UES AVENTURES
Nous écoutions tous ce récit avec une curiosité que nous ne cherchions nullement à dissimuler, mais il était évident que madame de Guéménée éprouvait de plus que les autres une certaine inquiétude et un visible embarras. Eu effet, s'il pouvait y avoir là matière à jaser, c'est sur son compte que devaient tomber les soupçons et le3 propos. Aussi les yeux se dirigeaient-îls sur elle avec une maligne curiosité. Tout à coup, elle reprit son air calme et riant, et ayant indiqué par un geste confidentiel qu'elle croyait avoir mis le doigt sur le fin mot, elle dit à mi-voix :
— - Je n'aurai pas grand mérite à deviner le secret, car je le sais depuis plusieurs jours. La discrétion me ferait peutêtre un devoir de le taire, mais je vous vois tous si intrigués que je veux avoir pitié de vous.
On se rapprocha de madame de Guéménée qui continua, toujours tout bas :
— Connaissez-vous Rigobert, le palefrenier de madame de Vaudreuil?
— Si nous le connaissons ! hier encore, il nous a menés au bois des Billettes. C'est un fort beau garçon.
— Eh bien ! ce beau garçon a des vues honnêtes sur une fille de service qui m'appartient et qui habite la chambre voisine de la mienne. En un mot, j'ai tout lieu de croire qu'il est l'amant de Pelloquin. Elle m'a demandé il y a quelques jours mon consentement à ce mariage, je le lui ai accordé et ils devaient aller très-prochainement à l'église.
— Les pauvres jeunes gens étaient sans doute pressés... Ils auront eu un moment d'impatience, dit madame de Vaudreuil.
— Et ils ont cassé votre cabaret, ajoutai-je en riant. L'explication satisfit tout le monde, excepté moi. Gomme
j'étais fort épris de madame de Guéménée, je ne la quittais pas des yeux, etii me semblait voir dans son enjouement, dans sa franchise même, quelque chose d'affecté et de peu naturel. Dominé par cette pensée, par ce soupçon, si vous le préférez, je sortis de chez madame de Vaudreuil, rêvassant de ce qui s'était passé. Cette histoire toute prête de Pelloquin me faisait l'effet d'un conte de fée. A la vérité, cette Pelloquin existait, car nous la retrouverons dans la suite au service de madame de Sully, elle était même
assez gentille et digne sous tous les rapports d'avoir des amoureux, même ailleurs que parmi les palefreniers. Mais quelle apparence que madame de Guéménée fût si fort au courant des intrigues clandestines de sa femme de chambre? Tout en ruminant ces choses, j'arrivai dans une prairie distante de la maison de madame de Vaudreuil d'environ une demi-lieue, je traversai la prairie et ayant aperçu un taillis d'arbres où je pouvais espérer un peu d'ombre, je doublai le pas pour y arriver plus tôt. Soudain je découvre une petite maison (bien poli de lui donner ce nom) sur le bord gauche de la route. Si la bicoque en était fort laide1 la situation en était charmante. Tout en songeant à autre chose, je regarde, j'examine et je vois... qui?
Le petit abbé de Gondy!
11 ne me vit pas, lui, et je pus, tout à mon aise, m'adresser une série de questions auxquelles je répondis intérieurement tant bien que mal.
— Que fait ici le" petit abbé? dans un pays perdu! un pays où l'on ne voit que des peaux hâlées, des doigts sales, des yeux rouges, des jupons à jour et des mollets crottés! Certes, ce ne sont pas les devoirs de son bénéfice qui le forcent à être là. Il y est venu volontairement, pour suivre une affaire, amoureuse ou belliqueuse, qui finira par se savoir, par la raison triomphante que, tout finit par là. Il y a donc ià-dessous quelque chose de grave à pénétrer ou de fort comique à voir. Gondy logé dans une mauvaise petite masure dont les fenêtres avaient l'air de voltiger aux vents, cela n'était point naturel. Pour quoi, pour qui était-il venu?
Un éclair soudain, venu du ciel ou de l'enfer, d'en bas ou d'eu haut, je ne déciderai point lequel, m'illumina subitement. Je me figurai que Gondy s'était mis aux trousses de la Guéménée, et ma mémoire qui me rappela fort à propos des soupirs très suspects et très-impertinents, poussés récemment en ma présence, me sauva tout d'abord des ennuis et des barguignages de l'incertitude. Je crus être sûr de mon fait. Triste conviction sans doute et qui aiguillonna vivement ma jalousie! et cependant, eoncevra-t-on cela? je ne fus point fâché au fond de cet incident. Gela me remua m'agita le sang et les nerfs. Puisque je n'avais pas le bonheur de plaire, je voulus du moins avoir le plaisir de me venger.
Restait donc à organiser savamment mes batteries. Dans ie cas où je ne me serais pas trompé, le point le plus important me parut être de couper les communications des deux camps, afin d'empêcher les deux armées de se concerter entre elles, ce qui aurait eu pour résultat infaillible de me dérouter complètement. De ce qu'il y avait eu rendez-vous la veille, je conclus qu'il devait y avoir rendezvous la nuit suivante à pareille heure. Si la dame avait fantaisie, par prudence ou autrement, d'envoyer un contre-ordre au galant, le chef-d'œuvre de ma tactique devait donc être de l'intercepter, afin que les choses restassent forcément dans le même état. Je courus immédiatement après madame de Guéménée, bien décidé à ne pas lui laisser,' de tout le jour, une seule minute de liberté.
Quand la nuit vint, la nuit me trouva encore à ses côtés, aimable, empressé, galant, ennuyeux même selon toute apparence, à force d'exagérer toutes ces qualités un peu fades qui perdent de leur valeur quand on est assez sot pour en abuser. Le fait est que j'étais embrasé et que sçs savantes coquetteries ne faisaient que jeter de l'huile sur le feu. Enfin, vint l'heure du coucher, et je demeurai convaincu, autant qu'on peut être sûr d'une chose en ce monde, que si madame de Guéménée avait dans le voisinage quelque beau Céladon comme Buckingbam ou quelque spirituel et laid soupirant comme Gondy, il lui avait été matériellement impossible de lui raconter, soit par écrit, soit de vive voix, l'originale histoire du matin.
le logeais dans un corps de logis assez éloigné du théâtre que je voulais explorer, et mon installation nocturne dans la salle du cabaret brisé n'était ni une facile ni une mince expédition. Le moyen que j'employai pour y pénétrer, quand tout le monde reposerait, fut aussi simple que possible. Il faut appeler les choses par leur nom, au risque de ne les point flatter. Ce moyen eût fait envie à un voleur. J'allai saluer madame de Vaudreuil au moment où elle se retirait dans son appartement, et je descendis en lui promettant de veiller à ce que tout fût fermé avec le plus grand soin. Mais à peine descendu et comme les valets se disposaient à travailler les serrures je leur ordonnai, dé la part de madame "de Vaudreuil, d'aller se coucher, leur disant que j'avais une lecture à achever et que je fermerais
moi-même. Ils partirent et je restai seul. Le moment approchait. J'éteignis les lumières et m'étendis le plus tranquillement du monde sur un bon canapé bien douillet, rêvant de mille aventures plus séduisantes les unes que les autres et attendant l'événement.
L'événement arriva plus tôt que je ne l'aurais cru. H y avait une demi-heure à peine que je me dorlotais sur mon lit improvisé, lorsque j'entendis craquer le sable sous des pas rapides, mais qui, tout légers qu'ils étaient, devaient bien certainement être des pas d'homme. Je m'élance vers une des fenêtres, j'ouvre un coin de la draperie de damas bleu qui la masquait tout entière et j'avise, glissant vers l'allée prochaine, pareil à une ombre dans un ballet d'opéra, un petit corps qui m'a l'air d'avoir toute la mine d'un fin et coquet abbé... C'était Gondy! Ah! monsieur le cardinal de Retz , quels débuts pour une carrière aussi grave, aussi remplie, aussi sérieuse que l'a été la vôtre!...
L'abbé ne venait point vers la maison, particularité qui me satisfit singulièrement, car je n'avais nulle envie de me trouver tête à tête avec lui. Il fila mystérieusement du côté d'un petit bosquet que j'avais déjà lorgné deux ou trois fois d'un œil jaloux, me disant à part moi que ce devait être nn endroit délicieux pour causer d'amour tout bas, la nuit, au nez des étoiles et à la barbe du ciel. Heureux Gondy! Il ne lui suffisait donc pas de faire des dettes plus qu'aucim gentilhomme de la cour et de ferrailler à tort à travers, il lui fallait les femmes les plus jolies de l'époque, les passions les plus à la mode, les sentiments les plus aventureux! Quels progrès, quels effrayants progrès n'avait-il pas accomplis depuis le temps où, — encore enfant, — on le recevait chanoine à Notre-Dame de Paris !
En le voyant aller vers le bosquet, j'eus un mouvement de jalousie, presque de colère, dont je m'accuse ici franchement. 11 faut me le pardonner; madame de Guéménée était si belle et j'étais si amoureux!
Je m'assis pour attendre la suite d'une scène qui s'annonçait, comme on le voit, d'une admirable façon. Plus j'allais, plus je me persuadais que j'avais mis le doigt sur la vérité! Certes, ce n'était pas pour rien que la princesse avait chargé Pelloquin d'un péché imaginaire, et Gondy ne venait
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point nuitamment dans le parc pour y cueillir des prunes ou pour y faire un cours de botanique.
J'en étais là de mes réflexions, lorsque mon oreille se dressa au frôlement d'une robe dans le corridor. Je n'avais qu'une peur, c'était que le saisissement ne fit pousser à la belle errante un cri qui eût éveillé la maison. Une femme parut à la porte qui donnait au bas de l'escalier, et je devinai plutôt que je ne reconnus madame de Guéménée. Une inspiration excellente me vint tout aussitôt. Je toussai légèrement. On va voir que ce fut un coup de maître et que je m'en trouvai on ne peut mieux.
A ce petit bruit de gorge enrouée, madame de Guéménée crut sans doute reconnaître , — l'ombre des nuits est si traîtresse, — l'organe légèrement fêlé de l'abbé de Gondy, car elle dit vivement :
— Est-ce vous?
— Et qui donc serait-ce si ce n'était moi? répondis-je en baissant extrêmement la voix. C'est moi ! et j'espère que vous me pardonnerez la témérité d'une démarche à laquelle m'ont réduit à la fois une jalousie cruelle, un désespoir sans bornes et un amour insensé.
Madame de Guéménée s'attendait peut-être à un tout autre style, car elle me répéta en reculant d'un pas ou deux:
— Répondez! c'est bien vous, n'est-ce pas?
— Oui, pardieu! mille fois oui, c'est moi, Gaston-Jean- Baptiste, baron de Roquelaure, blessé au corps au combat de la Marfée, blessé au cœur par vos divins attraits!
Ceci était digne de YAstrée. La belle princesse poussa un cri mignon auquel je ne fis pas attention, et je continuai sans m'arrêter...
— Oui ! je suis Roquelaure, et vous, adorable créature, vous êtes Pelloquin, une fille superbe à qui il ne manque, pour être accomplie, que d'avoir des robes de satin, des colliers de perles fines, des amants jeunes et gaiants et quelque vieux financier, à moitié sourd et tout à fait aveugle, pour vous servir de mari !
— Vous vous trompez, fit une petite voix tremblante... -—Non! de par tous les diables, je ne me trompe pas,
je vous ai bien reconnue, servante rare qui mériteriez un trône: —Vous êtes Pelloquin, une belle brune avec des yeux noirs qui feraient damner un évêque ! Vous êtes Pello-
quin, une charmante friponne qui assassinez qui vous voulez de vos regards, —et dont la vertu, en plein jour, se donne des airs tout à fait vilains de bouderie et de cruauté* Notez bien, chère fille, que je ne vous en voudrais pas de sauver les apparences, si je vous savais raisonnable et traitable. Mais quoi ! qu'est-ce que j'apprends? On dit que vous avez du goût pour un certain Rigobert, sale palefrenier, qui doit porter avec lui une odeur atfreuse d'écurie et avoir du crottin aux jambes! Pelloquin! vous pouvez aller trèsloin... Je me charge de votre avenir, de votre chemin dans le inonde. Vous me ferez le plaisir de ne plus voir Rigobert.
— C'est impossible, dit la voix.
— Impossible ! Il est donc bien beau?
— Il n'est pas laid.
— Il vous tient donc bien au cœur?
— Il doit m'épouser !
A ce mot, je ne pus réprimer une effroyable envie de rire.
— Ha ! ha! ha! le mot est du dernier joli, Pelloquin. Il doit t'épouser et voilà ta raison! Elle n'a pas le sens commun, ta raison, permets-moi de te le dire...
— Mais, monsieur de Roquelaure, il me semble que vous me tutoyez !
— T'ai-je tutoyé? je ne sais plus. Après tout, ça se pourrait bien. Il n'est pas question de ça. Là, voyons, ma chère petite, parlons raison, si c'est possible. J'ai vu une fois ou deux ce Rigobert. C'est un chenapan qui ne te convient pas. Que ferais-tu d'un grand drôle comme ça à ton bras? toi si blanche, si rose, si potelée; lui, si noir, si dégingandé, si puant ! Tu me ferais l'effet d'une fleur sur du fumier
— Finissez donc !
— Le ravissant spectacle quand son bras grossier entourera cette taille si svelte, si admirablement prise !
— Monsieur de Roquelaure !
En ce moment, madame de Guéménée parvint à se dégager à demi de mes étreintes et s'écria, toujours en déguisant sa voix :
— Vous persistez à me poursuivre, à me désespérer... je vais remonter dans ma chambre...
— Je te suis!
— Je ferme le verrou...
— J'enfonce la porte...
— Faire un scandale... me perdre!
— C'est-à-dire, te sauver... et au fait, ce moyen-là en vaut bien un autre. Un esclandre comme celui-là viendra nécessairement aux oreilles de Rigobert. Je romprai ainsi une liaison ridicule qui ne peut te conduire qu'à végéter toute ta vie. Je veux ta fortune, je veux ton bonheur, et ce n'est pas un peu de bruit de plus ou moins qui me coûtera pour te rendre heureuse et riche malgré toi!
— Mais c'est vous compromettre vous-même!
— Moi, compromis parce qu'on me trouverait en têteà-tête avec mademoiselle Pelloquin, une fille dont le Grand- Seigneur payerait la possession au prix d'un million de piastres! allons donc! l'amour n'a point de blason et, en fait de femmes, les plus belles sont les plus nobles... Roquelaure amant de Pelloquin! c'est une conquête qui fera bruit... c'est un amour qui me fera honneur!
Et j'élevais à dessein la voix en disant ces derniers mots, La pauvre madame de Guéménée tremblait comme la feuille... Elle me dit enfin en posant sa main sur sa bouche :
— Oh! silence; par pitié, silence!
— A tes ordres, ma belle enfant. A tes ordres. Veux-tu que je me taise, veux-tu que je me calme? Tiens, me voilà muet comme un poisson et doux comme un agneau. Asseyons-nous là, l'un contre l'autre, et causons sans nous lâcher. Nous sommes seuls. Personne ne viendra nous déranger. Il faut que je te dise ma confession. Mais, fis-je en m'interrompant, il nous manque une chose essentielle. Je sens bien ta main dans la mienne, je sais bien que tu es là, tout près de moi, mais tout cela ne me suffit pas... je voudrais te voir... t'admirer... j'ai sur moi de quoi faire du feu... je vais allumer.
Madame de Guéménée fit un bond impétueux.
— Je vous le défends, dit-elle.
— Et moi, je te prie de me laisser faire. — ■ Je vous conjure.
— Moi, je t'implore.
. Et pendant ce temps, j'étais allé fermer les portes et tirer les verroux, — et j'avais saisi bruyamment un flambeau...
— Monsieur de Roquelaure, je vous en supplie,
— Mais pourquoi?
— Parce que ce serait me déplaire.
— Par exemple, voilà un caprice !
— Caprice! soit... mais ii est sans appel...
— Sans appel... sans appel... murmurai-je avec un ac* cent de doute... vous en parlez bien à votre aise, Pelloquin, ma bonne amie, et... si j'avais un caprice, moi aussi... les hommes en ont quelquefois... ça s'est vu.
— Vous allumeriez ce flambeau... contre ma volonté!...
— Je serais désolé de passer outre, mais enfin..
— 0 mon Dieu!...
— Savez-vous, Pelloquin, fis-je en poussant un gros soupir, que vous m'avez horriblement- maltraité... vous tenez beaucoup, d'après ce que je puis comprendre, à cette obscurité qui nous environne... si je me vengeais en la dissipant?...
— Vous ne le feriez pas !
— C'est selon !
— Vous n'êtes pas assez méchant pour cela.
— Hé! hé! la vengeance mène parfois bien loin.
— Ainsi, vous ne m'accorderiez pas une faveur que je vous demanderais avec instances ?... avec prière?
— • Peut-être... à de certaines conditions. J'avais préparé mon briquet, mon amadou... je frappai un coup sec et fis jaillir une étincelle...
— Je les accepte toutes, dit madame de Guéménée en me saisissant le bras.
Elle était épuisée. Je ne voulus pas abuser de mes avantages. Je la plaçai sur le canapé et, m'étant mis à genoux devant elle, je ne songeai plus qu'à la confirmer entièrement dans l'idée favorable que je la prenais bien véritablement pour Pelloquin.
— Calmez-vous un peu, mon amie, lui dis-je en prenant ses deux mains avec ardeur, et surtout ne craignez rien de moi. Je ne ferai absolument que ce que vous me permettrez de faire, et je suis d'avis qu'un galant homme ne doit jamais demander à une violence indigne des faveurs dont la libre disposition fait le seul prix.
— Ainsi, murmura- 1- elle, c'est donc réellement Pelloquin que vous aimez?
— Sans doute.
— C'est singulier... je pensais, j'avais cru m'apercevoir...
— Parlez, Pelloquin... je veux connaître toute votre pensée...
— Eh bien... je m'étais imaginé... là... aidez-moi donc un peu... j'avais supposé... que vous aviez du goût pour ma maîtresse, madame de Guéménée.
— Quel nom avez-vous prononcé là? m'écriai-je d'un ton mystérieux... imprudente! si on vous entendait!
— Qui peut nous entendre ici?
— Mais... elle peut-être !
— Oh! pour cela, soyez tranquille... elle dort à cette heure bien tranquillement...
— J'en suis persuadé... mais... tiens... écoute, Pelloquin, la franchise pleine et entière est une belle chose et je veux en user franchement avec... toi... oui... laisse-moi te tutoyer. Gela me met plus à l'aise et, en vérité, pour le peu que cela te coûte...
— Oh! par exemple!
— Enfin, laisse-moi donc achever. Je puis bien te montrer le fond de mon âme, puisque je connais déjà le fond de la tienne. S'il en était autrement, la partie ne serait pas égale et ce serait injuste. Qui n'a pas ses petits péchés secrets? Tu as du goût pour Rigobert, toi... moi, j'ai une passion furieuse pour madame de Guéménée. Gela est vrai, je ne le nie pas. Mais cela ne fait rien à nos amours, Pelloquin. En ce moment môme où je suis près de toi, il me semble que c'est elle aui est là, elle qui m'écoute, elle que j'aime.
— Qui ça? madame de Guéménée?
— Elle-même... en personne...
— Mais, à moins que vous ne dormiez, vous êtes fou...
— Non, ma chère Pelloquin, je ne suis pas fou, mais je suis amoureux... je ne suis pas endormi, mais je rêve!
— Eu vérité, vous êtes singulier, vous me faites une déclaration et vous avez le front de me dire que vous aimez ma maîtresse.
— Tu aimes bien Rigobert!
— C'est différent.
— G'est absolument la même chose.
— Alors vous avouez que c'est un simple caprice...
— Sans contredit ! et qu'y a-t-il au monde de plus joli qu'un caprice ? sans le caprice, la vie ne serait-elle pas ua
enfer perpétuel? La monotonie s'en mêlerait. On mourrait d'un excès d'uniformité. Le changement ranime, l'imprévu ravive, on se retrempe à de nouvelles amours. L'expérience te le dira plus tard comme à moi... Reçois aujourd'hui de moi, Pelloquin, la première leçon d'une science si belle. Quoique très-jeune, j'ai vécu entouré de bien du luxe, et au milieu de ce luxe, j'ai admiré déjà bien des femmes qui ne valaient pas mieux que toi, mais qui portaient des robes de velours et des noms illustres. C'est ce qui fait que j'éprouve aujourd'hui une si grande jouissance à sentir près de moi la gentille Pelloquin, avec son petit corset de tiretaine et son blanc jupon de lin... Tapositionne devrait-elle pas être de tous points semblable à la mienne et, après avoir entendu les rocailleux soupirs d'un manant comme Rigobert, ne devrais-tu pas être bien aise d'apprendre enfin, en écoutant Roquelaure, comment parlent, soupirent... et aiment les gentilshommes de la cour ?
On ne répondit pas.
--Tu me détestes, dis-je tout bas à la princesse.
— Non... fît-elle en tressaillant. Non... mais je veux rester fidèle...
— A Rigobert ?
— Il est bien question... de Rigobert !
— Gomment... il y en aurait encore un autre ?...
— Ce n'est pas cela.
— Mais qu'y a-t-il enfin...
— Il y a... il y a que j'ai peur d'être compromise par vous, parvos assiduités, par vos indiscrétions... il y aque... Rigobert doit m'épouser... qu'il est jaloux, ombrageux... et que si j'étais bien sûre qu'après cette nuit passée, plus un regard... plus un mot...
— Je comprends. Ce sera un supplice affreux. Mais je m'y résigne...
— J'exige même que vous ne me rappeliez jamais à moi-même cette entrevue, cette rencontre.
— C'est convenu.
— Si vous le faisiez, si vous m'en ouvriez jamais la bouche, je vous répondrais, sans m'émouvoir, que vous êtes un fat, un menteur et que je ne vous connais pas.
— Je souffrirai tout sans me plaindre.
— Vous mêle jurez?
— Je te le jure.
Je n'en dirai pas plus long.., L'assurance d'une discrétion sans bornes rendit la fausse Pelloquin la plus enjouée et la plus aimable du inonde. Au point du jour, j'étais remonté silencieusement chez moi et tout était rentré dans l'ordre accoutumé.
Le lendemain, au milieu du parc, je rencontrai madame de Guéménée. Elle était pale et elle ne put s'empêcher de rougir en m'apercevant. Moi, je vins à elle d'un air dégagé et m'inclinai avec toutes les marques d'un profond respect. Je réglai mon pas sur le sien et nous marchâmes ainsi un instant sans nous rien dire.
Parvenu à l'entrée d'une allée plus touffue que les autres, je la suppliai de s'asseoir sur un banc de gazon et lui dis d'un ton pénétré :
— Madame la princesse, j'ai un aveu à vous faire. — Un aveu! vous... monsieur de Roquelaure.
— Un aveu, continuai-je, qui peut-être vous semblera étrange, mais je dois vous le faire et je vous le ferai. Voilà déjà bien longtemps, madame, que je vous ai déclaré mou amour...
— Monsieur !
— Je sais que cet amour vous est à charge.
— Monsieur le baron!
— Qu'il vous ennuie à périr...
— De grâce !
— Et qu'enfin vous m'avez préféré l'abbé de Gondy... il vous plaisait... c'est juste... et je n'ai rien à dire.
— Je vous arrête ici, dit vivement madame de Guéménée, car, bien que je ne me croie obligée de rendre compte à personne de ma conduite, je veux vous mettre au courant de cette affaire. Voici un billet que je viens d'écrire pour l'abbé. Veuillez le lire.
Je pris avidement ce billet et lus ce qui suit :
« Mon cher abbé, vos pas sont peine perdue. Je ne vous « aime pas, est-on maîtresse de son cœur? Vous m'avez « fait commettre une imprudence que je ne me pardonne « point... Se promener au clair de lune pour se dire tran- « quillement qu'on ne peut être l'un à l'autre, est une dé- « marche à la fois indigue d'un homme sage et d'une femme
« d'esprit. On pourrait être vu, rencontré, épié même... et « dites-moi franchement ce qu'on croirait. On nous suppo- « rait amants et on aurait raison. Quittez au plutôt Ville- « juif et je vous assure que je vous reverrai avec grand « plaisir à Paris.
« Adieu, cher abbé, soyons amis. »
Mes bras tombèrent d'étonnement.
— Après cette lecture, reprit doucement madame de Guéménée, avez-vous encore quelque chose à me dire ?
— Oui, madame, répondis-je en me remettant un peu; il me reste à rétracter ce que j'ai osé avancer au sujet de Gondy, et quant à ce qui me concerne, j ai à vous dire,— cela n'est pas très-commode à prononcer, du reste... — j'ai à vous dire... que je ne vous aime plus.
— Ah ! la déclaration...
—N'est pas galante... mais elle est vraie...
— Et... c'est sans doute à mes rigueurs que je dois attribuer...
— Non... vous avez une rivale...
— Bien au-dessus de moi?... la reine peut-être !...
— Bien au-dessous de vous... votre suivante.
— Pelloquin î
— Elle-même.
— Voilà une rivalité bien flatteuse... ah! vous aimiez cette tille ! mais alors, si vous voulez continuer de la voir, vous aurez donc à quitter cette maison, car vous ne l'y rencontrerez plus beaucoup... mon intention étant de la chasser aujourd'hui même...
— Et pourquoi cela ?
— Que vous importe ! dois-je être complice de vos fantaisies ? elle est donc bien belle, cette merveille d'antichambre?
—Quand vous serez devant votre miroir, contemplez-vous vous-même et vous aurez une idée de ce qu'elle est réellement.
— Ah! pour le coup... voilà qui est fort... je ressemble à ma suivante à présent.
— - A tel point que j'y ai été trompé... cette nuit !.•.
— Quoi... vous saviez donc?-..
Madame de Guéménée demeura atterrée. Elle cacha son front dans son mouchoir et resta ainsi quelques minutes dansuneattitudequirévélaituneémotion bienviveet même un violent chagrin. Sa poitrine était fort agitée et son pas irrégulier témoignait des pensées tumultueuses qui se pressaient dans son cœur et y portaient le trouble et la confusion. Mon amour, mon enthousiasme redoublaient à cette vue et je ne cessais de couvrir sa main de baisers innombrables et brûlants.
Enfin, elle s'arrêta et s'étant posée devant moi en me regardant avec une attention toute remplie d'un tendre intérêt, elle me dit en me tendant la main :
— Eh bien, j'aime mieux qu'il en soit ainsi. Je ne chasserai point Pelloquin . . .
Huit jours après cette campagne, — cela peut bien se nommer ainsi, je revins à Paris où j'avais été mandé pour une affaire qui concernait M. d'Enghien. Le lendemain de mon arrivée je traversais les Tuileries avec d'Avaugour, Sourdis et Dugué Bagnols, et nous étions, par parenthèse, fort en gaieté lorsque nous avisâmes, — se promenant à pas lents et de l'air d'un homme qui réfléchit beaucoup, — un certain Béchamel qui était bien le roi des imbéciles et des fats. Ajoutez à cela un orgueil démesuré, et vous aurez une faible idée du personnage. J'étais en train de rire, nous venions de déjeuner assez copieusement et nous n'avions pas encore m trouvé sur qui épancher notre satisfaction.
— Pardieu, messieurs, dis-je à mes compagnons, puisque nous cherchons à nous divertir, voilà un prétexte tout trouvé... yen a-t-il un parmi vous qui se choquerait d'un tour joué à Béchamel ?
— Pas le moins du monde, répondirent-ils à la fois.
— Il n'est pas votre parent, d'Avaugour?
— Dieu merci !
— 11 n'est pas ton ami, Sourdis?
— Le ciel m'en préserve!
— Et vous, Bagnols, ne sentez-vous rien en sa faveur dans le fond de votre àme?
— Si fait, j'ai pour lui toute l'estime qu'il mérite et ce n'est pas gênant.
— Eh bien, mes amis, je vous avouerai que j'ai une furieuse démangeaison de lui donner un coup de pied au derrière.
— Toi?
— Moi.
— A lui?
— En personne.
— Tu ne le ferais pas !
— Est-ce votre avis à tous trois ?
— C'est notre avis.
— Eh bien, seul contre vous tous, je parie le faire.
— C'est une folie !
— Ai-je des prétentions au nom de sage?
— Te faire un ennemi de plus!
— Cela me regarde, tenez-vous le pari ?
— Nous le tenons. Mais d'abord que parions-nous?
— Un bon déjeuner appelle un bon souper. Si je gagne, le souper de ce soir est à vos frais. Il est aux miens si je perds.
— C'est dit.
— Je vais plus loin, continuai-je avant de prendre mon élan. Je dis que Béchamel me remerciera.
— Oh! oh!
— Je l'affirme.
— x^ous le verrons.
■— Je pars. Attention!
Je marchai sur la pointe des pieds jusqu'à ce que je fusse à portée de mon homme. Là, prenant gravement mes dimensions et mesurant l'espace, je fis décrire à ma jambe une gracieuse ellipse, et, l'allongeant soudain avec une vigueur peu commune, j'appliquai ma semelle en plein milieu de son postérieur.
L'avertissement était rude, et Béchamel, après avoir légèrement tendu le ventre, se retourna pourpre et les poings fermés, car il était rageur.
Je vis, à l'ouverture excessive de sa bouche, qu'il allait lâcher un juron énergique. Je l'arrêtai d'un geste et lui dis d'un ton dolent :
— Oh ! mon pauvre monsieur Béchamel, que je suis donc fâché... que. je suis donc... désespéré! mais aussi pourquoi ressemblez-vous si fort au duc de Grammont? je vous prenais pour lui...
— Moi, monsieur de Roquelaure, fit Béchamel, dont le visage se radoucit tout subito, je serais assez heureux... j'aurais l'honneur de ressembler...
— A ce cher Grammont? mais il n'est question que de cela à Ja cour. Vous avez sa tournure, mon cher Béchamel, ses airs de grandeur et de distinction, ses manières qui, vous le savez, sont les meilleures de toute lagentilhommerie de France... évidemment la nature n'a fait qu'un moule pour vous deux...
r- Vous me flattez.
— Je suis vrai... ainsi donc, sans rancune?
— Ah ! par exemple, je le crois bien.
Et, Béchamel m'ayant tendu la main, je la secouai à la lui disloquer et retournai en grande hâte à ma compagnie qui se tordait de rire. Dugué Bagnols surtout s'en tenait les côtes et faisait des éclats si aigus que je le priai de s'éloigner de peur que Béchamel ne l'entendît.
Le soir, nous fûmes souper au Palais-Royal et mes amis firent grandement les choses ; je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que la première santé fut pour Béchamel. Nous lui devions bien cela.