QUATRIÈME LETTRE
E me remis dans mon lit, Monsieur, suivant la loi que m"'avoit imposée la gracieuse Bouqueville ; mais, en vérité, ce fut inutilement : j''étois trop agité pour engager le sommeil à m"'octroyer ses pavots; mes inquiétudes ne me quittoient points elles s^étoient converties en une crampe indomptable que cette belle personne pouvoit seule faire passer. Je n'osois lui demander le remède; je n'avois garde non plus de me lever, crainte de troubler son repos, qui m''intéressoit beaucoup plus que le récit qu'elle m^avoit fait; enfin je me condamnai à souffrir tout ce qu^on peut imaginer et que ma plume réservée ne sçauroit exprimer. Je me proposai bien de lui en faire, à son réveil, le récit touchant; mais quelle ressource pour un embrasement extrême que Tattente d'un orage qui n^est pas encore formé!
3o LE CHEVALIER
Les réflexions de ma compagne avoient fait en elle un effet tout contraire à mes inquiétudes : aussi dormit-elle tranquillement jusqu^à midi; jamais repos ne m^a plus piqué. Lorsqu'elle fut éveillée, elle me demanda comment j^avois passé la nuit : « Moins bien que vous, monsieur de Warvick, lui répondis-je; j'ai été tourmenté d'une crampe qui me dure encore. — Il faut marcher, répliqua-t-elle. — Eh! ce remède ne me donnera aucun soulagement, repris-je. — Si cette crampe étoit si obstinée, poursuivit le faux chevalier d'un ton ironique, j'aurois une recette infaillible; mais elle exige tant de mystère pour la préparation que je crains qu'elle ne vous rebute. D'ailleurs, on ne peut s'en servir le premier jour; il faut des attentions particulières ausquelles votre pétulance ne pourra se soumettre.» Je lui protestai de ne rien omettre pour rendre le remède efficace : « En ce cas, me dit-elle, espérez; dans quelques jours, je pourrai me déterminer à vous communiquer les ingrédiens qui le composent, et, si vous en faites bon usage, votre parfaite guérison viendra ensuite. »
Ces plaisanteries étoient des énigmes pour Champagne, qui nous entendoit; mais elles flattèrent bien mes espérances. Je me levai et allai
DEWARWICK 3r
auprès de ma chère compagne, qui changeoit alors de chemise. Elle ne s'attendoit pas que je leverois brusquement le rideau de son lit; je la surpris sans qu'elle pût l'éviter... Ah! que de beautés éblouissantes j'apperçus à la fois! Elle fut confuse et interdite, et bien nous en prit que le bruit de nos verrouils terribles m'obligea de me retirer, car, indiscret, j'allois oublier que nous n'étions pas seuls.
Jusqu'ici les revers étoient de notre côté ; mais, comme on servit notre dîner, ils se rangèrent bientôt du côté de mon valet. Il reprocha à M. de Warvick sa paresse; il lui fit connoître que c'étoit le plus grand péché qu'un bon chrétien pouvoit commettre. « Qu'est-ce qu'il en revient? dit-il. Un paresseux n'est bon ni pour lui ni pour la société; j'estime que de tous les vices c'est le plus condamnable. — Et la gourmandise, lui dis-je, qu'en dis-tu? — Oh! Monsieur, elle est très-nécessaire, reprit-il, pour soutenir et augmenter l'individu. » A cette belle sentence, nous ne jugeâmes pas qu'il y eût d'appel : nous fîmes durer la table plus que d'ordinaire. « Il faut tuer le tems, » disois-je au chevalier. Mais mon valet, plein de réflexion et que cette longueur ennuyoit, me dit : « On sMmagine tuer le tems, et tout au contraire c'est
le tems qui nous tuë. » Nous lui abandonnâmes enfin la desserte, et nous prîmes chacun un livre. Ils ne furent que des prétextes d'une fausse occupation, car mes yeux, attachés sur l'adorable Bouqueville, en parcouroient les grâces , et quelquefois j'avois le plaisir de m'appercevoir qu'elle y étoit attentive; elle me l'exprimoit même par de petites façons que l'amour imagine dans ces instants, et qu''on ne peut dépeindre lorsqu'ils sont passés.
Elle se leva précipitamment, prit du papier et écrivit ces mots: « Je ne sçaurois me hasarder à continuer mon histoire dans la même situation des deux précédentes nuits ; vous êtes trop dangereux... J'aime mieux me contraindre à vous écrire^ malgré la peine que j'ai de tenir longtems une plume, ou plutôt dispensez-moi d'un récit qui vous est à présent inutile. Après notre sortie, je n'y omettrai aucune circonstance: l'essentiel vous est découvert. » Mademoiselle de Bouqueville me présenta ce papier. Après l'avoir lu, je mis au bas: «Pourquoi cette irrésolution? Craignez-vous que je révèle vos secrets? Ai-je assez d'infortune pour vous avoir prévenue contre moi? Ne vous ai-je pas donné des preuves de mon respect, de mon obéissance, malgré la vivacité de la passion que vos yeux ont fait naître
en monjcœur, et que vos bontés ont rendue violente ? Je vous proteste de me tenir immobile à côté de vous et de faire trêve aux inquiétudes et aux crampes jusqu'à ce que vous les autorisiez.» Elle me répliqua : « Avec ces conditions et l'assurance que vous m'en donnerez en parole d'honneur, je vous recevrai dans mon lit. » Je lui baisai la main tendrement, sans être vu de notre incommode témoin , que la digestion tenoit tranquille sur son lit.
Nous nous occupâmes le reste du jour, mademoiselle de Bouqueville et moi, à des amusemens solides. Sa profonde connoissance et sa pénétration dans les matières les plus abstraites me tenoient en admiration. Enfin, remplis l'un et l'autre d'une égale impatience, que je ne craignois pas de faire connoître et qu'elle s'efforçoit en vain, par la loi de son sexe, de cacher, neuf heures sonnèrent; nous soupâmes légèrement et promptement. Sous prétexte d'une indisposition, je fis redpubler l'activité ordinaire de Champagne, qui, n'étant pas assujetti à mâcher, eut bientôt avalé son souper, quoique très-ample, et il fut couché et endormi en un instant. Pour moi, qui depuis nos écrits n'avois cessé de sentir un battement de cœurvéhément , causé par le désir de me trouver auprès de ma
belle compagne, je ne fis qu'un saut de mon lit dans le sien. Elle m'imposa la manière modeste de me mettre ; elle accorda néanmoins, après bien des petits combats, que ma main pourroit se reposer et parcourir sa belle gorge. « Mais sur-tout, me dit-elle, ni inquiétudes ni crampes.^) Ensuite elle continua ainsi ;
« Dans le couvent où je m'étois retirée, il y avoit plusieurs pensionnaires, les unes coquettes surannées, les autres affectant d'être prudes ; celles-ci grandes jaseuses, celles-là plus discrètes, mais pensant toujours mal. De quinze femmes ou filles , je n'en trouvai qu'une de sociable ; encore ne l'a-t-elle été que pour mon malheur : c'étoit la comtesse de Longford, qui entra huit ou dix jours après moi dans ce maudit couvent. Elle m'apprit qu'elle étoit fille du comte de Longford, qui étoit passé en France avec le roi d'Angleterre ; elle ajouta que de toutes les dignités et des grands biens 'dont son père avoit joui il ne lui restoit que trois mille livres de rente, avec lesquelles elle vivoit tran-
quillement , ayant renoncé aux vanités du monde; elle me parut avoir environ trente-deux ans : aimable, enjouée, beaucoup d'esprit ; au reste, méchante, pleine d'artifice et de mauvaise foi. Je vous en donnerai plus d'une preuve qui sont le fondement de mes malheurs.
Je m'attachai à cette comtesse ; elle me guidoit sur l'administration de mes affaires, dont je ne lui cachois rien. La parfaite connoissance qu'elle en prit, ou qu'elle en avoit peut-être avant que je la connusse, lui fit former le dessein de partager mon bien par le moyenj^d'un mariage qu'elle imagina avec un de ses parens. Elle prit occasion de m'en parler un jour que je me plaignois de la peine que j'avois depuis dixhuit mois à solliciter le rapporteur d'un seul procès qui me restoit ; elle me dit : « Ma chère fille (c'est ainsi qu'elle me nommoitpar excès de tendresse), les dames faites comme vous font trop de plaisir aux magistrats pour qu'ils ne s'empressent de leur rendre une prompte justice ; ils ménagent un instant dont la femme la plus vertueuse ne peut se garantir ; ils ont des règles certaines, des délais assurés, et je crains fort pour vous. — L'âge de mon rapporteur, lui répondis-je, me serviroit de caution, quand j'aurois d'ailleurs qnelque inquiétude ; mais , re
butée de faire des démarches vaines, j'abandonnerai le procès. — Il ne faut point l'abandonner, me dit-elle ; je vous trouverai un solliciteur, actif et plein de zèle, qui sçaura bien en imposer à M. le conseiller. Il doit arriver incessamment d'Italie. A son retour, votre procès sera son premier soin. C'est le chevalier de Longford ; il est, aussi bien que [moi, de la première maison d'Irlande.
[Ici manque une feuille qui s*est trouvée perdue ; elle contenait, en substance, les ruses dont la comtesse s*étoit servie pour engager M''« de JBouqueville à aimer le comte de Longford : la supposition que cette femme avoit faite que le comte fût le favori du prétendant, qu'il étoit dans son secret intime et quil manœuvrerait une conspiration en Angleterre pour rendre à son maître la couronne de la Grande-Bretagne; que, pour mieux réussir, elle avoit fait croire à cette jeune personne qu'elle deviendrait une grande dame, et qu*elle avoit flatté Thérèse d'une fortune considérable pour l'engager à disposer favorablement M'^^ de Bouqueville. La comtesse faisait le portrait du comte d'une manière séduisante; enfin elle l'introduisit dans le parloir, et il trouva le moyen, par ses discours et sa banne mine, d'en-
gager Vaimable dupe et de Vamener au point de passer un contrat de mariage.)
«... Marquer son désintéressement et son amour. Comme il est aimable, je suis persuadée qu'il vous plaît: ainsi, il n'est plus question que d'avoir un notaire, pour vous assurer l'un de l'autre et vous garantir de toute inquiétude . » Alors , profitant de mon silence et se tournant vers Thérèse : « Peut-on mieux faire ? Réponds. — Non, assurément, » dit cette fille. Dans l'instant, M. le comte se leva pour aller faire dresser les articles de mariage. Je vous avoue, mon camarade, poursuivit la belle conteuse, que cette volubilité de discours et cet amas de résolutions surprirent la mienne et me jettèrent dans de cruelles agitations. Je n'eus pas la force de répondre ; je me retirai dans mon appartement, inquiète, rêveuse et chagrine, tantôt dans le dessein de ne plus retourner au parloir, un moment après brûlant d'envie de revoir M. de Longford . Incapable de me fixer et flottant d'incertitude en incertitude, ma femme de chambre me détermina. Un notaire vint, le lendemain matin, avec un acte tout dressé, dans lequel mes meubles et immeubles étoient détaillés comme si j'en eusse donné l'état. On me
fît valoir un douaire de trente mille livres, hypotéqué sur le comté et les dépendances de Longford, outre mon logement dans l'un des châteaux que je voudrois choisir ; on me dit que les domaines de ce comté rapportoient plus de cent mille livres, et que le roi avoit promis d'y joindre beaucoup d'autres terres . Outre ces grands avantages , j'étois commune en biens avec le futur, donation mutuelle en cas de décès de l'un de nous sans enfans; et, pour clore un acte si bien ordonné, il y avoit une clause de trente mille livres de dédit, dont nos biens étoient réciproquement garans . Ce notaire, me présentant la plume, me dit : « Je crois avoir exactement suivi la volonté des parties ; du moins n'aije rien omis, Mademoiselle, du mémoire qu'on m'a donné de votre part. » Quoique je n'eusse aucune connoissance de ce mémoire, contre lequel j'aurois pu m'inscrire en faux, j'étois si troublée, et l'amour m'avoit tellement aveuglée, que je signai cet arrêt de mes malheurs, persuadée d'avoir fait des merveilles. « Le couvent n'est plus |sortable à l'état de vos affaires, me dit M"*® de Longford ; il faut reprendre votre maison au plus tôt, afin de consommer un si charmant hymen : j'en irai même prendre soin jusqu'à ce que vous sortiez de France. » Je fis
sçavoir le même jour à un de mes locataires qu'il eût à se pourvoir "d'un logement pour le terme prochain. M. de Longford désira que je sortisse souvent pour arranger nos affaires. En accordée complaisante , toutefois mal conduite , et pour plaire à mon futur, j'adhérai à ce qu'il souhaita. Les religieuses, ne le trouvant pas bon, me prièrent de sortir tout-à-fait, et j'ai appris depuis que la comtesse, qui vouloit presser l'avanture, croyant y réussir plus tôt en m'arrachant du couvent, fît à la supérieure de mauvais discours sur ma conduite, de sorte que je ne pus obtenir d'elle la grâce de demeurer dans ma retraite jusqu'à ce que je pusse entrer dans ma maison. Je me trouvai donc réduite à louer un appartement garni.
Ce fut alors que je vis sans contrainte M. de Longford. Notre engagement sembloit m'autoriser. Il devenoit tous les jours de plus en plus amoureux, et jene faisoispas moins de diligence que lui. Les premières impressions sont toujours les plus vives; nous ne fimes plus qu'une même table, et, si je l'eusse voulu croire, nous eussions porté cette économie jusqu'au lit. Il manquoit au comte, pour la célébration de notre mariage, un pouvoir de son père; il remettoit de semaine en semaine son voyage pour l'aller chercher à
Londres. Un jour que je lui reprochois le peu d'empressement qu'il avoit à me satisfaire sur ce point, il se jetta à mes pieds en embrassant tendrement mes genoux. « La crainte de vous voir changer pendant mon absence, me dit-il, suspend mon départ et fait un terrible combat avec l'impatience quej*ai d'être inséparablement à vous. » Et, continuant d'une voix languissante et passionnée : « Si vous vouliez accorder à ma vive tendresse une assurance de la vôtre qui feroit toute ma félicité, je partirois aussi-tôt, et je serois de retour dans dix jours au plus tard. Vous devez d^autant moins refuser cette satisfaction à mon cœur que le bien que je vous demande m'est acquis par l'amour, par nos conventions, par mes sermens; et je vous proteste que la cérémonie du prêtre ne peut rien augmenter à ma passion et à ma fidélité. » Pendant ce discours il me baisoit les mains, il soupiroit; enfin il me rendit sensible : je m'engageai légèrement à ce qu^il désira, les sens me trahirent, et la raison m'abandonna entièrement. Helas ! un mois fut à peine écoulé que je m'apperçus de la faute que j'avois faite... »
La parole manqua à M'i^ de Bouqueville : un torrent de larmes y succéda. Je fis de vains
efforts pour la consoler, ic Ah! mon cher ami, me dit-elle, ces larmes sont bien dues à la perte que j'ai faite de mon honneur et à la honte des désordres où ce premier malheur m'a entraînée ; ils surpassent les idées que vous pourriez vous en former. Vous en conviendrez quand je vous en aurai fait le récit. » Elle se leva sur son séant pour chercher son mouchoir, afin d'essuyer ses beaux yeux. Je me retirai pour donner plus de facilité à son bras de s'étendre jusques sur une chaise oii étoit ce mouchoir. Son sein, que j'ai déjà vanté plus d'une fois, se posa sur mon visage. La douleur l'empêcha de s'en appercevoir, sans doute, car elle resta un instant en cette charmante posture; et, voulant reprendre sa place, je fis un mouvement en même tems qu'elle, ce qui fit céder les barres du lit au poids de nos deux corps. Comme la chute s'étoit faite de mon côté, la secousse fut violente du sien, et elle auroit tombé à terre si je ne l'eusse retenue; mais^ hasard favorable! sur quel endroit plaçàtes-vous ma main pour lui rendre ce service? Je perdis à mon tour la parole. Elle se retira promptement, me reprochant en colère ma hardiesse.
Heureusement que l'accident qui nous étoit arrivé étoit plus facile à réparer que la querelle
qu'elle me faisoit à débattre. Je me levai et me mis dans mon lit promptement. Elle prit sa robe. Je feignis d'être surpris; j'appellai mon valet, je lui dis d'allumer de la bougie : il obéit; il regarda avec surprise M. de Warvick debout, son lit renversé et cassé. S'il en trouva alors le racommodage impossible, il s'avisa d'un bon expédient : « Pour une demie nuit, Monsieur, me dit-il d'un air charitable, vous ne serez pas trop incommodé de donner une place à M. le chevalier? — Tu m'as prévenu, lui dis-je, car j'allois la lui offrir. » La charmante Bouqueville, n'osant pas marquer de répugnance devant Champagne, se mit à côté de moi.
La nouveauté de l'avanture m'empêche de m'appercevoir que je passe les règles épistolaires; ma main, excédée de trop écrire, me restraint à vous tracer seulement que ma considération et mon attachement ne finiront qu'avec ma vie.