‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sommaire : Le combat de la Marfée. — Impressions d'une pre mière bataille. — Ma réponse au maréchal de Fabert. — La mort du comte de Soissons. — Interprélations diverses. — Échec. — Je suis blessé. — Séjour force à Donchery. — Ennuis de la solitude. — Le carrosse mystérieux. — Je sauve une jeune et belle fille de je ne sais quel danger. — Voyage sentimental à Reims. — La route. — Les bâillements de Fanfette. — L'aubergiste et le docteur Mathielmus. — Le corset de Fanfette. — Une visite de médecin. — Questions singulières. — Monnaie peu réjouissante dont je paye la visite du vénérable Mathielmus. — Il dégringole l'escalier. — Adieux, à Fanfette. — Un baiser volé» — Rêveries.

La rencontre entre les armées royales et les Coupes des féodaux eut lieu à la Marfée, petit village situé entre Sedan et Donchery. Je ne prononce jamais ce nom de la Marfée, théâtre de mes premières prouesses, sans me sentir frissonner de la tête aux pieds. Le beau jour que celui d'une bataille ! comme le ciel vous sourit, comme l'air vous pénètre, comme la poitrine se dilate! Le hennissement des chevaux, la poussière qui tourbillonne, le parfum de la poudre, le bruit des canonnades et des mousqueteries, voilà de quoi rendre fou, voifâ de quoi vous faire oublier toutes les maîtresses du monde. Je sais bien que1 la première fois qu'il m'arriva de voir se dérouler autour de moi le magique tableau d'une mêlée à la française et d'eu être un des personnages agissants, je fus comme frappé de vertige et engourdi dans ma joie. Je me rappellerai toujours qu'au plus fort du combat et dans un moment où la victoire ne s'était encore déclarée pour aucun des deux partis, je me trouvai transporté je ne sais comment sur une petite éminence d'où je pouvais découvrir tout l'en» semble des opérations. J'étais couvert de sueur et de poussière et peut-être un peu fatigué. Toujours est-il que, sans donner grande attention à ce que je faisais, je m'affermis sur mes étriers et contemplai dans une sorte d'extase cq.

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spectacle si nouveau pour moi. Sans doute, les sensations que j'éprouvais au fond de l'âme se trahissaient sur mon visage, et l'émotion intérieure à laquelle j'étais en proie se faisait jour au dehors, car au bout de deux ou trois minutes pendant lesquelles j'étais resté cloué à la môme place, j'entendis une voix qui ne m'était pas étrangère retentir derrière moi. Je me retournai. C'était M. de Fabert. 11 me regarda curieusement entre les deux yeux et me cria :

— Tu frémis, Roquelaure?

— Oui, général, lui répondis-je vivement ; et c'est de plaisir!...

Là-dessus, je fis prendre le galop h mon cheval et me mêlai pour la seconde fois au combat. L'affaire fut chaude. Si nous avions de notre côté des chefs tels que le maréchal de Chàtillon, M. de Fabert et le marquis deTraslin, les rebeiles avaient à leur tête le duc de Bouillon et Louis de Bourbon, comte de Soissons, petit-lils du prince de Gondé tué à Jaruac. On voit que pour mon coup d'essai j'étais engagé dans une noble partie. Si dévoué que je fusse aux intérêts du roi, je ne puis faire autrement que de rendre justice à la valeur déployée par nos adversaires, qui sans doute puisaient leur vigueur dans la haine irrémissible dont ils étaient animés contre le cardinal. Quoi qu'il en fût et malgré des prodiges de valeur accomplis dans nos rangs, nous eûmes le dessous et mon baptême militaire fut une défaite. L'avantage resta aux troupes des princes et, chose singulière, l'un des chefs les plus importants fut enseveli dans son triomphe. Le comte de Soissons fut tué d'un coup de pistolet au moment où le gain de la bataille était entièrement décidé. Plusieurs versions ont circulé sur cette mort. Les uns ont dit qu'on avait vu un cavalier des régiments du roi tirer sur lui à bout portant ; les autres ont voulu, qu'en cherchant à relever son casque avec son pistolet, il se fût tué lui-môme par imprudence. Quant à moi, j'ai toujours persisté à croire, avec Sourdis et Praslin, que c'était un de ses propres soldats qui avait profité de l'occasion pour satisfaire une vengeance personnelle.

On ne saurait, croire combien mon orgueil naissant se trouva froissé lorsque j'entendis murmurer autour de moi

les mots de retraite, de déroute, et presque de sauve qui peut ! Fuir devant l'ennemi ! le rouge m'en monta au front et la rage m'en vint au cœur. Furieux, éperdu et sans calculer les suites de mon imprudence, je rallie mes hommes, j'avise un point du corps ennemi où je puisse faire une rapide et glorieuse trouée et me voilà lancé au triple galop. Dire ce qui se passa alors me serait bien impossible ; tout ce que je sais, c'est que le choc fut rude, qu'on se frotta d'importance et que les fidèles qui m'avaient suivi dans cette excursion aventureuse me ramenèrent au village voisin assez grièvement blessé. Pour le coup, la partie était complète et je n'avais pas à me plaindre On m'avait emporté sans connaissance et un brave paysan de ûonchery me donna dans sa chaumière une hospitalité que je n'ai point oubliée et dont il a eu lieu dans la suite de se féliciter plusieurs fois.

Trop faible pour supporter les fatigues d'une route, on fut d'avis de me laisser à Donchery, et moi-môme je ne fis point difficulté d'y faire un séjour que je ne désespérai pas de mettre à profit. Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je dois dire, à ma confusion et à l'honneur de M. de Lai^ochefoucauld, que l'image de madame de Lavernay était complètement effacée de rna mémoire et que, passé le délai qui m'avait été désigné par lui, j'avais commencé, au détriment de cette dame, une série d'infidélités dont je serais fort embarrassé de donner le chiffré réel. Seulement, il faut dire que j'avais butiné çà et là, sans prendre aucun engagement sérieux, et que mon cœur était sorti de ces petites luttes partielles sans avoir rien perdu de sa liberté. Mais qu'est-ce que la liberté pour un cœur de vingt-quatre ans ? Je m'en lassai aussi bien qu'un esclave eût pu se lasser de sa chaîne, et je ressemblais véritablement à ces oisifs ennuyés qui ne savent que faire de leur temps et troqueraient volontiers le prétendu bonheur de leur existence monotone contre les jouissances tumultueuses d'une vie pleine d'agitations, d'inquiétudes et de périls. La guerre était déjà pour moi une bonne moitié du paradis que j'avais rêvé ; mais, en définitive, ce n'en était jamais que la moitié, et je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour les plaisirs incomplets. D'ailleurs, le mouvement de la bataille, l'odeur de la poudre, la fièvre même

dont ma blessure était cause, avaient ajouté à mon exaltation naturelle une sorte de confiance en moi-même qui m'aurait fait concevoir et exécuter les plans les plus hardis : quand on est jeune, toutes les ardeurs se servent l'une l'autre, les passions les plus contraires se prêtent un mutuel appui. Après s'être bien battu, on se sent disposé à bien aimer. Mon échec sur le champ de bataille m'inspirait peut-être l'envie secrète de prendre ma revanche sur un terrain où devaient m'attend re moins de gloire sans doute, mais aussi moins de dangers. J'étais donc, on le comprend sans peine, dans les meilleures dispositions pour tenter les chances d'une glorieuse passe d'amour, quand le dieu qui préside à ces sortes d'expéditions daigna satisfaire mon souhait et me servir à point nommé. Une semaine environ s'était écoulée depuis la triste affaire de la Marfée, lorsqu'en me promenant, vers les sept heures du soir, dans un petit bois dont la lisière était à un quart de lieue de Donchery, je vis arriver par le milieu d'un des chemins de traverse et enveloppée d'un nuage de poussière, une voiture sans armoiries, traînée par deux chevaux, assez vigoureux sans doute, mais harassés et écumants de fatigue et dont l'un avait en selle un postillon d'une trentaine d'années. Je ne sais pourquoi, à la vue de cet équipage si rapidement emporté, je me figurai qu'il s'agissait de quelque coup mystérieux. Les chevaux haletaient* le conducteur suait à grosses gouttes, les essieux criaient d'une façon lamentable. Explique qui pourra ce mouvement de défiance. Tous les jours on voit uu attelage lancé à toute bride et on se range tout bonnement pour le laisser passer. Il me prit envie de faire tout le contraire et de me poser au milieu de la route en guise d'obstacle vivant, au risque d'être cent fois culbuté. Le postillon s'étonna sans doute de ma hardiesse, et je crois, Dieu me pardonne, qu'en me voyant tout seul dans ce chemin, me dresser sur mes pointes et brandir en l'air mon épée, II s'imagina avoir affaire à un possédé, car il ne fit paraître aucune crainte et se disposa tout simplement à faire un biais pour éviter de me renverser à terre. Certes, c'est un procédé dont j'aurais dû, en bonne conscience, lui tenir compte, et déjà même je revenais de mes préventions contre lui, quand un cri perçant sortit de l'intérieur du car-

Tosse. Pour le coup, ii n'y avait plus moyen de douter et je pouvais me flattée d'avoir deviné juste. Je frémis à la fois d ind gnation et de joie, car la voix était, à n'en pas douter, celle d'une femme et à coup sûr d'une femne jeune et joiie... Je me le figurais du moins ainsi, et je suivais en ceci la loi commune. Je défie qu'on suppose jamais autre chose dans une occasion pareille.

Le piqueur, en me voyant venir droit à lui, modéra l'emportement de ses chevaux et me demanda, dans une espèce de jargon allemand, si mon intention était de leur transpercer le ventre avec mon épée nue. Gomme ii paraissait vouloir prendre le ton plaisant, je jugeai à propos de le désabuser le plus vite possible en lui disant que je n'avais aucun sujet de mécontentement contre ses bêtes et que c'était à son ventre, à lui, que je m'adresserais directement, s'il essayait de faire un pas de plus. 11 faut croire que, malgré son accent, il entendait parfaitement bien le français, car il s'arrêta tout court et me regarda d'un air si ébahi, que je ne pus m'empêchor d'en rire. Mais il s'agissait de bien autre chose. Une jeune fille venait de baisser une des vitres du carrosse et jetait les yeux sur moi d'un petit air suppliant à rendre insensés les sept sages de la Grèce. Je sommai le postillon de me déclarer sur-le-champ, et cela sans hésiter et sans prendre le temps de chercher un menspnge, de quel droit il emmenait cette jeune personne, d'où il venaitet où il la conduisait. En même temps, et pour donner âmes interrogations une force plus perceptible, je tirai de ma ceinture un pistolet, qui n'était pas chargé à la vérité, mais dont le canon, brusquement posé sur la poitrine de mon piqueur, lui fit dégorger la vérité sans trop de façons.

— Otez ce vilain instrument, me dit-il d'un ton piteux. La jeune fille que vous voyez était dans un couvent d'Ursuiinesà Mézières. Je la conduis à Sedan, où elle est attendue par le vieux baron de Hohenstauff qui m'a donné trente pistoles pour ma peine, sans compter les frais de transport. Laissez-moi partir, seigneur officier, iijouta-t-il. Il y va de ma réputation d'honnête conducteur. Voyez donc, de Mézières à Sedan il n'y a que cinq lieues... trente pistoles pour l'aller et le retour... c'est bien payé.

— Si c'est sur le payement que tu mesures tes scrupules,

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lui dis-je, l'affaire peut s'arranger. Ton baron t'a donné trente pistoles pour cinq lieues. Moi, je t'en donne trente autres pour t'arrêter ici, rendre la liberté à cette ravissanie personne qui pleure et retourner chez toi. C'est moitié moins de chemin et moitié plus d'argent.

Il faut croire que le brave homme n'était honnête et incorruptible que jusqu'à la ceinture et qu'aussitôt qu'on touchait le chapitre des espèces, sa vertu devenait moins farouche et sa probité plus traitable. Il flatta de la main l'encolure de son cheval et grommela entre ses dents :

— Dame ! on peut voir...

Que d'éloquence dans cette plate exclamation ! C'était le dernier crid'uneconscience blessée à mort qui ne demande pas mieux que de rendre le dernier soupir. En habile homme de guerre, je songeai à profiter de nies avantages et à battre le fer tandis qu'il était chaud. Pour laisser de côté le phébus et la métaphore, j'aime autant dire que je tirai ma bourse des vastes replis de mon haut-de-chausses et que ce geste significatif parut remplir mon traître d'une céleste joie.

il tendit la main en homme habitué à ces sortes d'ac- 'ommodements et ne chercha pas même à pallier sa chute par quelques-unes de ces simagrées qui, aux yeux de certaines gens, peuvent passer pour des scrupules. Il céda franchement à la tentation. Mais ce n'était pas là toute l'affaire. Je lui ordonnai de se tenir en repos jusqu'à ce que j'eusse pris l'avis de la jeune personne, attendu que j'allais peut-être encore avoir besoin de lui. Ma générosité •l'avait rendu souple comme un roseau. 11 ne bougea pas. Alors je lui indiquai du doigt la portière du carrosse et il me l'ouvrit sur-le-champ.

La belle, car nous pouvonshardiment lui donner ce nom, était évanouie ou, pour mieux dire, demi-morte de peur et d'émotion. A ces signes non équivoques, je reconnus sans peine qu'il s'agissait d'un enlèvement en bonne forme et que j'entrais de plain-pied dans une de ces folles et romanesques aventures que j'avais rêvées depuis quelques jours. Je me lis dès ce moment l'idée la plus séduisante des suites qui devaient, selon moi, couronner un début si magniti'jue et je me lélicitai de l'heureux hasard qui m'avait valu une belle et bonne blessure au combat de la Mariée,

car j'étais persuadé que cet incident augmentait de moitié au moins mes chances de succès auprès de l'intéressante inconnue.

Je lui offris la main ; elle descendit toute tremblante et regarda de tous côtés comme si elle eût craint d'être poursuivie. Je tâchai de la rassurer, et je n'eus pas grand'peine à y réussir, car on n'apercevait pas l'ombre d'un vivaut sur toute retendue de la route. Elle ne répondit point à mes premières questions. Sa langue était glacée et elle semblait aspirer l'air avec joie comme un prisonnier qui vient d'être arraché aux quatre murailles de son cachot. Enfin, elle me dit d'une voix angélique en daignant s'appuyer sur moi :

— Monsieur, je vois à votre air que vous êtes un honnête homme et qu'une femme ne se repentirait point de s'être liée à vous. Faites-moi la grâce de ne pas me quitter. Je n'ai pas besoin de vous dire en ce moment au moyen de quelle ruse j'ai été attirée hors du couvent où je vivais si tranquille, ni quel est le persécuteur acharné dont j'allais, sans vous, devenir la victime. Vous avez droit de savoir **t vous saurez tout cela plus tard. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me laisser seule avec ce misérable laquais que je crois capable de tout et qui, dans l'espérance d'être encore récompensé par le baron Hohenstaufl, me conduirait peut-être à Sedan, où je ne veux pas aller. C'est à Reims, monsieur, c'est à Reims que je désire retourner. Là, demeure la vieille tante qui a eu tfoih de mon enfance, qui me sert de mère ou qui plutôt est à elle seule pour moi une famille tout entière. C'est dans ses bras que je vous supplie de vouloir me remettre vous-même. Remontons donc ensemble dans cette chaise. Nous trouverons des chevaux à une lieue d'ici et en quelques heures nous serons arrivés à notre destination. Le voulez-vous, monsieur, et ai-je trop présumé de votre bon cœur en vous croyant incapable de me refuser un service df'où dépendent ma félicité, mon honneur et peut-être ma vie?

11 y avait dans la voix de la jolie voyageuse tant d'onction et de véritable sentiment que je n'eus garde de répondre par un refus à tant de provocations adorables* Monter avec elle dans cette voiture, et aller comme cela jusqu'à Reims, c'était une" de ces magnifiques aubaines qui

ne vous arrivent dans la vie qu'à de rares intervalles et dont on aurait grand tort de ne pas profiter. Je rassurai que j'étais son serviteur, que mon temps et mes soins étaient à sa disposition et qu'elle pouvait user de moi comme bon lui semblerait.

— S'il en est ainsi, reprit-elle, ne perdons pas de temps et instruisez, s'il vous plaît, notre conducteur de ce qu'il doit faire.

Je le pris effectivement à l'écart, pour ne pas fatiguer notre jolie fille des ennuyeux détails de nos conventions. $ous nous entendîmes à merveille, grâce à l'intermédiaire sonnant dont je fis intervenir à propos l'influence. Enfin, je pris place dans la voiture avec ma belle affligée, qui voulut bien, — sur ma demande et au moment où je lui offrais la main pour l'aider, — me dire qu'elle s'appelait Fanfette, pendant que moi-même je lui déclarais mes noms, titres et qualités. A peine étions-nous assis, que la voiture roula rapidement par le chemin.

Qu'on se figure mon émotion ! La nuit tombait, le ciel commençait à se parsemer d'étoiles, et de suaves odeurs s'élevaient du sein des forêts. J'avais tout oublié, tout! jusqu'au brave paysan de Donchery chez lequel j'avais trouvé l'hospitalité et à qui, on vient de le voir, je n'avais pas même donné avis de mon départ, lequel ressemblait singulièrement à une fuite. Fanfette était auprès de moi, mon coude effleurait de temps en temps le sien ; je tâchais par moments de respirer le parfum de sa douce haleine, en un mot, je ne la connaissais que depuis une heure et j'en étais amoureux fou! Heureux âge, où l'on s'enivre d'un regard aussi aisément qu'on se grise d'une gorgée de vin d'Argenteuil !

Ma nature, toutefois, n'était pas tout à fait propre aux jouissances contenues du platonisme tel que l'entendent certaines gens qui prennent peut-être pour vertu l'absence des désirs et l'impuissance de leur froide volonté. A la première halte, qui fut de dix minutes environ, je voulus entamer l'entretien et Fanfette me répondit par un regard langoureux que je fus d'abord tenté de prendre pour une agacerie silencieuse, mais qui, après un examen plus scrupuleux, me parut être plutôt le signe d'un affaiblissement intérieur et subit. Je recommençai l'attaque, elle me bâilla

au nez d'un air qui certes n'avait rien de sentimental et dont je ne pus m'empêcher de me sentir humilié. La pensée qu'elle pouvait se moquer de moi me fit aussitôt changer de système. Je devins entreprenant, audacieux, téméraire ! Les leçons de madame de Lavernay n'étaient point tombées sur un terrain ingrat... Seul avec une belle jeune fille, dans un carrosse qui roule et au milieu des ténèbres, on est si aventureux, si fou ! Un scrupule assez original m'arrêla. Fanfette ne se fâchait pas... Or, vouloir emporter d'assaut une place qui ne fait point de résistance, n'était-ce pas là une comédie indigne d'un jeune gentilhomme qui portait l'épée aussi haut que le cœur ? Je ne pus me défendre d'une certaine confusion, et, rougissant presque de moi-même, j'essayai de revenir à mon premier plan, c'est-à-dire de la persuader par de tendres protestations.

— Fanfette ! m'écriai-je du ton le plus suppliant que je pus trouver, Faufette... écoutez-moi.

Mais elle, au lieu de m'écouter, laissa tomber sa jolie tête sur son sein tout palpitant, me fit voir, en bâillant pour la deuxième fois, une rangée de petites dents mignonnes, blanches comme de l'ivoire, et tomba par degrés dans un profond assoupissement.

Plus de doute... on l'avait endormie... son sommeil, traversé de songes tumultueux, était bien le sommeil que donne le narcotique. Une explication embarrassée de notre conducteur me confirma dans ce soupçon. Alors la pitié prit dans mon cœur toute la place de l'amour, et devenu d'amant empressé que j'étais, protecteur fidèle et frère vigilant, je poursuivis ma route vers Reims sans plus songer à rien qu'à bien remplir la mission que m'imposait la Providence et n'éprouvant réellement pour Fanfette que cequa j'aurais éprouvé pour uue sœur dont le repos et l'honneur eussent été confiés à mes soins.

Arrivé à la moitié environ du chemin qui nous restait a parcourir, je me fis arrêter dans un bourg d'assez belle apparence, où je me flattai de pouvoir obtenir quelques secours pour ma jolie et intéressante Fanfette. Jem'informai d'un médecin ; l'aubergiste nous en indiqua un qui demeurait presque vis-à-vis de chez lui et il s'offrit de me l'aller chercher Seulement il me fit observer que cet homme était un savant des plus huppés qui ne se dérangeait qu'abonne

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enseigne et pour des personnes de qualité, et que je ferais sagement de le traiter d'une manière conforme à ses mérites. Toutes ces cérémonies commençaient à me fatiguer les oreilles et, prenant l'hôtelier par les épaules, je lui ordonnai d'aller quérir le docteur sans s'inquiéter du reste. Il obéit.

Cependant j'avais étendu Fanfette sur un fauteuil ; et là, je détachai les agrafes de sa guimpe et délaçai la partie supérieure de son conset.

Le cœur me manquait, je perdais la tête. Je pris cependant sur moi d'être calme un instant. Je fis mille efforts pour la rappeler à elle et réchauffer ses mains qui, un instant, m'avaient paru presque entièrement glacées. Une demi-heure, une heure se passèrent, pas de médecin ! je sonnai l'aubergiste, non toutefois sans avoir avisé sur le lit et placé sur la poitrine de Fanfette une courte-pointe assez ampie pour la couvrir, expédient qui, j'en conviens, ne m'était pas venu à l'esprit tant que j'avais cru devoir être seul avec elle.

— Voilà, dit le lourdeau en entrant brutalement.

— Eh bien ! et le docteur?

— Qui ça... le docteur? M. Mathielmus?...

— Malthielmus ou autre... que m'importe ? c'est lemédecin que je te demande.

— Oh! je comprends bien. Est-ce qu'il n'est pas venu?

— Tu le vois bien, bélître!

— Ma foi, monsieur, vous avez bien tort de me brusquer. Le célèbre docteur Mathielmus ne se dérange pas toutes les fois qu'on le demande, et il pourrait se faire qu'il ne vînt pas du tout.

J'étais déjà ass^z mal disposé à l'égard de ce célèbre Mathielmus, dont le nom seul m'avait paru fort suspect. J'avais même supposé tout d'abord qu'il s'appelait Gros-Pierre, Joseph ou Nicolas, et que c'était tout bonnement un cuistre qui cherchait, à la faveur d'un nom latin, les moyens d'exercer la médecine avec impunité. Cet excès d'orgueil et ces marques d'une importance exagérée achevèrent de le déconsidérer à mes yeux, et j'allais charger l'hôte de quelque mauvais compliment pour lui quand j'entendis crier le bouton de la serrure... la porte s'ouvrit.

— Le voici, s'écria l'aubergiste, et il se retira en s'incli-

nant jusqu'à terre devant l'illustre membre de la savante faculté.

Le docteur Mathielmus était une manière de long squelette, effilé, grêle, chancelant et transparent. Il avait de vilains yeux, petits et écarquillés, mais qui ne manquaient pas d'une certaine expression d'impertinence, qualité tout à fait conforme à la terminaison de son nom en us. Il portait une perruque fort mal peignée, sans doute pour faire croire à de grands travaux et à de nombreuses et pénibles veilles. Son nez, bourré de tabac d'un côté et orné d'une roupie jaune de l'autre, était d'un aspect tout à fait dégoûtant. Son habit noir, étiquette indispensable de tout âne savant, était brillant à force d'être râpé. En somme, il avait l'air funèbre et puant d'un fossoyeur.

Il s'inclina, je m'inclinai ; et comme il ne faisait pas mine de desser rer les dents, je lui dis :

— Maître docteur, je vous ai fait mander pour la demoiselle que vous voyez couchée sur ce fauteuil. Je la soupçonne d'avoir été endormie par des moyens factices et j'espère qu'au premier examen...

Mathielmus m'interrompit.

— Pardon, dit-il, pourrais-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler ici?

— A Gaston- Jean -Baptiste, baron de Roquelaure, capitaine au service du roi.

— Roquelaure! fît le docteur en clignotant, il me semble avoir ouï parier...

— Que cela soit ou non, repris-je assez impoliment, veuillez accomplir votre ministère. Mon carrosse m'attend en bas et je suis pressé.

— Pardon encore, répéta l'exécrable pédant, je désirerais savoir quelle est cette demoiselle et de qui elle est fille?

— À quoi vous sert votre science, monsieur, si elle ne vous indique pas du premier coup que mademoiselle est probablement la fille de son père et très-certainement celle de sa mère? Est-ce que votre clairvoyance ne va pas jusque-là, par hasard?

— Je vous adresse ces petites questions, continua tout doucement Mathielmus, parce que i'ai Dris envers moimême et envers mes clients des engagements auxquels je

ne saurais manquer sans me rendre coupable d'une impardonnable légèreté! Je ne soigne, monsieur, que les personnes de qualité ! C'est une règle dont je ne me dépars jamais. Avant de donner mes soins à cette jeune fille, il est donc naturel que je m'informe...

— Si elle est d'une naissance illustre ou d'une basse extraction? Je n'en sais rien, magnifique docteur. Mais si vous voulez toujours, par provision, lui tâter le pouls et me dire si elle a la fièvre, nous poumons arranger cela. Je vous jure de prendre à ce sujet les renseignements les plus exacts, et si e viens à découvrir que j'aie abusé de votre condescendance, je vous donnerai telle satisfaction qu'il vous plaira d'exiger...

— Gomment ! s'écria Mathielmus avec un gros éclat de surprise, vous voyagez avec celte demoiselle et vous ignorez qui elle est... Voilà qui est plaisant!

— Oui, monsieur, répondis-je en élevant la voix, non par colère, car le brave homme était trop drôle pour qu'on pût se fâcher avec lui ; oui, monsieur le savant, j'ignore qui est cette jeune fille, mais en revanche je sais qui vous êtes, et, si vous le voulez, je m'en vais vous le dire en peu de mots...

— Voyons cela !

— Vous êtes un partisan du cardinal de Richelieu.

— Moi !

•— Vous-même !

— Et en quoi, s'il vous plaît ?

— En quoi ? En ce que Son Eminence a déclaré une guerre sans merci à tous les grands feudataires de la couronne, à tous les gentilshommes, à tous les seigneurs, et que vous êtes son complice...

— Gomment cela?

— Vous venez de me dire vous-même que votre clientèle ne se composait que de gens de qualité... mais vous avez donc juré d'exterminer la noblesse ?

• — Monsieur de Roquelaure!

— Vous devez avoir beaucoup de malades?

— Monsieur, ce badinage...

— Et je parierais que vous n'en manquez pas un !

— Monsieur!

— Vous avez raison... c'est votre métier !

— Monsieur !

— Et il faut le faire en conscience. Qui expédiez-vous de préférence? les barons, les comtes, les marquis?

— Je ne souffre d'iusulte de personne, siffla Mathielmus d'une voix qui s'exhala en aigre fausset, et j'ai fait mes preuves dans le pays.

— Oh ! je ne doute pas que vous n'ayez mis bien des gens en terre...

— Encore!

— Vous en mettrez bien d'autres.

— Monsieur, vous rne rendrez raison.

— Tout ce que je puis faire pour vous, noble Mathielmus, c'est de vous tirer lçs oreilles. Elles ne me font pas l'effet d'être très-courtes...

— Jeune insolent! *

— Vieil ignare !

— Je vous tuerai !

— Jamais ! pas si bête de vous prendre pour mon médecin I

Le cher docteur soufflait de rage. Nous étions dans une chambre où l'aubergiste avait mis son pot-au-feu. Mathielmus saisit une écumoire qui était restée sur la cheminée et voulut me la lancer au visage... J'esquivai le coup et, tirant mon épée, moins pour lui faire mai que pour l'effrayer, je l'acculai, pâle et furieux, dans une des encoignures. Tou£ en agissant ainsi, j'avais jeté un regard oblique à Fanfetti et je m'étais aperçu que ses couleurs étaient revenues e£, qu'elle allait beaucoup mieux. J'imaginai donc, étant ua peu plus rassuré, de finir la plaisanterie de la manière qu'on va voir.

A la vue de Pépée nue, maître Mathielmus avait fait une grimace assez désagréable, et, adossé contre la muraille, il me lançait des regards qui m'eussent à coup sûr pulvérisé, s'ils eussent eu la vertu de la foudre. Mais, je n'étais pas homme à reculer devant une fureur qui me paraissait si raii usante, et je lis au contraire tout ce que je pus pour la îàire monter à son dernier degré.

— Ne bouge pas, bâtard d Hippocrate, lui dis-je en chatouillant de temps en temps sa poitrine avec la pointe de mon épée, ne bouge pas et apprends de quelle magnifique aubaine tu t'es volontairement privé par tes siupides cir-

cotilocutions... Ah! tu n'as pas voulu t' occuper de cette jeune fille, parce que tu voulais d'aoord être sûr qu'on te payerait et que tu. es un de ces chiens de juifs qui ne rendent un service qu'autant que ce service est placé à soixante-dix pour cent d'intérêt et qu'il te permet de faire fusure en passant et par occasion. Eh bien ! apprends donc, mécréant empoisonneur, à qui tu as refusé de prêter le secours de ta science, si tant est que tu en aies le moins du monde à revendre aux amateurs... Connais-tu le roi d'Espagne?

— Pas personnellement, répondit en bégayant Maihielmus; mais j'en ai beaucoup entendu parler....

— Il a eu jadis une fantaisie pour une senora de Catalogne nommée Dolorôs de Costa-Réal. De ces amours inconnues à la Péninsule tout entière, est née une fille quia été avantagée de plusieurs propriétés en plein rapport, et avec laquelle on n'a point lésiné sur le chapitre des noms de baptême : on l'a appelée Maria-Séraphina-Dolorès-Isabella-lnès de Costa-Réal, comtesse de Mellaflor, baronne de Nova-Giudad, marquise d'Estâtâr, y Pénarès, y Grégor, y Gustallâs... Cette jeune lille est celle que tu as devant les yeux! Alliée à Philippe IV, elle est un peu parente de toutes les maisons souveraines d'Europe, et je ne serais pas étonné de la voir d'ici à très-peu de temps assise sur le premier trône venu... Seigneur Mathielmus, autant je vous aurais recommandé à ses boutés si vous eussiez agi en homme de cœur, autant je tâcherai de vous nuire dans son esprit après l'indignité de votre conduite. Vous n'avez qu'à bien vous tenir.

Mon épée manœuvrait toujours sous son menton.

— J'aurai raison de cette violence, s'écria le médecin outré de colère, et je vous somme, monsieur, de me laisser partir.

— Volontiers, lui répondis-je. Je suis trop jaloux de mes instants pour en perdre d'aussi précieux avec un animal de ta sotte espèce. Allons, partez, seigneur docteur, et recevez la juste récompense de votre zèle et de votre empressement.

Ces derniers mots, prononcés avec une sorte d'importance, l'étonnèrent sans doute, car, arrivé sur l'escalier, il parut vouloir se retourner pour en avoir l'explication; mais je l'empêchai d'accomplir son demi-tour en le poussant par

les épaules et lui appliquant l'extrémité la plus aiguë de mon pied droit au milieu delà partie charnue qui s'arrondit au-dessous des reins.

Cet argument produisit sur le docte Mathielmus un effet tout diffèrent de celui qu'on aurait pu attendre. Moi-même je pensais qu'il voudrait tirer vengeance d'un aussi considérable affront. Il n'en fut rien. Le seul résultat qui .s'ensuivit fut une grande précipitation dans sa retraite. Jecrois même qu'au bas de l'escalier il enjamba sans le vouloir, sept ou huit marches à la fois. Alors, je prêtai l'oreille et m'assurai que pour toute vengeance il se bornait à maltraiter l'aubergiste au sujet de la chute qu'il avait faite ou manqué de faire. L'aubergiste voulut répliquer : Mathielmus le bouscula d'importance, et je compris que je n'avais plus rien à attendre de sa rancune, puisqu'il l'avait dépensée tout entière sur un autre. Je ne m'occupai donc plus de lui et retournai vers Fanfette qui, tout à fait revenue à elle, riait aux éclats du nom sans fin dont je l'avais gratifiée, mais qui, malgré mes instances, ne voulut jamai : consentir à me dire celui qu'elle portait réellement. En se levant, elle fit tomber le voile étranger qui recouvrait momentanément les gracieux contours d'un buste blanc comme du marbre. Elle rougit et sembla me reprocher du regard ce que j'avais osé faire. Je parvins toutefois à lui persuader que c'était pour son bien. Elle me pardonna si complètement qu'elle m'accorda la précieuse permission de refaire ce que j'avais défait et de renouer ce que j'avais dénoué. Ce fut encore une joie, un délire!... Mais passons.

Nous nous remîmes en route et causâmes longtemps de Mathielmus et de ses comiques prétentions. Quand nous fùmesarrivés à Reims, elle me supplia de la laisser aller seule chez sa tante et de' ne pas chercher à la voir de quelque temps. Ces conditions étaient bien dures, mais je dus m'y soumettre. Fanfette avait un regard auquel je ne savais plus résister. J'obéis donc... et pour me récompenser de tant d'abnégation et de désintéressement, elle me promit de me revoir un jour, et alors de me raconter >;on histoire. Toutefois, elle ne voulut point fixer ce bienheureux jour.

Mon cœur se serra en lui disant adieu. Elle-même versa une larme en me tendant sa joue à baiser.

Le lecteur en pensera ce qu'il voudra. Toujours est-il que

je me souviens de cette minute comme d'une des plus charmantes de ma vie. Fanfette elle-même avait Fair fort troublé après cet adieu. Elle disparut et me laissa seul, sans mouvement et comme hébété, à l'endroit où nous avions échangé nos derniers mots.

Le surlendemain, j'étais revenu à Donchery. Là, je fis faire un paquet de tous mes effets de voyage, et ayant pris congé de mon hôte, je me mis en route pour rejoindre ma compagnie.

Chemin faisant, je ne pensai qu'à Fanfette. L'air, les arbres, l'eau des rivières, les rayons du soleil, les ombres de la nuit, le chant des oiseaux, tout me parlait de Fanfette, tout reflétait son image, tout me disait que je la reverrais bientôt.

Ces pressentiments, comme la suite le prouvera, se réalisèrent en effet ; seulement, ils se réalisèrent beaucoup moins promptement que je ne l'avais espéré.

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