A MONSIEUR DE ROQUELAURE
« Monsieur,
« Je ne sçay ce que me vaudra l'honneur de votre amitié, mais elle me coûte déjà bien cher. Il ne se passe point de campagne, que je ne voye pour l'amour de vous beaucoup de mauvais jours, et que les hazards que vous courez ne me mettent en une extrême peine. Cependant, j'ay beaucoup de joye de voir que, par une fortune assez bizarre, vous trouvez toujours moyen d'acquérir de la gloire dans des armées qui sont battues, et que dans des occasions qui sont malheureuses presque pour tous les autres, vous ne laissez pas de vous signaler. En effet, monsieur, vous ne sçauriez pas, ce me semble, vous plaindre avec justice de la fortune ; car si elle ne se met dans votre party, au moins elle vous met toujours dans celuy duquel elle est, et à la fin de tous combats, il se trouve que vous êtes du côté des victorieux. Pour moy, je suis moins jaloux de votre liberté que de votre gloire. Je vous avoue que je
« ne me puis affliger de votre prison, et après ce qui est « arrivé, je vous aime bien mieux parmy les Espagnols « que si vous étiez parmy les nôtres. Je souhaite, monsieur, « que vous receviez d'eux tout le bon traitement que vous t méritez, et je ne doute pas que cela n'arrive. Car outre ce c qu'on doit à vôtre condition, il y a des qualitez en votre « personne, qui gagnent en trois jours le cœur de ceux qui « vous approchent, et je ne fais pas de difficulté que les « ennemis qui vous ont pris ne soient vos amis à cette « heure. J'irois volontiers, s'il m'étoit permis, vous tenir « compagnie avec eux ; car il n'y a rien, sans mentir, « monsieur, que je ne fisse dé bon cœur ponr vous faire « voir combien je suis reconnoissant de l'honneur que « vous me faites partout, en publiant que vous m'aimez ; « et Paris, ny la cour ne me sçauroient donner plus de « plaisir, que j'en aurois d'être auprès de vous, et de vous « témoigner que je suis avec une extrême passion, etc, etc. »
Je rapporte avec d'autant plus de joie cette gracieuse épître de M. de Voiture, que je la considère comme un des titres qui me font le plus d'honneur. M. de Voiture était estimé des personnes de condition qui tenaient les meilleures places de l'État, et une partie de cette estime doit naturellement rejaillir sur ceux qu'il a bien voulu distinguer. Quant à lui, il a pu se vanter d'être en familiarité avec tout ce que la cour renfermait de noble, de spirituel et de glorieux ; jamais réputation ne fut ni plus vite, ni mieux établie. MM. Davaux et de Ghavigny, les maréchaux de Schombert et de Grammont, l'honorèrent de la plus étroite amitié.
Plus tard, M. le prince l'engagea à considérer sa maison comme la sienne; et l'on doit conclure, d'après l'affectiou que lui portèrent le roi, la reine et Mgr le cardinal Mazarin, qu'il avait ce tour d'esprit aimable et conciliant qui attire et séduit les esprits, sans y faire aucun effort et par la seule puissance de sa justesse et de sa bonté. Ajoutez à cela qu'il était ce qu'on appelle un galant homme et que madame de Montausier disait de lui un soir à l'hôtel de Rambouillet : a qu'il ne devait jamais essayer de faire le portrait d'un parfait chevalier sans avoir son miroir devant lui. »
Ma captivité chez les Espagnols ne fut marquée par aucun de ces événements plaisants ou badins dont le goût était si fort enraciné en moi que je ne passais pas une journée dont quelques heures au moins ne fussent employées à chercher aventure. Je jetai bien à la dérobée une demidouzaine de soupirs perdus à une jeune fille assez accorte qui venait chaque nuit voir le capitaine qu'on avait chargé de ma conduite au lieu désigné pour ma retraite forcée. Un soir même, je parvins à enlever de vive force un baiser de contrebande.
Mais je m'aperçus, en la voyant de si près, que la belle n'était plus de la première jeunesse et qu'elle gagnait à être admirée à distance. Je m'arrêtai donc à mi-chemin et fis semblant de n'y plus songer. J'en fus fâché, car j'aurais trouvé quelque plaisir à jouer un mauvais tour à ce capitaine castillan qui se donnait des airs de matamore et me déplaisait souverainement.
Mon premier soin à mon retour à Paris fut de ni'informer de ce qui s'était passé aux derniers moments du cardinal. Je recueillis à ce sujet diverses particularités intéressantes. Qui l'eût supposé ? Son Éminence, avant de rendre le dernier soupir, avait montré, vis-à-vis de quelques-uns de ses confidents intimes, des sentiments de compassion pour les malheureux dont il avait causé la perte, et de regret au sujet de quelques actes de sévérité, dont la mémoire, disait-il, lui était devenue insupportable. Le comte de Kocheforfc, qui était, comme ou sait, son âme damnée et l'une de ses plus dévouées créatures, assurait avoir vu son maître si contrit en lui confiant ces sortes de choses, qu'il paraissait prêt à pleurer. Chose étrange ! Thomme puissant qui avait réduit les huguenots à l'obéissance, qui avait enlevé à la maison d'Autriche la Catalogne, l'Alsace et le Portugal , le ministre habile qui avait introduit dans l'administration tant de sages et utiles changements et qui avait, en propres termes, organisé le gouvernement royal ; le tyran impitoyable qui avait fait tomber les têtes les plus illustres de la monarchie, forcé la veuve de Henri le Grand d'abandonner la France ; le prêtre sanguinaire qui s'entourait d'espions et de bourreaux à gages, qui avait puni de dix ans de prison un mot inconsidéré du maréchal de Bassompierre, qui avait fait
dresser un bûcher pour Fauteur imprudent de la Cordonnière de Loudun, cet homme- là, disons-nous, devait encore offrir à sa mort l'exemple d'une dernière bizarrerie. Nui ne mourut plus saintement, plus humblement, plus chrétiennement que lui. 11 ne se crut dispensé de l'accomplissement d'aucun des devoirs pénibles de l'heure suprême et offrit, à ce moment-là, le modèle accompli du repentir et de la contrition. Ceux qui l'avaient approché m'ont assuré qu'il n'avait plus rien conservé des folles vanités de ce monde et qu'il s'était préparé à mourir comme le plus modeste et le plus timoré des pécheurs. Il demanda avec ferveur l'absolution de ses fautes, et voulut remplir exactement toutes les formalités prescrites par la religion.
Rochefort m'a dit que, la veille de sa mort, le curé de Saint-Eustache, qui poussait quelquefois la courtisanerie jusqu'à la maladresse, se pencha sur le lit de Richelieu et lui dit à l'oreille :
— Monseigneur, votre puissance a été grande sur cette terre et la miséricorde de Dieu dans le ciel est infinie. Je crois qu'une personne de votre rang peut se passer de l'extrôme-onction.
Le cardinal, qui était presque sans connaissance, retrouva delà force à cette étrange proposition et répondit au curé d'un ton ferme et qui n'admettait pas de réplique :
— N'oubliez pas que je suis chrétien et que je veux mourir en chrétien.
L'abbé F..., qui se trouvait à trois pas du lit, continua en se tournant vers le curé de Saint-Eustache :
— Son Éminence a raison. Il n'y a pas dans notre religion deux manières de bien mourir, et le ciel n'est pas un château de plaisance où l'on se puisse introduire furtivement par une porte dérobée.
Ayant pu, à cette époque, disposer, sans nuire aux obligations de mon service, de quelques jours de loisir, il me prit fantaisie d'aller faire une visite à madame de Lavernay. Les souvenirs exercent une si puissante influence sur un cœur de vingt et quelques années ! Il n'y passe point un sentiment, si léger qu'il puisse être, qui n'y laisse une trace profonde, — et l'image de ma première maîtresse s'était d'autant mieux gravée dans mon esprit, qu'il se
rattachait à mon aventure avec elle un mélange de plaisir et de contrariété dont l'arrière-goût était, je puis rassurer, de la plus exquise saveur. J'étais bien aise, d'ailleurs, d'apprendre d'elle-même si elle m'avait un peu regretté, — et il me semblait, bien que je fusse radicalement guéri de ma faiblesse, que je trouverais, en renouant avec elle une chaîne si brusquement brisée, le même plaisir qu'on trouve quelquefois à reprendre, à l'endroit où on l'a laissé, la suite d'un intéressant récit.
Madame de Lavernay demeurait toujours au même endroit. Le jour où je tombai chez elle, la société était nombreuse et choisie comme autrefois; seulement, je m'aperçus que le cercle était composé de toutes nouvelles figures. On y parlait toujours beaucoup, mais les sujets de conversation n'y étaient plus , à beaucoup prés, les mêmes. Jadis les frivoles événements du jour, un madrigal, publié par le Mercure, une saillie dite à la cour, faisaient tous les frais de l'entretien. Les femmes se préoccupaient tout simplement d'être belles , et les hommes, sinon d'avoir de l'esprit, du moins , de n'être pas trop bêtes. Mais alors, c'était tout différent. Moi qui espérais me dérober aux ennuis de la politique , je ne pouvais rencontrer pis. Le salon de madame de Lavernay était devenu une succursale des grands conseils du roi. On y délibérait des choses de l'intérieur et des affaires de l'étranger. Au moment où je fus introduit, on discutait gravement et au milieu d'un bruyant conflit d'opinions contraires, les chances qu'avait M. de Mazarin de succéder au cardinal dans le gouvernement de l'État. Je vis, dès le premier coup d'œil, que j'étais tombe dans un guêpier. Je fis pourtant bonne contenance et allai droit à madame de Lavernay, qui me tendit langoureusement la main et me la serra même un peu , si tant est que je ne ne me sois point abusé. Elle m'offrit un pliant que j'acceptai , et d'un geste bienveillant elle m'engagea à prendre place dans le petit groupe privilégié qu'elle avait réuni, par faveur spéciale, à ses côtés. Un homme. tenait tout naturellement le haut bout dans la compagnie et on n'avait pas grand'peine à deviner , attendu que cela était écrit sur son visage en caractères très-lisibles, que cef homme était l'amant en titre ou, comme nous disions alors, le tenant de la bonne madame Lavernay. Qui le croirait?
mon successeur n'était autre que le petit marquis de Croixville, autrefois dédaigné, aujourd'hui triomphant. J'avoue que je n'en ressentis aucune jalousie et que j'éprouvai même pour lui un mouvement secret de généreuse pitié... Je le plaignis.... Que les hommes sont ingrats et comme ils oublient pro.nptement ce qu'ils n'ont pas un intérêt véritable à se rappeler!
La soirée ne se prolongea que jusqu'à neuf heures environ. Alors, après bien des discussions entamées et non iinies, après un feu d'artifice assez brillant de plaidoieries pour et contre les chances du futur ministre, on se disposa à se séparer. Ceux-là voyaient déjà Mazarin favori, ceux-ci en voyaient un autre , le marquis de Croixville et madame de Lavernay ne voyaient qu'eux, et moi seul je voyais tout à la fois. J'en étais, cela se comprend , à mon apprentissage d'observateur. C'est une science qui a ses degrés, et ce n'est qu'à une époque assez avancée delà vie qu'on peut se flatter d'en avoir mérité et obtenu tous les grades. Cependant, tout écolier que j'étais, je surpris un regard furtif et un serrement de main à la dérobée qui m'en apprirent très-long sur les intentions dés deux amants. Je fis semblant d'entamer une nouvelle philippique au sujet des candidats à la succession du cardinal ; et à la faveur de cette diversion bruyante, à laquelle je ne consacrais prudemment qu'une oreille, j'entendis fort distinctement de l'autre, qui était au guet, la sémillante Lavernay donner au marquis un rendez -vous pour le soir même, chez elle, à minuit.
— Pardieu ! pensai-je à part moi , les voyageurs ont droit à des égards, et je me trompe fort ou je suis dans les meilleures conditions pour revendiquer à mon profit le bénéfice des lois de l'hospitalité. D'ailleurs, l'hôtesse dont j'ai à réclamer les faveurs ne peut pas me traiter tout à fait en étranger , et on fera pour moi , modeste oiseau de passage , un tout petit passedroit à mon remplaçant. Si cela le fâche, il faudra qu'il ait l'esprit bien mal fait. Voilà qui est décidé : laissons partir tout ce monde, et restons.
Tout le monde partit effectivement, et je restai. Innocent , trois fois innocent 1 je croyais , — et cet aveu va me couvrir de ridicule aux yeux de quiconque a un peu
vécu, — je croyais qu'il était impossible que madame de Lavernay n'eût pas conservé , — sinon de l'amour pour ma personne, — du moins un de ces goûts posthumes qui, après la mort d'une passion, peuvent encore ranimer le cœur le plus éteint. Une femme sentimentale peut avoir quelquefois de ces charmants retours ; une franche coquette n'en a jamais. Elle a, ma foi, bien le temps de s'occuper de pareilles véteilles î Pour elle, le passé est bien passé, l'avenir est fort peu de chose, et le présent est tout. Ne lui parlez pas de se souvenir ; est-ce qu'elle a de la mémoire? Ne lui parlez pas de rêver aux anciennes affections... un rêve! c'est autant de pris sur le sommeil; et, en ôtant les heures qu'elle donne à sa toilette, au monde, à la médisance, à la messe et à son amant, c'est tout au plus s'il lui reste un petit coin de la nuit pour se reposer et se rafraîchir le teint.
Or, madame de Lavernay était une coquette comme j'en ai rencontré bien peu dans le cours de mes campagnes amoureuses. Son caractère était un petit chef-d'œuvre d'insouciance , d'ingratitude et de légèreté ; elle avait des passions d'une semaine, des dévouements d'une heure et des désespoirs d'une minute... tout au plus. Si notre liaison avait duré plus longtemps que je n'aurais dû m'y attendre, c'est sans doute qu'elle avait eu, à cette époque, besoin de se reposer un peu. Gela pouvait compter pour une année de retraite. Du reste, rendons-lui justice; si elle n'aimait pas longtemps, elle aimait beaucoup à la fois et dépensait en un jour plus qu'une autre peut-être en six mois. Et puis elle avait cet immense avantage sur beaucoup de ses rivales, qu'elle s'imaginait vraiment ressentir l'amour qu'elle affichait, et qu'elle réussissait à persuader la même chose aux intéressés. N'est-ce pas là une admirable prédisposition de la nature ? Faire croire les gens au bonheur , n'est-ce pas les rendre heureux ?
Madame de Lavernay pensait alors aimer le petit marquis, et sans doute elle ne se rappelait plus qu'elle l'avait jadis traité d'homme trapu, désagréable et mal venu. Ce sont de ces franchises un peu crues dont on ne convient pas, même vis-à-vis de soi. Je pus me convaincre, dès les premiers mots que nous échangeâmes ensemble, que le pauvre Gaston était bien loin de son esprit, et que —
comme elle avait jadis sacrifié Croixville à Roquelaure, — elle était aujourd'hui toute disposée à sacrifier Roquelaure à Croixviile, et le simple baron au marquis désormais préféré. Son embarras était visible, son sourire manquait de franchise, et je lisais clairement dans ses yeux le plaisir qu'elle eût ressenti de me savoir bien loin. Moitié par malice, moitié par envie d'essayer la mesure de mon pouvoir, je fis la sourde oreille. Nous avions du temps devant nous, et madame de Lavernay prit d'abord son parti de si bonne grâce que je fus tenté d'être généreux et de laisser Groixviile paisible possesseur de son bien; mais que ces idées ont peu de crédit sur le cœur des tout jeunes gens ! L'amour est, dit-on, le roi du monde...; mais ce qu'on ne dit pas, et qui est bien plus vrai, c'est que les désirs sont des tas de petits tyrans subalternes qui usurpent, sans se gêner, cette soi-disant royauté. Une velléité sans conséquence, un caprice frivole, peut-être un léger souvenir du temps passé, me firent revenir sur cette sage détermination : je demeurai.
Je n'eus pas lieu de me plaindre. Madame de Lavernay fit tout ce qu'elle put pour être aimable : tristes efforts et pénible travail! Elle m'inspirait de la pitié, mais je jouissais intérieurement de sa gène et de son embarras. Elle voulut aborder le chapitre de la politique, et déjà je voyais poindre à l'horizon la question de la régence d'Anne d'Autriche, les intrigues des princes, les propos des mécontents et les prétentions de Mazarin. Gomme j'en étais encore à l'âge de l'insouciance, pour ce qui regarde ces ennuyeuses matières, je fus peu sensible à ces atteintes et ne me prêtai que médiocrement à cette tactique, qui avait pour unique objet de me détourner à mon insu du but que je poursuivais. Madame de Lavernay était experte en fait de galanterie, et son flair ne le cédait en rien à celui du gibier qui sent le chasseur. Elle me voyait venir et s'apprêtait à me recevoir, de façon à garder pour elle le mérite de la résistance et les honneurs de la guerre. Je m'aperçus fort bien qu'elle m'avait deviné, ce qui ne m'empêcha pas de pousser l'aventure jusqu'à l'extrême, afin de voir ce qui en adviendrait. J'avais d'ailleurs fortement à cœur de lui prouver que j'avais profité de ses leçons. Je tentai de renouveler de point en point la scène