mon histoire. — Conversation dont je suis lç témoin auriculaire. — M. et madame Avenel ont bien de la peine à s'entendre. — Combinaison qui les met d'accord. — Projet bizarre. — Je me promets d'en connaître les suites. — Ma discrétion. — Le rendezvous nocturne. — Minuit, heure consacrée, — Les Mystères d'un bosquet bien noir. —Erreur singulière. — Suites d'une épreuve imprudente. — Madame Avenel avait raison. — Quel scélérat que
mon cousin ! — Confidence de la dame à son époux. — L'amour conjugal absorbé par l'amour filial. — Trompé et content. — Un hymen manqué. — La Tour et moi, nous quittons Lyon dd compagnie.
Mon but, en passant par Lyon, était d'y voir mon cousin, La Tour Roquelaure , dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui s'y était rendu pour étrenner un petit bien que lui avait légué, en mourant, un de ses oncles par alliance, et où il voulait pendre joyeusement la crémaillère... Je le trouvai tout content de son nouveau domaine et , en effet, sa situation était des plus agréables. Bâti sur les hauteurs qui dominent la Saône, ce petit castel — car il y avait, bel et bien, tour crénelée, poterne et pont-levis — était un véritable séjour de haut et puissant seigneur du temps féodal. Je fus m'y installer sans façon, et les deux Roquelaure devinrent en peu de temps le point de mire des dames du voisinage et le sujet de toutes les conversations.
Nous résolûmes de rester à Lyon tant que nous y trouverions quelque agrément , ce qui indique suffisamment que nous n'avions aucun plan définitivement arrêté. Le caractère de La Tour ressemblait au mien sous beaucoup de rapports, et nous devions nous entendre à merveille sur la manière d'employer le temps. C'est ce qui arriva. Nous avions d'ailleurs pour règle absolue de ne nous gêner en rien et de ne jamais sacrifier à des obligations fictives la grande affaire de notre bien-être et de nos contentements. Conditions d'indépendance parfaitement observées de part et d'autre , telles étaient les bases — et ce sont les meilleures — de notre liaison et de notre amitié.
Pour ne point toujours parler de moi , je raconterai ici une histoire des plus drôles dont j'observai tous les fils et suivis l'entier développement , sans y jouer aucun autre rôle que celui de spectateur attentif et d'observateur curieux. C'est mon cousin La Tour qui en fera tous ha frais, et ce fait seul prouvera qu'il portait le nom de Roquelaure de façon à montrer qu'il chassait de race et ne démentait point le sang dont il était sorti.
Dès le lendemain de mon arrivée, il me conduisit chez un certain M. Avenel, ex-président des comptes, qu'il avait connu à Paris chez M. d'Olonne , et qui l'avait prié à dîner
chaque jour depuis qu'il habitait Lyon. La Tour eût trouvé sans nul doute ce ragoût quotidien fort insipide s'il n'y eût eu là, à point nommé, quelques épices pour en relever la saveur. Madame Avenel était une fort belle femme de trente-quatre à trente-cinq ans environ, et qu'on avait mariée au président alors qu'elle en avait quinze à peine. Ge n'est pas tout : il y avait aussi une très-jolie fille qui entrait bientôt dans sa vingtième année et dont les appas valaient ceux de sa mère — ni plus ni moins — en ce sens qu'ils présentaient en fraîcheur ce que les autres offraient en noblesse et en distinction. A les voir l'une près de l'autre, : sans les connaître, on eût certainement dit les deux sœurs.
Je fus très-embarrassé de savoir, au premier abord , à laquelle des deux en contait La Tour. J'avais beau les observer, étudier les physionomies, épier les regards, je n'en étais pas plus avancé. La Tour était un de ces caractères vifs, mais adroits, qui n'aventurent point le succès de leurs tentatives par une indiscrétion coupable, et dont toute la science, en fait d'intrigues d'amour, consiste à dérouter les conjectures et à dépister les soupçons. Il affectait d'être aussi aimable pour la mère que pour la fille, et, au demeurant, l'une des deux hypothèses était aussi admissible que l'autre, attendu que, pour mon goût, la première devait très- certainement l'emporter sur la seconde. Il ne voulut cependant pas me laisser trop longtemps dans Pincertitude, et il m'avoua que son cœur s'était sérieusement enflammé pour la plus jeune. Raisonnablement, je ne pus le blâmer. Une vingtaine de printemps est un trop joli chiffre pour qu'on puisse trouver quelque chose à redire à un pareil goût. Je lui fis mon compliment bien sincère de son heureuse chance, car, d'après ce qu'il avait pu voir, il était aimé. Il exigea de moi en même temps , et je lui donnai bien volontiers , l'assurance de me tenir complètement en dehors de cette expédition, où il avait besoin , disait-il, de toute son expérience et de toute son habileté. Je ne me réservai qu'un seul droit, celui de le servir au besoin et en tous cas d'être son second, s'il le fallait, par i'épée, la bourse ou le cœur.
Un mois s'écoula sans incident bien remarquable. La Tour continuait à pousser sa pointe. Nous étions toujours trèsassidus, moi un peu moins que lui pourtant, et je jugeai
que les choses marchaient rapidement, à l'excessive retenue qu'il commençait à mettre dans ses aveux. Peu scrupuleux quand il s'agissait de liaisons frivoles, je me montrais néanmoins plus susceptible lorsque je croyais la pureté d'une jeune fille engagée dans une équipée d'étourdi. Je pris un jour mon cousin à part et l'adjurai de me répondre franchement.
— - Je te le promets, me dit-il.
•— Eli bien! repris-je avec une sorte de solennité, explique-moi le fond de tes intentions sur la charmante Lucile Avenel, et ne refuse pas de m'entendre à ce sujet. Il ne faut jamais repousser un bon conseil quand il vient de quelqu'un qui s'intéresse à nous.
— Parle, et je te répondrai comme à un juge.
— Gomme à un ami, ce sera bien assez. — - Soit. Je t'écoute.
— Aimes-tu Lucile?
— Quelle demande!
— Sérieusement?
— Le mot est bien triste, mais je l'accepte tel qu'il est. — - Es-tu disposé à lui faire tous les sacrifices possibles ?
•— Tous... jusqu'à celui de ma vie !
— Ta vie... ta vie... Lui donnerais-tu aussi facilement... ta main ?
— Pourquoi non, si elle m'en jugeait digne?
— Bien vrai ?
— Positivement!
— Je te croyais ennemi du mariage!
— Lucile Avenel me ferait aimer... l'enfer !
— A la bonne heure !... pour elle comme pour toi, me voilà rassuré.
Comme je favorisais en quelque sorte les desseins de mon cousin La Tour, je me trouvai fort satisfait d'avoir mis de ce côté ma conscience en repos. Peut-être se rencontrerat-il des gens qui s'étonneront de me voir si pointilleux et qui comprendront difficilement comment je pouvais concilier des principes si sévères en apparence avec l'insoucieuse tolérance dont je semblais me piquer ordinairement. Aussi voudra-t-on bien me permettre de répondre à des objections sagement prévues par une simple et courte ex-
plication. La galanterie telle que je l'entendais n'allait ni jusqu'à la hardiesse impudente ni jusqu'aux excès du vice. Sans doute, j'aimais à mener gaiement la vie, mais je n'aurais pas voulu qu'aucun de mes frivoles amusements coûtât une larme à personne , et si je pratiquais , sans y regarder de trop près , la philosophie d'Anacréon , de Tibulle ou d'Épicure , j'eusse regardé comme une honte de traîner après mon char de joie les innocentes victimes de mes criminels plaisirs. Par un sentiment qui paraîtrait bizarre s'il ne se trouvait parfois dans le cœur des hommes, même les moins scrupuleux , j'éprouvais un respect instinctif, involontaire, pour cette robe blanche, transparente, semée d'étoiles d'or qu'on appelle la virginité d'une jeune fille , — et l'innocence, malgré l'ardeur de mes sens et l'emportement de mes désirs, était à mes yeux quelque chose de céleste, d'inviolable, de sacré. Les intentions de La Tour m'ayant été ainsi dévoilées, je me sentis plus tranquille , et rentrai sans le tourmenter davantage dans mon personnage de confVlont, tantôt secourable, tantôt passif.
Voilà une digression bien grave au milieu d'un récit bien futile. Heureusement que le dénoûment de l'histoire en fera pardonner le début et qu'après tout, je ne tranche pas assez souvent du pédagogue pour qu'on m'en veuille de parler raison une petite fois par hasard. C'est une exception sans grande importance, qui ne m'empêche nullement de rentrer bien vite dans la règle. Poursuivons.
Tout n'est pas rose en amour. Chaque intrigue, même la plus facile et la mieux engagée, a son revers comme chaque médaille a le sien. L'amour est un soleil qui attire les nuages , d'où il résulte que le beau ciel peut s'obscurcir tout à coup et la tempête éclater au moment où Ton s'y attend le moins. La Tour était l'objet des plus doux regards de Lucile, et je puis vous assurer que dans ce feu bien nourri d'oeillades assassines , mon cher cousin se conduisait en brave et intrépide soldat. Les choses étaient même allées d'un tel train , qu'en moins de quinze jours l'innocente demoiselle et le hardi cavalier avaient quitté insensiblement l'une, le terrain de la défense, l'autre , celui de l'attaque et qu'on pouvait juger, à coup
sûr , que les deux camps n'en faisaient plus qu'un , unis qu'ils étaient par un muet traité d'alliance et un échange tacite de conventions dont je vous laisse à deviner le sens.
Le père lui-même, homme faible et insouciant, professait pour La Tour une amitié sans bornes, ou, pour mieux dire, un engouement aveugle. 11 ne jurait que par lui, et n'était heureux que lorsqu'il l'accaparait une heure ou deux pour sa partie de bassette ou de piquet. C'était là le beau côté de l'affaire. 11 n'en était pas de même de madame Avenel. Cette charmante dame ne recevait pas très-bien La Tour, et il fallait toute la passion dont il brûlait à l'endroit de la fille pour qu'il fît si peu d'attention à l'accueil parfois peu gracieux de la mère. Le secret de cette froideur n'était point facile à pénétrer, mais je crus pouvoir l'interpréter ainsi. — Madame Avenel, excellente femme au fond, était parvenue à cet âge où l'on se trouve, à son grand regret, entre les lignes fuyantes du passé et les horizons menaçants de l'avenir. Elle chérissait Lucille, elle voulait le bonheur de son enfant, — c'était un point convenu, — mais, au bout du compte, cette enfant n'était plus au maillot; tout au contraire, elle portait son acte de naissance inscrit sur son front en lettres admirables de fraîcheur, de jeunesse et de beauté. Ce n'était plus une fleur dont on pouvait se parer en la tenant à la main ou la portant à sa ceinture. C'était un arbre dont le délicieux ombrage menaçait- d'envahir tout ce qui l'entourait, et ce sont là de ces ombres qui font peur aux autres femmes. Selon mes idées, madame Avenel était donc jalouse, et je pense qu'au fond, elle ne trouvait guère à mon cousin qu'un seul défaut : celui d'avoir osé faire devant elle, — encore si brillante et si bien conservée, — un choix téméraire... et impertinent.
Un matin que je m'étais gobergé dans mon lit plus longtemps que de coutume, je fus éveillé en sursaut par la sonnette de notre petit castel, secouée certainement par une main de maître. C'était effectivement La Tour qui rentrait en querellant ses gens et en bousculant tout ce qui avait le malheur de le gêner sur son passage. Je le vis, au bout d'une minute ou deux, entrer dans ma chambre d'un air effaré.
— Que t'est-il arrivé? m'écriai-je en faisant un soubresaut à la suite duquel je retombai d'aplomb sur mon séant. Tu as l'air sombre et encharibotté d'un huguenot qui va entendre le prêche à Gharenton! Qu'y a-t-il?... répondras-tu?
— Il y a... il y a... me répondit La Tour de fort mauvaise humeur ; il y a que tout est manqué.
— Quoi donc? qu'est-ce qui est manqué?...
— Eh! pardieu! mon mariage!
— Par quel hasard ?
— Demande-moi plutôt par quelle fatalité ? car il y a au fond de tout cela un enchaînement de malheurs dont j'ai peine à me rendre compte... Tu te souviens de la soirée d'hier?
— Si je m'en souviens... une soirée si bien employée, si bien remplie!... pendant que tu jouais aux cartes avec le père en dialoguant de l'œil avec la fille, moi, je commençais à apprécier ce que vaut réellement la mère et à m' éprendre sérieusement de ses charmes.
— S'il en est ainsi, tu aurais bien dû être plus aimable avec elle, plus empressé... plus galant...
— Et pourquoi cela, s'il te plait?
— Pourquoi?... parce que cela l'aurait occupée et qu'elle n'aurait pas vu... ce qu'elle a vu.
— Si tu ne te sers pas de termes plus clairs...
— Voilà ce que c'est; tu sais que, depuis huit jours, nous sommes en butte à la plus insupportable des suiveillances et qu'il m'a été impossible d'échanger un seul mot avec Lucile.
— Je le sais. Vous en êtes réduits aux signaux.
— Et c'est un langage dangereux...
— Sans compter qu'il n'est pas toujours très-intelligible...
— Or donc, hier au soir, impatient d'en finir avec toutes mes incertitudes, désireux surtout d'entendre de la bouche même de Lucile un aveu que ses yeux ont répété tant de fois, j'avais préparé un billet dans lequel je lui demandais un rendez-vous pour ce soir, — à minuit, — dans le bosquet où nous allons si souvent pendant le jour et qu'on dirait fait tout exprès pour les tendres rêveries et les mystérieuses entrevues.
— Tu me l'as lu, ce billet... un style de feu!...
— Facile à comprendre, n'est-ce pas ?
— Oh ! il n'y avait pas à s'y tromper !
— C'est cela!... je suis perdu!
— Ah çà! es-tu fou! aurait-il mieux valu que ta lettre fût un de ces amalgames indigestes et obscurs qui ne prouvent rien, sinon que celui qui les écrit est un sot et un prétentieux?
— Plût à Dieu que ma lettre fût ainsi !
• — Oh ! par ma foi, je ne te comprends plus.
— Tu vas me comprendre, me dit La Tour. Après que nous eûmes fini de jouer, le papa Avenel et moi, tu te rappelles sans doute que nous nous assîmes tous en rond et que nous causâmes de choses et d'autres, sans nous appesantir précisément sur aucune. La conversation tomba toutefois, je ne sais trop comment, sur la cabale du duc de Beaufort et les prétentions de plus en plus intolérables du parlement. Toi, tu défendais le Mazarin, suivant ta coutume, — et madame Avenel, — peut-être par esprit de contradiction, approuvait les criailieries du coadjuteur et de ses partisans. Le brave mari commençait à s'endormir sur son fauteuil, et, pour moi, je trouvais plus commode de n'être d'aucune espèce d'opinion, d'autant plus que j'avais bien d'autres affaires à mener à bonne fin. Je ne cessais de coucher en joue la charmante Lucile, et je crois pouvoir affirmer que nous nous disions, sans faire autant de bruit que vous, les plus ravissantes et les plus douces folies du monde. Enfin, saisissant l'instant où madame Avenel paraissait s'animer tout de bon, je tirai de ma poche la petite épître en question, la montrai furtivement à Lucile, et la glissai ensuite sous l'un des coussins d'une dormeuse qui se trouvait tout près de moi. Faisais-je un rêve? dans quels maudits espaces se promenait alors mon esprit? je crus m'apercevoir que Lucile avait parfaitement compris mon geste et deviné ma pensée. Il me sembla même que son œil cherchait à plonger sous le coussin pour y découvrir ce que j'y avais caché... Puis, là-dessus, nous partîmes, moi tout lier de mon exploit et toi persuadé d'avoir, par ton éloquence tant soit peu verbeuse, détourné l'attentior* de la mère et assuré, autant qu'il était en toi, la réussite de mon petit stratagème.
— C'est vrai. Tout cela est d'une exactitude...
— Rigoureuse !. . . Je le croyais encore il y a une heure. Mais je viens de la place Bellecourt, où j'avais dit à Flipote, la femme de chambre, qui est dans mes intérêts, de venir m'apporter la réponse de sa jeune maîtresse.
— Et Flipote n'est pas venue?
— Si fait !
— Alors, où est le mal?...
— Tu le saurais si tu me laissais achever. Lucile n'avait rien compris à mes signes.
— Miséricorde!
— Elle n'a point lu ma lettre ! . . .
— Cela se gâte.
— Et c'est sa mère. • . oui, sa mère. . . qui , lorsqu'elle a été seule avec son mari , l'a décachetée , commentée , interprétée. . . Flipote était là; elle m'a raconté mot à mot l'entretien qui a eu lieu entre eux deux. « Eh bien, a dit madame Avenel, me croirez-vous maintenant ? Défendrezvous encore votre monsieur La Tour? — Pourquoi non? je ne vois pas en quoi ce jeune homme est si coupable ! — Comment , monsieur, un insolent ose proposer un rendezvous à votre fille et vous essayez encore de l'excuser! — J'ai été jeune, a répliqué M. Avenel, et je déclare qu'avant de condamner les gens. . . — Je vous déclare , moi , que jamais M. La Tour ne sera mon gendre! — Mais, en vérité, ma femme, il faudrait s'entendre un peu sur les torts dont vous accusez si vite un homme qui me semble trop aimable, trop bien né et de trop excellente compagnie pour qu'on se permette de le congédier légèrement. Vous savez que je l'aime de tout mon cœur, et c'est pour cela que vous ne pouvez pas le souffrir. Ces contrastes-là sont assez de votre goût. Mais encore serait-il bon de ne pas trop précipiter les choses. Nous serions de grands aveugles si nous n'avions pas deviné les prétentions de ce garçon à la main de notre fille, et, certes, il a tout ce qu'il faut pour obtenir notre consentement. Aujourd'hui, je le vois très-bien venir... Il veut tout bonnement, avant de se déclarer tout à fait , apprendre de Lucile elle-même s'il a plu , si sa personne sera agréée, s'il est aimé enfin!... le mal est-il donc si grand? — Je n'ai nulle confiance, a vivement riposté madame Avenel, en ces écervelés de cour dont l'occupation
la plus chère est d'augmenter, autant qu'ils le peuvent, le nombre des dates marquantes de leur chronologie amoureuse. M. La Tour est un de ces étourdis dont je prétends que l'influence est pernicieuse et le contact dangereux. . . Voulez-vous que je tranche le mot?... il n'aime point Lucile et sa seule intention — je le jurerais presque — est de la séduire et de l'abandonner après. » Là-dessus, a continue Flipote , monsieur s'est fortement emporté et a affirmé qu'il ne connaissait pas de plus honnête homme que vous. Madame a encore répliqué , monsieur s'est récrié de plus belle. . . Enfin madame a fait à son mari la proposition suivante pour s'assurer des véritables projets de M. La Tour. Elle a dit qu'elle prendrait les vêtements de mademoiselle Lucile et qu'à l'heure convenue elle se trouverait à l'endroit désigné, afin de s'assurer par elle-même jusqu'où iraient votre hardiesse et vos prétentions. Voilà , mon cousin , où m'ont conduit mes ruses de guerre et comment mes batteries se trouvent soudainement enclouées... que me conseilles-tu?
J'avais écouté La Tour dans un profond recueillement. Je ne laissai d'abord échapper, pour toute réponse, que cette exclamation peu concluante.
— Hum! hum!
— Qu'en penses-tu?
— Le cas est grave. Donne-moi donc au moins le temps de réfléchir.
— Réfléchis. J'attendraL
Je demeurai un instant dans l'attitude méditative d'un diplomate qui eût eu à décider du sort d'un empire, et portant vivement la main à mon front, je lui demandai :
— Tu n'en es pas à tes premières armes en amour ?
— Non, certes.
— Eu ce cas, j'ai lieu de croire que ton poulet ne portait point d'adresse?
— Aucune.
— Rien n'est perdu.
— Tu crois?
— Ou, du moins, tout sera réparé.
— Oh ! mon cousin, mon ami, mon sauveur !
— Tout ce que tu voudras. Écoute-moi d'abord.
4e sér., 18. 18
— Je connais ton expérience. Tu es le maître, moi l'esclave. Ordonne, j'obéirai.
— La conduite que tu as à tenir est tracée d'avance par le bon sens. Tu n'iras pas au rendez-vous.
— C'est assez juste. Mais la lettre?
— La lettre! ne voilà-t-il pas quelque chose de bien sérieux! La lettre est tombée de ta poche, par hasard, tu ne sais comment, par une de ces imprudences dont on a des exemples tous les jours. Elle était pour une autre... pour une femme qui habite quelque part... je ne sais où, aux environs de la ville, et la preuve, c'est que ce soir, tu quitteras Lyon pour n'y revenir que demain. Ce petit voyage d'une trentaine d'heures est indispensable pour dissiper tous les soupçons. Demain, à ton retour, on n'aura rien de plus pressé que de te remettre la lettre fatale. Alors, tu joueras la surprise et tu diras, comme poussé à l'indiscrétion par une démangeaison de langue dont tu feindras de te repentir plus tard : Ah! mon Dieu! les valets n'en font jamais d'autres. Elle était restée dans mes chausses! Et moi qui la croyais portée à son adresse et qui accusais cette pauvre amie d'avoir manqué à sa parole !
— C'est superbe, cela, lit La Tour en m'interrompant. Mais si ce beau conte vient aux oreilles de Lucile!
— Dans le cas où, par aventure, elle le prendrait au sérieux, je me chargerais de te ménager avec elle un tête-àtête dans lequel tu lui ferais entendre raison.
— Et cela serait bientôt fait. .. on est si éloquent lorsqu'on aime!
— Et tu parles si bien, toi, même quand tu n'es pas amoureux!
Cette petite flatterie fît sourire La Tour qui était arrivé, je le voyais bien, au dernier paroxysme du sentiment, état exceptionnel qui exclut généralement la gaieté. Après ces conventions acceptées sans autre discussion, nous nous séparâmes, nous promettant bien de nous rencontrer le lendemain dans la maison Avenel. Il s'en alla rôder d'abord aux alentours de la ville, rêvassant et soupirant; puis, bien décidé à ne pas succomber à la tentation de retourner le soir à la place Bellecourt, il prit un cheval afin de gagner un village voisin et de réaliser mon histoire imaginaire en y passant réellement la nuit. Resté seul; je fis mander un
batelier qui me fournit les moyens de bien, employer une partie de ma journée en me faisant remonter le Rhône et me montrant les plus jolis sites du pays que baigne ce beau fleuve de ses flots impétueux. Plongé dans ma pensée et bercé par le léger roulis de ma frêle embarcation, je me rappelai involontairement les divers incidents de mon séjour à Lyon, et, parmi ces images variées, j'en vis une se poser à plusieurs reprises et obstinément devant moi. C'était une image de femme, une ombre majestueuse qui passait et repassait au fond de mon rêve, une tête de déesse qui m'imposait par sa pose fière et digne et m'attirait par ses regards.
Au milieu de ce demi-sommeil qui pesait sur mes paupières, quoique je me sentisse parfaitement éveillé, je murmurai, comme pour donner satisfaction aux secrets mouvements de mon cœur :
— Mon cousin a beau dire! la mère ne le cède à sa fille ni en grâce ni en beauté.
Le lecteur sait tout maintenant. Il me voit amoureux de la charmante madame Avenel et dans son indignation, toute pleine d'une pureté patriarcale, il s'écrie: Encore! — 11 en verra, parbleu, bien d'autres !
Mais ce n'est pas le tout que d'être amoureux. Encore faut-il voir dans l'avenir une possibilité de dénouer l'intrigue commencée, et dans tous les cas, on m'accordera bien qu'il est nécessaire de commencer au moins cette intrigue. Or, je n'avais encore agi près de madame Avenel que d'une façon peu significative, je devrais dire négative. Les petits soins , la galanterie légère, les attentions les plus minutieuses ne sont pas des témoignages assez positifs d'une passion pour en pouvoir espérer quelque résultat d'importance , et une femme habituée aux adulations du monde a tous les droits possibles de mettre ces petites momeries innocentes sur le compte de la politesse ou des égards. Si donc je nourrissais au fond de moi-même un goût des plus vifs pour madame Avenel , j'avais tout lieu de craindre qu'elle ne s'en fût pas aperçue, et pour employer ici le style militaire, je m'avouai, à mon grand regret , que les opérations du siège n'étaient point même ébauchées, que mes batteries dormaient bien tranquillement dans leurs quartiers d'hiver, que je n'avais
ni but fixe, ni plan arrêté, ni moyen prêt à mettre en œuvre, — et qu'en un mot , la campagne était encore entièrement à faire.
Je dois le dire, cette position m'effraya profondément. Notre Séjour à Lyon , malgré la liberté complète de nos mouvements, ne pouvait être d'une durée indéfinie. L'heure du départ venue, il serait bien difficile de la reculer, et je risquais fort d'en être réduit, après avoir soupiré pour cette belle, à chercher de fades consolations près d'une autre. Ces difficultés, ces obstacles, ces impossibilités même aiguillonnèrent mon orgueil en stimulant aussi mon amour. Je me pris d'une passion d'autant plus folie et d'autant plus furieuse pour madame Avenel, qu'elle me produisait l'effet d'une ombre prête à s'envoler ou à s'évanouir devant moi.
Alors, mes dispositions changèrent tout à coup. Je rejetai bien loin de ma pensée l'hypothèse d'une résignation plus ou moins victorieuse, et je me dis, toujours à voix basse et pendant que le batelier ramait de toutes ses forces :
— Pourquoi plier devant ce qui paraît être la nécessité ? La nécessité , déesse aveugle, impitoyable et sourde, existe-t-elle en ce monde ? L'homme , si puissant lorsqu'il déploie sa volonté, doit-il céder devant telle ou telle circonstance qui lui semble peu favorable ou même tout à fait contraire ? Non, non ! Vouloir est la clef de toutes les serrures du paradis terrestre, et quand on s'est bien promis de réussir, n'importe en quelque conjoncture que ce soit, il est rare qu'on ne se tienne point parole. Le grand point est de trouver un moyen formidable, adroit et sûr... et ce moyen...
Je réfléchis une minute ou deux. Je fermai les yeux comme le doit faire un mathématicien cherchant la solution d'un problème , fis claquer mes doigts en signe d'impatience, puis, enfin, me levai soudain en m'écriant très-haut :
— Ce moyen... je l'ai trouvé!
Le rameur me regarda d'un air stupéfait, car il crut sans doute que je devenais fou. Je n'assurerais pas le contraire, et c'est à ceux qui me lisent d'en juger.
Je passai tout le reste de cette journée dans une agita-
tion difficile à décrire. Étant revenu en ville, je ne fis qu'aller et venir, sans être capable de déterminer bien positivement quels étaient mes projets. Il me semblait pourtant que j'étais sous rinfluence despotique d'une de ces ivresses qui enfantent les triomphes et feraient réussir les plus maladroits. Sans que j'aie besoin de m'expliquer davantage, on devinera aisément qu'à l'heure de minuit je me dirigeai vers le parc de M. Avenel. Ce magnifique terrain était clos d'un côté par une muraille de briques , de l'autre , par une haie vive. C'est ce dernier chemin que je choisis. J'enjambai d'un seul élan la charmille qui me faisait obstacle et eus bientôt gagné le bienheureux bosquet. La jeune fille s'était couchée à son heure ordinaire, chose toute naturelle, puisqu'elle n'avait pas reçu le fameux billet, et madame Avenel, affrontant les périls d'une nuit noire, vint me rejoindre à tâtons.
J'avoue que je ne l'espérais pas. L'idée venant à une mère de remplacer sa fille dans un rendez-vous nocturne me semblait si invraisemblable et si bizarre que je craignais bien d'en être pour mes frais de course, de toilette et d'imagination. Le fait seul pouvait renverser mes doutes et au demeurant, je fus bien forcé de croire à ce que je voyais....
Raeonterai-je dans ses plus minutieux détails la scène entourée d'ombre et de ténèbres, qui eut lieu dans ce réduit embaumé, sous un ciel voilé d'une gaze brunâtre et au milieu d'un silence que troublaient seuls, à de rares intervalles, les murmures inintelligibles de la nuit? Diraije toutes les inspirations que nous suggéra, à madame Avenel et à moi, le mystère d'une solitude si propre à bouleverser la raison et à remuer les sens? Ne perdons pas de vue, pour faire à chaque sentiment la juste part, qui lui revient, que nous représentons chacun un personnage d'emprunt, et qu'au lieu d'une épouse raisonnable et d'un cavalier galant, il y avait là une jeune fille innocente et naïve, Lucile, et un prétendu violemment épris, La Tour. Madame Avenel jouait le rôle de la première et moi celui du second. Je me rappelais, comme si je venais de les entendre, les paroles citées par Flipote : Je veux réassurer par moi-même jusqu'où vont sa hardiesse et ses prétentions. Au risque de compromettre La Tour, et d'employer cette heure
décisive autrement peut-être qu'il ne l'eût fait lui-même, je ne laissai à la fausse Lucile ni trêve ni repos. Sachant que j'avais affaire à forte partie, et que mon adversaire avait bec et ongles pour se défendre, je ne me fis aucun scrupule d'opérer une charge à fond sur l'innocence problématique de la jeune fille supposée. Je suppliai, je pleurai, je parlai de mourir, et pour établir ma parfaite identité avec le cher cousin absent, je ne manquai pas de promettre le mariage. Je sentis, à ce mot, la main de madame Avenel trembler dans la mienne, et j'en conclus que sa colère était près d'éclater... Je me préparai à en recevoir le choc, je me mis en garde.... c'était une fausse alerte. — Madame Avenel eut encore assez d'énergie pour contenir son indignation. Je pensai alors qu'elle avait résolu de ne point juger La Tour à la légère, qu'elle y voulait mettre toute l'impartialité désirable, et qu'elle ne se permettrait d'incriminer ses intentions que lorsqu'elle aurait une preuve certaine et irrécusable de leur perversité. Quelque trem- Weur eût reculé à ma place; moi, je poussai en avant. Peu m'importait en effet ce qui pouvait en advenir. J'étais sûr de ne traverser en rien l'entreprise de La Tour, puisque la vérité devait inévitablement être connue plus tard. Le démon des folles amours me souffla une éloquence dont je fus étonné moi-même, j'étourdis ma victime à force de protestations, de serments impossibles et de prières passionnées....
Une demi-heure après, à un bruit de pas qui se fit entendre du côté de la maison, elle se leva du banc de verdure où elle était assise, et désignant du doigt la direction qne je devais prendre pour retrouver la haie vive, elle me dit d'une voix où semblaient réunies, par un étrange accord, une profonde émotion et une colère violemment concentrée :
-— Fuyez, monsieur, j'entends quelqu'un et ce doit être mon mari qui s'impatiente de ne pas me voir rentrer. Vous comprenez qu'il ne peut plus y avoir rien de commun entre nous et que ma fille ne vous appartiendra jamais. Je compte que vous ne vous représenterez point devant moi.
Je ne prononçai pas un mot et disparus dans la profondeur du taillis, après lui avoir arraché toutefois un nœud
de rubans bleus qu'elle portait à sou corsage et que je me promis de conserver en souvenir. Cependant, au lieu de continuer ma route, je m'arrêtai subitement et revins sur mes pas, mais cette fois par une contre-allée, grâce à laquelle j'espérais me rapprocher du bosquet sans que ma présence pût être soupçonnée. La cause de cette volte-face était un commencement d'explication assez vive qui s'était engagée presque incontinent entre le mari et la femme, et dont je brûlais de connaître le sens. A force de prudence et de précautions, je parvins à me blottira une dizaine de pas des discoureurs et j'entendis fort distinctement ce qui suit :
— Peste! madame, disait Tex-président d'un ton
goguenard , c'est affaire à vous d'allonger la conversation. . . il paraît que vous preniez goût au tête-à-tête.
•—Vous êtes un sot!
— Il ne faut pas vous emporter pour cela , ma mie , M. La Tour est un garçon fort aimable.
— Si aimable. . . que je le déteste,., plus encore que je n'ai jamais fait.
— Gomment, encore!... De quel nouveau crime s'est-il donc rendu coupable?
— Oh! si je vous le disais!
— Quelque bagatelle. . .
— Vous croyez ?
— Expliquez-moi, du moins. . .
— Rien. Qu'il vous suffise de savoir qu'il ne sera jamais Fépoux de Luciie.
— Ah çà 1 mais , voyons. Il ne s'agit point ici d'agir comme des enfants , dit M. Avenel en faisant sa grosse voix. J'ai un grand faible pour ce bon jeune homme, j'en conviens, — et c'est une raison pour que je ne le condamne pas sans savoir au moins quels sont ses torts. Est-il venu au rendez- vous ?
— Oh! très-exactement.
— A-t-il cru parler à Luçile?
— Sans aucun doute.
— Vous êtes-vous identifiée avec votre déguisement de manière à le voir venir. . .
— Que trop! mon Dieu!
— Allons , voilà que vous allez encore vous enlever. Du
calme, madame Avenel, beaucoup de calme, s'il est possible. . . Il se croyait donc seul à seul avec ma fille?
— Combien de fois faut-il vous le répéter?
— Les instructions les plus longues ne sont pas les moins bonnes. En ma qualité d'ancien magistrat , j'aime à voir clair dans les dossiers qu'on m'apporte. Que vous a-t-ildit?
— Oh! s'il s'était borné à dire. . .
— Qu'a-t-ii fait alors?
— Laissez-moi tranquille.
Madame Avenel voulut battre en retraite. . . son mari la retint avec une sorte de vigueur qui eût presque semblé incompatible avec son caractère paisible et indolent.
— Attendez donc. J'ai quelque soupçon de ce qu'il a pu faire et je veux voir si j'ai deviné juste.
— Je jure bien que non ! s'écria la dame avec un accent de conviction bien prononcé.
— Et moi , je crois que si , répliqua l'ex-président d'un air entendu. Est-ce que je n'ai pas passé par là? il vous aura saisi la main , comme cela. . . n'est-il pas vrai?
— C'est possible.
— Il l'aura caressée à diverses reprises et effleurée de ses lèvres. . . A peu près. . . comme ceci?
— Je ne dis pas non.
— Il se sera mis à vos genoux ?
— Peut-être.
— Et enfin il aura exigé de vous le serment solennel de n'être jamais à d'autre qu'à lui?
— Et vous croyez, monsieur, que je me serais gendarmée pour si peu de chose et que je considérerais nos relations rompues avet cet homme, pour des raisons aussi misérables et aussi absurdes?. . .
— Oh! oh! vous m'effrayez. Aurait-il oublié ce qu'il devait à ma femme. . . je veux dire : à ma fille — jusqu'à lui manquer de respect? Serait-il allé jusqu'à la taille?
— Ce ne serait rien encore. . .
— M'y voici. Il aura exigé une boucle de cheveux. De mon temps, nous aimions assez. . . une boucle de cheveux.
— Vous n'y êtes pas.
— Eh bien, là, voyons, — je ne voulais pas le dire, mais au fait, il faut se rappeler qu'on a eu vingt-cinq ans et ju-
ger les autres par soi-même. Une belle nuit... pas de témoins... un bosquet bien sombre... Il a pris un baiser... eh bien, après ! voyez-vous ce malheur sans remède ? un baiser! Elle lui en rendra vingt pour sa peine quand elle sera sa femme.
— Monsieur, en vérité, répondit madame Avenel dont le ton trahissait le dépit intérieur auquel elle ne pouvait donner un libre cours, vous me feriez dire des choses... mais non!... je me contiendrai. Sachez seulement que tout ce que vous avez supposé tout à l'heure n'est rien, rien absolument auprès de la vérité.
— Hein! quoi? qu'est-ce? s'écria l'ex-président épouvanté.
— Ne tombez pas d'un excès dans un autre. A votre tour, soyez calme. J'ai dû pousser l'expérience jusqu'à un point où l'erreur fût... impossible.
— Quoi! vous êtes tout à fait certaine?...
— Tout à fait.
— Mais... permettez... madame.
— Rassurez-vous, répliqua madame Avenel d'une voix extrêmement troublée, je crois être parvenue... à tout sauver; seulement, je puis affirmer maintenant, — ■ en pleine connaissance de cause, — que ma fille, si elle eût été à ma place, eût été exposée aux insolentes attaques d'un homme sans délicatesse... et sans foi.
Le compliment était dur. Heureusement qu'il ne me regardait pas seul et que La Tour eu avait sa part. M. et madame Avenel reprirent en silence le chemin de leur maison. J'entendis encore le brave président, beaucoup plus préoccupé des dangers imaginaires qui avaient menacé sa fille que de ceux plus réels qu'avait courus sa femme, grommeler en s'éloignant :
— Ainsi, il aurait séduit Lucile, ou du moins, il l'eût tenté ..oh! les hommes! les hommes !
— Ce sont des montres...
— Et leur prétendue loyauté... leurs semblants de vertu!
— 11 ne faut jamais s'y fier, conclut doctoralement madame Avenel.
La chute était originale et je me considérai comme trèsheureux d'être enfin seul pour pouvoir respirer et réfléchir en toute liberté. Que de faits renfermés dans un court es-
pace de temps! tout avait réussi au delà de mos désirs et je ne sais pas au juste pourquoi et par quel heureux concours de circonstances cette réussite avait lieu. Madame Àvenel, après ce qui s'est passé, était encore pour moi une énigme; son mari me faisait l'effet d'être un peu fou, et quant à l'épithète qui me convenait à moi, j'étais fort indécis sur la question de savoir si je méritais le titre d'aimable étourdi ou de chevalier félon. Avec une certaine dose de bonne volonté et à l'aide de quelque combinaison savante, inventée par le premier philosophe venu, on eût pu fondre les deux noms ensemble pour en composer un à ma convenance. Mais après tout, c'était là le moindre de mes soucis. Le temps d'ailleurs me manquait pour étendre bien loin ce fastidieux examen de conscience. Il se faisait tard, Lyon ne passait point de nuit pour une ville très-sûre et je m'em ■ pressai de retourner au Gastel. J'avais donné rendez-vous à Bruscambille dans un cabaret qui était situé vis-à-vis la berge du Rhône. Je le trouvai fonctionnant devant une burette où brillait une eau-de* vie de couleur moins douce au goût sans nul doute qu'agréable à l'œil. Je crois, Dieu me pardonne ! qu'il en avait bu un peu plus que la pleine mesure, car il ne s'aperçut de ma présence qu'à la troisième interpellation. Enfin, je remontai à cheval et en moins d'une demi-heure nous fûmes rendus chez nous. Cette nuit-là fut remplie d'une suite de songes non interrompus qui me rappelèrent ce qui m'était arrivé sans réapprendre rien de neuf. Les songes ont cela de commun avec les perroquets. Ils répètent ce qu'ils entendent et n'ont pas une idée à eux.
Je m'attendais avoir le lendemain La Tour de très-bonne heure. Il n'en fut rien. A tout instant, je m'imaginai l'entendre. Midi sonna et il n'arrivait point. Je ne sais pourquoi j'eus le pressentiment qu'avant de rentrer, il avait eu la mauvaise idée d'aller tout droit chez madame Avenel. A peine cette idée se fut-elle emparée de mon cerveau, que je sortis sans rien dire à Bruscaipbille, renversant tout sur mon passage et songeant à ce qu'un retard de ma part en cette occasion devait avoir de dangereux pour lui, car il n'était au courant de rien et il pouvait, faute d'un bon avis, tomber, sans autre cérémonie, dans un abominable guêpier.
Quand je mis le pied sur la place Bellecourt, le mal était fait. Le cheval de mon cousin était à la porte del'ex-président,et du dehors je crus l'apercevoir lui-même debout au milieu du salon.
Je gratte. Flipotte m'ouvre... je la questionne à brûlepourpoint;
— La Tour est là?
— Oui, monsieur le marquis.
— Depuis combien de temps?
— Depuis deux ou trois minutes, — tout au plus.
— Gomment l'a-t-on reçu?
— Très-mal.
— Annonce-moi.
— Oui, monsieur le marquis.
C'est le cas ou jamais de dire qu'il était temps. Le ehaos était complet, la confusion incroyable et le désordre à son comble. Madame Avenel, la colère dans les yeux et la fièvre dans la voix, achevait, au moment où je parus, une période où il paraît que La Tour avait été fort maltraité, car il balbutiait :
— Madame... en vérité... je ne vois pas comment j'ai pu m'attirer...
— Je vous répète, monsieur, que vous êtes un impertinent.
— Moi ! s'écria La Tour.
— Eh quoi, monsieur, fit à son tour le papa Avenel en s'avançant vers mon cousin et s'affublant, autant que cela se put, de son ancienne dignité de président à la cour des comptes, — est-ce bien vous que j'aperçois ici!
— Gomme vous le voyez... c'est moi-même...
— Et vous avez osé... reparaître devant nous!
— J'ai cru pouvoir...
— Après ce qui s'est passé cette nuit!
— Que s'est-il donc passé?
— Est-ce à moi, dit madame Avenel en rougissant jusqu'aux oreilles, est-ce à moi de vous le rappeler?
— Permettez...
J'étais l'auteur de cette situation difficile et bizarre ; mon devoir était de la simplifier et de l'éclaircir, si je le pouvais. Je fis signe à La Tour de se taire; je conjurai M. Avenel, qui roulait ses gros yeux, de se contenir un instant, et m'a-
dressant à sa femme, je lui dis sans cesser de fixer sur elle un regard qui ajoutait à mes paroles un sens confidentiel qu'elles n'eussent pas eu sans cela :
— Madame, l'épreuve n'est-elle pas assez complète? Vous vous faites un jeu de mettre ce pauvre La Tour à la torture, mais ce jeu doit avoir un terme. Je sais qu'il a eu avec vous une entrevue cette nuit...
— Hein? fit La Tour.
— Silence ! Je disais donc, madame, qu'il avait eu avec vous une entrevue cette nuit. Or, je suis au courant des moindres circonstances de ce rapprochement, il m'a tout raconté...
— Tout!... s'écria madame Avenel qui ne savait guère quelle contenance tenir.
— Tout absolument... et, en conscience, il me semble que vous ne devez plus lui tenir rigueur. Vous ne l'aimez pas, ce pauvre garçon... soit! Vous avez craint qu'il ne convînt point à mademoiselle votre fille... je le conçois encore... Vous lui avez même prouvé cette nuit votre haine d'une façon... qui l'a surpris plus que je ne le saurais dire... c'est au mieux... De plus, après les duretés dont il a été victime, après les humiliations dont vous l'avez abreuvé > vous êtes allée trouvé M. Avenel, auprès duquel vous avez tellement exagéré les griefs que vous pensiez avoir contre lui, que votre époux lui-même est passé de votre côté avec armes et bagages pour se trouver aussi contre mon cousin!... Je sais bien , madame, qu'il a eu tort, en vous reconnaissant...
— Il vous avait reconnue ! dit M. Avenel à sa femme.
— Monsieur... interrompit cette dernière.
— Laissez-moi achever, madame. Il vous avait donc reconnue et il a eu le tort de vous reprocher, avec trop d'aigreur, l'opposition que vous mettiez à son bonheur; — il vous a dit des choses dures dont il se repent , — - il est sorti avec vous des bornes du respect , ce qu'il regrette de toute son âme!... eh bien, s'il a commis des fautes, son excuse est dans ses remords , — et puisqu'à la suite de tant d'échecs dans lesquels son amour-propre a eu autant à souffrir que son cœur, il revient à vous, humble , repentant et résigné , vous devez voir dans cette démarche une preuve nouvelle de la tendresse qu'il porte
à votre tille , et , à votre place , je le récompenserais de tant d'abnégation en le réunissant à l'aimable Luciie et en faisant venir bien vite le notaire pour la signature du contrat!...
Malgré l'obscurité de ma période , le brave père Avenel en parut tout émerveillé et s'écria :
— Mais au fait, rien n'est plus clair. Ce bon Roquelaure parle comme, un livre et c'est affaire à lui de débrouiller une question. J'ai vu peu d'avocats s'exprimer aussi bien. . . que diable m'aviez-vous donc raconté, vous? continua-t-il en se tournant vers sa femme. En vérité, à vous entendre, j'aurais pu croire.. . j'aurais soupçonné... mais , voilà comme on est injuste quand on n'aime pas les gens. . . je savais bien, moi, que cet excellent La Tour était incapable...
Avant d'achever sa phrase, l'ex-président tendit la main à La Tour qui répondit à l'accolade en balbutiant :
— Certainement... que je suis incapable...
Pendant cet échange de paroles des deux nouveaux interlocuteurs , madame Avenel m'avait pris à part et me disait :
— Vous avez tout perdu, monsieur de Roquelaure.
— Je vous dis que tout est pour le mieux.
— Non ; car vous ne savez rien.
— Si; car je sais tout.
— Vous me réduisez à la honte d'un aveu qui me couvre de honte, murmura la dame en se cachant le front. Ce mariage serait un crime!
— Je vous comprends parfaitement et vous allez me comprendre de même. Vous m'avez dit cette nuit de ne jamais reparaître devant vos yeux.
— C'est à vous... que j'ai dit cela?
— A moi-même. Mais j'ai eu le courage de revenir pour éviter à mon cousin les inconvénients d'une erreur dont j'étais cause, pour vous sauver de votre imprudence et des soupçons que votre indiscrète franchise avait déjà suggérés à votre mari, puis enfin, pour vous rapporter ce nœud de rubans dont je ne voulais pas rester possesseur... tqalgré vous.
— Cachez donc ces rubans , monsieur , on nous regarde.
Je ne me le fis pas dire deux fois. La Tour, accablé de questions que lui. adressait M. Avenel et auxquelles il n'avait quoi que ce soit à répondre , se dirigeait de mon côté pour me supplier sans doute de venir à son aide.-
M. Avenel, s'étant également approché, nous dit avec un rire bruyant :
— Hé ! hé ! que faites-vous donc là tous deux ? vous avez l'air de comploter quelque chose.
— J'achevais de justifier mon cousin , répondis-je d'un ton dégagé.
— Et ma femme est-elle enfin revenue de ses préventions ?
— Oh ! tout à fait, répondit-elle.
— C'est charmant!... et le mariage?
— Je n'ai plus aucune raison de m'y opposer, murmura madame Avenel en jetant à la dérobée un regard sur le fiancé de Lucile.
L'union de mon cousin, avec mademoiselle Avenel, fut effectivement célébrée une huitaine de jours après, et nous restâmes encore près de deux mois à Lyon pour les indispensables obligations de la lune de miel. C'est à peine si Ton sut à Paris que La Tour s'était marié» On ne l'apprit même, dans la suite, que comme un fait accompli et déjà passé à l'état d'histoire ancienne; car, au bout d'un an, et à la grande douleur de son mari, la jeune épouse était morte, emportée par une maladie presque inexplicable, et quand il revint dans la capitale, mon cousin était veuf.
Pendant les deux mois que j'ai signalés quelques lignes plus haut, je me tins avec madame Avenel dans une extrême réserve et m'aperçus qu'elle m'en savait un gré infini. Grâce à une attention soutenue et à une étude de tous les instants, je compris qu'elle avait conçu pour mon cousin une de ces passions muettes qui bouleversent parfois l'existence d'une femme et qui sont d'autant plus violentes qu'elles demeurent plus concentrées. Cette découverte m*ouvrit les yeux sur les mystères de la nuit du bosquet, et sa retenue vis-à-vis de moi, depuis le mariage de sa fille, doubla l'estime et l'affection que je ressentais pour elle.
La Tour était toujours fort épris de Lucile, mais nos af-
faires nous appelaient forcément dans la Guyenne. Nous nous disposâmes à reprendre notre voyage. Il voulait d'abord emmener sa femme; malheureusement, elle commençait à s'affaiblir et les médecins, — tout en repoussant en apparence l'idée d'un danger, même lointain, — déclarèrent qu'une pareille fatigue serait trop préjudiciable à la jeune malade. s
Nous prîmes donc congé delà famille Avenel, et La Tour, redevenu garçon par ordonnance de la Faculté, quitta sa femme en s'engageant à rester absent le moins longtemps possible.
Ces adieux, fort respectables et fort attendrissants d'ailleurs, ne durèrent qu'une heure et demie. Ce n'est pas trop.