‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ommaire : Petite confession. — Madame de Guéménée en état de siège. — Bal à l'hôtel Grammont. — Les cinq assaillants. — Le prince de Guéménée transformé en demi-lune. — La pavane. — La manchette de d'Andilly. — Je la lui jette au nez. — Duel bouffon. — Je blesse d'Andilly. — Villejuif. — La campagne de madame de Vaudreuil. — Bruits mystérieux. — Le cabaret brisé.

— Conjectures. — Réponse de madame de Guéménée à mon parent La Tour Roqueîaure. — Pelloquin la suivante et Rigobert le palefrenier. — Voyages de découvertes. — L'abbé de Gondy.

— Je soupçonne madame de Guéménée d'intelligences secrètes avec lui. — Mes dispositions pour m'en assurer. — Madame de Guéménée et Pelloquin en une seule personne. — Je livre un assaut désespéré. — La défense est vigoureuse. — On se rend à discrétion. — Une nuit bien employée. -— Les embarras du matin. — Explication satisfaisante. — Rencontre plaisante aux Tuileries. — M. Béchamel. — Un pari. — Le coup de pied. — Remercîments de ma victime; — Nous déjeunons en son honneur.

Ihe de mes plus singulières intrigues amoureuses fut cer-

rainement celle que j'engageai sur ces entrefaites avec la princesse de Guéménée. Cette dame était sans contredit une des plus remarquables de la cour, et eût passé aux yeux de bien des gens pour un véritable morceau de roi. J'avoue que le souvenir de Fanfette ne réussit pas à me mettre à l'abri des séductions de toutes sortes qui m'enlaçaient de leurs fils dorés, et qu'aussitôt revenu à Paris, je me sentis emprisonné dans de nouveaux liens. Je vois d'ici, à cette confession naïve, les femmes sentimentales se récrier et jeter haro sur moi. Mais que m'importe? je dois être vrai avant tout, puisque c'est ici une sorte de confession. Le changement était ma sphère, l'inconstance ma vie, et parmi celles qui s'effaroucheront le plus de ma franchise, il se trouvera, je gage, plus d'une prude dont la conscience, si on l'examinait au verre grossissant, offrirait le spectacle divertissant de plus d'un péché mignon, soigneusement caché jusqu'ici à tous les yeux.#

C'est chez le maréchal de Grammont, un jour de bal, que je revis la princesse pour la première fois après mon retour de la campagne de Sedan. Je l'avais déjà rencontrée à diverses reprises au Palais-Royal avec mademoiselle de Rohan sans y faire grande attention, mais ce soir-là elle était si belle, si provoquante, si fêtée que je m'attachai à son char triomphal pour ne plus le quitter delà nuit. Du reste, je n'étais pas le seul. On faisait littéralement le siège de sa beauté et de son cœur, et c'était bien réellement à qui les prendrait d'assaut. Les principaux assaillants, autant qu'il m'en souvient, étaient d'Andilly, Saint-Mégrin, Ghâtillon, d'Avaugour et moi. Le prince de Guéménée, qui, Dieu me damne, avait encore la faiblesse d'être jaloux de sa femme, était bien là occupé. à décrue un cercle magique et à se promener en rond autour d'elle. Il remplissait par moments l'office d'une demi-lune placée en avant de la courtine dans une place de guerre. Mais ie malheureux n'y pouvait suffire et ce n'était là, il faut bien le dire, qu'une assez maigre fortification. Je crois d'ailleurs que, même à cette époque, notre homme faisait déjà la cour à une madame de Pélussin dont nous parlerons plus tard, et qui le gênait beaucoup quand sa femme était là, car elle lui reprochait un partage qu'elle le menaçait de ne vouloir pas souffrir plus longtemps. Placé ainsi entre deux feux, ie prince de Guéménée

était pour nous autres soupirants un Argus peu redoutable, à cause de la fausse position où il se trouvait et des m iagements qu'il avait à garder.

Ce soir-là, je ne ftr pas heureux. Madame de Guéméné^ ''ansa deux pavanes avec d'Andilly, et l'en dansa qu'une avec moi. Cela me mit de si mauvaise humeur, qu'ayant vu une des manchettes de d'AndiU y tomber à terre, je la ramassai et la lui jetai, sans plus de cérémonie, en plein visage. On était sur ie départ; mon rival, blessé au vil' d'une impertinence qui n'avait échappé à personne, me lit un petit signe que je compris à merveille. Il sortit : je le suivis, et à cent cinquante pas de l'hôtel de Grammont, sous une vielle lanterne à moitié éteinte, nous dégainâmes comme deux enragés. Je n'ai jamais vu de duel plus bouffon. Nous y voyions si peu que nous frappions presque au hasard et que le mur près duquel nous étions reçut quelques horions des mieux conditionnés; peu à peu cependant, nous nous habituâmes à l'obscurité et, grâce à une lueur plus vive que rendit la lampe débarrassée peut-être d'un lumignon graisseux, j'avisai mon d'Andilly qui rompait. L'instant était bon, je me fendis à tout hasard, et je sentis mon épée plier sous le choc. En honneur, je crus l'avoir tué, et certes j'en eusse ressenti toutes les peines du monde. Heureusement, il n'avait été atteint qu'au bras, et si la douleur du moment ne lui eût fait lâcher son arme, il n'eût fait aucune difficulté de recommencer la partie. Je crois que, moins généreux que moi, il avait une forte démangeaison de m'envoyer aux sombres bords. Le sang qu'il perdait avec abondance le força de renoncer à ce projet peu aimable, et me dispensa d'une visite à Platon. Je le reconduisis moi-même chez lui et le remis dans un lit bien chaud où il prit sur-le-champ une fièvre assez violente, mais dont il fut quitte au bout de quelques heures.

Notre rencontre avait fait bruit, et lorsque le lendemain, je fus chez madame de Guéménée, je crus m'apercevoir que l'effet de la manchette avait été excellent. Ce petit mouvementde colère était un hommage rendu à ses charmes, et elle m'en sut gré. Je ne sais cependant si j'en fusse jamais venu à mes fins, sans le petit incident qu'on va voir et qui, s'il m'inspira d'abord d'assez graves inquiétudes sur la vertu de ma princesse, eut du moins le mérite de

hâter un dénouaient que j'appelais de tous mes désirs. C'était quinze ours environ après mon duel avec d'Àndilly. Madame dé Vaudreuil, petite femme de noblesse trèsdouteuse, mais qui avait le talent de se fourrer partout, riche d'ailleurs, puisqu'elle avaitépousé lepluc< riche armateur de la Rochelle, madame de Vaudreuil, dis-je, s'était mis en tète de traiter pendant la belle saison la meilleure société de Paris dans son château de Viliejuif. Quand j'appris que madame de Guéménée y était sans son mari, je ne ils aucune difficulté de me rendre à l'invitation de la châtelaine qui portait à peu près quarante ans, et qui n'avait, chose assez rare, que les prétentions de son âge; elle recevait fort bien et avec une grande cordialité.

Arrivé là, je trouvai joyeuse compagnie. Il y avait madame de Courcelles, qui n'a jamais donné à son mari un enfant qui fût de lui ; la Tour Roquelaure, un de mes parents, aussi fou que moi; madame de Gomminges, sa maîtresse d'alors; M, et madame de Brégis, Ménage et deux ou trois autres personnages insignifiants. D'Andilly n'y était pas, ce qui me combla de joie, car je me figurais que c'était lui qui avait le plus de chances auprès de madame de Guéménée, et l'on verra tout à l'heure à quel point je me trompais.

La Tour Roquelaure ne me portait pas ombrage, car il était continuellement aux trousses de madame de Gomminges au point qu'on disait partout qu'il ne se cachait point assez. M. de Brégis était tout entier à' la garde de sa femme qui devait plus tard lui donner bien du mal et dont nous reparlerons. Quant à Ménage, il était assez beau garçon, c'est vrai, mais sa îaible complexio^ et ses fréquentes attaques de sciatique me le faisaient regarder comme un concurrent peu â craindre.

La vie s'annonça chez madame de Vaudreuil comme devant se passer très-gaiement. On allait le matin à cheval, les repas se prenaient en commun, on jouait à divers jeux qu'on entremêlait de petites discussions sur le dernier poème de M. Chapelain ou VAstrée de M, d'IJrle; en un mot, on ne laissait guère de temps à l'ennui et chacun s'employait de son mieux au plaisir général. Quant à moi, je m'en accuse franchement, je ne pensais qu'à madame de Guéménée et ne lui laissais pas un instant de trêve. Je l'ai-

dais à prendre l'étrier, je la servais à table, j'étais toujours le premier à tenir sa. partie, en un mot, je lui faisais la cour en homme qui connaît les difficultés d'une entreprise et qui veut en triompher à tout prix. Malgré tout cela, ainsi que je le disais plus haut, mes affaires demeuraient au même point, et l'on sait qu'en amour, ne point avancer, c'est reculer.

Enfin, un matin, à déjeuner, madame de Vaudreuil, peutêtre sans le vouloir, jeta, au milieu du calme plat, tous les éléments d'une belle et bonne tempête. Nous avions fait honneur à une dernière tournée de marasquin et nous nous disposions à. retourner chacun dans notre chambre, l'un pour y faire un doigt de toilette et l'autre une heure de sieste, mode castillane qui nous plaisait infiniment, lorsque notre hôtesse nous arrêta en nous disant qu'elle avait à nous faire une petite confidence et qu'ayant lieu de croire que son récit nous intéresserait tous, elle suppliait que personne ne s'en allât. La prière de madame de Vaudreuil était un ordre. Nous nous assîmes en rond autour d'elle et elle s'exprima ainsi :

— Je ne sais, mes chers amis,, si vous avez l'oreille fine, mais ce qu'il y a de certain, c'est que moi je l'ai très-dure, et que, la nuit surtout, je dors comme le dernier artisan du bas peuple, ou, selon l'expression énergique du cardinal de la Valette, comme un véritable canon encloué. Il faudrait, pour dissiper mon sommeil, quelque chose comme un tremblement de terre ou l'explosion d'un magasin à poudre... Or, apprenez que cette nuit, entre une heure et deux heures de l'après-minuit, j'ai été réveillée en sursaut!

Ce début promettait : il se fit un mouvement simultané parmi les écouteurs et les écouteuses. Je jetai sur tout le monde un coup d'œil rapide et investigateur. La remarque que je vais faire fut- elle bien un effet de cet examen spontané, ou me vint-elle après coup et par suite de circonstances qui ne se produisirent que plus tard? je ne sais. Mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il me sembla que madame de Guéménéeayait pâli. Cet effet fut d'ailleurs si imperceptible que je ne voudrais point affirmer sous serment qu'il ait vraiment eu lieu. Qu'on prenne donc mon observation pour ce qu'elle fut alors, c'est-à-dire une supposition pure

et simple, un soupçon que rien ne justifiait encore... passons.

— Vous savez, continua madame de Vaudreuil, que je couche au second étage du corps de bâtiment qui donne sur le parc et que j'ai pour voisins, au-dessus de moi M. Ménage, au-dessous madame de Guéménée et sa suivante. M. Ménage, que voie:, continua- t-el le en le montrant, m'a assuré qu'il n'avait rien entendu. Vous, ma charmante amie, avez-vous quelque renseignement à me fournir à ce sujet?

— Aucun, répondit la princesse avec beaucoup d'aplomb. Vous parlez de sommeil, ma bonne Vaudreuil; mais le mien est connu pour résister à des assauts sans pareils. Jamais je ne dors si bien qu'à Paris auprès de mon mari, et cependant ce qu'il fait au lit suffirait pour ressusciter une morte...

— Il vous accable de galanteries-et vous obsède de prières, hasarda la Tour Roquelaure: à sa place, j'en ferais tout autant.

— Non, monsieur le chevalier, il ronfle.

Après l'éclat d'hilarité qui accueilli! cette sortie conjugale de la princesse, madame de Vaudreuil reprit :

— Je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre ronfler M. de Guéménée, et, d'après ce que nous dit l'aimable princesse, je ne doute pas qu'il s'en acquitte fort bien. Mais le tintamarre de cette nuit en vaut au moins dix comme celui-là. Vous connaissez la salle de communication qui se trouve au rez-de-chaussée et qui conduit au jardin : vous savez aussi qu'il y avait hier au milieu de cette pièce un guéridon couvert d'un cabaret en porcelaine de Chine. Eh bien !... quelqu'un a heurté la table en passant... et le cabaret est cassé.

— Oh ! quel dommage ! fit-on de toutes parts; et vous ne soupçonnez pas... par quel hasard...

— Je n'y comprends rien. Depuis huit jours, personne n'habite ce corps de logis, si ce n'est madame de Guéménée, notre cher M. Ménage et moi. Un revenant s'est-il introduit furtivement à travers quelque ouverture du toit? Le diable s'est-il glissé par le trou de la serrure? Qui sait deviner les énigmes ici? moi, j'avoue que je renonce à expliquer celle-là.

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