CHAPITRE V
Sqmmaire : Un mot sur l'abbé de Gondy. — Passe -temps funèbre de Richelieu. — Le bourreau et Cinq-Mars. — M. Méranne d'Amberton. — Sa prophétie sur le cardinal. — Distique de Grotius. — Bataille de Honnecourt. — Je suis pris par les Espagnols. — Une lettre de M. de Voiture. — La maîtresse du capitaine castillan. — Mot de Richelieu mourant. — Une visite de souvenir à madame de Lavernay. — Mon successeur. — Je réclame la récompense de mes anciens services. — On me refuse net. — Je suis sacrifié au petit marquis. — Mortifications. — Je jure de me venger. — Ma rencontre avec Croixville. — La buvette de Marinelli. — Le vin d'Espagne. — Crokville roule sous la table. — L'heure du berger. — La nuit blanche. — Un billet doux.
L'époque des grands hommes de guerre se préparait. Ja-
mais on n'avait vu en France la manie de l'épée poussée h ce point et la rage du duel avait dépassé toutes les bornes, Loin d'être un motif d'adoucissement pour les mœurs, la qualité d'ecclésiastique semblait être devenue chez certains hommes d'église une raison de plus de se montrer querelleurs et susceptibles à l'excès. On avait eu dans ces derniers temps de nombreux exemples de cette étrange disposition. Le cardinal de la Valette, fils du duc d'Epernon, né bien plutôt pour porter le mousquet que pour dire la messe, s'était fait enterrer, en dépit des colères de Richelieu, mître en tête, épée au côté, brassards et cuirasse sous sa chape d'or. Le petit abbé de Gondy, qui fut plus tard ce fameux cardinal de Retz, et dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, s'était à peine fait recevoir chanoine de Notre- Dame de Paris, que déjà il scandalisait la ville et la cour par ses bruyantes équipées. Amoureux de la Duchatelet, dont le comte d'Harcourt était le galant en titre, il provoquait celui-ci en duel et compromettait ainsi sa dignité de saint homme et la réputation, déjà un peu écornée du reste, de la belle dame en jeu du combat. Il se rencontrait quelques jours après à Vincennes avec Praslin. Pendant ce temps et au milieu de cette exubérance de vrai courage et de hautes vertus militaires, brillaient d'un éclat inaccoutumé : le vicomte de Turenne, qui, après avoir passé sa vie sur les champs de bataille, devait mourir plus tard dans le lit d'honneur, ainsi que le proclamèrent ses compagnons d'armes, en apprenant qu'il avait été frappé d'un coup de canon au moment où il allait reconnaître le camp des ennemis; M. de la Meilleraye, neveu et favori du cardinal, ce qui ne ('empêchait pas d'être un excellent soldat ; le maréchal de Fabert, si redoutable à la tête de ses chanoines, et le prince de Gondé, dont la conduite intérieure et les torts pendant la guerre civile ne sauraient affaiblir les grands mérites et l'immense réputation.
Je n'étais encore qu'un bien triste héros auprès de ces colosses auxquels l'antiquité n'eût certainement pas dédaigné d'élever des autels, et cependant je me rappelle fort bien que je me complaisais dans l'orgueil de ma première escarmouche, comme si, nouvel Alexandre, j'eusse mis en déroute dans les plaines d'Àrbelles Darius et son armée. Ma joie surtout d'avoir été blessé eût assurément surpris tous
ceux qni n'ont point passé par les jouissances des camps et qui, par conséquent, ne savent pas l'estime qu'on fait de soimême lorsqu'on a rougi de son sang le théâtre de son premier exploit. Les dispositions belliqueuses dont je parlais tout à l'heure et que je rappelais à dessein agissaient sur moi à mon insu, et je ne rêvais plus que batailles rangées, coups d'arquebuses, villes prises d'assaut. Mon aventure sentimentale de Donchery, mon voyage encore plus sentimental en Champagne, ne m'avaient distrait que pour un moment de ces idées pétulantes de guerre et de destruction, et je n'aspirais qu'à un seul bonheur, celui de recevoir de Son Eminence le cardinal une commission nouvelle qui me fournît le moyen de prendre ma revanche et de signaler ma valeur.
Un événement lugubre vint glacer en moi ces illusions triomphantes, en déroulant à mes yeux un horrible et sanglant tableau. On m'apprit, au moment où je m'aventurais en de si beaux rêves d'avenir que la porte de ce même avenir, qui cependant semble ouverte à tous, venait d'être brutalement fermée à deux infortunés gentilshommes dont les deux têtes avaient roulé sur i'échafaud sous les yeux même du vieux cardinal expirant. Cinq-Mars, que j'avais vu deux ou trois fois à la cour si riant, si présomptueux, si pimpant, si charmant à force de défauts, mais de ces défauts qu'on pardonne à la fière et rayonnante jeunesse, Cinq-Mars avait été exécuté à Lyon sur la place des Terreaux, comme complice de Fontrailles et des princes dans une conspiration tramée de concert avec le ministre d'Espagne Olivarès. De Thou l'avait suivi sur l'échafaud, et le bourreau mal habile n'avait réussi à détacher la tête du tronc qu'au douzième coup de hache... Ces détails me firent lever le cœur, et quelles que fussent mes convictions au sujet de la fidélité que l'on doit à son souverain, je ne pus m'empêcher de penser que le pouvoir d'un roi est un triste présent du ciel s'il ne se peut conserver que par des cruautés pareilles et qu'à la condition d'être sans miséricorde aucune. Pour la première fois, je discutai mon dévouement à la personne du roi mon maître, espèce de sacrilège que feu le maréchal de Roquelaure ne m'eût certes point pardonné de son vivant. Mais bientôt je revins de cet égarement, excusable dans la chaleur d'un premier mouve-
ment de surprise, — et, en songeant à l'état du cardinal, à ses colères effroyables, à ses emportements sans frein, j'en vins à me persuader que l'exécution de M. Le Grand et de son ami était une de ces cruelles satisfactions que se donnent les tyrans subalternes à de certaines heures où, comme les loups et les tigres, ils se sentent affamés de chair humaine et altérés de sang. Les favoris ont de ces heures-là dans leur existence agitée. Il s'agissait bien moins alors pour Richelieu d'une question de complot avec l'Espagne que d'une question de rivalité contre lui-même. Il avait surtout frappé dans Cinq-Mars l'homme qui, par ses gracieuses manières, était devenu pour lui un si redoutable concurrent... Il avait frappé en un mot un homme que le roi avait condamné lui-même, le jour où il lui avait, en badinant, donné le nom de cher ami.
Transporté d'indignation, pénétré de douleur, il me fallait épancher ma tristesse dans le sein d'un confident. La première personne que je rencontrai, — je m'en souviens comme si cela datait d'hier, — fut M. Méranne d'Amberton, capitaine de chevau-légers avec lequel j'avais fait compagne et que je connaissais pour un ennemi déclaré du cardinal. Je déplorai devant lui l'événement de Lyon et me récriai sur la froide cruauté de l'exécution de MM. de Cinq-Mars et de Thou.
— Quelles raisons, ajoutai-je, ont donc pu décider Richelieu à user de tant de rigueur?...
— Pas d'autre que celle que je vais vous dire, me répondit tranquillement M. d'Amberton; ce sont tout simplement ses hémorroïdes qui le font souffrir, son sang qui se corrompt et l'agonie qui le tourmente. Avec de telles infirmités sur le corps et un bourreau sous la main, on est capable de tout. Je me doutais déjà bien que le damné cardinal ne ferait pas de vieux os; mais, d'après ce que j'apprends aujourd'hui, je parierais qu'il ne passera pas l'année.
Je ne relevai point les paroles de M. d'Amberton, mais je les retins fidèlement. Sa prédiction fut accomplie à la lettre. L'année n'était point écoulée que le cardinal rendait son âme à Dieu. La sensation que produisit cette mort, arrivée le 4 décembre 1642, fut incroyable : on eût dit qu'un astre venait de s'éclipser et que l'obscurité s'était faite au même instant sur toute une partie du globe. Marie de Médicis
avait précédé de quelques mois au tombeau son acharné persécuteur, et Louis XIII lui-même devait, cinq mois après, les aller rejoindre tous deux. Gela ne ressemble-t-il pas à une malédiction ?
La brutale exécution de MM. de Cinq-Mars et de Thou produisit dans toute la France un effet que nous renonçons à décrire. M. Le Grand, par son chevaleresque dédain de la vie, avait soulevé la pitié de toutes les femmes, et il n'était pas une âme, même celle de l'homme le plus fort, qui ne s'attendrit au tableau saisissant de l'amitié si pure, si dévouée, si oublieuse d'elle-même, du pauvre M. de Thou.
L'aspect del'échafaud, l'apparition sinistre du bourreau, n'apportèrent aucnn changement à la fermeté de ces deux résolutions sublimes. La mort des deux amis fut une aspiration toute religieuse vers le juge suprême en même temps qu'une protestation contre les juges d'ici-bas. Je ne voudrais pas avoir la conscience chargée d'un si lourd fardeau et j'ai toujours pensé qu'il avait cruellement pesé à celle du cardinal de Richelieu.
Parmi les nombreuses élégies, complaintes et épitaphes qui furent composées au sujet de ces deux malheureuses victimes d'un ministre vindicatif, je choisirai et citerai, si Ton veut bien me le permettre, un charmant distique de M. Grotius sur ce triste et lamentable sujet. Ce sont deux vers sans prétention, mais qui rendent avec élégance une idée gracieuse et pleine de sentiment ; les voici :
0 legum subtile nefas, quibus, inter amicos, Nolle fidem frustra prodere, proditio est.
Il est impossible de mieux qualifier le prétendu crime de M. de Thou, dont l'amitié pure et dévouée ne se démentit pas un instant, même en présence des apprêts du supplice.
Avec Richelieu disparurent peu à peu de la cour de France des personnages qui n'y vivaient réellement que de leur opposition ou de leur rivalité avec le cardinal ; ses créatures furent insensiblement éloignées, et certes, il n'y eut pas grand mal à cela. Maintenant, la scène va changer, mais les mœurs, les habitudes, les routines en un mot seront toujours à peu près les mêmes. Sous le règne que nous
quittons, nous avions un échantillon de toutes les intrigues militaires, sacerdotales et féminines. L'avenir nous en réservait tout autant : Marillac, Soissons, Gaston d'Orléans seront remplacés par Gondé, Gonti et le duc de Longueville. Sous Louis XIII, nous avions mademoiselle de Lafayette, à qui le père Caussin, son confesseur, conseillait de prêter Poreille aux froides amours du roi, à condition qu'il voulut bien chasser son ministre. Nous avions aussi madame de Ghevreuse, cette héroïne galante, qui promettait ses faveurs comme récompense de l'assassinat du même ministre et qu'on a jugée de cent façons différentes, sans avoir mis, je le crois du moins, le doigt sur la bonne. Madame de Ghevreuse n'était, à mon avis, ni froide ni passionnée dans le sens absolu qu'on attache à ces deux mots. Elle paraissait amoureuse jusqu'au délire avec les uns, sévère jusqu'à la pruderie avec d'autres, prodigue avec ceux-ci, avare avec ceux-là, coquette avec tous. Mais elle n'était en réalité rien de tout cela, et elle n'avait bien positivement au fond du cœur que l'impatience inavouée de tous les jougs, quels qu'ils fussent, — et son implacable haine contre Richelieu. Voilà donc quelles étaient les meneuses du parti opposant à la cour de Louis XIII. La minorité de Louis XIV va nous montrer également le cotillon mêlé à toutes les agitations, à tous les troubles dans la personne de madame de Longueville et de mademoiselle de Montpensier. Mais n'anticipons point : chaque chose viendra en son temps.
Je passerai légèrement sur cette année 1642 qui ne m'a laissé que des souvenirs assez confus et dont la France n'eut pas non plus beaucoup à se féliciter. La mort du cardinal et le triste état du roi n'annonçaient effectivement rien de bon. Après avoir fait la description du combat de ta Marfée, je n'indiquerai ici que pour mémoire la bataille de Honnecourl, ou j'eus le malheur d'être fait prisonnier avec Saint-Mégrin, non sans avoir préalablement mérité d'être particulièrement remarqué de mes illustres chefs. Ma captivité n'eut d'ailleurs rien de bien effrayant, et je ne tardai pas à être libre. En définitive, mes débuts dans la carrière militaire n'avaient point manqué d'un certain éclat, et la protection des meilleurs hommes de guerre de mon temps m'était, désormais assurée.
A propos de ces premières campagnes et de la prise qu'aie sér. 6 6
vaient faite de moi les Espagnols, je pus voir clairement où étaient mes véritables amis; je reçus de plusieurs d'entre eux des marques non équivoques de sympathie et d'intérêt. Mais aucun de ces témoignages ne me fut plus précieux que celui dont je fus gratifié de la part de M. de Voiture, l'un des plus gais et des plus charmants esprits d'alors, qui voulut bien me faire tenir la lettre dont je donne ici la teneur exacte et dont j'ai toujours conservé l'original.
11 est permis de se vanter de ses amis quand ils sont aussi considérés et aussi estimés que Tétait M. de Voiture, dont on honorait le caractère autant que l'on goûtait ses écrits. 11 m'a toujours semblé, et c'est une opinion que ma vie entière n'a fait que rendre plus ferme et plus absolue, que les amitiés honorables déteignent en quelque sorte sur ceux qui en sont les objets et qu'on ne saurait trop se louer d'une liaison qui vous élève à vos propres yeux comme à ceux des autres.
Voici la lettre en question :