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CHAPITRE XVIII

Sommaire : Suite de l'histoire de Suzanne. — Le danger s'accroît.

— Lutte originale. — Le lit. — La tentation de Saint-Antoine.

— Efforts de vertu. — Mon héroïsme. — Je suis victorieux. — Notre arrivée à Lectoure. — Retour vers le passé. — Je revois Suzanne en rêve. — Affaires sérieuses. — Ce qu'on pmse de moi à Lectoure. — Incident. — La Tour me réveille pour me conter une histoire. — Madame de Montai. — Triste opinion qu'elle a de moi. — Avanie qu'elle me fait. — Je suis furieux. — Projet de vengeance. — Rencontre à l'église. — Je vois avec peine que mon ennemie est une femme charmante. — Je déjeune pour m'étourdir. — Expédition nouvelle. — Le confessionnal. — Le Père des Martelles. — Sa disparition. — Je prends sa place.

— Révélations piquantes. — J'écoute et retiens. — Le pot aux roses est découvert. — Un scandale affreux. — Menacp et riposte.

— Le calme après l'orage. — Une invitation. — Ma réponse. — Latoir part pour Lyon. -~ Réflexions sur les dévots. — Grimaces religieuses. — Paroles de Charles IX à ce sujet. — LeUre de Paris. — Anecdote du jour. — Un branle chez la comtesse de La Suze. — Coulon et l'amant de sa femme. — Mon départ.

Je ne me souviens pas d'avoir jamais été aussi embarrassé de ma contenance et de mes mouvements. Suzanne était si jolie, elle avait l'air si avenant, les yeux si doux et les lèvres si gentiment entrouvertes, que je ne me sentais pas le courage de la rudoyer. D'un autre côté, je ne voulais point me laisser aller à une tentation qui m'eût fait commettre une sorte de félonie, d'où il résulta que je restai absolument inactif, et cela dans la crainte de faire un mouvement ou un geste dont je pusse avoir plus tard à me repentir.

Suzanne réitéra sa question, et comme je n'y répondais pas plus que si j'eusse été de bois, de marbre ou d'argile, elle prit le parti de me faire une petite moue des plus dangereuses et de me bouder.

Je reculai tout doucement et parvins, après des efforts très-louables, — je vous jure, — à me placer à peu près hors de portée des mutines agaceries de Suzanne. M'étant aperçu que ses paupières se baissaient lentement et qu'elle prenait peu à peu l'attitude d'une-morne rêverie, je me levai et me mis à marcher dans tous les sens sur la pointe des pieds. Je cherchais à m'étourdir et faisais tout ce que je pouvais pour ne point la réveiller.

Mais hélas ! les efforts de ma vertu n'empêchèrent point les idées de Suzanne de continuer leur petit bonhomme de chemin. Elle ne pensail qu'à son mari, elle ne voulait que son mari, et dix pièces de canon éclatant à la fois n'eussent pas réussi à lui faire entendre raison.

Je la fuyais. Elle s'élança à ma poursuite et la chasse commença, — chasse étrange et vraiment extraordinaire où

1 "'accomplissais mon premier début. Les rôles étaient singuièrement intervertis : le gibier était devenu chasseur.

Cependant, disons-le sincèrement, je me sauvais à contrecœur et courais à pas comptés. Par moments même je me

sentais pris d'une incroyable démangeaison de me laisser attraper. Il faut dire aussi que je perdais beaucoup de temps à regarder derrière moi pour m'assurer des progrès de Suzanne, et qu'en tournant ainsi en quelque sorte sur moi-même, — entre quatre murailles — il est bien difficile de se devancer d'un très-long espace. La main de la jeune femme s'appuya sur moi, et je m'arrêtai court. Décidément je ne pouvais pas réchapper,

— On a bien de la peine à vous rejoindre, me dit-elle d'un petit ton fâché; où alliez-vous donc?

Je répondis à tout hasard :

— A votre rencontre, ma belle Suzanne.

— C'est étonnant, je croyais que vous vous sauviez.

— Vous voyez bien que non, puisque je suis là, prés de vous, et que nous marchons côte à côte en nous tenant par le bras.

— A quoi bon marcher? reprit-elle avec un geste ennuyé; asseyons-nous ici.

Nous étions devant le lit , et c'est ce lit qui nous servit de siège. Décidément il était écrit que toutes les tentations viendraient m'assaillir à la fois , et en vérité lorsque je me rappelle les assauts multipliés que j'eus à soutenir pendant cette nuit mémorable, je suis bien forcé de m'avouer, toute fatuité à part , que les séductions dont tous les démons réunis environnèrent autrefois le bienheureux saint Antoine ont été renouvelées cette fois-là sur mon chétif individu : je dis chétif en comparaison de la personne de ce grand saint.

Existe-t-il au monde un plus dangereux conseiller que le lit, quel qu'il soit — dur ou moelleux— élégant ou grossier? L'odeur d'un drap bien blanc sorti récemment de l'armoire, la chaleur inexplicable que communique le duvet de l'oreiller, cet irrésistible attrait du repos qui nous porte à tomber à la renverse, ne sont-ce pas là les attractions puissantes contre lesquelles on ne saurait lutter avec les armes ordinaires de la prudence ou de la raison? N'est-ce pas un véritable lieu de délices auprès duquel le jardin d'Armide ne serait qu'un potager assez triste ? N'est-ce pas Capoue en miniature? Je fus tout à la fois Renaud et Annibal... Je me laissai aller au charme d'un si doux tête-à-tête, et, me penchant sur la belle Suzanne , je me permis ud larcin qu'elle ne songea même pas à me disputer...

Qui le croirait? cette témérité la sauva en m 'inspirant à moi-même une horreur salutaire pour le crime que j'allais commettre et qui venait déjà de recevoir un commencement d'exécution. Je me relevai bien décidé à une lutte désespérée. Aurais-je triomphé? je ne saurais le dire, mais ce qui est positif, c'est que la Providence vint au secours de Suzanne en versant sur ses paupières une vapeur salutaire qui les ferma doucement et produisit en peu de temps le sommeil.

En la voyant s'endormir, je me calmai et ne songeai plus qu'à son malheur. Je plaçai sur elle les couvertures de manière à la garantir du froid... je devins son médecin, son gardien, son frère. .. Au prix de' quels efforts, grand Dieu! .. Mais je n'y veux plus penser, car je serais assez fou pour avoir des regrets, et je ne veux pas ternir, par des sentiments indignes d'un honnête homme, une des meilleures actions de ma vie.

Ma petite villageoise revint fort à propos et s'informa de l'état de Suzanne. Je ne lui racontai pas les détails de ce qui m'était arrivé avec elle, mais je lui en dis assez pour la mettre au courant de ce qu'elle devait savoir. La pauvre enfant ne put s'empêcher de pousser des cris en apprenant que Suzanne était folle. Elle me suppliait de ne point la quitter. Pour la satisfaire, je revins encore une fois vers le lit et tatai le pouls de la malade. Sans être docteur le moins du monde , je pouvais cependant juger de certains cas où l'in-tinct d'un ignorant vaut quelquefois mieux que la science d'un homme de l'art. Cet examen me contenta plus que je ne saurais dire. Suzanne était extrêmement agitée, ses joues étaient rouge- feu , sa poitrine palpitait violemment et un tremblement irrégulier se faisait remarquer dans tous ses membres. Je compris qu'elle avait la lièvre et que ce qui m'avait tout à l'heure si fortement effrayé n'était probablement que l'effet passager du délire. Ayant donc rassuré la petite amie de Suzanne, je m'esquivai de ce réduit modeste où j'avais failli perdre mon âme, car c'était sans aucun doute à Satan lui-même que j'avais si vaillamment résisté, et je courus à la demeure du bailli, où le lecteur doit se souvenir que Jérôme avait été transporté

Ici se termine en peu de mots cette histoire, qui , j'en

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conviens, n'a pas un grand air de cousinage avec le plus grand nombre de celles qui composent l'épopée de ma vie. Le dénouement surtout en parai ra fade et presque incompatible avec les tendances bien connues de mon caractère. Que faire à cela? Pour ne se point donner çà et là à soimême quelque démenti, il faudrait être plus qu'un homme, et c'est une prétention que je puis du moins me vanter de n'avoir jamais eue.

Je restai jusqu'au jour chez Jérôme qui allait un peu mieux et dont la blessure , m'assura-t-on , ne devait point avoir de suites fâcheuses. . .

Aux premiers rayons du soleil, j'étais sur la grande route, ayant Latour à ma droite et Bruscambille à dix pas derrière moi. Nous fîmes bientôt notre entrée à Lectoure, et, chose singulière, je n'instruisis pas mon cher cousin des particularités de mon tête-à-tête avec Suzanne. Vanitas vanitatum! Je craignais qu'il ne se moquât de moi. On est ainsi fait : on se vante d'une mauvaise action, on n'ose pas en avouer une bonne. Les hommes, y compris Fauteur de ces mémoires, sont de grands misérables !

La fatigue nous empêcha de vaquer à nos affaires dès le premier jour de notre arrivée. Je me fis indiquer sur-lechamp la maison de feu mon père, car j'avais presque oublié les êtres de la ville. Je me plongeai en toute hâte dans mon lit, d'abord parce que j'avais grand besoin de repos, et ensuite parce que j'étais bien aise d'être seul. Quelle nuit occupée! quels rêves enchanteurs , quelle admirable succession de tableaux enivrants et d'images merveilleuses! Je revis Suzanne dans le costume où je l'avais laissée, les cheveux déroulés en boucles soyeuses, les yeux humides d'amour et l'œil toujours langoureux et suppliant. Mais cette fois, comme c'était un rêve et que les rêves sont d'effrontés moqueurs, Suzanne n'était plus folle, elle avait toute sa raison, elle me jurait que c'était moi qu'elle aimait — moi positivement — et non Jérôme! Je n'avais donc plus aucune raison d'êîre scrupuleux, je brisais les liens dont m'avait garrotté ma conscience, et je ne m'épuisais plus en efforts surhumains pour étouffer mes élans et comprimer mes transports. Ah ! s'il est vrai, comme je l'ai entendu dire chez mademoiselle de Scudéry, qu'il y ail dans l'air des sylphes qui portent la pensée de ceux qui

Biment, des gnomes dont leternelle mission est de mettre en rapport deux âmes qui se comprennent , des lutins qui remplissent les (onctions de messagers d'amour, que cette nuit a été malheureuse pour vous, pauvre Jérôme ! . . . Car, bien que je fusse à plusieurs lieues de Saint-Sylvère , j'ai passé, si j'ai bonne souvenance, trois grandes heures avec votre femme. .. Mon cœur a battu sur le sien, nos haleines se sont confondues, mes regards se sont mêlés à ses regards !..... et tout cela pourtant a été si innocent et si pur, que vous n'avez pas même le droit de vous en plaindre.. . Bientôt d'ailleurs l'aurore est venue s'abattre sur mes vitres avec ses ailes d'or et tout a disparu... La force de mes souvenirs me reporte vers cette heureuse époque, et il me •semble voir se dérouler autour de moi la perspective de ces moments trop rapidement passés.

Suzanne, ma jolie malade , mon aimable folle , je vous reconnais, je vous revois... Hélas! aujourd'hui comme alors, vous n'êtes qu'une ombre que je ne puis saisir, vous n'êtes qu'un fantôme dont je ne saurais effleurer la forme sans la voir s'évanouir sous mes doigts. . . 11 faut détourner le regard de ces plaisirs impossibles... Tantale a trop souffert, et je ne veux pas souffrir comme lui... Adieu, ma belle Suzanne , adieu !

Nous voici donc à Lectoure. Avec la permission du lecleur, nous lui ferons grâce des détails fastidieux de l'affaire litigieuse qui nous y avait conduits , mon cousin et moi. Il s'agissait de calculs à faire, d'évaluations à établir, de comptes à régler, et je lui épargnerai un aussi triste divertissement. Moi-même j?éprouverais quelque chagrin à retracer certaines circonstances qui me rappelleraient une déplorable mésintelligence élevée je ne sais comment entre ma mère et moi. Mon cœur a conservé une trace si fâcheuse de ces différends et de ces conflits de famille, que j'en ai toujours éloigné le plus que j'ai pu mon souvenir et ma pensée. Je dirai donc seulement que la nature des intérêts que nous avions à débattre ne comportait pas une résolution précipitée et que nous nous vîmes obligés de rester prisonniers à Lectoure l'espace d'un grand mois. Mon cousin Latour, que j'avais connu le plus grand fou de la terre, mais qui était singulièrement changé depuis son mariage

à Lyon , consentit sans peine à être raisonnable pendant cette énorme trêve imposée par une nécessité grave à notre goût pour les plaisirs. Je me montrai pour mon compte si tranquille et si modéré que les procureurs , baillis, échevins et tabellions à qui nous eûmes affaire, me décernèrent cet immense honneur de me dire en face qu'ils ne reconnaissaient nullement en moi le Roquelaure dont on leur avait fait de si épouvantables récits. Ainsi placés dans l'opinion des autorités de la Gascogne , nous songeâmes, La Tour et moi, à garder intacte la réputation d'innocence qu'on nous improvisait si généreusement, et le fait est que, durant ce mois, digne d'être marqué sur Falmanach par un signe d'or, nous pratiquâmes toutes les vertus publiques et privées avec l'imperturtable aplomb de gens qui en eussent eu réellement l'habitude.

Je vois pourtant d'ici sourire quelques incrédules, et au demeurant, s'il faut le dire, je conviens que ces incréduleslà n'ont pas positivement tort. Je tins la bride à mes penchants aventureux, c'est vrai; je fus sage et réservé autant que ma nature le comporta, c'est encore vrai; mais toute force s'épuise, et la poudre inflammable de mon esprit, milgré les bonnes intentions dont je me sentais animé, n'était point capable de résister à une étincelle qui fût venue tomber sur elle traîtreusement et à l'improviste. C'est ce qui arriva vers la dernière semaine de notre balte à Lectoure. Je vais donc raconter le fait simplement, naïvement et sans en rien dissimuler. Je désire seulement qu'on me rende justice, qu'on fasse la part des circonstances et qu'on veuille bien reconnaître que si, malgré ma résolution bien fermement prise, je ne sus résister en cette occasion à mon goût pour les petites aventures, c"est surtout parce que j'y fus excité par la plus inattendues t la plus incroyable des provocations.

Un soir j'étais rentré chez moi une heure ou deux avant mon cousin La Tour, et fatigué des excursions de la journée, je m'étais couché sans l'attendre, lorsqu'au moment de m'assoupir j'entendis des pas retentir dans le couloir t trois petits coups frappés à ma porte.

J'eus bien envie d'abord de faire la sourde oreille, vu que je me sentais en excellente disposition de dormir et que mon intention était d'entreprendre, au jour levant, une

assez longue excursion dans la campagne. Mais on insista, La porte, heurtée plus fortement, rendit même un son assez considérable pour que je craignisse, par un plus long retard, d'incommoder vivement mes voisins. Une toux dont je connaissais parfaitement bien le timbre et le diapason vint d'ailleurs m'avertir à propos que mon visiteur n'était autre que La Tour-Roquelaure. En bon parent, je me reprochai de l'avoir déjà laissé si longtemps se morfondre à ma porte, et m'arrachant d'une couche où les charmes du repos me berçaient depuis près d'une demi-heure dans les premiers rêves d'un demi-sommeil; je m'élançai du lit sous un de ces affreux costumes de nuit qui feraient, selon moi, de l'homme le plus beau de la terre, le singe le plus laid qu'on se puisse figurer.

C'était bien La Tour, et ma surprise se trahit sans doute sur mon visage, puisqu'il me dit aussitôt:

— J'ai une communication des plus importantes à te faire.

Il était impossible d'entrer en matière plus habilement que le fit alors mon cousin. Son air mystérieux, l'annonce solennelle de l'objet inconnu de sa visite étaient de nature à m'intriguer, et je ne me sentis pas d'humeur à le blâmer de m'avoir pris quelques minutes sur mon repos, du moment où il m'apportait des provisions, soit de médisances, soit d'anecdotes, qui pouvaient servir.de pâture à mon habituelle voracité. Les gens qui, comme moi, vivent de toutes les forces réunies de leur esprit et de leur cœur, sont sujets à de grands accès de cette curiosité ardente qui se nourrit de tout et s'applique à tout. Aussi fut-ce avec une véritable effusion de sentiment que je m'écriai, en offrant ma main à La Tour :

— Sois le bienvenu. Il y a des moments où Ton n'est pas fâché de dormir, mais rien ne vaut une bonne conversation entre amis, bien piquante et bien soutenue. Rentrons dans ma chambre et allons causer

Je m'accommodai du mieux que je pus,etLa Tour m'aida à passer ma robe de nuit. Je m'assis, il s'assit devant moi et je l'interrogeai du regard.

— Ou je me trompe fort, repris-je en l'examinant avec attention, ou tu as quelque mauvaise nouvelle à m'annoncer. Voyons, parle, qu'y a-t-il?

La Tour ne souffla point et se contenta de rouler entre ses doigts les nœuds à aiguillettes de son manteau.

— Es tu muet ! m'écriai-je, intrigué au plus haut point.

— Je ne suis pas muet le moins du monde, répondit enlinLaTour, et la vérité est que j'ai une infinité de choses à te dire. La grande difficulté est de savoir la manière dont je te les dirai. Avec une langue bien affilée, un sujet fécond et même une véritable éloquence, il est quelquefois très-difficile de parler. C'est le cas où tu me vois aujourd'hui.

— Je déclare, répliquai-je d'un ton majestueux, que tu viens d'être aussi beau que Démosthènes ou que m'importe quel autre orateur de l'antiquité. Mais je me hâte d'ajouter que tu te serais exprimé dans l'idiome des Chinois, des Tartares ou des Algonquins, que je n'en aurais pas compris un mot de plus. Descends de ces sublimes hauteurs, cousin La Tour, et souviens-toi que nous sommes ici eu pleine Guyenne, province des mieux méritantes, où l'on parle une langue qui n'est pas sans quelque analogie avec le français. Base-toi là-dessus et poursuis.

Mon allocution avait été assez longue pour donner à La Tour le temps de préparer sa nouvelle période. Aussi, me dit-il sans me faire attendre davantage :

— Tu veux que je sois clair. J'y ferai de mon mieux; mais je crains bien d'apporter, par mes paroles, quelques changements à ton humeur guillerette. Il s'agit d'une affaire grave à laquelle je ne vois guère d'issue possible.

— - Oh ! oh ! je ne croyais pas qu'il pût y avoir sous le ciel beaucoup d'affaires embarrassantes pour un gentil' homme d'honneur qui se conduit en toutes choses selon les règles de la stricte loyauté et dont l'épée tranche çà et là et au besoin les nœuds réputés inextricables... S'agirait-il d'une difficulté sérieuse avec Dieu le Père ou le Saint-Esprit?

— Ceci ne serait rien, grommela La Tour.

— Rien, dis-tu ?

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, les questions de conscience finissent toujours par s'éclaircir et s'arranger. Pour ferripêcher de languir plus longtemps, apprends donc, mon cher Roquelaure, que tu as été insulté.

— Quand cela?

— Ce soir même.

— Où ?

— Chez madame de Montai.

— Devant toi?

— Devant moi.

— Et tu ne m'as point défendu?

— On m'a fermé la bouche.

— ,Mais qui donc s'est permis?...

— Une femme. Madame de Montai elle-même.

— Et tu n'as pas trouvé un homme à qui répondre ?

— Pas un. J'étais la seule barbe présente et j'avais quatre cotillons autour de moi. J'étais cerné !

— Poltron ! Tu as mis bas les armes ?

— Non, mais j'ai battu en retraite ; la nécessité le voulais

— Enfin voyons cette insulte !

—Voici le fait. Depuis que tu es à Lectoure, chacun s'est empressé de te bien accueillir. Partout où l'on a joué la comédie, partout où l'on a eu les violons, Roquelaure s'est toujours trouvé en tête de la liste des élus, Roquelaure, en un mot, s'est vu le héros de toutes les réunions, le roi de toutes les fêtes.

— Qu'y a-t-il là de surprenant?

— Rien du tout. Attends donc !

— Oh! c'est qu'avec toi il faut une patience! Arriverastu au fait ?

— J'y arrive. Ce triomphe t'a valu bien des jaloux, bien des envieux, tu as dû t'en douter; mais ce que tu n'as pu deviner, c'est que tes succès aient excité la fureur et l'indignation d'une femme, à tel point que, devant rassembler chez elle dans huit jours ce que la province renferme de plus noble et de plus raffiné, elle a déclaré tout net qu'elle excepterait de ses invitations le seul marquis de Roquelaure.. .

— Hein?

— Ce qui équivaut absolument à dire qu'elle te ferme la porte au nez.

J'aurais reçu un soufflet en plein visage que je n'eusse pas été plus abasourdi. J'avais vu deux ou trois fois madame de Montai, et mes relations avec elle s'étaient bornées jusque-là à quelques saiuts respectueux, ou pour mieux dire

insignifiants. Je n'avais aucune raison de la haïr ou de l'aimer, et c'était tout au plus alors si je me rappelais ses traits. 11 me sembla pourtant, en consultant mes souvenirs1 qu'elle était plutôt bien que mal, et que son seul défaut était d'avoir dépassé la trentaine de cinq à six ans environ. Mon premier mouvement fut de douter de ce que disait La Tour, et je lui exprimai même ce doute en termes assez vils.

— Quand tu t'emporteras, me dit-il avec assez de justesse, cela ne raccommodera rien, et tu ferais mieux de songer à réparer par quelque bon coup d'habileté le dommage qui menace ta réputation. L'incroyable prétention de madame de Montai peut faire éclat, et à ta place je songerais à esquiver le coup. N'es-tu pas de mon avis?

— Si fait, tu as même parfaitement raison. Mais atant de résoudre quelque chose, ne faut-il pas que je sache les raisons de cette haine si furieuse? Qu'est-ce que c'est que cette madame de Montai? Tu la connais particulièrement, et tu Tas jadis assez fréquentée pour pouvoir juger de ses motifs. Ne pourrais-tu me faire en quelques coups de crayon un portrait plus ou moins ressemblant de l'audacieuse qui se déclare ainsi mon ennemie?

— Je le veux bien, répondit La Tour, et en deux mots je vais esquisser ses traits principaux. Madame de Montai est une dévote...

— A son âge... c'est bientôt!... On ne l'est en général que passé quarante ans.

— Il paraît qu'elle était pressée de conclure alliance avec le ciel, car voilà plus de deux années qu'on la voit continuellement aux églises, entendant deux messes plutôt qu'une, allant régulièrement à vêpres, au salut, à compiles, et s'agenouillant sur la pierre avec de grandes démonstrations d'humilité, de repentance et de piété. Ce dénouaient était, du reste, prévu de tout le monde à Lectoure. Elle s'effarouchait au seul mot d'amour, blâmait saus miséricorde les femmes peu circonspectes qui se plaisaient à l'inspirer, décriait leurs attachements et fuyait avec affectation la compagnie de celles qu'on soupçonnait d'avoir eu quelque liaison cachée. Il y a mieux : on assure que ie jour de son mariage on eut toutes les peines imaginables pour la faire consentir à se coucher; elle disait

qu'elle était tout près de sa damnation, et que si elle consentait à la perdition de son corps elle tenait plus que jamais au salut de son âme. Aussi fit-elle placer un prie-Dieu à trois pas de l'alcôve fatale et y resta-t-elle à marmotter des patenôtres deux ou trois heures durant. Ses femmes se dévoraient d'ennui, et Montai, qui s'était réduit au léger costume de la circonstance, grelottait de froid au fond de la ruelle. Au moment de l'enjambée, ne lui vint-il pas la singulière idée d'envoyer quérir son confesseur. On était déjà parti pour aller au presbytère voisin, quand sa mère, fort heureusement, la vint tancer d'importance, en lui disant tout crûment qu'elle n'avait pas fait jadis tant de façons avec monsieur son père, et qu'elle rengageait à suivre son exemple, qui certes en valait bien un autre. L'épousée parut alors se résigner, mais quand elle vit les deux oreillers et son mari en bannière, ce furent de nouveaux cris et de nouvelles simagrées. Sa vieille nourrice normande qui était là, se fatigua à la fin de ces momeries, et, la saisissant à bras-le-corps, la coucha tout de son long sur le lit en disant : Hè bè, man Guieu, qu'est que chest qu* chà? Faut-y pas tant s' faire tiré l'oreille pour aller baiser la relique de m'sieu saint Nicolas? Hè, ma chère rnam-zelle^ c'est d' la religion itou, ça! Tant il y a qu'en définitive on les renferma ensemble et qu'il arriva alors ce qu'il plut à Dieu. Madame de Montai n'a pas démenti ces glorieux antécédents, et elle passe dans toutle pays pour une grande vertu.

— Hum! hum! voilà qui devient bien sérieux!

— Ce soir donc, continua La Tour, la conversation s'engagea sur toi. On parla de notre prochain départ et du souper que madame de Montai prépare pour samedi prochain. Il y avait là, assises en cercle, madame d'Amégis, fille de Préau, le capitaine de mousquetaires, la jolie baronne de Bérou ville et la femme de ce niais de Garaube, à qui tu as donné récemment des pichenettes sur le nez. On vint à se demander qui danserait la première pavane avec madame de Montai, et pour me faire honneur, madame d'Amégis me dit que ce serait moi. Je la remerciai de sa préférence et priai madame de Montai de me conlirmer dans mon espoir... Mais elle me répondit qu'elle était désolée et qu'elle avait promis. « A qui donc? demandai-je aussitôt. -— Devinez, me dit-elle; c'est un de vos amis. »

« Je n'ai pas besoin de te dire que je te nommai sur-lechamp, Roquelaure... Sur quoi, madame de Montai s'écria en jouant nonchalamment de l'éventail : « Oh ! non, certes, car pour danser avec moi il faudrait qu'il vînt ici, et je compte bien qu'il n'y mettra jamais les pieds. »

— Voyez-vous l'impertinente ! m'écriai-je dans un transport d'indignation. Qu'ont répondu à cela les autres femmes ?

-— Madame d'Amégis s'est fortement récriée..*

— A la bonne heure!

— La baronne a délaré que sans toi la soirée serait triste à périr.,.

— J'ai donc encore des amis!

— Quant à la petite de Garaube, elle a affirmé que ton absence produirait le meilleur effet.

— Les pichenettes de son mari lui sont restées sur le cœur. Uae autre fois je lui tirerai les oreilles. Mais la Montai n'a-t-elle pas exposé ses raisons?

— Sans doute. Elle a pris un air royal pour dire que le nom de Roque'aure sonnerait mal dans un lieu où les divertissements mondains ne sauraient faire oublier le respect dû aux principes sacrés de la religion, et qu'elle n'admettrait jamais sous son toit un homme qui n'a brillé à la cour de France que par ses conquêtes frivoles et ses exploits scandaleux!... Alors, comme madame d'Amégis la pressait de s'expliquer sur tes crimes, elle a murmuré les noms de mesdames de Lavernay, d'Alibon etdeGuéménée, ce qui prouverait du reste que les pratiques religieuses ne l'absorbent pas tellement qu'elle ne se puisse mettre çà et là au courant des historiettes mignonnes de Fontainebleau, de Saint-Germain et de Paris. Je t'ai défendu de mon mieux... j'ai même pris à mon compte la solidarité de ta vie entière et j'ai positivement annoncé que, dans le cas peu probable d'une exclusion qui peut sembler injurieuse, je la considérerais comme s'adressant à moi aussi bien qu'à toi, puisqu'il était vrai que nous avions mis en commun nos peines, nos plaisirs, notre argent et même quelquefois jusqu'à nos maîtresses.

— Tu as dit cela! m'écriai-je au comble de la joie.

— Oui, certes, et j'ai eu bien tort, car ce dernier mot a tout gâté... Des maîtresses! Ces trois syllabes-là valaient

bien pour madame de Montai un évanouissement tout entier, et cependant nous en avons été quittes pour la moitié d'une syncope. Il n'y a pas trop à se plaindre. Quand elle a eu recouvré l'usage de ses sens, elle m'a demandé pardon, d'une faiblesse dont il n'avait pas dépendu d'elle de se défendre. Elle a fait d'ailleurs un appel à ma générosité pour se recommander à ma discrétion et m'a supplié de ne te rien dire de tout cela-. J'ai promis par politesse, mais la preuve que je ne me considérais nullement comme engagé, c'est que je suis venu ici au grand galop pour te faire part de la belle opinion que la dame a de toi.

J'avoue que je fus tout étourdi, du compliment que La Tour-Roquelaure me jetait ainsi à la tête et qu'il me fallut même plusieurs minutes pour me remettre. Jamais pareil affront ne m'avait été fait, et j'eusse donné en ce moment trois bons quarts de mon patrimoine pour trouver devant moi quelque figure bien plate et bien déplaisante sur laquelle il m'eût été loisible d'appliquer un bon soufflet. Je me serais battu avec plaisir contre n'importe qui; tout m'eût été bon pourvu qu'il m'eût été permis de frapper d'estoc et de taille et de déverser le trop plein de ma bile sur le premier ennemi venu. Malheureusement l'heure n'était point favorable à une prouesse de ce genre. Il était minuit passé, et une ville de province est à ce moment-là plus morte et plus déserte qu'un cimetière. D'une autre part, je n'avais devant les yeux-quemon cousin La Tour, qui, en bonne conscience, n'avait point mérité que je lui passasse mon épée au travers du corps. Je fus donc obligé de maîtriser ma fougue et de dévorer mon courroux.*. Je me contentai de grommeler entre mes dents:

— Madame de Montai me le payera.

— Que feras- tu? me demanda La Tour..

— Je n'en sais rien*

— Je vois à ton sourire que tu veux te venger*

— Peut-être.

— Ce sera bien scabreux..

— Pourqoi cela?

— Parce qu'une femme, drapée dans sa faiblesse, est plus difficile à attaquer et à vaincre que le guerrier le plus intrépide, avec son écu au bras et sa lance au poing.

— iN a-t-elle pas un frère ?<

— 11 est mort Tan dernier dans la guerre de Flandre.

— Un mari?

— Il est depuis deux mois à Constantinopîe.

— Un amant ?

— Eliel madame de Montai ! on voit bien que tu ne la connais pas. Si tu lâchais un pareil mot devant elle* elle t'arracherait tout simplement les yeux. Si tu le disais devant une de ses amies, elle te rirait au nez.

— En vérité ! Elle a donc une bien grande réputation de vertu ?

— Une réputation qui tient du miracle.

— Et les femmes elles-mêmes se plaisent à lui rendre justice ?

— Là où on ne voit ni lueur ni fumée, comment veux-tu qu'on soupçonne le feu?

— Et toi, qu'en penses-tu?

— Dame... je fais comme tout le monde.

— Permets que je te regarde... Je ne t'ai jamais vu si bénin. Tu crois donc à la vertu des femmes, maintenant?

— Mon pauvre Roquelaure, me dit La Tour, en me serrant la main d un air contrit, — tu m'adresses là une question qui me prouve que te es sujet à perdre quelquefois la mémoire. Tu oublies...

— Quoi donc?

— Que je suis un homme... marié.

— Je veux effectivement mourir si je me le rappelais en ce moment-là. Ce mariage avec la jeune Lucile Avenel avait été si précipité, si imprévu, qu'il m'arrivait parfois de considérer encore La Tour comme un garçon. Il est certain du reste qu'il n'avait réellement eu qu'un faible avant-goût des satisfactions conjugales et qu'il n'était époux qu'à demi. Rappelé par ses paroles au véritable sentiment de sa situation, je respectai ses scrupules et sa circonspection. Mais comme je n'avais pas, à beaucoup près, les mêmes raisons que mon cousin pour me sentir disposé à l'indulgence, je me livrai à une diatribe des plus véhémentes contre les prudes en général et contre madame de Montai en particulier.

11 se faisait tard. La Tour m'écoula d'abord avec un héroïsme digne d'un meilleur destin. Seulement, à la lcngne, mon éloquence ayant tourné à la monotonie, je le vis s'en-

dormir doucement en me souhaitant toutes sortes de succès et en me recommandant par-dessus tout d'agir avec prudence et discrétion. Je le réveillai pour l'envoyer coucher, il ne se le fit pas dire deux fois ; il me quitta définitivement en me laissant ces mots pour adieu :

— Tu as bien tort de t'enlever pour si peu de chose. Je t'avais conté tout ceci pour rire un peu et songer à nous, deux s'il n'y aurait pas quelque bonne pièce à jouer à madame de Montai... car, à mon avis, l'impertinence est encore plus bête que la vertu n'est louable, et je la trouve du dernier impertinent... Mais il n'en est pas moins vrai que... dans la situation de l'affaire... il serait... peut-être convenable....

Un long bâillement interrompit enfin cette interminable phrase, déjà trop de fois entrecoupée. Le pauvre garçon sentait le sommeil d'une lieue.

— Va te reposer, lui dis-je en le reconduisant vers sa chambre. Demain nous reprendrons l'entretien où nous l'avons laissé.

La Tour passa une excellente nuit. Quant à moi, j'avais l'esprit beaucoup trop préoccupé pour pouvoir fermer J'œil, et, vers sept heures du matin, surexcité par la fièvre d'un dépit qui s'était emparé de tout mon être, je sortis de chez moi au hasard, ne sachant pas où je voulais aller, mais me dirigeantinstinctivement vers le logis de madame de Montai.

J'étais à deux cents pas environ de son hôtel, lorsque je la vis franchir avec une gravité calme le seuil de sa porte, soigneusement voilée sous une coiffe brune qui, malgré d'évidentes prétentions à une excessive pudicité, laissait cependant assez deviner le visage pour satisfaire en même temps un innocent besoin de coquetterie. Cette remarque fut la première que je hasardai. J'en eusse dès ce moment hasardé bien d'autres si elle n'eût doublé le pas, ce qui me força de doubler aussi le mien et d'employer pour un instant tous mes soins à ne la point perdre de vue.

La messe de sept heures sonnait. Elle entra à l'église.

— Voilà bien ma dévote ! pensai-je en jetant les yeux au ciel. Elle l'est même à un degré inquiétant, puisqu'elle n'en dort pas. Allons jusqu'au bout et nous verrons ce qu'il faudra en conclure.

Je ne pénétrai dans l'église que cinq minutes environ après elle. Je la cherchai longtemps sans la voir. Enfin, m'étant arrêté derrière le maître-autel, je l'aperçus agenouillée sur un prie-Dieu placé près d'un des plus gros piliers delà nef et plongée dans un saint recueillement. Je pus donc l'observer de là sans crainte d'être remarqué.

Cet examen, jo dois le dire, fut loin d'être favorable à mes projets de guerre, et j'avoue que j'eusse préféré de beaucoup pouvoir rester sur le pied de paix avec madame de Montai. Sa physionomie était noble, son air imposant, et le feu que répandaient ses yeux était doucement tempéré par une de ces vapeurs nuageuses qui ajoutent aux regards d'une femme tant de charme et de séduction. Sa bouche était des plus engageantes, la couleur de ses lèvres annonçait une santé parfaite, et j'ai rarement vu la grâce la plus ravissante s'allier anssi bien que chez elle à une corpulence majestueuse et à un agréable embonpoint. Il me sembla pourtant (vovez ce que c'est que la prévention) que ces diverses beautés n'étaient point marquées au coin d'une entière franchise, et qu'il manquait je ne sais quel charme inconnu à cet ensemble, dont le premier aspect m'avait séduit tout d'abord. Mais comme, après tout, ceci n'était que d'une médiocre importance, je ne m'en occupai point davantage et cesssai de songer à autre chose qu'à l'affront sanglant dont j'avaisà tirer vengeance, puisqu'il m'était absolument interdit d'en demander raison.

Un plan de campagne ne s'improvise pas aussi prestement qu'on le voudrait quelquefois, et madame de Montai sortit de l'église que je n'avais encore rien résolu. Je fus assez sage pour ne la point suivre et revins chez moi tout rêveur. La Tour, ennuyé de m'attendre, s'était mi^ à table, et je le trouvai fêtant gaillardement un flacon poudreux de vieux vin de Gahors.

J'avîij fait mon entrée comme Oreste poursuivi par les divinités de Tenfer, et La Tour s'écria, tout en déchirant à belles dents une aile de poulet flanquée d'une appétissante gelée jaune comme de l'or :

— Quel air tragique î aurais-tu fait quelque rencontre désagréable? as-tu besoin d'un second? Laisse-moi achever cette bouchée et je suis à toi.

— Tu peux déjeuner sans te presser, lui répondis-je en

m'asseyant. J'ai fait, il est vrai, une rencontre qui m'a été peu agréable ; mais, quant à un duel, j'en chercherais bien un ici pendant huit jours que l'occasion ne s'en présenterait pas. Il y a des veines malheureuses, et je suis dans une de ces veine-là ; il faut bien en prendre mon parti.

— Est-ce que tu as vu madame de Montai.

— Oui.

— Tu lui as parlé ?

— Que voulais-tu que je lui dise?

— C'est juste. Tu aurais été fort embarrassé.

— Dis plutôt que j'eusse été très-ridicule.

— L'un comprend l'autre. Où l'as-tu vue?

— A l'église.

— Priant Dieu?

— Priant Dieu.

— Tu vois que je ne t'avais pas trompé.

— Ne précipitons rien; nous verrons.

— Est-ce que tu aurais découvert dans ta besace quelque moyen de connaître les vrais sentiments de la dame ?

— Pas encore, mais cela peut venir.

— Tu me dis cela d'un petit air... Je parie que tu tiens déjà ton stratagème.

— Sur l'honneur, je n'ai rien arrêté; mais ce qu'il y a de bien certain, c'est que je suivrai madame de Montai comme le bon chasseur suit la piste du gibier qu'il veut atteindre ; — c'est que je ne lui accorderai de trêve que quand je l'aurai amenée à me faire- amende honorable du mauvais tour qu'elle me joue publiquement.

— Tu ferais mieux, répliqua La Tour, que le déjeuner rendait d'une humeur tout accommodante, de m'aider à finir cette bouteille d'excellent vin de Gahors et de ne plus penser aux folles prétentions de cette prude,

— J'y penserai plus que jamais, répartis-je vivement, ce qui ne m'empêchera nullement de te tenir tète au jeu du gobelet. Ce vin est parfait, dis-tu? Verse-m'en une pleine rasade et je suis sûr que son fumet m'inspirera !

Je me plaçai vis-à-vis de La Tour et m'emparai de l'autre aile de la succulente volaille à laquelle il avait déjà livré un terrible assaut. 11 faut croire que le dieu de la vengeance creuse horriblement 1 estomac, car à mesure que je parlais, mon appétit devenait plus formidable, et le vin de Gahors

demandait vainement quartier. On fut obligé d'aller par trois fois fouiller de nouveau la cave en mon honneur. Ja-* mais je n'avais mangé, bu et bavardé d'une si superbe haleine. La Tour me considérait avec de grands yenx étonnés, et finit par s'imaginer que j'étais malade; il m'interrogea même au sujet de mon étrange voracité.

— Je fais des provisions, lui répondis-je tranquillement, pour le soir où madame de Montai donnera le fin souper dont je ne dois pas prendre ma part.

Mon appétit avait renouvelé celui de La Tour. Nous demeurâmes à table près de trois heures, au bout desquelles nous nous trouvâmes tous deux d'une gaieté si expansive que nous dîmes, avec cette abondante franchise qui est le propre d'une demi-ivresse, tout ce qui nous passa dans le cerveau. Le reste de la journée se passa ainsi en confidences de jeunesse et en éclats de rires. Quand nous fûmes à bout de notre chapelet, c'est-à-dire quand nos langues fatigués commencèrent à se ralentir, nous quittâmes nos sièges le plus bravement que cela nous fut possible et allâmes faire un tour de jardin, Là, nous nous aperçûmes que nous étions véritablement à sec et que nous ne savions plus que dire. C'était tout simple : chacun de nous deux avait une idée qui se faisait jour à travers les fumées volantes de l'antique vin de la Guyenne. Pour trancher le mot, je. m'escrimais en imagination avec la belle Montai, tandis que La Tour, cédant à un sentimentqueje ne saurais blâmer, éprouvait le plus vif désir de me quitter, afin d'aller écrire à sa femme.

Mon cousin n'ayant fait nulle difficulté de me dire ses intentions, je lui répondis que, de mon côté, je ne serais pas fâché d'être seul pour rêver aux moyens de tendre quelque piège à mon impitoyable ennemie. Un instant après, Latour était remonté chez lui et je parcourais, moi, les rues de Lee Toure en vrai gentilhomme qui sort de table, l'air provocateur, l'épée flottante et mutine, le chapeau sur l'oreille et la plume au vent.

Ce fut en cet équipage que j'arrivai pour la deuxième fois de la journée devant l église. La nuit commençait à gagner la ville, et j'aperçus du dehors le suisse, armé de sa hallebarde, mettre un peu d'ordre parmi les chaises et faire allumer devant lui les lampes de deux ou trois petites

chapelles, qui d'ailleurs me parurent de loin tout à fait désertes. Pourquoi m'étais-je encore dirigé de ce côté ? Me sentais-je en état de grâce et mes dispositions présentes n'étaienl-elles pas trop mondaines pour que je pusse me permettre de pénétrer dans le lieu saint ? J'osai le faire pourtant !... Mais on me pardonnera quand on saura que le diable, aux suggestions duquel je cédai alors, avait pris les vêtements, les traits et la tournure de madame de Montai...

Encore elle ! dira-t-on.

Oui... madame de Montai elle-même venait de descendre de sa chaise, de dire un mot à ses porteurs et d'entrer dans l'église!...

Je l'y suivis, n'écoutant plus aucun scrupule et essayant de me persuader, dans l'enthousiasme d'une joie profane, que cette rencontre était un coup du ciel...

Quel orgueil !... comme si le ciel s'embarrassait d'aussi sottes affaires !

La belle dévote ne perdit point son temps, comme le font les gens désœuvrés, en allées et venues inutiles. Elle se dirigea d'un pas résolu vers Tune des petites chapelles dont j'ai parlé, en poussant doucement la grille, et après avoir marmolé une courte prière devant un portrait en pied de saint Roch, prit place au confessionnal.

Les faits justifiaient à miracle tout ce qui se disait de madame de Montai. Le matin à la raesse, l'après-dînée à vêpres, sans doute, — et le soir à confesse ; — il était impossible d'employer plus saintement sa journée. Ces diverses circonstances ne m'apprenaient au surplus rien de neuf, et je commençais à m'avouer tout bas qu'il se pourrait bien que j'en fusse pour mes frais de colère, puisque, d'une part, il n'y avait aucun mal au fond à être dévot, et que, de l'autre, madame de Montai était parfaitement libre de me détester si cela lui faisait plaisir...

J'en étais là de mes réflections (et on voit qu'elles n'avaient rien de déraisonnable), quand je vis le vieux prieur des Martelles, brave homme qui avait été jadis le directeur de la maréchale ma mère, sortir de la sacristie et prendre le chemin de la chapelle de Saint-Roch.

Je me retirai un peu à l'écart, sans but arrêté, sans intention fixe, et tellement indécis sur ce que j'avais à faire,

5e sér. 21 21

que je puis affirmer que jamais de ma vie je ne me suis autant confié que cette fois-là aux chances inconnues du hasard.

Le prieur se pencha vers le guichet, et sans doute la confession alla son train. Mais, tout à coup, comme si le bonhomme des Martelles eût été saisi de quelque mal subit, il se releva, parut échanger avec la pénitente deux ou trois paroles étrangères à son divin office, et s'esquiva de la chapelle sur la pointe des pieds. Madame de Montai ne bougea pas.

Il me poussa alors une inspiration démoniaque, et, bien qu'il eût été injuste de m'accuser d'irréligion, j'étais si fortement dominé par le ressentiment de l'offense dont j'avais été l'objet la veille, que je m'y laissai aller sans beaucoup de résistance. Deux ou trois minutes s'étaient écoulées depuis la désertion du prieur. Je marchai droit au confessionnal, et non sans un léger battement de cœur qui, dans une tout autre occasion, eût suffi à m'éclairer sur la légèreté de ma conduite, je m'installai bravement aux lieu et place de l'excellent abbé.

Ce que j'avais prévu arriva. La dame, ayant entendu du bruit, crut que le bonhomme des Martelles était de retour et demanda d'une voix très-émue :

— Faut-il continuer, mon père?

A cette question, je fus presque entièrement déferré. Peu s'en fallut même que je ne perdisse momentanément la tête. Mais, ma foil le premier pas était fait, et jamais il n'a été dans mon caractère de reculer. Si je suis Gascon de naissance, je suis bien certainement Breton d'esprit, et en dépit de la vieille maxime qui dit : Errare humanum, sed perseverare diabolicum, je répondis en me bornant à modifier le son de ma voix :

— Ma fille, continuez.

C'était déjà une grande faute que d'écouter une confession ; ce serait un crime de la redire. Je me bornerai donc à de simples indications.

— Mon père. *

— Oh ! oh !

— Mon père. ...**..,..*...♦•..♦•

— Hum ! hum !

— Mon père. . .. ♦ è. è * . ♦ •>

— Hein?... Je n'ai pas bien entendu.

J'allais dire: Diable !... Mais je me retins à temps et me contentai de tousser pour la troisième fois. Il paraît que cette toux invétérée fut regardée par ma pénitente comme étant d'un très -bon augure, car sa voix se raffermit, sa langue sembla se délier et elle me demanda tout tranquillement l'absolution.

— Je ne puis vous la donner, lui répondis-je d'un ton désolé.

— Quoi ! mon père! suis-je donc condamnée sans retour, et les flammes de l'enfer, dont vous m'avez si souvent effrayée...

— Rassurez-vous, je n'ai nullement l'intention de vous envoyer au feu éternel, et si vous saviez le motif qui m'empêche de vous absoudre...

— Uuel est-il ?

— Oh ! le plus simple du monde : je ne suis pas prêtre...

— Vous... monsieur l'abbé 1

— Ni prêtre ni abbé.

— Quiêtes-vous donc?

— Un homme beaucoup plus damné que vous ne pourriez jamais l'être, un pêcheur endurci qui a lui-même besoin de la charitable indulgence de ses frères et de ses sœurs... le marquis de Roquelaure !

Si une émotion fort utile ne se fût-mêlée très à propos à la surprise dont madame de Montai fut saisie à cette déclaration foudroyante, il est évident qu'elle eût poussé un cri dont les vitraux de l'église eussent très-certainement été ébranlés, et qui, en aggravant le péril de la situation, l'eût sans doute rendu irréparable. Heureusement il lui prit une espèce de syncope, à la faveur de laquelle elle put se reconnaître et rappeler ses sens éperdus. Notre belle dévote prouva, du reste, en cette occurrence, qu'elle était1 femme à soutenir plus d'une attaque et que le choc na lavait point renversée. Après avoir essuyé le premier feu, elle voulut avoir la revanche. Aussi, étant sortie du confessionnal, l'œil ardent et la joue rubiconde, elle s'arrêta un moment comme pour se consulter sur ce qu'elle devait faire. Pendant cette halte, qui d'ailleurs fut de courte

durée, je pus voir qu'elle joignait une grande prudence à une incroyable présence d'esprit et qu'elle était maîtresse d'elle-même, dans le sens le plus étendu qu'on puisse attribuer à ce mot.

Je me tenais debout à trois pas derrière elle, et, je dois le reconnaître avec franchise, mon attitude était loin d'être aussi fière et aussi calme que la sienne. Elle se retourna, vint droit à moi, et me dit d'une voix, où malgré ses efforts, je sentis encore vibrer le son d'une colère étouffée :

— Reconduisez-moi jusqu'à ma chaise, monsieur le marquis.

Je lui pris la main. Cette main trembla dans la mienne. Arrivé sur le portail, je me disposais à la saluer profondément.

— Un mot d'abord, reprit-elle avec un regard menaçant. Vous pensez bien, monsieur le marquis, que les choses n'en resteront pas là. 11 y a eu sacrilège, il faut qu'il y ait châtiment. Bien que vous ne soyez pas prêtre, il existe entre l'église et la cour une solidarité trop grande pour qu'un pareil scandale puisse rester impuni. Monseigneur Tévêque aura demain de vos nouvelles.

— Qu'à cela ne tienne, lui répondis-je en achevant mon salut, je donnerai des vôtres à M. votre mari.

L'effet produit par cette courte réplique ne saurait se bien exprimer. Les lèvres de madame de Montai se pincèrent avec une expression de fureur dont on se fera aisément l'idée, et je puis affirmer que si ses yeux eussent lancé la foudre, comme ils lançaient déjà des éclairs, j'eusse été, sans aucun doute, pulvérisé du coup. Je feignis de ne me point apercevoir d'une manifestation aussi peu rassurante, et m'éloignai avec toutes les marques d'un profond respect.

Mon premier soin fut, on le pense bien, d'aller tout rapporter à La Tour. L'affaire lui parut grave ; il s'en effraya. L'évêque était au mieux, disait-il, avec madame de Montai, et il était à craindre que le vénérable prélat, dont les relations avec la cour d'Anne d'Autriche n'étaient que trop connues, ne prît fait et cause au nom de l'Eglise et ne grossit démesurément une faute qui pouvait, avec l'aide du ciel et du cardinal Mazarin, me conduire bel et bien à la Bastille. Le tendre intérêt que Son Eminence daignait me porter n'eût peut-être pas lutté victorieusement contre une

cabale d'ennemis aussi puissants, et La Tour concluait de toutes ces déductions, auxquelles je n'avais pas songé d'abord, que le plus prudent pour moi était d'éviter une collision où je risquais de n'avoir pas l'avantage et de m'exiler pour quelque temps, soit à Genève, soit en Angleterre.

Ce mot d'exil sonna fort mal à mon oreille, et je déclarai tout net à La Tour que j'attendrais de pied ferme le résultat de mon équipée. J'ai toujours été d'avis qu'on doit payer les pots que l'on casse et que, dans tous les cas, la fuite est un triste moyen de se justifier.

Je demeurai.

Deux jours, trois jours se passèrent ; rien ne bougea. Enfin... qui l'eût cru? je reçus une lettre de madame de Montai, qui me priait, dans les termes les plus doucereux qui se puissent imaginer, d'accepter son invitation pour la fameuse collation du samedi.

Quel miracle ! quel triomphe ! La Tour n'en revenait pas, et il s'assura du regard, à dix reprises différentes, si c'était bien à moi, — c'est-à-dire à l'impertinent marquis de Roquelaure, — que s'adressaient toutes ces douceurs.

L'écriture était nette et le doute absolument impossible.

— Tu l'emportes ! s'écria-t-il en agitant au-dessus de sa tête le trophée épistolaire.

— C'est un joli début... La conclusion sera plus belle encore !

— Tu acceptes l'invitation ?

— Je la refuse.

La Tour me demanda à ce sujet des explications qui eussent été trop longues, et que je ne lui donnai pas. Je lui promis pourtant de lui faire part de mon plan au mtment de l'exécuter.

— Je n'ai pas le plus petit mot à dire, me répondit-il en riant, car l'événement a prouvé que mes conseils, tout bons qu'ils sont, ne sauraient jamais entrer en balance avec tes plus folles inspirations.

J'acceptai sans modestie le compliment de La Tour, parce que je le regardais au fond comme suffisamment mérité. 11 y eut, à la suite de cet entretien, un intervalle de quelques jours, pendant lesquels on eût pu supposer que les hostilités étaient suspendues. On eût fait erreur. L'expédition marchait sans en avoir l'air. Chacun des préparatifs prenait

dans ma tête le déloppement nécessaire, et la veille du jour marqué pour la fête de madame de Montai vit éclore de mon cerveau le poulet suivant :

« Madame,

« (Test encore moi, mais rassurez-vous ; ma plume joue « ici le rôle d'un héraut qui porte à vos pieds mes humbles « excuses de la nécessité où je serai sans doute de ne me « point rendre chez vous samedi. J'y eusse pourtant trouvé « un des plus vifs plaisirs de ma vie ; mais je ne suis pas « de ces galants terribles qui considèrent le boudoir d'une « belle comme un champ clos où Ton entre armé de pied « en cap et mettent aux gens le poignard sous la gorge. « Vous ne m'aimez point, et je ne sais pas d'élixir ni de « philtre capable de forcer L'inclination de personne. Je « craindrais d'ailleurs, si j'osais affronter le redoutable feu « de vos regards, de succomber à une faiblesse que je me « reprocherais comme une lâcheté, car le jugement que « vous avez porté de moi m'oblige, à mon grand regret, de « vous regarder comme mon ennemie. Toutefois, comme « le choix des armes a été fait par vous avec une modérait tion qui est un bel exemple, je ne veux lutter avec « vous, madame, que de grandeur et de générosité. J'ai « surpris vos secrets, et un autre à ma place tenterait « peut-être de s'en prévaloir. Moi, je veux les oublier et, « satisfait de la réparation volontaire, quoiqu'un peu tar- « dive, que vous m'avez octroyée, mon seul souci à l'avenir « seradevous témoigner par toutes preuves en mon pou- « voir, et principalement par une discrétion sans bornes, « que vous aviez mal jugé celui qui aurait voulu être, — « beaucoup plus que vous ne l'auriez peut-être voulu, — « votre serviteur,

« Gaston- Jean^Baptjste,

« marquis de Roquelaure. »

On ne manquera pas de remarquer qu'en communiquant cet écrit à La Tour je portais indirectement atteinte à l'engagement de discrétion par lequel je venais de me lier envers la dame, mais ce reproche perdra toute sa gravité, si l'on veut bien se rappeler que mon cousin avait été

l'intermédiaire de la petite escarmouche engagé entre madame de Montai et moi. Je le devais donc regarder en cette occasion moins comme un simple ami ou parent que comme le témoin sérieux d'une espèce d'affaire d'honneur. Si l'épée eût été de mise en pareille occasion, on me doit connaître assez pour penser que je n'aurais pas eu recours à la ruse, et en ce cas, La Tour eût été mon second. C'est en cette qualité que je crus devoir le faire assister au dénouement d'une histoire dont il avait, en quelque sorte, terni et débrouillé les premiers fils.

Je m'arrangeai pour quitter Lectoure au moment même où madame de Montai recevrait ma lettre. La Tour ayant appris, par des nouvelles de Lyon, que sa femme était plus gravement malade, fut saisi d'une si vive inquiétude qu'il se mit incontinent en route pour aller rejoindre la famille Avenel. Je le chargeai d'un compliment verbal pour sa femme et d'un petit mot mystérieusement cacheté, pour sa belle-mère... Puis, toutes choses ayant été réglées et mises en ordre, nous reprîmes, lui la route de Lyon, moi celle de Paris. 11 n'assista donc pas plus que moi à la réunion de madame de Montai, sur le compte de laquelle on me fit plus tard des révélations bien singulières. Il paraîtrait que, même au père des Martelles, elle ne disait pas tout.

Il résulte de ceci la confirmation d'une vérité qui, pour être banale, n'en mérite pas moins d'être toujours soigneusement observée : c'est que le masque de la vertu n'a jamais cessé d'être à la mode et que la grimace religieuse est une de celles dont il est bon de se défier. Bien des gens ont été pris .aux dehors contrits de madame de Montai et auraient cru pouvoir se porter garants de sa vertu de femme en la mesurante son apparente perfection de dévote. Tout le monde n'a pas la clairvoyance du roi Charles IX, à qui l'on vantait un jour la régularité de M. de La Mole à remplir ses devoirs religieux et à se rendre aux églises.

— Vous ne connaissez point M. de La Mole, répondit le roi à ceux qui lui faisaient ainsi l'éloge de l'amant de Marguerite de Navarre. Ce gentilhomme n'a ni foi, ni loi, ni dévotion, ni croyance. Seulement il est superstitieux, et croirait être damné s'il manquait un seul jour d'entendre la messe, car il est persuadé que cet acte suffit pour expier

chacun de ses dérèglements. Au reste, rien n'est plus aisé que de tenir registre de ses débauches ; calculez ce qu'il entend de messes par jour et vous aurez le nombre de ses péchés.

L'explication n'était pas mauvaise, surtout venant d'un prince que les circonstances avaient si mal placé pour juger sainement des pratiques de la religion.

Maintenant, si le lecteur veut bien le permettre, nous laisserons de côté l'Eglise et ses constitutions, le pape et ses bulles, la philosophie et ses doutes, choses que je ne me pique nullement de connaître, n'ayant aucune prétention au titre, fort respectable d'ailleurs, de sage ou de théologien. Si j'avais le malheur de me lancer dans de pareilles divagations et de trancher de l'oratorien ou du janséniste, je ne serais plus Roquelaure, et, de bonne foi, tout amourpropre de côté, je crois fermement que, d'une part j'y perdrais beaucoup, tandis que de l'autre la religion n'y gagnerait absolument rien.

J'eus à me plaindre, pendant mon séjour en Guyenne, d'être un peu oublié par mes amis de Paris. Je reçus toutefois, avant de faire mes derniers adieux à mon sol natal, deux lettres auxquelles j'attachais un grand prix, l'une de Voiture et l'autre de Balzac. Je les dévorai, cela se devine, comme les Hébreux des temps bibliques dévorèrent la manne nourissante que Dieu leur envoya dans le désert

La lettre de Voiture était un véritable recueil d'anecdotes contemporaines ; c'était, en miniature, l'histoire des deux mois que je venais de passer loin de Paris, c'està-dire hors de ce monde. Il m'apprenait que mademoiselle de Scudéry allait me donner un beau rôle dans un de ses romans et que j'y aurais par conséquent un nom de rencontre, bien ronflant et bien sonore, de même que madame Tallemant, la femme du maître des requêtes, s'y appelait Théocrite, madame Pilou Arricidie, Sarrazin Polyandre, madame Gornel Zénocrite, et Pelisson Amilcar. C'était une habitude adoptée par l'auteur de Cyrus de baptiser ainsi ses amis. Elle me fit connaître, par ce tour ingénieux, qu'elle me mettait du nombre des siens. 11 me dit aussi que le pauvre Scarron, cul-de-jatte comme personne ne l'a été avant lui, songeait sérieusement à se marier, ce qui me fit supposer qu'il n'était pas égale

ment paralysé de toutes les parties de son corps; et que M. de Segrais, poëte dont les aimables productions faisaient bruit à la cour, venait de rentrer au service de Mademoiselle. Il terminait enfin en me racontant qu'à un branle dansé tout récemment chez madame de La Suze, il s'était passé, au grand ébahissement de l'assemblée, l'originale drôlerie que voici : C'était au tour du chevalier d'Yverdun de faire ce qu'on appelle le guéridon. On désigne ainsi la personne placée debout au milieu de la ronde qui commence par tourner dans un sens et retourne ensuite dans l'autre. Les deux tours étaient faits, et il ne restait plus au chevalier qu'à rentrer dans le cercle. Mais lui, tête folle s'il en fut jamais, va droit à madame Goulon, la femme du conseiller au parlement, dont chacun sait qu'il est fort épris, puis, sans lui donner le temps de se reconnaître ou de crier à l'aide, il lui applique sur les lèvres un bon baiser. Qu'on juge du tintamarre qui éclate de tous les côtés à la fois ; Goulon s'emporte, Goulon tempête, Goulon veut se battre...

— De quoi vous plaignez-vous? dit froidement le chevalier d'Yverdun. Voilà bien du scandale pour peu de chose; je suis amoureux de votre femme et je l'embrasse en votre présence... Le grand malheur ! Vous plaît-il mieux que ce soit en arrière de vous ?

Ce dilemme, hardiment et nettement posé, bouleversa les esprits de Goulon. Il prit sa femme par le bras et l'emmena sans pouvoir dire un mot. Seulement, semblable aux Parthes, qui combattent en fuyant, il lança au chevalier d'Yverdun la bordée à la fois terrible et innocente de ses regards.

La lettre de Balzac était sur un tout autre ton et traitait de sujets moins frivoles. Elle m'apprit que les affaires publiques s'embrouillaient de plus en plus et que l'aversion du peuple contre le cardinal prenait chaque jour des proportions plus inquiétantes. << Venez vite, me disaitil, car, qu'on soit ennemi ou ami, opposé ou favorable, pour ou contre, il faut être là pour mettre son poids dans la balance, moyen unique de la faire pencher ou de rétablir l'équilibre. » Balzac était bien bon d'attribuer tant d'importance à mon chétif individu. Quoi qu'il en fût, il s'agissait de prouver mon dévouement à la reine, et

cette considération avait une grande valeur à mes yeux. Elle eût peut-être suffi, mon aventure avec madame de Montai mise à part, à me faire reprendre en toute hâte le chemin de mon Paris bien-aimé.

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