CINQUIÈME LETTRE
E retrancherai l'exorde, Monsieur; il me paroît inutile, d'autant que je reprens mon récit précisément où je l'ai Iquitté. LorsquemademoiselledeBouqueville fut remise de la crainte que la chute qu'elle avoit pensé faire lui avoit causée, et qu'elle m'eut suffisamment reproché ce que je rejettai entièrement sur le hasard: « Tout semble conspirer, me dit-elle, contre mon devoir et mes résolutions; mais vous seriez cruel et de mauvaise foi si vous abusiez de ma foiblesse et de la confiance que j'ai en vous. Si je suis forcée de dissimuler mon sexe, il ne faut pas que vous jugiez, par cette métamorphose, qu'une conduite, des inclinations et une habitude de dérèglement en soient les motifs. Encore que je vous paroisse enjouée et peu scrupuleuse, j'ai des limites que je ne passerai de ma vie; j'ai
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d'heureux préjugés, que la raison et la triste expérience que je viens de faire fortifient de plus en plus. Si l'on m'a séduite, si l'on m'a trompée, une vengeance proportionnée à l'offense me justifie. Mon cœur est à vous sans réserve, mais n'espérez pas excéder à ce que j'ai accordé à vos empressemens; promettez-moi par serment de n'en point exiger de plus grands, ou bien je vais vous quitter et attendre le jour sur une chaise? Je suis fatiguée, vous devez l'être aussi : dormons. La nuit prochaine, je continuerai à satisfaire votre curiosité. » Elle termina cette morale par un baiser qui me parut bien tendre, et dont je me serois bien passé, puisqu'elle n'avoit pas de plus grand bien à me faire; elle se tourna pour trouver le sommeil. Mes inquiétudes et ma crampe étoient violentes; mais tout ce que mademoiselle de Bouqueville venoit de me dire, et la considération sincère que j'avois pour elle, me déterminèrent à lui obéir, sans perdre l'espérance que le tems, mes empressemens, la contrainte du jour et la liberté de la nuit, opéreroient naturellement un heureux succès. Je fis le serment qu'elle m'avoit imposé; son beau sein fut l'autel où je posai la main pour rendre ce serment plus inviolable, et nous nous endormîmes.
A notre réveil, nous reprîmes nos occupations ordinaires. L'heure du rendez-vous nocturne étant arrivée, ma belle compagne se coucha, et, lorsque mon laquais fut endormi, je fus la joindre. Je me mis dans la situation qu'elle voulut, sans cependant rien perdre du droit qu'elle avoit accordé à ma main. Elle reprit ainsi la suite de ses infortunes :
« Il me semble vous avoir dit que je ne fus pas long-tems sans me repentir de la faute que j'avois faite. M. le comte, qui, depuis trois mois que je le connoissois, m'avoit paru complaisant, rangé, sobre, se lassa d'une contrainte opposée à son caractère ; il devint moins assidu à me voir. Un jour, il entra chez moi yvre et de trèsmauvaise humeur. Je fus au-devant de lui pour l'embrasser, mais il me repoussa brusquement, et se servit de termes qui jusqu'alors n'avoient jamais frappé mes oreilles. Je lui demandai la cause de ces emportemens. Au lieu de me répondre, il fit sortir Thérèse. Je la suivis ; il me
retint et voulut prendre une liberté que je n'avois octroyée qu'à son amour, et qui ne devoit pas être prodiguée à l'yvresse; il usa de violence, m'embrassa, et me fît tomber si rudement que je perdis connoissance. Au lieu de me relever et d'appellerdu secours, il se jetta sur mon lit, où il s'endormit. Mes esprits revinrent ; je me levai avec une grande douleur de tête, causée par le coup que j'avois reçu. Je sortis de cette chambre et fus compter mon désastre à Thérèse, qui jugea à propos de me faire saigner.
M. de Longford, étant éveillé, me chercha; il ne se souvint pas de ce qu'il m'avoit fait : on lui raconte ; il gémit, il pleure et veut se percer de son épée (du moins en fît-il la feinte); il se jetta à mes pieds; enfin de quelle foiblesse n'est pas capable un cœur tendre? J'aimois le comte, je l'excusai, j'oubliai son outrage. Pendant que je gardai le lit, il ne me quitta point et m'accabla des marques les plus vives d'une grande passion. Il augmenta mon amour et le désir que j*avois d'être entièrement à lui. Je le conjurai d'aller chercher le consentement de son père. « Qu'attendez-vous, Monsieur, lui dis-je un jour, pour me rendre tout à fait heureuse? J'ai consenti à ce que vous avez désiré ; vous ne pouvez plus avoir d'inquiétude sur mon inconstance.
Partez, je vous prie; volez plutôt, et revenez avec cette tendresse qui fait toute ma félicité. » M. de Longford m'assura qu'il partiroit dans peu, et me protesta qu'il étoit encore plus impatient que moi d'achever son ouvrage. Deux jours après, je reçus un paquet pour lui. Je le lui remis. « Il ne doit point y avoir, me dit-il, rien de secret entre nous. » Il ouvrit ce paquet, qui renfermoit une lettre qu'il me dit être du prétendant ; elle étoit écrite en italien, il me la présenta et me pria de la lire : elle contenoit la certitude d'un soulèvement général en Angleterre, des instructions sur ce que le comte devoit faire pour soutenir le zèle des peuples et des troupes; elle désignoit les postes dont il devoit s'emparer, et les libéralités avec lesquelles il devoit répandre les fonds qu'on lui enverroit. Le prince fînissoit cette lettre en l'avertissant qu'il partoit pour s'approcher de son royaume; il lui recommandoit d'engager le plus qu'il pourroit des gens de la nation, et même des François. Quand j'eus achevé cette lecture, il fit une acclamation de fausse joie... « Enfin, me dit-il, voilà donc notre misère cessée! » Il déploya quatre lettres de change qui étoient aussi dans le paquet; il y en avoit une de six cens livres, dont le prétendant lui recommandoit de donner
la valeur à un de ses fidèles sujets qui n'étoit pas nommé et que le comte connoissoit; les trois autres étoient de cent mille livres chacune, payables à un mois de vue.
L'entreprise me parut périlleuse. J'étois folle de M. de Longford; je me fis une image terrible du personnage qu'il alloit jouer. Ma tendresse, ingénieuse à former des certitudes de sa perte, me réduisoit au désespoir; mais il appuya la réussite de cette conjuration sur tant d'apparences que mon défaut de lumières dans les ressorts de la politique et du gouvernement me soumit à tout ce qu'il me dit pour me consoler. « Nous irons demain, me dit-il, chez Heuseh, sur lequel sont tirées ces lettres de change, pour les lui faire accepter. » Je connoissois ce banquier de réputation; il avoit payé d'assez grosses sommes à mon père; il est exact, et j'assurai le comte de la certitude de son payement. Nous fûmes donc ensemble chez Heuseh; il me mena jusques dans l'anti-chambre. Là, m'ayant présenté un siège, il me pria de me reposer; il entra dans le cabinet de ce banquier et lui présenta ses lettres. Celle de six cens livres lui fut payée, et Heuseh dit à un commis, assez haut pour que je l'entendisse d'où j'étois, d'enregistrer l'acceptation des autres. Lorsqu'on eut
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satisfait M. de Longford, il me rejoignit avec les trois lettres acceptées à sa main; il me pria de les garder et de les serrer soigneusement, afin de me les remettre quand je serois de retour chez moi.
Comme je ne pouvois le presser de partir avant le payement des trois cens mille livres, je redoublai mes soins pour l'amuser et lui plaire. Il n'avoit pas pour moi les mêmes attentions, car il me faisoit essuyer des brusqueries terribles. Rarement étoit-il deux jours sans s'yvrer; mais il contraingnoit son vin à être tendre, et je lui sçavois bon gré de cette retenue. Je lui appris la crainte où j'étois que ma complaisance pour lui n'eût rendu trop hatif le fruit, que la cérémonie que je desirois avec tant d'ardeur pouvoit seule rendre légitime; il me marqua une joie extrême à cette nouvelle, et m'assura qu'avant la fin du mois, à quelque prix que ce fût, nous changerions de situation. La suitevous justifiera qu'à ce seul égard il n'a point été parjure. Loin de pénétrer sa pensée, je me fîattai qu'il avoit écrit à son père pour obtenir son pouvoir, et qu'il m*en faisoit un doux mystère pour me sur prendre.
Le lendemain de cette promesse, il vint d'assez bonne heure chez moi; il avoit un air chagrin
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néanmoins tendre et composé. « Ah! ma chère, me dit-il, que quinze jours dérangent bien les affaires du prince! Suivant l'avis que je viens de recevoir de nos conjurés, je devrois être à Londres pour commencer après demain nos opérations, qui sont prêtes à éclater. Je viens de voir Heuseh, qui ne peut m'avancer que vingt mille écus sur les trois cens mille livres qu'il me doit payer à la fin du mois; je suis au désespoir. Encore s'il avoit pu me payer cent mille livres, j'aurois hasardé le voyage, et vous m'auriez fait tenir le surplus où je vous aurois indiqué. Morbleu! voilà la plus grande affaire du monde échouée, et une infinité de malheureux sacrifiés. » Son valet vint l'avertir qu'une personne le demandoit : il fut la joindre. Je repassai ce que le comte venoit de me dire; il me sembla que j'étois obligée de m'intéresser pour le prétendant. A cette première considération se joignit l'ambition; je me disois : « Si le comte réussit, comme il m'en paroît assuré, quels honneurs, quelle récompense paroîtront suffisans au prince pour marquer la reconnoissance d'un si grand service! D'ailleurs, dès que M. de Longford sera arrivé à Londres, il verra son père, il en obtiendra ce consentement si désiré. J'ai des diamans, de la vaisselle, pour plus de cinquante
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mille livres; avec l'avance de vingt mille écus que lui promet Heuseh, cela composera au delà des cent mille livres que le comte veut emporter avec lui. Cherchons à engager ces effets; que risqué-je? L'échéance des lettres n'est pas éloignée; ce sera moi qui en recevrai le payement; je serai en état de rendre le prêt. Ne tardons pas de donner cette marque de tendresse à mon amant. »
Il rentra dans ma chambre. Je lui déclarai le projet que je venois de former. Quoique ce fût là où il vouloit insensiblement m'amèner, il fit le surpris, il me remercia, et me dit qu'il aimeroit mieux escompter et perdre moitié sur ses lettres que d'exiger de moi une telle complaisance ; qu'il étoit vrai que les fonds de son prince n'étoient pas alors assez considérables pour les diminuer, mais que, bien loin d'exiger que je me défisse de mes diamans et de ma vaisselle, il laisseroit plutôt avorter l'entreprise. « Ce ne sera pas m'en défaire, lui dis-je, que de les engager jusqu'au payement des deux cens quarante mille livres. Lorsque je les recevrai, je rendrai soigneusement le prêt qui nous aura été fait, et ces gages me reviendront. — Oui-da, me dit-il d'un air indifférent, en trouvant une personne sûre, ce sera obliger un roi sans rien hasarder.
La Vaisselle est armoriée : on ne peut la changer. Il faudra renfermer vos diamans dans une boëte et y mettre votre cachet. — Comme vous me paroissez, lui répartis-je, plus au fait que moi des précautions qu'il faut prendre, je vais vous remettre le tout, et vous en ferez votre affaire. » Il m'embrassa tendrement, loua la bonté de mon cœur, m'assura bien de vanter cette action au prétendant quand il l'auroit rejoint, et m'étala pompeusement le bon effet que cela feroit dans l'esprit de ce prince. Il me demanda une des lettres de change pour aller toucher les vingt mille écus que Heuseh lui avoit offerts, et les convertir en une autre lettre sur Calais : je la lui remis. A quatre heures après midi, fatigué, m'assura-t-il, de tous les mouvemens qu'il s'étoit donnés pour mettre ordre à son départ, il me rendit la lettre de change avec un reçu de soixante mille livres au dos, et il me conta qu'il avoit trouvé un homme de l'ambassadeur d'Angleterre qui prêteroit quarante mille livres sur les nantissemens qu'il lui avoit proposés; et, s'approchant de mon oreille, encore que nous fussions seuls : « Je ne doute pas, me dit-il, que ce ne soit l'ambassadeur lui-même qui fasse le prêt, charmé au fond de l'aventure ; et, si l'agent exige des gages, ce n'est que pour mieux
feindre. » Je !ui remis ces chers gages, que je n'ai plus revus. Il me donna le nom et la demeure du prêteur, et m'instruisit de ce que j'aurois à faire pour lui faire tenir les deux cens mille livres qui me resteroient; enfin il m'embrassa et me quitta d'un air si touchant et si passionné que jamais séparation ne fut plus tendre et plus douloureuse. Elle l'étoit d'autant plus pour moi que je craignois extrêmement que le succès de la révolte ne fût pas aussi certain que le comte m'en paroissoit assuré, et j'étois agitée d'un pressentiment mortel de ne revoir plus ce cher objet de mon amour. Il monta dans un carosse que mes yeux conduisirent le plus loin qu'ils purent; je vins ensuite me jetter sur mon lit, où des larmes et des cris perçans manifestoient ma douleur.
Douze jours se passèrent sans que je reçusse de lettres du comte. J'en fus surprise, inquiète et allarmée. Je devins nouveliste : je lisois avec soin les gazettes, croyant que la renommée m'apprendroit ses victoires ou sa perte; j'excusois quelquefois son silence. « Les soins importans d'une affaire d'État, me disois-je, sont préférables à ceux qu'un héros doit à l'amour. Le mien est peut-être à présent dans de grands périls, ou bien la gloire et son prince l'occupent
trop pour qu'il puisse m'écrire. Telle étoit l'agitation de ma mère, continuai-je, lorsque mon père, livré à ses opérations militaires, étoit quelque tems sans lui donner de ses nouvelles. »
Quinze jours de semblables réflexions me firent toucher à l'échéance des lettres de change. Je fus les présenter à Heuseh, qui, après les avoir considérées, et particulièrement celle où étoit le reçu de soixante mille livres : « De quel fripon tenez-vous ces lettres? » me dit-il. L'épithète me parut vive; cependant je lui dis qu'elles appartenoient au comte de Longford, auquel, lui en payant un de six cens livres à la fin du mois dernier, il avoit accepté les trois autres. « Moi, Madame, j'ai accepté ces lettres? reprit-il avec vivacité. — Oui, certainement, repliquai-je sur le même ton. — Parbleu! ce trait est hardi, et vous soutenez bien effrontément un mensonge. » Je fus fort piquée de l'impertinence de ce banquier, mais je m'armai de patience, et lui dis très-poliment : « Monsieur, la mémoire vous manque; regardez votre registre, vous verrez que le 3o mars vous avez payé six cens livres à M. de Longford; que vous avez dans le même tems accepté ces trois lettres, et que le i5 vous lui avez avancé soixante mille livres sur celle-ci (en lui montrant celle qui étoit endos-
sée). — Toutes vos raisons, Madame, et mon registre, ne me persuaderont point ce que vous me dites. Je sçai que j'ai payé six cens livres à l'étranger que vous m'avez nommé; que j'ai accepté trois lettres de cent livres chacune qui ont été paj'ées ce matin; il n'est pas moins vrai que celles-ci sont fausses. Oserai-je, continua-t-il, vous demander qui vous êtes, car je ne puis me dispenser de m'assurer de votre personne?» Je ne lui cachai ni mon nom ni ma famille. M'ayant considérée, il me parut étonné; il me dit : « Je reconnois à vos traits madame votre mère; mais votre conduite me paroît bien différente de la sienne. » Je fus frappée de ce que je venois d'entendre, et, selon le propre de mon sexe, je m'abandonnai à mes larmes. Le bon banquier les interpréta comme un aveu tracite que je lui faisois de la fausseté des lettres et de ma complicité. Il me fit entrer dans son arrière-cabinet, et, après avoir rappelle ma naissance, mon éducation et la suffisance de mon bien pour vivre commodément, il étala les désordres criminels et la honte de ma conduite. Je me reveillai à ces reproches, et le priai de ne point augmenter mon désespoir par des soupçons si outrageans, que je ne méritois pas; je le conjurai de vouloir bien ra'entendre tranquillement et sans préven-
tion. Je lui appris sommairement tout ce que j*avois fait depuis la mort de mon père : mon entrée au couvent pour garantir ma réputation de la médisance; la connoissance que j'y fisdela comtesse de Longford; mes liaisons avec elle dans un lieu où je devois me croire en sûreté; la facilité avec laquelle j'avois consenti d'épouser le comte son parent, séduite par ses caresses et sa condition; les articles de notre mariage et le dédit; ma sortie du couvent par le conseil de cette comtesse; la conspiration d'Angleterre; la confiance que j'avois faite à M. de Longford de mes diamans et de ma vaisselle pour achever les cent mille livres de la lettre endossée; j'omis, comme vous pouvez croire, la consommation prématurée de mon mariage, encore que ce fût l'article le plus essentiel.
Heuseh , transporté de colère et de compassion, se leva, vint m'embrasser, et, les larmes aux yeux, me persuada de mon malheur et de la part qu'il y prenoit. « J'ai été trop ami de monsieur votre père, Mademoiselle, me dit-il, pour n'être pas pénétré du récit que vous venez de me faire ; on vous a trompée : ce comte ri'est vraisemblablement qu'un imposteur; je ne lui ai point avancé soixante mille livres; il n'y a pas de conspiration en Angleterre : tout y est tran-
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quille, et je me rappelle que ce voleur lenoit dans sa main des papiers lorsque je lui payai six cens livres et que j'acceptai les lettres qu'il me présenta; il remit dans son porte-feuille, avant de sortir de mon bureau, les trois lettres de cent livres chacune, et il vous aura persuadé que les fausses qu'il tenoit , et qu'il vous a déposées, étoient celles que je venois d'accepter. Vous êtes bien à plaindre d'être dans une ville comme Paris, à votre âge, sans parens ni personnes assez officieuses pour régler votre conduite! » Je ne pus supporter plus long-tems ce récit, je tombai évanouie. Heuseh appella des femmes pour me secourir; on me deshabilla, je revis le jour; mais je ne pouvois ni respirer ni prononcer une seule parole. On envoya chercher un chirurgien, qui jugea nécessaire de me tirer du sang. La saignée réussit, je revins entièrement, et, après avoir marqué ma reconnoissance au banquier, que j'engageai de me venir voir, je me fis conduire chez moi. Là, sans contrainte, je m'abandonnai à mon désespoir; je ne cessai de pleurer pendant plusieurs jours. Mais la douleur a ses limites : j'écrivis encore inutilement à mon traître; j'envoyai Thérèse au couvent reprocher à la comtesse sa trahison : les tourières dirent qu'elle étoit partie pour Londres depuis
vingt jours avec son mari, qui étoit le même qu'elle avoit fait passer pour son parent. Quand ma femme de chambre m'eut rapporté cette double certitude de mon désastre, j'entrai en fureur et voulus me donner la mort, comme la seule consolation qui me restoit. Mes domestiques eurent toutes les peines du monde à me tranquiliser mais, tout-à-coup, faisant réflexion que mes séducteurs jouiroient avec trop d'avantage de leur perfidie : « Allons plutôt, m'écriai-je, nous jetter aux pieds de l'ambassadeur d'Angleterre, lui demander justice ! » Puis, incertaine encore, je changeai de volonté : « Que sçais-je si l'on me croira ? Mon avanture se trouve confondue avec une affaire d'Etat. Quoiqu'il n'y ait point de vérité dans le projet dont m'a leurré le comte, les choses de cette importance sont délicates. La France et l'Angleterre sont alliées : qui peut m'assurer que par une considération politique on ne me sacrifie, ou du moins on ne me fasse essuyer une longue et triste prison ? Ni mon honneur ni mes effets ne me seront point restitués. »
Ainsi, passant d'idées en idées incertaines, désespérée, je ne sçavois sur laquelle me fixer, quand tout-à-coup la vengeance se présenta à mon esprit; elle me parut douce à exercer moi-
même : ce fut à elle que je me déterminai. Ma tranquilité surmonta l'agitation qui depuis huit jours ne m'avoit point quittée; je retrouvai enfin le sommeil. )>
« Je le sens à pré'sent qui m'accable, mon cher camarade, me dit M'ie de Bouqueville. Allez vous reposer, et demain je vous apprendrai quelles furent les suites de cette entreprise. »
J'obéis aussitôt à mon aimable compagne, et je vais, Monsieur, me servir de la même raison pour finir cette lettre déjà trop longue. Je suis, en vérité, toujours plein d'attachement et de considération, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.