‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 8 sur 28 · J0 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

J0 LES AVENTURES

dont le lecteur n'a pu certainement oublier le gracieux et récent souvenir.

Je commençai donc l'assaut. Mais, ô surprise ! ô profondeurs ignorées des secrets du cœur! ô instabilité des aoûts féminins!... Madame de Lavernay demeura insensible à mes agaceries, et ne parut même pas comprendre ce que je voulais lui dire. A chaque mot, à chaque geste que je croyais pouvoir hasarder, elle tombait dans des étormements étranges, et se livrait à des accès d'ingénuité qui eussent été tout au plus tolérables chez une pensionnaire de quinze ans. Cette comédie si habilement jouée m'apprit une vérité qui, depuis, m'a été confirmée par l'expérience, à savoir que rien ne ressemble mieux à une innocente qu'une rouée de premier ordre. Madame de Lavernay poussa cette exagération si loin que son jeu me fit un instant illusion. Toutefois, cet effet ne dura guère. Un geste plein de dignité me déferra au beau milieu de mon attaque. Je restai coi, fort embarrassé de ma contenance, et très-penaud d'une déconfiture aussi imprévue. Voyez les progrès que j'avais faits... je n'insistai pas davantage; mon orgueil l'avait emporté. Je dissimulai autant qu'il me fut possible la contrariété trop réelle que je me voyais forcé de boire jusqu'à la lie, et je ne songeai plus qu'à faire une retraite honorable, c'est-à-dire à ne pas me retirer sans lui donner à entendre que je n'étais dupe ni de ses minauderies naïves, ni de ses semblants de vertu. Je résolus aussi de supposer un rendez-vous galant, pour lui bien montrer que je n'attendais pas après elle, et qu'après tout, je n'avais pas un besoin si pressant de ses bontés.

— Je vous quitte à regret, lui dis-je en appliquant sur sa main encore assez potelée un baiser tout à fait sans conséquence; mais vous devez, belle dame, savoir mieux qu'une autre le prix de l'exactitude entre personnes qui se veulent du bien. J'ai ce soir un rendez-vous auquel tout l'or du monde ne me ferait pas manquer, et l'heure m'ordonne de rompre un entretien si charmant.

Là-dessus, je lui fis mes adieux, et je ne sais si elle fut choquée de mon petit air insouciant et railleur, mais elle me retint en répliquant, avec une petite moue de reproche :

— Quoi!... déjà?

— Vous savez bien, madame, qu'il est une heure fatalement consacrée au crime et à l'amour, aux jeux les plus folâtres et aux projets les plus lugubres... minuit ! Or, à mi nuit, il faudra que je sois aux environs du Ghâtelet.

— Au Chàtelet... ou ailleurs, interrompit-elle; je parie que vous allez chez madame de Guéménée?

— Chez elle ou chez une autre, madame, c'est ce qu'il est inutile de vous dire ; car, n'eussé-je pas eu ce rendezvous, je me serais toujours fait un devoir de vous laisser seule un peu avant cette heure-là : chacun a ses petites occupations, et vous-même...

— Qu'entendez-vous par là, monsieur Gaston, et de quoi voulez- vous parler ?

— Je ne mets jamais de malice à ce que je dis, et vous auriez tort de voir là-dedans la plus mince, la plus légère allusion. Après tout, du reste, qu'y aurait-il d'étonnant, chère madame de Lavernay, à ce que vous eussiez peur la nuit et qu'il vous fallût un gardien ? En pareil cas, on prend ce qu'on a sous la main : la nécessité est quelquefois une loi cruelle, et, — bien que Groixviile soit un petit homme trapu, que son air de bien-être et sa fraîcheur de bedeau de paroisse vous déplaisent au suprême degré, il n'en est pas moins vrai...

— - Mais, en vérité, monsieur de Roquelaure, je vous admire, s'écria madame de Lavernay, avec un sourire qui aurait bien voulu être gai oudu^moins indifférent; que signifie le nom de M. Groixviile au milieu de tout ceci ? qu'at-il à faire entre nous deux ? est-ce que je m'inquiète de lui?

— S'il en est ainsi, vous n'êtes guère généreuse, car je parierais qu'il s'inquiète énormément de vous, et qu'il ne cesse de consulter sa montre et de compter les minutes. Vous dissimulez à merveille, mais vous êtes aussi impatiente que lui.

— Je voudrais bien savoir, monsieur le baron, de quel droit...

— Vous me rappelez à propos, madame, que je n'en ai plus, et que j'ai même eu le tort d'y renoncer jadis assez cavalièrement. Pardonnez-moi donc d'avoir été indiscret, et tenez-vous pour bien assurée qu'il n'est pas d'homme au monde qui vous estime aussi justement que moi. Adieu, madame, adieu !

— Miséricorde ! que vous êtes devenu discret ! exclama madame de Lavernay, fidèle au ton de légèreté railleuse qu'elle avait adopté. Je veux mourir si l'on ne croirait pas entendre le prédicateur ordinaire de Sa Majesté, prêchant sur un sujet de morale à la chapelle de Saint-Germain. Pourquoi donc donnez-vous dans ce travers, mon cher Pioquelaure ? Quoique nous soyons gouvernés par la soutane, et que nous nous voyions menacés, à l'heure qu'il est, de retomber d'un cardinal dans un autre, la morale ennuyeuse n'est plus de mode...

— Et vous tenez à les suivre toutes.

— C'est un sacrifice à l'usage.

— Je ne crois pas qu'il vous coûte beaucoup.

— De la méchanceté ! mais vous n'êtes plus reconnaissable ; je ne vous ai jamais vu si sévère qu'aujourd'hui.

— Et moi, je vous retrouve plus coquette que jamais.

— La coquetterie est-elle donc un si grand mal ?

— J'ai employé ce mot-là par politesse ; si j'avais exprimé tout ce que je pense...

— Qu'auriez-vous dit, grand Dieu ?

— Ce que vous savez aussi bien que moi... Mais il me semble vous avoir déjà dit adieu... l'heure me presse, le Ghâtelet est encore assez loin, et mon rendez-vous m'inquiète. Pardon de vous fuir si brusquement, mais...

Je tâchai de mettre dans ce mais toute la signification dont la circonstance le rendait susceptible et, d'un air triomphant quoiqu'au fond je fusse très-contrarié, je pris congé de madame de Lavernay.

Je ne sais si elle fut dupe de mon apparente tranquillité; mais, en réalité, j'étais on ne peut plus mortifié!... cette indifférence si profonde, cette froideur qui n'avait pas même pris la peine de se dissimuler, me produisaient feffet d'un insultant défi. Être repoussé par une femme à qui, par politesse, j'avais voulu rendre les avances qu'elle m'avait jadis faites, en vérité, c'était honteux ! Tout cela ne m'empêchait pas de battre en retraite de l'air du monde le plus piteux et le plus humiliant. Mon imagination se révoltait et criait vengeance : mais, au demeurant, j'avais quitté le champ du combat bel et bien vaincu.

Cependant, à défaut de l'amour, j'invoquais à part moi toutes les divinités de l'Olympe, espérant que l'une d'elles

daignerait peut-être me relever de mon échec. On a toujours raison d'espérer ; en voici la preuve :

J'avais à peine fait quarante pas dans la rue que j'avisai venant vers moi et se dandinant comme un homme tout à 'fait content de lui-même, le marquis de Croixville, équipé en véritable galant de nuit. La cape espagnole était de mode pour les expéditions sentimentales, et Groixvilie n'aurait eu garde de manquer à un usage qui sentait à deux lieues son parfait gentilhomme et son vaillant cavalier. Je le reconnus très-bien sous les plis obscurs de son manteau. Il avait d'ailleurs une de ces démarches originales auxquelles il n'est pas permis de se tromper. Il ressemblait vraiment, avec son buste court et mai planté, à un tonneau auquel on aurait mis des jambes.

La vue de Groixvilie me suggéra une idée diabolique. Quoi! j'étais pour l'instant un des gentilshommes les plus vexés du royaume et il allait en être le plus heureux! Quoi! j'allais me morfondre dans je ne sais quelle boutique d'empoisonneur, afin de tuer le temps toute la nuit, et lui se préparait à entrer dans une bonne chambre où il trouverait très-certainement un bon feu. ISon... non... ! cher Groixvilie, il n'en saurait être ainsi. Roquelaure ne se résoudra point de bonne grâce à jouer un rôle aussi ridicule. Madame de Lavernay, devenue froide comme neige, lui fait le plus vilain tour du monde. Oublieuse jusqu'à l'impertinence, elle le congédie, elle reconduit comme un importun. Décidément," il faut que la vengeance de Roquelaure tombe sur quelqu'un, et c'est sur vous, petit marquis, qu'elle va se précipiter !

Il venait donc, ainsi que je l'ai dit, chantonnant et se carrant, lorsque je l'arrêtai d'un seul mot au milieu de sa préoccupation amoureuse. Ge mot fut tout simplement son nom que je lui jetai à la tète sans crier gare, ce qui lui causa une surprise si grande qu'il en demeura tout ébahi et qu'il mit, je crois, Dieu me damne, la main sur la garde de son épée. iMais bientôt il me reconnut et, non sans faire une petite grimace de mécontentement, il me tendit une main que je secouai d'importance, espérant que cette manifestation lui donnerait une haute idée de mes sentiments pour lui et lui inspirerait des dispositions plus favorables à l'exécution de mon projet.

— Savez-vous, cher Croixville, lui dis-je en riant, que voici un costume bien galant, une heure bien suspecte et une rencontre bien extraordinaire! où diable allez-vous ainsi équipé? Certes, vous ne rentrez pas chez vous, car vous demeurez à la rue Royale et ce serait, convenez-en, prendre le plus long. Mais que je suis fou de vous faire une question semblable... on vous désire... on s'impatiente... j'ai eu tort de vous retarder; ne me gardez pas rancune et JDonne chance... je sais où vous allez. On sera enchanté de vous voir, c'est moi qui vous le dis. Adieu, cher marquis, adieu!

Croixville se trouva piqué de me voir si bien au courant de ses affaires, et ne sachant s'il y avait là un peu de magie de ma part ou indiscrétion du fait de sa dame, il voulut pousser plus loin l'explication et me répondit en me retenant par le bras :

— Et où croyez-vous donc que je me rende de ce pas?

— Pardieu ! ce n'est pas chez quelqu'un qui vous veuille du mal.

— Eh bien ! vous vous trompez !

— S'agirait-il d'une partie d'honneur? fis-jeavec une solennité comique. Minuit! le moment à coup sûr serait original... Mais après tout, il y aura, je pense, pleine lune et si vous m'acceptez comme second, je serai là pour en juger. Gela vous va-t-il?... dans tous les cas, je ne vous quitte point.

— Ce diable de Roquelaure, fit Croixville avec un rire qui n'avait rien de gai, toujours plaisant, toujours farceur!

— Je ne plaisante point, répondis-je, et vous jure que je suis tout à votre service, et puisque votre bonne étoile ne vous a réservé ce soir ni les plaisirs d'une nuit d'amour, ni l'honneur d'un combat singulier, vous me prouverez que vaus m'avez dit vrai en m'accordant quelques minutes dont je vous ferai trouver, j'espère, le meilleur et le plus agréable emploi. Vous n'êtes attendu ni par une maîtresse désireuse de vous presser dans ses bras, ni par un adversaire impatient de vous passer son épée au travers du corps, je puis donc vous emmener, et... je vous emmène...

— Permettez...

— Vous n'avez à m'alléguer aucune bonne raison... Vous êtes à moi et je m'empare de vous... sinon, je crois que

vous avez voulu vous jouer de moi et je me déclare personnellement offensé!...

— Vous êtes singulier.

— Je suis comme cela. Au reste , je n'exige de vous qu'une faible complaisance : c'est de m'aider à vider un flacon de vin d'Espagne, ici, à côté, près du passage, chez Marinelli... c'est un coquin d'Italien qui reçoit d'excellents vins de Catalogne et chez qui j'ai déjà quelques milliers de livres en souffrance, Il y a longtemps que je ne lui ai donné d'argent; aussi est-il bon que j'aille de temps en temps entretenir chez lui mon crédit. Il n'y a que cela pour le faire patienter un peu.

Je saisis Groixville par le bras et, une fois sous l'étreinte de mon vigoureux poignet, il n'eut garde de faire résistance. Nous fûmes en deux temps chez Marinelli. Croixville était gourmand, j'avais eu déjà l'occasion de le remarquer lors de notre fameux souper du nougat de Provence, et je n'eus pas de peine aie faire boire un peu plus qu'il ne fallait. Il vidait les verres de vin d'Espagne avec une prestesse si miraculeuse, qu'en moins d'une demi-heure il se mit à jaser comme une pie et à se vanter hautement de cela même dont il s'était tout à l'heure défendu comme un beau diable. Il m'avoua son rendez-vous avec madame de Laver nay et, devenant plus expansif à mesure qu'il mettait à sec un nouveau flacon, il s'enhardit jusqu'à me demander — la main sur sa conscience —si tous les bruits qui avaient couru sur moi et madame de Lavernay avaient quelque fondement. Je ne croyais pas jusqu'alors qu'il put exister quelqu'un au monde qui eût un doute à cet égard; mais Groixville était amoureux, et la race des amoureux est, on le sait, essentiellement menante pour ce qui la choque — et crédule pour ce qui lui convient. Je ne voulus pas ôter au pauvre garçon unesi douce illusion et, convaincu qu'il était permis de mentir quand il s'agissait d'une action doublement charitable, je déclarai que je n'avais jamais touche le bout du doigt de madame de Lavernay, et que, tout au contraire, cette cruelle beauté m'avait accablé de ses rigueurs. Mon diable de marquis, sur cette assurance, ne se sentit plus d'aise, et sa joie se répandit en de nouvelles et copieuses libations. Moi, qui n'avais pas les mêmes raisons que lui de me réjouir, je conservai mon sang-froid et veillai seulement

à ce qu'il bût tout son soûl. Déjà il chancelait, on voyait que ses yeux avaient peine à se tenir ouverts, et sa langue embarrassée bégayait je ne sais quels mots incompréhensibles. Je levai la bouteille. 11 recula. On reconnaissait, clans ce mouvement prompt et pour ainsi dire involontaire, la dernière réflexion de l'ivrogne, alors que, prêt à succomber, il se sent éclairé par une faible lueur qui le rend pour un instant à lui-même et lui fait comprendre son état.

— Comment! nrécriai-je, vous renoncez?...

— Moi, renoncer, fit-il en breçlouiilant sa réponse tant bien que mal... moi... jamais!.,, seulement, il est près de minuit et l'exactitude...

— Groixville, vous ne sortirez pas sans m'avoir fait raison de ce fond de bouteille...

— Mon cher Uoquelaure, je veux vous embrasser!

— Vous m'embrasserez plus tard. En ce moment, je vous porte un défi auquel vous ne pouvez vous dispenser de répondre... 11 y a encore là-dedans la valeur de deux verres pleins! Voyons qui de nous deux avalera le sien tout d'une haleine.

— Pardieu, mon bon, s'il ne faut que cela pour te satisfaire... ça n'est pas bien difficile... verse et regarde-moi.

Groixville me tutoyait, preuve quil était complètement gris. Le redoutable vin de Catalogne lui porta un terrible coup. La dernière goutte n'avait point passé son gosier qu'il glissa doucement sous la table et se mit à ronfler incontinent.

L'une de mes deux victimes était là, étendue à mes pieds et incapable pour longtemps de traverser mes projets. 11 me restait à en finir avec l'autre qui, renfermée chez elle, attendait, sans doute, les yeux fixés sur la pendule, l'heure délicieuse du berger. Or, le berger ne devait pas venir et cela pour cause d'indisposition. Je demandai une plume, de l'encre, du papier et j'écrivis le billet ci-dessous à madame de Lavernay :

« Vous m'avez dédaigné, il me fallait une vengeance à « tout prix. Je suis vengé! Philis, vous passerez cette nuit « sur une couche triste et solitaire. Vos soupirs gémiront « dans le désert et vos yeux, alourdis par un pénible som- « meil, verront, au milieu d'un affreux cauchemar, des

« fantômes que je défie bien d'être aussi laids que le mar- « quis de Croixville quand il a trop bu.

« Adieu, Philis, que la leçon vous profite. Quant à moi, c • je ne vous en veux plus. Je" me suis plus amusé à griser « votre cher marquis, que je n'aurais éprouvé de joie à le « remplacer près de vous. Le pauvre garçon vous aime « éperdûment, mais si j'étais à votre place, je serais ja- « louse du vin de Catalogne et reprocherais à mon Amadis « de sacrifier le cœur à l'estomac. Vous eu ferez ce que « vous voudrez. Du reste, j'ai gardé le plus profond secret « sur ce qui s'est passé entre vous et moi. RoqueJaure ne « sait pas se venger honteusement. Tout ce qu'il voulait, « c'était de vous faire passer une nuit blanche. Il y a « réussi. Béni soit le vin d'Espagne! Adieu. »

J'envoyai sur-le-champ ce billet et j'appris par le porteur qu'il avait été fidèlement remis. Là-dessus je m'esquivai de chez Marinelli sans lui donner d'autre explication. Le lendemain matin seulement, Croixville s'éveilla, paya le vin et courut à son rendez-vous. Je ne sais comment la belle le reçut, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il s'ensuivit entre eux une brouille de plusieurs jours. Ce n'était pas ce que j'avais désiré, car je n'ai jamais aimé à faire le malheur de personne. Quant à madame de Lavernay, que je rencontrai plusieurs fois chez madame de Guéménée, elle me tint rigueur pendant plus d'un an. Heureusement que j'avais plus d'une affaire ailleurs, ainsi qu'on le verra dans les chapitres suivants.

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