CHAPITRE XVII
Sommaire : Halte à Montauban. — Collignon. -— Son portrait. — Un gai moribond. — Un médecin qui ressemble au docteur Mathielmus. — M. le vicaire. — Les derniers sacrements. — Obéissance d'un pénitent. — Le verre de vin. — Un précepte de l'Évangile. — Guérison inattendue. — Nous reprenons notre voyage.
— Bruits dans les montagnes. — Un- incendie. — Mariage d'un catholique avec une huguenote. — Inaction des villageois. — Le vieux père. — L'échelle. — Les jeunes mariés. — La jambe cassée. — Isolement. — Ou méprend pour le diable. — L'hospitalité.
— Tête-à-tête avec l'épousée.
En mettant le pied à Montauban, j'appris une mauvaise nouvelle. Oq m'annonça qu'un nommé Collignon, brave homme que je n'avais pas vu depuis dix ans, était au plus mal et s'apprêtait à rendre l'âme. C'était une manière de procureur qui connaissait parfaitement la coutume judiciaire et donnait des consultations très-savantes au moyen desquelles on évitait parfois d'entamer im procès ou de prendre un avocat. Il m'avait été fort utile dans diverses
discussions qui s'étaient élevées entre ma mère et moi après la mort de mon père le maréchal. Sa plus grande qualité était d'être conciliant. Je me souvenais encore de la façon vraiment adroite dont il nous avait accommodés lors des affaires de cette succession, et je lui avais été redevable de voir mes intérêts bien défendus et mon patrimoine bien assuré.
Ce Collignon, de nature joyeuse et robuste, vaut la peine d'une esquisse exacte et détaillée. C'était une espèce de paysan, d'humeur égale, de moyenne taille, ayant le visage rouge et vermeil, des cheveux frisés, les doigts velus et un poireau sur le nez. On eût dit une de ces bonnes têtes de buveurs flamands que les peintres hollandais excellent à reproduire sur une atmosphère brune et enfumée. Il me semblait encore le voir à Paris, venant m 'apporter le dossier volumineux de mes réclamations, avec son petit col blanc rabattu, son chapeau noir, difforme et à bords fatigués, ses bas tricotés gris-clair, ses culottes d'un cuir luisant et lustré, et ses manchettes retroussées sur les amadis de son pourpoint. Me trouvant à Montauban et le sachant si malade, je ne foulus point retarder d'un seul jour une visite qui me semblait d'obligation et je me rendis chez lui ea grande hâte.
On me dit, lorsque j'arrivai, que Collignon avait demandé les sacrements et qu'on était allé quérir un prêtre.
— Alors, je ne puis entrer, n'est-ce pas, demandai-je à la femme qui m'avait ouvert et que je reconnus pour avoir été jadis sa gouvernante.
— Si fait, monsieur le marquis, me répondit-elle. Monsieur sait bien que son affaire est bâclée. Mais il n'est pas homme à se faire de la bile pour si peu de chose. Oh! vous allez voir un joyeux mourant.
Je suivis mon introductrice et j'aperçus, presque posé sur son séant, le brave Collignon que je n'avais pas vu du reste depuis près de dix années. Il me produisit très-clairement l'effet d'un homme qui n'a pas longtemps à vivre. Ses joues hâves et décharnées, ses yeux creux et son teint jaune ne m'annonçaient vraiment rien de bon.
— Eh quoi, mon brave ami, lui dis-je de ce ton assuré qu'on emploie avec les malades lorsqu'on ne les veut pas effrayer, vous voilà donc malade?
— Hélas! mon bon monsieur de Roquelaure, me répondit faiblement Collignon, mais avec un léger sourire, je n'en sais rien, mais voilà un monsieur...
Et en disant cela, il me montrait un homme noir assis au pie I de son lit.
— Voilà un monsieur qui a prétendu devant plusieurs de ses confrères, que j'avais une maladie mortelle et qui, je crois, Dieu me pardonne! me laissera mourir pour n'en avoir pas le démenti.
— Ne faites pas attention à ce que dit monsieur, s'écria l'homme noir dont la structure grotesque me rappela celle du docteur Mathielmus; il plaisante de tout, même des choses les plus graves.
— Il ose rire de son médecin, fis-je en souriant moimême, c'est impardonnable! Mais j'espère bien, monsieur le docteur, que vous lui pardonnerez ce petit travers et que vous l'avez soigné avec le même soin que s'il professait pour votre corps honorable la vénération dont il est si digne à tous égards.
— Oh! monsieur!,.. C'est-à-dire que j'ai épuisé pour lui tous les trésors de la science. Purgations violentes, saignées nombreuses, diètes forcées, j'ai tout employé, rien n'a réussi,
— Ne craignez-vous pas, monsieur, hasardai-je avec beaucoup de ménagements; ne craignez- vous pas que ce régime n'ait nui à votre client?
— Quel régime? demanda le médecin.
— Mais... ce régime de privations... qui a dû l'affaiblir convenablement...
— Monsieur, c'est ce qui vous trompe, répliqua aigrement l'Esculape, étonné de ma hardiesse. Loin d'être trop faible, le malade a trop de vigueur.
— Oh! oh! que me dites-vous là?
— L'exacte vérité. M. Gollignon est trop fort et c'est ce qui rend sa guérison si diflicultueuse.
— Je le trouve cependant bien pâle...
— C'est ce qu'il faut.
— Il a l'air exténué.
— C'est la nature de son mal.
— Alors, je me tais, répondis-je d'un ton contrit. Je n'ai point étudié la médecine..,
4« sér., 19. 19
— On le voit, de reste, grommela l'Hippocrate de Montauban, visiblement offensé de mes réflexions.
— J'ai dans l'idée , interrompit Gollignon , que si je faisais un bon repas arrosé d'une bonne bouteille de bon vin
— Que dites-vous là? s'écria le docteur. Le vin est votre plus cruel ennemi.
— N'en parlons plus, dit Collignon.
Quelques minutes après, le médecin se retira, et Colli-, gnon, retrouvant un peu de force, me parla du passé , me félicita sur mon avancement, me dit un mot de ma mère et finit par retomber en faiblesse à la suite d'un éclat de rire qu'il avait poussé à propos d'un souvenir que je lui rappelais. J'étais désolé d'avoir été cause de cette espèce de recbute, et je m'apprêtais à le secourir quand on annonça monsieur le vicaire de la paroisse voisine.
— Je vous demande pardon , me dit Collignon , mais j'ai résolu de mourir en bon chrétien , et ce saint homme va me donner la recette nécessaire pour cela. Je ne vous demande qu'un quart d'heure et je serai ensuite tout à vous.
Je me retirai, laissant le prêtre avec lui. Le quart d'heure expiré et ce dernier étant parti, je rentrai avec la bonne femme et demandai à Gollignon comment il allait.
— Mieux, me dit-il ; ce prêtre m'a dit de fort bonnes choses... et je veux obéir à toutes ses instructions. Gertrude, allez me chercher un grand verre de vin.
— Gomment, monsieur! un verre de vin!... mais rappelez -vous donc ce que monsieur le docteur vous ordonnait encore hier... le repos, la diète, l'abstinence la plus absolue.
— Et qui vous dit, madame Gertrude, que ce soit par gourmandise que je vous demande ce verre de vin ? Allez, allez donc!
Je fis signe à Gertrude d'obéir. Et. en effet, à quoi bon refuser à un pauvre malade la satisfaction d'un souhait aussi innocent ? Si son heure était marquée , cette complaisance ne pouvait lui être préjudiciable, et, dans tous les cas, ne valait-il pas mieux lui accorder une aussi légère consolation? Je crois d'ailleurs qu'il exisle chez les moribonds une espèce de seconde vue qui leur permet de dis-
cerner parmi la quantité de remèdes qu'on pourrait mettre à leur disposition , celui dont l'emploi leur serait le plus favorable.
Pavais presque confiance dans la singulière inspiration du pauvre Gollignon, qui, au surplus, ne paraissait pas y entendre malice. Peut-être n'y avait-il là tout simplement qu'un petit mouvement de gourmandise, assez explicable chez un gaillard qui ne passait pas pour avoir jamais été un ennemi delà treille. (Juoi qu'il en lut, Gertrude s'exécuta sans trop de façons et ne tarda pas à revenir avec le verre en question sur un plateau.
Gollignon s'en empara avec une solennité comique et le vida d'un seul trait.
Je ne soufflai pas mot, car, puisqu'il était condamné à mourir, j'étais bien aise de voir au moins le résultat de cette expérience. La vieille s'écria :
— Qu'avez-vous fait, bon Dieu 1
J'ai obéi à mon confesseur, répondit Gollignon d'un accent plus ferme. Il m'a dit qu'aux portes de l'éternité, on devait pardonner à tous ceux qui nous avaient fait du mal; or, le vin, si j'en crois le docteur, était mon ennemi le plus cruel... je me suis réconcilié avec lui.
Le mot était joli, surtout dans la bouche d'un moribond, et nous ne pûmes faire autrement que de mêler notre rire au sien. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans l'affaire , c'est que le soir, il se porta beaucoup mieux et que le lendemain on apprit que tout danger ava.it disparu. On ne raconta que plus tard l'histoire du verre de vin au docteur qui assista, comme les autres, à cette cure merveilleuse et s'en attribua d'abord tout l'honneur.
Après une semaine de halte à Montauban, nous nous remîmes en route un matin. Mais nous n'étions pas encore au bout de nos retards imprévus. Nous avions fait trois lieues il peine et les clochers de Lectoure ne surgissaient pas encore à nos regards, quand notre attention fut distraite par une sorte de mugissement sourd qui sortait d'une des gorges latérales de la montagne que nous traversions au pas le plus lent de nos montures, Bruscambille s'arrêta, prêta l'oreill et me dit :
— Monsieur le marquis, ou je me trompe fort ou c'est là le bruit que fait ordinairement un incendie.
Au même instant, nous vîmes sortir du défilé un paysan couvert de poussière et de sueur et courant de l'air effaré d'un homme qui fuit un péril imminent ou qui va chercher du secours.
— Hé ! l'ami, cria Bruscambille. Qu'y a-t-il au fond de cette caverne de rochers... d'où viennent ces cris effroyables?
Le paysan parlait tellement le patois du pays que ce fut tout au plus si nous pûmes comprendre quelque chose à sa réponse. Nous parvînmes cependant à distinguer tant bien que mal une douzaine de mots un peu moins barbares que les autres. Il résulta de cette difficile interprétation qu'il y avait, à une demi-lieue derrière les rochers, un bourg qu'on appelait Saint-Sylvère et où deux ou trois maisons étaient la proie des flammes. Le paysan allait courir le village voisin pourraccoler, en quelque sorte, des hommes de bonne volonté.
— Nous sommes des premiers à secourir ces braves gens, m'écriai-je en faisant tourner bride à mon cheval. Allons, cousin, en marche! et toi, Bruscambille, ne bavarde pas plus longtemps.
On voit que nous avions plus que jamais la manie des aventures, et que nous eussions joué volontiers au naturel le rôle tant soit peu fabuleux de chevaliers errants. Rien ne nous plaisait tant que le bizarre, le singulier, l'imprévu. Les accidents de route, les apparitions étranges et même les attaques des voleurs eussent été tout à fait de notre goût. 11 y a cela de charmant dans la jeunesse qu'on n'est jamais à court d'activité, qu'on dépense sans y regarder de si près sa peine comme ses pas, et qu'on vit en quelque sorte le double de ce qu'on fait plus tard. La jeunesse est une fête continuelle, pleine de rires bruyants et de chants joyeux ; c'est une course rapide que n'interrompent ni les criailleries des vieillards , ni la moquerie des railleurs, ni les entraves des jaloux. On ne connaît ni l'indifférence, ni le dégoût, ni l'ennui. C'est un mouvement que rien n'arrête, une sérénité que rien ne trouble , un besoin de se dévouer que rien n'enchaîne. C'est, si l'on veut, une maladie douce et amusante qu'on regrette dans ses vieux jours. Admirable jeunesse, ne pourrait-on pas t'appeler la fièvre en pleine santé?
Nous nous engageâmes au grand trot entre ce double rempart de pierre que formaient autour de nous les deux pans d'un roc sauvage et dévasté. À mesure que nous avancions, le tumulte devenait plus perceptible et plus net. Bientôt, nous aperçûmes, voltigeant dans l'espace et se mêlant au premier crépuscule du soir, les lueurs tremblantes qu'on eût volontiers prises pour les reflets d'une illumination. Enfin, le doute ne nous fut plus permis et les obscures paroles du villageois nous furent définitivement expliquées. Au fond d'une clairière qui se dessinait sur notre droite gisait effectivement un bourg composé d'une cinquantaine de maisons dont dix environ avaient une apparence sortable. Nous doublâmes le pas et en peu d'instants nous devînmes témoins d'uneépouvantable catastrophe. Une maison, qu'on nous dit être celle du bailliage, et d'énormes hangars qui servaient, d'après ce que nous pûmes voir, à abriter des foins et de nombreux ustensiles de labourage, semblaient dévorés par une immense gerbe de feu. C'était un spectacle d'un éclat magique et éblouissant, car il n'y avait encore que peu de fumée et l'on eût dit de loin une corbeille gigantesque disposée en pièce d'artifice. Le bourdonnement de l'incendie ressemblait au grondement prolongé des bêtes fauves, lorsqu'aux approches de l'hiver, elles s'apprêtent à sortir de leurs tanières et à descendre dans la plaine.
Nous demeurâmes un instant pétrifiés d'horreur et immobiles de saisissement. Mais bientôt, rappelés à nousmêmes par la voix de l'humanité qui nous ordonnait de pourvoir autant que Dieu nous le permettrait au salut des pauvres victimes, nous piquâmes des deux et ne tardâmes pas à mettre pied à terre à peu de distance de l'endroit où s'exerçaient les horribles ravages de l'élément furieux.
Le désordre était à son comble à Saint-Sylvère. La grande rue n'était pleine que de gens qui pleuraient, se lamentaient et se frappaient la poitrine en faisant des signes de croix. L'eau ne manquait pas, mais l'empressement même de ces pauvres diables enfantait un dangereux désordre, et il résultait de la confusion qui régnait de toutes parts, une impossibilité presque absolue de proliter des secours qu'on avait à sa disposition.
— Cousin, dis-je à La Tour, gui descendait de cheval, c'est à nous de relever le courage abattu de cette- population aux abois. Toute occasion est bonne quand elle peut être sujet d'honneur et de gloire. Ce n'est pas la première fois que nous serons allés au feu ! me suis-tu?
— Gomme le chien de Tobie suivait son maître. Montremoi le chemin.
Ayant laissé nos chevaux à garder à Bruscambille qui, tout garçon de confiance qu'il était, n'en restait pas moins notre valet et même notre palefrenier dans l'occasion, nous nous précipitâmes vers le théâtre de l'événement. Au fond d'une place demi-circulaire, composée de masures plus ou moins démantelées, s'élevait un bâtiment plus propre et mieux établi que les autres et dont la construction, plus élégante, accusait une date assez moderne. On eût dit un petit château, mais, à vrai dire, — car il est bon de s'entendre,— un château de village, et il était aisé de voir que c'était là la demeure de quelque autorité subalterne du lieu. La pauvre habitation répandait de toutes parts de longs jets de fumée, et on remarquait principalement une croisée d'où s'élançaient, à de réguliers intervalles, des bouffées de vapeur blanche et épaisse, assez semblable à celle qui s'échappe de la lumière d'une pièce de canon. Au moment où nous arrivions, une assez grande quantité de paysans, munis de haches et de faux, sortaient en désordre de la maison. Il paraît qu'ils avaient essayé de s'introduire dans les logements, mais que les progrès du feu les avaient effrayés au point de les faire renoncer à leur entreprise. Je n'ai jamais vu de faces si blêmes et si bouleversées. On leur adressa, en les voyant revenir, des questions à voix haute. Nous les entendîmes répondre en hochant la tête et se sauvant à toutes jambes :
— Impossible d'entrer!
— Les portes brûlent.
— Ils sont perdus!
Nous nous approchâmes. . .
Des femmes échevelées, rangées en rond devant la maison à demi détruite, poussaient des cris déchirants, en désignant du doigt une fenêtre que la flamme allait gagner.
— Pourquoi montrez-vous cette croisée? dis-je à l'une de ces commères qui, à l'exemple d'un grand nombre des
spectateurs de cette scène affreuse, criait beaucoup sans bouger.
— Ah ! mon beau seigneur, me répondit cette femme d'un I ton lamentable, c'est une malédiction du ciel! Figurez-vous ! qu'aujourd'hui on mariait à Saint-Sylvôre le plus beau garçon et la plus belle tille du pays. Tout ce soir, ils ont dansé au son delà viole et des tambourins, et voilà qu'au bout d'un quart d'heure qu'ils sont entrés triomphalement chez eux, un accident terrible...
— Où sont-ils donc? interrompis-je assez brusquement, car la vieille me semblait abuser du droit que lui avait conféré ma question. Sont-ils sauvés?
— Non, mon beau seigneur, et voilà justement le mal. Cette chambre que vous voyez-là... cette chambre dont les vitres viennent de voler en éclats, — c'est la leur.
— Et ils sont dedans ! s'écria La Tour en secouant vigoureusement la narratrice.
— Et où diable voulez-vous donc qu'ils soient.,, puisque c'est là qu'est le lit nuptial. . .
— Maudite bavarde qui nous retient ici si longtemps! J'entraînai La Tour et nous prîmes notre élan vers le lieu
fatal. Les poutres enflammées craquaient dans l'air et le sol était tout jonché de décombres. Des cris plaintifs sortaient de la chambre indiquée. En ce moment, j'avisai une échelle renversée, qui déjà sans doute avait servi à quelque tentative demeurée inutile et qu'on avait laissée gisante au milieu même de la place. La saisir, la porter vers la maison et l'assujettir contre le mur, fut pour moi l'affaire d'un instant. En même temps, j'ordonnai aux assistants d'apporter des matelas, ce qui fut exécuté plus promptement que je ne l'espérais.
— Tu vas monter à l'assaut de cette tour brûlante? s'écria mon cousin en frémissant.
— Sans doute. Quant à toi, ton poste est ici en bas. Fais entasser, les uns sur les autres, le plus de matelas qu'il te sera possible et ne t'embarrasse pas du reste.
— Oh! monsieur! s'écria alors un vieillard, qui se traîna pâle et mourant vers moi, soyez béni! les deux malheureux que vous voulez sauver sont mes enfants : l'un est mon gendre, l'autre ma fille. Vous faites ce que je ferais moi-même, si je n'avais soixante-dix ans passés, et ce qu'aucun des gens que vous voyez ici n'a osé faire.
En disant ces mots, le vieillard semblait désigner plusieurs paysans à l'air madré et sournois, qui formaient effectivement autour de nous une haie tout à fait inutile. Ils échangèrent entre eux des regards furtifs et se dirent à voix basse :
— Tiens 1 il est bon là, le père Jérôme. On a soin de sa peau!
— Si ce n'était que la peau, dit un autre ; mais notre âme donc! Ah ben! c'est M. le curé qui ferait demain un beau bruit... Car enfin, Jérôme est catholique, c'est très-bien, mais Suzanne...
— Voilà ce que c'est, ajouta un troisième, que de se moquer de la sainte Église. Il en arrive toujours quelque malheur.
■—C'est égal, hasarda un quatrième, c'est bien dommage. Cette pauvre Suzanne est si gentille!
J'avais saisi à la volée quelques-unes de ces paroles en achevant mes préparatifs, lesquels consistaient à donner le plus de solidité possible à mon échelle. Enfin, mes précautions étant parfaitement bien prises, je procédai à l'escalade et distinguai encore la voix du vieux père qui s'écriait :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! soyez avec lui... ne l'abondonnez pas !
Arrivé près de la pierre qui soutenait le balcon, j'y posai le pied et j'eus bientôt pénétré dans 1 intérieur. Jamais plus effrayant spectacle n'avait frappé mon imagination. Les murailles éiaient lézardées de crevasses rouges, où la flamme pétillait déjà, et la porte, détachée de ces ferrures, était tombée dans le gouffre étincelant. On eût pu se croire sur le bord d'un de ces abîmes sans fond, qui semblent prêts à engloutir tous ceux qui osent en mesurer la profondeur. Un torrent de flammes y mugissait avec fracas et la chaleur commençait à devenir insupportable. Les deux époux que l'horrible catastrophe avait surpris au moment même où Ton venait de les laisser seuls, n'étaient pas même encore tout à fait déshabillés et se tenaient enlacés dans une étreinte furieuse et désespérée. Ils étaient livides et on eût dit, à les voir si immobiles et si calmes, qu'ils étaient résignés à mourir. Mais ce calme n'était au fond que l'engourdissement de la peur. A la vue d'un homme qui venait de leur rendre le courage et peut-être la vie, ils relevèrent la tête d'un air
inintelligent et hébété. Il ne semblaient pas comprendre qu'il pût y avoir encore pour eux un sujet d'espérance et une chance de salut.
— Monsieur, lui dis-je, venez vite et je réponds de vous.
— Où cela? fit-il dune voix éteinte.
— Regardez par cette croisée. Il y a une échelle.
11 poussa un cri de joie délirante et s'avança pour saisir sa femme.
— Arrêtez, lui dis-je, vous êtes trop faible. Vous la tueriez et vous en même temps. Descendez le premier, je vous suis avec ce précieux fardeau.
Il était incapable de me résister.- Il monta sur la fenêtre et hasarda sur le premier degré de l'échelle son pied tremblant. Mais arrivé au milieu de l'espace qu'il avait à franchir, ses yeux s'éblouirent, une terreur nouvelle s'empara de lui et il se jeta d'une hauteur de trois toises environ. Le malheureux était tombé à faux et ne se releva pas. 11 avait une jambe cassée.
Je lui succédai sur l'échelle, tenant entre mes bras la jeune épousée. La chute du pauvre garçon, j'en conviens, m'avait déjà passablement ému, et lorsqu'en allongeant le cou, je l'avais aperçu gisant sur la terre et exhalant une plainte sourde et douloureuse, j'avais eu besoin de tout mon calme et de toute ma présence d'esprit pour ne pas perdre en une minute le fruit de mes plus vaillants efforts. Le dirai-je même? Il me sembla u.n instant que cet accident était d'un mauvais augure dans les circonstances présentes et que mon dévouement serait inutile. Cette crainte, qui aurait pu, jusqu'à un certain point, engourdir mon activité et paralyser mon courage, ne fit au contraire que leur donner une nouvelle et décisive impulsion. Monté sur l'entablement de la croisée et luttant de toutes mes forces contre le vertige qui menaçait de s'emparer de moi, je fermai les yeux pour pouvoir me raffermir suffisamment sur mes jambes. La jeune femme qui, par bonheur, était complètement évanouie, ne dérangea par aucune imprudence involontaire l'habile stratégie de mes précautions. Sa tête, renversée sur mon épaule, forma même un excellent contrepoids, grâce auquel je pus garder l'équilibre. Sûr delà solidité de mon escalier volant et convaincu de mon propre aplomb, je me mis en devoir de descendre doucement les
degrés. Une fois le début accompli, le reste devait aller tout seul. Au quatrième pas de notre descente aérienne,— au quatrième seulement, — je compris que nous étions sauvés. Tout à coup la flamme pénétra dans la chambre déserte par le plafond, le plancher et les murailles. Je sentis très-positivement trembler sous moi le frêle support qui était notre seul, notre dernier espoir. Il y eut un moment où nous fûmes enveloppés, la pauvre femme et moi, dans une poussière d'étincelles et dans un nuage de fumée qui nous dérobèrent assez longtemps à tous les regards. Je ne m'émus de rien, je conservai jusqu'au bout ma sérénité d'âme et mon sang-froid. Eu touchant la terre, je renversai d'un coup de pied l'échelle qui alla grossir la masse des débris incendiés, et je regardai autour de moi, tout étonné de ne plus voir personne. Alors, une petite villageoise, plus hardie sans doute que ses compagnes, s'approcha de moi, me conduisit vers une petite ruelle que le feu n'éclairait pas et me dit en me faisant une gracieuse révérence :
— Monseigneur, vous cherchez votre ami? Il a pris sur ses épaules ce bon Jérôme qui est blessé et Ta transporté chez son beau-père, ce vieillard qui vous a parlé et qui, lui-même, a perdu tout sentiment et ne reconnaît plus personne, tant l'effroi l'a saisi. Quant à cette pauvre Suzanne, il ne sera pas aussi facile de lui trouver de suite un asile.
— Pourquoi donc cela ?
— Dame! si vous aviez entendu tout à l'heure... les paysans disaient entre eux : C'est un châtiment d'en haut! M. le curé l'avait bien dit ! Ces mariages-là ne réussissent jamais 1 Et puis, quand ils vous ont vu descendre sans trembler au milieu des flammes , ils se sont écriés: C'est le diable qui est venu sauver Suzanne... cela devait être... le diable seul pouvait la tirer de là 1
— Gomment ! le diable !
— Oui, monsieur, le diable.
— Et c'est en me voyant que cette idée... saugrenue...
— Précisément.
— Est-ce que je lui ressemble?
— Je ne dis pas cela... mais...
— Mais... quoi?
— On a douté, tant que vous avez été dans l'intérieur de la chambre. On vous plaignait même, car on ne croyait pas
que vous en pussiez revenir. Mais votre apparition sur la croisée a tout changé. Et le fait est que c'était si effrayant! Je vous assure, monsieur, que vous aviez l'air de danser sur du feu !
— En vérité, mais ne disait-on pas, en parlant de Suzanne, que le diable seul pouvait la tirer de là?
— Sans doute.
— Et pourquoi encore?
— Parce que, monseigneur, Suzanne n'est pas de la bonne religion. Elle est huguenote, et on dit que c'est ce qui lui a porté malheur !
— Les imbéciles! m'écriai-je transporté d'indignation, car je n'admettais pas que les dissensions religieuses pussent jamais justifier une sécheresse d'âme aussi coupable. Mais, dis-moi, mon enfant, ne connais-tu pas un endroit où je pourrais porter cette pauvre... Suzanne.., car c'est ainsi que tu l'appelles, je crois, et tu vois bien qu'elle aussi est complètement évanouie.
— Menez-la dans notre maison... c'est-à-dire dans la maison de ma tante, qui est allée au marché de Lectoure et ne doit revenir que demain. Suivez-moi, et seulement ne faites pas trop de bruit.
Je lis sans répliquer ce que voulait la candide enfant qui consentait à me servir de guide, et bientôt elle nous introduisit dans une salle assez spacieuse, où on remarquait six chaises de bois et un lit qui, à défaut d'élép;ance, avait au moins le mérite d'une excessive propreté.
Après m'avoir installé dans cette chambre qui était celle de sa tante, mon aimable paysanne sortit en me disant qu'elle allait savoir des nouvelles de Jérôme et qu'elle lui annoncerait que sa femme était en sûreté. Je lui recommandai alors de dire à La Tour que j'étais sain et sauf. Elle sortit en me promettant de s'acquitter ponctuellement de ma commission.
Je m'empressai de déposer Suzanne sur le lit, et — là, m'étant procuré de la lumière, je pus me convaincre que la beauté n'était pas un privilège exclusif des grandes villes et qu'on la rencontrait aussi quelquefois au village. Je ne sais si c'était la pâleur dont les traits de Suzanne étaient couverts qui leur prêtait un air inexprimable de grandeur et de distinction, mais j'eus quelque peine à me persuader
d'abord que ce fût là une simple enfant de campagne, habituée aux durs travaux de la terre ou aux grossières occupations de la ferme. Plus je la regardais, et plus j'étais frappé de la blancheur de sa peau, de la finesse de ses mains et de la riche natîire de ses cheveux. Il y avait dans toute sa personne je ne sais quoi de noble, de majestueux et de délicat.
Un gémissement plaintif me rappela fort à propos que je n'étais point là pour perdre le temps en folles divagations. Suzanne souffrait. J'allai chercher de l'eau et lui mouillai les tempes; puis ayant débouché un flacon de sels que je portais continuellement sur moi, je le lui fis respirer à diverses reprises.
Suzanne ouvrit les yeux et promena sur les objets inconnus qui l'entouraient un regard morne et décoloré. Je lui parlai, elle ne m'écouta pas. Je voulus réchauffer ses mains qui étaient devenues froides comme marbre; elle me les retira doucemenent.
Je m'éloignai.
Alors Suzanne se mit à rire, mais d'un rire triste et effrayant. Appuyée sur son bras droit, elle tenait ses yeux fixés devant elle, mais il était facile de comprendre qu'elle ne regardait rien distinctement. Son regard était vitreux et pour ainsi dire inanimé. Les pulsations de son cœur, dont le nombre pouvait se calculer aux mouvements de sa poitrine, devinrent peu à peu plus violentes et plus pressées. Une grande oppression semblait peser sur toute sa personne, et le bruit de sa respiration était embarrassé et pénible. Cependant, ces divers symptômes cessèrent au bout d'un quart d'heure environ. Elle descendit lentement du lit, fît quelques tours dans la salle sans m'adresser un seul mot, et s'étant arrêtée devant une glace qui était accrochée au-dessus d'un bahut de bois noir, arracha, Tune après l'autre, les deux ou trois fleurs qui lui restaient de sa toilette de noce et qui brillaient encore dans sa coiffure. Ensuite, elle se mit en devoir de délacer son corset, rejeta un fichu de gaze qui était noué sur sa poitrine et s'assit ensuite pour ôter ses bas, dont le tissu s'allongea lentement sous les efforts que fit sa main faible et paresseuse.
J'assistai, surpris et muet, à cette scène étrange et ne
savais que penser. A mesure que Suzanne se dépouillait d'un de ses discrets vêtements, sa beauté devenait plus dangereuse et je perdais un peu de mon courage. Le sang battait avec violence dans mes veines. J'aurais voulu détourner la tête, fermer les yeux... je ne le pouvais pas.
Soudain, elle murmura d'un son de voix mélancolique et pénétrant :
— Jérôme, Jérôme... est-ce que tu n'est pas là?
Je fis un pas vers elle. Son regard me fit frémir. Elle me souriait en me faisant signe d'avancer.
Je demeurai immobile. Elle répéta :
— Jérôme, est-ce que tu ne m'aimes plus?
Un froid mortel se glissa dans mon cœur. Je venais de comprendre que la pauvre enfant était folle... Folle! entendez-vous bien ?... folle !... et dans sa folie, elle continuait le roman qu'elle avait commencé quelques heures plus tôt. Elle ne se souvenait plus de la catastrophe à laquelle elle venait d'échapper par miracle. Elle se rappelait seulement qu'elle était mariée, que les gens de la noce étaient partis, et que l'heure était sonnée où les époux se disent ordinairement leurs secrets. Ses désirs, sa mémoire, toutes les facultés de son être se réunissaient dans une seule et unique pensée. Elle ne songeait plus qu'à Jérôme et à sa tendresse pour lui. Voyant que je ne bougeais pas, elle s'élança vers moi et venant se pendre à mon cou, elle s'écria:
— Oh! c'est que je t'aime tant, moi, Jérôme! n'est-ce pas que nous serons heureux... n'est-ce pas que cela ne fait rien que nous soyons d'un culte différent et qu'il n'y a au ciel qu'un seul Dieu, père d'une seule et même famille, dont la bénédiction s'étend sur toutes ses créatures, quelles que soient leurs erreurs, pourvu qu'elles l'adorent dans la pure sincérité de leur foi? Mais tu ne me réponds point, Jérôme... Pourquoi ne m'embrasses-tu pas? tous nos maux ne sont-ils pas finis? Ne suis-je pas ta femme? Ne suis-je pas à toi ?
Pour le coup, l'attaque était rude, l'alerte chaude, et je crus nécessaire de me recommander eu moi-même à tous les saints. Je ne voulus plus voir la beauté de Suzanne, et pour cela je me livrai aux évolutions les plus bizarres qu'il soit possible d'imaginer. Sa langoureuse pâleur, son déshabillé plus que galant m'eussent donné des tentations trop
fortes pour que mavertu n'en fût pas profondément ébranlée. Ces beautés étaient trop séduisantes. Je résolus d'en éviter à la fois le contact et Ja vue. Je levai en conséquence les yeux au ciel, touchai à peine le bout de ses doigts pour la faire asseoir sur une vieille chaise qui se rencontra fort à propos devant moi; puis enfin, regardant fixement et alternativement tout ce qui se trouvait à ma portée, tout, — je reculai encore un peu mon siège pour ne pas être trop près d'elle et lui dis du ton le plus froid, le plus empesé, le plus magistral que je pus trouver:
— Suzanne, vous vous trompez. Je ne suis pas Jérôme. Écoutez-moi.
Il parait que je n'avais encore été ni assez magistral, ni assez empesé, ni assez froid; car, ayant anéanti tout à coup le vertueux travail de ma prudence eu rapprochant vivement sa chaise de la mienne, elle appuya ses deux coudes sur mes genoux de manière à rendre inutiles tous les efforts que j'avais faits pour résister à des impressions si redoutables, et elle me répondit d'un son de voix si tendre que la fièvre m'en monta sur-le-champ au cerveau :
—-Voyons, mon ami, qu'as-tu à me dire? je t'écoute.