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CHAPITRE XIX

Sommaire : Un soulèvement populaire. — Entretien politique en plein vent. — Le Te Deum et la Bastille. — Engagement de la guerre civile. — Le maréchal de la MeiUeraye. — Le crocheteur.

— Les bénédictions du coadjuteur de Paris. — Sa harangue. — .La visite au Palais-Royal. — Mot de Bautru. — Désappointement du petit abbé. — J'égare Bruscambille. — Un tréteau. — Maître Goinfre et son ami Friquenelle. — La comédie du peuple.

— Mazarin en scène. — L'ange gardien du cardinal. — Eloquence de maître Goinfre. — Allocution de Fange. — Citaiion savante. — Les cornes du diable. — Prophétie de maître Michel Nostra-lamus. — Un placard. — Je retrouve Bruscambille. — Coup d'œil sur les mœurs de la valetaille. — Considérations générales à ce sujet.

D'autres surprises m'attendaient à Paris. En arrivant à cheval par la porte Saint-Antoine, je fus frappé de l'espèce de frémissement qui courait à travers la ville et .ressemblait au hruit que font ordinairement les vagues .de l'Océan quand le vent des orages commence à les soulever. On lisait sur toutes les figures l'inquiétude et l'effroi. Les contrevents des boutiques se fermaient avec fracas ; on causait à voix basse et on voyait ,çà et là des énergumônes gesticuler avec feu au milieu de petits groupes dont ils parvenaient, sans beaucoup de peine, à captiver l'attention. .Bruscambille, qui me suivait à quelques pas de distance, tendait l'oreille de droite et de gauche sans rien comprendre à ce qui se disait.

le demandai au premier passant venu ce que signifiait

ce désordre étrange ; le manant, qui crut que je me moquais de lui, fut assez spirituel pour me rire au nez le plus impoliment du monde et me dire d'un air narquois que j'en devais savoir à ce sujet-là beaucoup plus long que lui. Il est de fait qu'on ne pouvait deviner que j'arrivais de loin, et ce pauvre diable devait raisonnablement supposer, au vu de mon costume, qui lui révélait ma condition, que ces renseignements seraient au moins superflus.

Je ne lui en voulus donc nullement de sa réponse tant soit peu cavalière et m'adressai pour plus de sécurité à un sergent de la milice que j'avisai tout à propos descendant le faubourg et qui me donna, sans aucune difficulté, tous les renseignements dont j'avais besoin. Il les accompagna seulement de quelques commentaires dans le goût de ceux qu'on verra ci-dessous :

— Monseigneur, me dit-il, — il y a donc bien longtemps que vous avez quitté Paris?

— Trois mois environ. x

— Et là où vous étiez, vous n'avez reçu aucune nouvelle de ce qui se passait ici?

— A peuprès.

• — Alors, mon digne seigneur, votre surprise ne me •surprend plus du tout, car trois mois en France, par le temps qui court, valent six mois d'Espagne et un an de Turquie. Nous allons vite, nous autres, quand nous nous 7 mettons.

— Enfin, que s'est-il donc passé?

— Je vais vous l'apprendre, mon officier. Mais d'abord, je désirerais savoir, — peut-être est-ce bien indiscret de ma part, — si vous tenez pour le Parlement ou pour le... Mazarin...

— Suppose que fe ne tiens ni pour l'un ni pour l'autre, et base-toi là-dessus; dis-moi tout ce qui te viendra à l'esprit. J'ai une oreille pour le Parlement, l'autre pour le cardinal, et la droite ne communique jamais à la gauche ce qu'elle a entendu de désagréable ou de dissonant.

— En ce cas, monseigneur, je commence; mais avant tout, ne voudriez-vous pas descendre de cheval et vous asseoir ?... j'ai ici tout près un petit réduit assez modeste, où je pourrais...

— Mon ami, si vous vous interrompez ainsi continuellement vous-même, je ne saurai jamais rien. Je suis parfaitement bien en selle; vous voyez que ma jument ne bouge pas et que je suis souverainement bien placé pour vous entendre. Y sommes-nous ?

— M'y voici. Figurez-vous, monseigneur, — je ferais peut-être mieux de dire : mon officier? figurez-vous donc que la manie des édits a saisi la cour à tel point que chaque jour elle en présente un nouveau au Parlement. Ah ! par exemple, elle leur trouve toujours des noms différents : c'est une justice à lui rendre. Après tout, ce ne serait rien encore que ces édits, si au bout de chacun d'eux il ne se glissait une petite homélie, en manière de

, demande d'argent, destinée à délier les cordons de la bourse des Parisiens, exercice auquel ils paraissent moins bien disposés de jour en jour. Le Parlement, qui est bavard comme une pie-borgne et entêté comme un mulet de Bretagne, rétorque les mauvaises raisons de M. le cardinal et fait la sourde oreille tant qu'il peut. Le premier président se fâche, M. l'avocat-général Talon dit les choses le plus crûment du monde, eU<> en résulte un conflit de discours, de répliques et de contestations auxquelles le diable ne comprend peut-être pas grand'chose et auxquelles, moi, je vous l'avoue franchement, monseigneur, je ne comprends rien du tout.

Le récit était diffus et l'explication des plus obscures. J'y découvris cependant une partie de ce que je voulais savoir et n'eus pas de peine à comprendre que la crise, dont la lettre de Balzac m'avait fait pressentir l'explosion prochaine, était enfin arrivée à un degré de maturité tel, qu'il serait peut-être impossible d'en maîtriser les effets. Je piquai des deux et, suivant les indications que me donnait naturellement la foule, j'arrivai en peu de temps sur les quais.

Nous étions au mois d'août et le temps était assez beau, il devait y avoir Te Deum à Notre-Dame en l'honneur de la victoire remportée à Lens par M. le Prince, et les gardes françaises et suisses avaient été distribuées dans tout Paris, sous prétexte de maintenir l'ordre et de servir d'escorte aux voitures du roi. Mais immédiatement après la cérémonie, le port Saint-Landry s'était tout à coup trouvé investi

et le lieutenant des gardes de la reine avait procédé à l'arrestation de M. Broussel. On disait dans tous les groupes qu'il en était de même de MM. Gharton est de Blancmesnil, tous deux présidents à la cour, et la rumeur s'en agrandissait d'autant. J'avais recueilli tous les bruits à la hâte, presque sans m'arrêter, car il me tardait de gagner le Palais-Royal, afin d'offrir mes services soit à la reine, soit au cardinal Mazarin.

Malheureusement, m'étant détourné de mon chemin pour pousser une petite reconnaissance jusqu'au pont de Notre-Dame, il me fut impossible de passer. La populace se ruait de ce côté, et on n entendait de toutes parts que des cris furibonds au milieu desquels on distinguait confusément ces mots : Broussel ! Naples ! Londres ! — ce qui était une allusion des plus claires à ce qui se passait alors ou s'était passé tout récemment en Angleterre et en Italie.

En entendant crier aux armes, Bruscambille fut pris d'un tremblement qu'il ne put dissimuler aussi complètement qu'il l'eût sans doute voulu. Je le rassurai de mon mieux et il m'affirma en souriant qu'il n'avait pas peur. Le pauvre garçon était de toutes les nuances et il y avait dans son sourire quelque chose qui sentait l'enterrement. Gomme rien ne l'obligeait d'avoir du courage, je me gardai bien de lui faire un reproche de son émotion. Le feu de la cuisine était le seul que Bruscambille eût affronté jusqu'alors et j'avais déjà eu occasion d'observer à Saint- Syivère que la prudence (pour n'employer que le mot poli) était une de ses vertus.

L'émeute se développait comme par miracle et bientôt elle occupa tout l'espace qui s'étend depuis le pont Notre- Dame jusqu'au Pont-aux-Oiseaux. De là, elle gagua le Pont- Neuf, les Halles et la rue Saint-Denis.

Au moment où j'arrivais sur le Pont-Neuf, le désordre était à son comble. Une bouffée d'ardeur belliqueuse me monta alors à la tête. Ayant aperçu de loin le maréchal de la Meilleraye, autour duquel pleuvait une grêle de pierres, je courus vers lui au galop en mettant l'épée à la main. En ce moment, un détachement de gardes françaises ayant réussi à disperser les mutins, le maréchal put se retourner vers moi et me dire :

— Eh ! Roquelaure ! sortez-vous de terre ou tombezvous du ciel ?

— N'importe d'où je vienne, maréchal, mes services seront toujours bons. Me voici à vos côtés... je n'en bouge pas.

— . Merci, mon cher Roquelaure, merci Voyez donc

tout ce remue-ménage ! quels enragés que ces Parisiens !

— Ils crient à se crever les poumons ! Sont-ce là toutes leurs façons d'agir? on en aura bientôt raison.

— Oh ! fit M. de la Meilleraye d'un air de doute, il ne faudrait pas trop s'y fier. Pour des soldats de rencontre, ils ne sont pas déjà si faciles : bon pied, bon œil, l'attitude ferme... 11 y aurait plaisir à jouer avec ces drôles-là une partie sérieuse... Quel dommage que ce ne soient pas des Espagnols !

— Vous avez raison, maréchal. La poudre prendrait mieux et nous dégainerions de meilleur cœur... Mais voyez donc .. voyez donc... au milieu de cette multitude, n'est-ce pas un homme qu'on emporte sur un brancard?

M. de la Meilleraye dirigea ses regards vers l'endroit que je lui indiquais, et ayant porté vivement la main sur ses yeux d'où je vis couler une larme, il me dit :

— Malheureux ! pourquoi m'avoir fait regarder de ce côté-là? C'est moi qui tout à l'heure, en passant près de Saint-Germain-l'Auxerrois...

L'émotion lui coupa la parole, mais il reprit bien vite :

— Qu'y faire ? on me menaçait... je me suis détendu... j'ai tiré au hasard... et c'e^t ce pauvre homme, un crocheteur, qui a payé pour les autres.

Il acheva en serrant les poings :

— Oh ! la guerre civile! la guerre civile! voilà où elle nous a déjà menés... ou nous mènera-t-elle encore?

Ce petit dialogue n'avait déjà que trop duré, eu égard aux circonstances présentes, et la nécessité de porter ailleurs sa vigilance obligea le maréchal à me quitter. Mais, avant de s'éloigner, il me remercia des bonnes dispositions que je lui avais témoignées et, s'autorisant de ma sollicitation pour les mettre à profit, me désigna un poste où je pouvais lui être d'une assez grande utilité. 11 me plaça avec trente gardes à cheval à l'entrée du quai de la Mégisserie, en me recommandant bien d'y maia-

tenir le plus possible le flot des mécontents qui grossissait à chaque minute. J'étais fort novice en fait de soulèvements populaires et je regrettai au fond de moi-même ma bonne déroute de la Marfée, ma déconfiture de Honnecourt et par-dessus tout, ma glorieuse campagne de Gravelines. Comme le disait si bien le maréchal de la Meilleraye : Pourquoi ces diables de Parisiens ne portaient-ils pas le béret montagnard et le caraco d'Espagne? Nous ne pûmes suivre à la lettre lès instructions du maréchal , par la raison très-simple que nous étions trente et un contre des miliers de furieux dont le choc nous faisait à tout instant perdre un peu de terrain. Bientôt nous nous trouvâmes en face du cheval de Bronze, et c'est alors que je vis déboucher par le quai des Orfèvres une foule innombrable de gens, pour la plupart sales et mal vêtus, qui entouraient une manière de petit abbé et semblaient lui faire la conduite en poussant les plus impertinentes clameurs dont on se puisse former une idée.

Je m'approchai et reconnus , à ma grande surprise , monsieur le côadjuteur de Paris, cheminant pédestrement comme un simple mortel , en rochet, camail, bonnet carré, et distribuant çà et là, malgré la rapidité de sa marche, des bénédictions de toute espèce. L'excellent peuple les recevait de très-bonne grâce , ce qui ne l'empêchait pas de demander avec d'incroyables hurlements de colère la destruction des édits et la délivrance de B-roussel. Ces braves gens ne perdaient nullement la tête en se recommandant à Dieu.

Il y eut alors un si énorme flux et reflux d'allants et de venants que M. de Gondy fut forcé de s'arrêter et me fit signe que, si je ne venais à son secours, le moins qu'il pût lui arriver était d'avoir les reins broyés ou d'étoutfer faute d'air. Je n'eus garde d'être sourd à cet appel et me portai lestement à sa rencontre. La foule alors se forma en cercle autour de lui et il indiqua par un geste que , si on voulait bien faire silence, il allait parler.

Qu'il me soit permis de dire, en passant, que le côadjuteur, avec ses petits yeux myopes, qui le faisaient grimacer, son corps mal bâti et sa piètre tournure , n'avait nullement les qualités physiques qui conviennent à un orateur. Il n'avait même conservé aucun reste de cette

gentillesse de jeune homme dont il pouvait tirer quelque vanité lorsqu'il n'était encore que le petit abbé de Busay et même à l'époque de notre petite aventure avec madame de Guéménée. Mais il avait , pour suppléer à ce qui lui manquait, un orgueil sans mesure et une audace peu commune, deux défauts qui remplacent parfois avantageusement bien des qualités.

Quoi qu'il en fût , il éleva la voix et commença de débiter les plus belles choses du monde sur les devoirs du peuple et le danger des attroupements. À vrai dire , je n'y entendis presque rien , et il paraît que ses auditeurs n'en voulurent guère entendre davantage , car ils se mirent à crier de plus belle et déclarèrent qu'ils ne déposeraient les armes que si la reine consentait à rendre les prisonniers. 11 comprit alors que toutes les harangues imaginables ne serviraient de rien dans l'état d'exaspération où se trouvaient les esprits et que ses fleurs de rhétorique étaient largesses perdues. Il se borna donc à déclarer qu'il allait se rendre au Palais-Royal, afin de faire à la reine le rapport exact de ce qu'il avait vu et l'exposé fidèle de ce qu'on désirait obtenir. Cette promesse calma les plus échauffés et le coadjuteur put se dégager de la foule qui elle-même se dispersa au milieu d'un grand tumulte.

Le maréchal, étant revenu à nous sur ces entrefaites, souhaita bonne chance au coadjuteur et m'engagea même à l'accompagner jusqu'au palais, de peur qu'il ne lui advînt quelque mésaventure pendant le trajet, ce que je fis de compagnie avec quelques gardes, en leur enjoignant du reste de se tenir à distance. Il y avait à peu près deux minutes que nous cheminions dans la direction du quai du Louvre, quand le souvenir de Bruscambille me revint subitement à l'esprit. Je me retournai, fixant alternativement mon regard vers les quatre points cardinaux. Bruscambille n'était plus là. Il paraît que la peur de recevoir quelque horion l'avait emporté chez lui sur celle de perdre son emploi et qu'il s'était esquivé. Je riais encore de cette escapade en mettant pied à terre dans la cour du Palais- Royal.

Au haut du grand escalier, je trouvai un grand nombre d'amis qui me sautèrent au cou et voulurent me conduire incontinent chez la reine. Mais je m'excusai sur ma toilette

de voyage, ajoutant d'ailleurs que M. de Gondy avait à terminer des affaires bien autrement pressées que les miennes; sur quoi M. de Bautru, qui était au bout de la galerie, tout près de l'appartement d'Anne d'Autriche, se permit un léger empiétement sur les fonctions de l'huissier de service, et dit à Sa Majesté, en se posant au seuil de la porte :

— Madame, voici M. le coadjuteur de Paris qui vous apporte l' extrême-onction.

Je me tins à l'écart pendant l'entrevue de M. de Gondy avec Anne d'Autriche et engageai la conversation avec Guilaut, capitaine des gardes, qui, bien qu'âgé alors de près de soixante-dix-sept ans , était encore très-vert et très-ardent. Au surplus il ne savait guère ce qu'il voulait et, malgré tout son dévouement à la cour, il était d'avis qu'on relâchât Broussel , attendu , disait-il , qu'il n'était que conseiller à la grand'chambre et qu'il eût mieux valu s'assurer des véritables meneurs. L'arrestation du président aux enquêtes Blancmesnil lui paraissait plus utile et mieux motivée. Le maréchal de Villeroy, qui arriva en cet instant, interrompit Guitaut au milieu de sa ridicule argumentation. Il était fort ému et venait annoncer à la reine que les fripiers des halles s'étaient procuré , on ne savait comment , des hallebardes et des mousquetons , d'où il s'ensuivait qu'ils étaient aussi bien armés que les soldats.

Le coadjuteur sortit des appartements de la reine au moment où M. de Villeroy y entrait. La figure de l'abbé n'avait plus cette expression béate et doucereuse qu'on y eût aisément remarquée quelques minutes plus tôt. Ses yeux semblaient s'être encore rapetisses, il était fort pâle et sa démarche elle-même , en dépit de sa hère apparence, avait quelque chose d'inquiet et d'embarrassé. Il fit de la tète, en passant, un salut qui compta pour tout le monde et dont chacun prit, par conséquent, la part qui lui convenait. Je ne fus pas fâché de le voir partir et, en vérité, je serais fort empêché de dire pourquoi , car il ne s'était pas encore déclaré contre la cour, et, à part quelques petites rivalités sans conséquence, je n'avais encore aucune bonne raison de lui en vouloir. Gela prouve bien que l'éloignement que nous ressentons contre certaines personnes est quelquefois en dehors de toute analyse, comme l'amitié.

5* sér, 22. 5.2

La mine orageuse de Y abbé nous fut expliquée peu de temps après. Il paraît qu'en présence de Monsieur, du cardinal Mazarin , de La Rivière, du chancelier et de Bautru , Anne d'Autriche avait assez froidement accueilli des offres de services faites d'un ton qui , d'ailleurs , n'était guère propre à les faire accepter. Le petit homme s'en était allé furieux et dès cet instant je fus convaincu , par une sorte de divination soudaine, qu'il n'épargnerait rien pour réparer le tort fait à son amour-propre et à sa vanité. Gela ne manqua pas. Il se rendit ce jour-là même chez Miron, maître des comptes, colonel du quartier de Saint-Germain- TAuxerrois. Ce premier pas donnait la mesure de l'espace énorme que se proposait de parcourir le coadjuteur, car il était difficile de faire un choix plus significatif. Ce Miron était un ambitieux du plus bas étage, aimant à crier plus fort que les autres pour être remarqué , fanfaron, vantard et d'une importance qui frisait tant soit peu le ridicule. La démarche du coadjuteur le mit sens dessus dessous; il n'en fallait pas tant pour lui tourner la tête. Il promit tout ce qu'on voulut , prit tous les engagements qu'on exigea de lui et répondit des compagnies de son quartier quand l'heure d'agir serait venue. A l'instant même où ce projet s'élaborait entre Miron et Gondy, les prévôts des marchands et des échevins, conformément aux instructions qui leur venaient de la cour, avertissaient les officiers de la bourgeoisie de tenir leurs armes en bon état et leurs compagnies prêtes à marcher en cas d'alerte. Ces dispositions furent regardées plus tard comme peu prudentes, attendu qu'elles permirent à des gens, dont les intentions hostiles devaient être connues , de s'organiser en troupes régulières et de tourner leurs armes contre ceux-là même qui les leur avaient confiées.

Je quittai le Palais-Royal à pied, vers quatre heures. Mon cheval m'eût embarrassé et je l'avais confié à un des palefreniers de la reine. Il me tardait de revoir mon cher hôtel et de changer d'habits, car j'étais littéralement caché sous un capuchon de poussière, et j'avais toute l'apparence d'un aigrefin. J'espérais aussi retrouver Bruseambille que son instinct de valet non moins gourmand que poltron devait avoir poussé tout naturellement sur le chemin de la cuisine. Le peuple paraissait alors s'apaiser, et je ne fus

témoin, sur mon passage, d'aucune manifestation qui valût la peine cTêtre remarquée. Ges symptômes de calme ne se démentirent point, pendant les deux heures qui suivirent, puisque bien avant la tombée de la nuit le maréchal de la Meilleraye put opérer sans inconvénient un mouvement de retraite et retirer ses troupes du Pont-Neuf.

Ce n'était du reste qu'une paix incomplète et replâtrée. La confiance avait disparu. Je vis de tous côtés les boutiques fermées, et les bourgeois en sentinelles devant leurs portes.

Avant d'arriver chez moi, j'eus la curiosité de m'appro; cher d'un groupe qui s'était formé non loin de l'hôtel Liancourt et d'où sélevaientdes clameurs bizarres et de grands éclats de rire: le triste accoutrement où j'étais me garantissait d'avance contre toute mésaventure, car il n'eût pas été aisé de reconnaître le marquis de Roquelaure sous le manteau poudreux qui me couvrait depuis les épaules jusqu'aux talons. Le spectacle dont je pus joHiir tout à mon aise vaut la peine d'être raconté.

Un homme très-maigre, monté sur un escabeau de bois assez peu solide, gesticulait fortement et criait de même, affirmant aux passants, qui faisaient mine de ne vouloir point s'arrêter, que ce qu'ils allaient entendre leur vaudrait certainement mieux que le meilleur sermon prononcé à Notre-Dame entre vêpres et le salut, et que les plus belles choses dites soit au parlement, soit aux assemblées de notables, contre redit du Domaine ou l'édit du Tarif, deux vilaines inventions du surintendant d'Émery. Notre bateleur était vêtu d'un justaucorps jaune au travers duquel ses os semblaient à tout instant prêts à passer, d'une sorte de jaquette bigarrée toute en lambeaux et d'une paire de bas dont l'un était bleu et l'autre blanc. Son chapeau était de forme conique et surmonté d'une plume verte ébourilïée par la pluie, — et il portait, sans doute pour varier les époques, de beaux souliers à la poulaine. Auprès de lui se tenait accroupi, presque dans le ruisseau, un petit nain à la physionomie effarée, aux yeux rouges, à l'air idiot, aux joues rebondies, qui tirait de temps à autre, d'une mauvaise trompette, des sons diaboliques destinés à raccoler les traînards et à réunir le plus d'auditeurs possible autour du comédien en plein vent.

Ces deux personnages, fort laids et fort repoussants chacun dans son genre, étaient hissés sur un tréteau moins élevé que large, sur lequel on avait superposé une sorte d'amphithéâtre demi-circulaire, dont l'idée pouvait corres- (t pondre avec celle de la moitié d'un cirque romain. C'était un assemblage de mauvaises petites charpentes, de ferrures en piteux état et de carton barbouillé, qui jouait assez bien une salle de théâtre, d'autant plus qu'une préparation de décors déjà posés révélait l'approche de la représentation. On voyait, tracés à la craie sur un des coins du tréteau, ces < mots sacramentels :

Les grands exercices

MERVEILLEUX ET EBAUDISSANTS

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