‹ Les aventures du faux chevalier de WarwickChapitre 10 sur 17 · DU FAUX · texte numérisé non relu

DU FAUX

CHEVALIER DE WARVICK

« Je suis fille de Jean-François d'Arquin, chevalier, seigneur de Bouqueville, lieutenant-colonel de cavalerie, fort considéré par plusieurs belles actions qui l'auroient conduit à un grade pjus éminent, si la paix de Rachstat n'eût pas chassé Bellone de notre patrie; il étoit fils de Jean-Baptiste d'Arquin, chevalier, seigneur de Kerpenfeinctoûoadik, président au Parlement de Bretagne, fort riche, tant de son chef que de celui de sa femme, qui étoit Angloise, de la branche cadette de Warvick. Les grandes dépenses que faisoit le président de' Kerpenfeinctoûoadik, jointes au jeu, qui étoit sa belle passion, diminuèrent une partie de ses biens, et des procès ont presque consommé le reste; mon père fut réduit à sa légitime et au bien de sa

mère. En lyoS, il épousa Marie Bentiglio, fille d'un noble Vénitien, dont il fit la connoissance pendant les dernières guerres d'Italie. Il n'en reçut pas une grosse dot; il préfera les agrémens du corps et de l'esprit aux richesses. En effet, ma mère étoit très-belle, bien faite, spirituelle, vertueuse; elle sçavoit la musique et jouoit du clavecin et du luth en perfection; elle avoit une grande voix et des accens qui portoient au cœur. Le bien de mon père, sans être considérable, étoit suffisant pour vivre fort commodément; il étoit économe, quoique généreux, et l'amour qu'il avoit pour son épouse lui tenoit lieu de jeu, de dépenses superflues et de tous les plaisirs par lesquels mon ayeul avoit dissipé ses richesses. J'ai été le premier et l'unique fruit de cet heureux mariage; ma mère me mit au monde à Mantouë le 25 mars 1704. En 1706, les François ayant été obligés de sortir de l'Italie, mon père vint établir ma mère à Paris; il étoit auprès d'elle tous les quartiers d'hiver, et pendant la campagne il restoit à son régiment.

Dès que ma mère s'apperçut que ma raison se développoit, elle me choisit des maîtres pour me donner une éducation conforme à ma naissance. Je fis assez de progrès dans la géographie et dans l'histoire; j'aimois beaucoup la lec-

ture, et je préferois les livres au sommeil; la musique et divers instrumens me devinrent familiers. Ma mère, qui possédoit dans toute sa pureté la langue de son pays, ne me parloit jamais qu'italien; elle me donna un maître de langue allemande, et la facilité avec laquelle j'apprenois ce qu'on me montroit me donna envie de connoître un peu de tout. Loin de m'amuser aux parures et aux jeux, qui font l'occupation ordinaire des jeunes personnes de mon sexe, je ne pouvois souffrir qu'on m'en parlât. Je m'appliquai avec succès à la lecture de Descartes et de Rohaut, et, quoi que je vous aie dit, il y a quelques jours, que je ne connoissois rien au livre que vous tenez quelquefois, je vous avouerai franchement qu'il n'y a guère de problême et de théorème que je ne démontre aisément par la géométrie et par l'algèbre, dont j'ai assez de connoissance pour résoudre des questions qui ont mérité l'attention de M. Varignon, ami intime de ma famille, qui a bien voulu me donner de solides leçons. Je dessine parfaitement au crayon et à la plume; je monte bien à cheval : c'est à mon père à qui je dois cet avantage; il a été mon écuyer. Encore que la danse ne me plaise pas, je m'y suis néanmoins assez appliquée pendant quelque tems pour ne point ignorer ce

petit talent, qui fait un accompagnement indispensable aux grâces de la nature.

Voilà bien des preuves d'un amour-propre, me direz-vous; mais je n'en fais aucune parade, et, comme j'ai toujours dans mes actions un air simple, j'ai crû devoir ne vous rien cacher de ce que la situation où je suis ne peut manifester. D'ailleurs, il est du devoir de l'historien de ne pas omettre les perfections de son héros; mais, pour vous faire connoître que, si je sçais étaler mes louanges, je ne tiens pas sous silence mes défauts, je vous dirai franchement que je suis bizarre, particulière, critique; que je hais les femmes et une grande partie des hommes : il n'y a qu'avec ceux auxquels je reconnois un jugement formé que je me communique. J'ai le cœur tendre, mais peu de tempérament, et l'excès d'une tendresse éprouvée peut seule m'en faire appercevoir. Loin d'être dévote, je crois avec peine certains mystères qui ne s'accordent pas avec ma raison; je suis charitable, j'observe régulièrement et en bonne philosophe tout ce qui est marqué au coin sacré de la vraie religion; et, sans être hypocrite^ j'ai tout l'extérieur de la fille du monde la plus sage. Mais vous connoîtrez dans la suite qu'il ne faut pas toujours juger sur les apparences... Ce n'est pas

que je sois en habitude de dérangement. Une action téméraire, où mon honneur outragé m'a engagée, est le seul reproche qu'on puisse faire à ma conduite. Mon père avoit beaucoup d'amis; les concerts qu'il donnoil deux fois par semaine pendant l'hiver y attiroient un grand monde. Je ne manquois pas d'adorateurs; mais la plupart, qui croyoient s'assurer de leur conquête par des airs de petit-maître qu'ils affectoient, me paroissoient si fades que je ne pouvois les écouter sans leur marquer du mépris; d'autres, qui pour me plaire s'imaginoient qu'il falloit trancher du bel esprit, m'impatientoient par leurs pitoyables raisonnemens. Je garantis mon cœur des écueils presque inévitables aux demoiselles de mon âge. Je pourrois dire que telle étoit mon étoile qu'elle m'avoit réservée pour une affaire d'éclat, si les méditations ne m'avoient appris à ne rien croire de l'influence des astres. Je n'attribue mes malheurs qu'à ma mauvaise conduite et à la perte que j'ai faite des personnes qui l'avoient toujours bien réglée.

Le 24 juin de l'année 1722, ma mère mourut d'une fluxion de poitrine, et mon père fut si vivement pénétré de sa perte que le huitième jour les redoublemens d'une fièvre violente le

rejoignirent à celle qu'il avoit si passionement aimée. Ainsi, je restai sans'parens et sans appui : les amis ne sont pas assez généreux pour donner de véritables preuves de ce titre, lorsque ceux qui les attachoient n'y sont plus. La pûlpart (et c'étoit les plus intimes) me firent offre de leur bourse, dont ils sçavoientque je n'avois pas besoin ; aucun ne me proposa de me retirer chez soi, quoique je fusse bien en état de payer une bonne pension : le titre de bel esprit que l'on me donnoit faisoit faire reflexion aux femmes jalouses; à celles que l'âge exemptoit de cette foiblesse, je paroissois de difficile garde, et elles n'avoient d'autre bien à me faire que le conseil d'une retraite dans un couvent. Ce parti ne pouvoit convenir à l'état de mes affaires, qu'il falloit que j'arrangeasse; enfin je fus abandonnée à ma discrétion. Dans cette funeste situation, je résolus de réduire mon domestique à une femme de chambre, une cuisinière et un laquais; je congédiai le reste, et ne me confiai, pour le soin de ma maison, qu'à moi-même. Je pris pour conseil un vieil avocat de la connoissance de mon père, et en moins de six mois je me vis en possession paisible de [quatorze mille livres de rente, en maisons à Paris, la terre de Bouqueville et les espérances d'un procès qui

devoit être décidé dans peu. Outre cela, j'avois plus de dix mille livres en bons billets, de la vaisselle d'argent, des diamans et une maison bien meublée. Mon avocat me proposa un mariage avec un conseiller du Parlement de Bretagne qui m'égaloit, m'assuroit-il, en naissance et en bien. Je l'écoutai avec plaisir; nous demeurâmes d'accord des articles les plus essentiels. Le pauvre homme, en entrant dans mon cabinet pour écrire à ce conseiller le résultat de sa mission, se trouva mal; une apoplexie le surprit, et, malgré les secours les plus prompts, il expira en moins de deux heures. Ainsi, il ne fut plus question de ce mariage, car. je ne jugeai pas convenable d'en faire moi-même les avances. Je recevois beaucoup de visites; il y en avoit qui me faisoient plaisir, mais la plus grande partie m'ennuyoit extrêmement. Pour ma propre satisfaction et pour empêcher les discours du public indiscret, qui ne peut penser qu'une fille jolie puisse être constamment sage, je pris la résolution de me mettre dans un couvent : je choisis celui qui est dans la rue du Vieux-Colombier. Il y a une maison particulière dans laquelle les appartemens et les parloirs des pensionnaires répondent, et dont les portes d'entrée sont du côté du monastère. Je convins de ma pension

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avec les religieuses, et d'un jour par semaine pour vaquer à mes affaires. Je mis mes meubles en sûreté dans un appartement de ma maison; je louai le reste, et avec Thérèse (c'est ainsi que se nomme ma femme de chambre ) je me mis en retraite; je gardai le pauvre La Brie pour faire mes commissions.

Jusque-là, excepté les morts funestes de mon père et de ma mère, il n'y a rien d'extraordinaire ni de fâcheux dans ma conduite; mais enfin l'amour, ce vainqueur redoutable, que j'avois si long-temps méprisé, triompha cruellement de moi, et, pour rendre sa victoire plus marquée, il vint jusques dans un saint asile mesurprendre. Je cédai à sa puissance : celui qui fut l'objet de madéfaiteme parutaimable... Malheureusement, pour les personnes de bonne foi, la perfidie ne s'imprime pas sur le front ou dans les yeux : de concert avec la dissimulation, elle se cache dans les replis les plus secrets des cœurs. Malgré mes connoissances abstraites, il me fut impossible de pénétrer mon séducteur. J'ai eu de la confiance en lui, j'étois autorisée à entendre ses discours dangereux par les préliminaires formels d'un mariage. Trop crédule, j'ai été trompée... Ah! je ne puis y penser sans un désespoir extrême! Laissez-moi, mon cher camarade, me dit M^'^ de

Bouqueville en me serrant la main, laissezmoi m'abandonner à ma douleur; allez vous reposer... »

Mes inquiétudes m'ayant dans le moment fait faire un mouvement qu'elle sentit, elle sortit promptement du lit, m'échappa, et d'un ton sévère m'obligea de me retirer. Je lui obéis.

Pour ne point manquer le messager, je vais vous envoyer cette lettre, et, le plus tôt que je pourrai, je vous marquerai quel a été le fruit de mon obéissance.

Je suis, avec une cordialité à laquelle l'épaisseur des murs qui m'environnent et deux cens lieues qui nous séparent n'ôtent rien de sa vivacité, Monsieur, votre très-humble, etc.

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