SIXIÈME LETTRE
Au donjon de ***, le 4 août,
ES qu'il fut jour, je me levai sans faire de bruit; je m'approchai du lit de l'adorable Bouqueville le plus doucement qu'il me fut possible, à dessein de voir si elle dormoit. Il faisoil extrêmement chaud : sa couverture étoit tombée et son drap relevé; elle étoit couchée sur le côté droit, en sorte qu'on découvroit une partie de ses reins et sa cuisse jusqu'au genouil. Tout sembloit me favoriser. Son sommeil étoit si profond qu'elle prit une situation différente sans s'éveiller; elle se mit sur le dos, ses deux bras
sur la tête, ses jambes écartées. Ce fut alors que mes yeux parcoururent des choses que les Mignard et les Santerre ont sçû peindre, mais qu'aucune plume ne peut exprimer. Après avoir resté quelque tems comme en extase, il me prit des désirs d'accabler de caresses tout ce que je voyois, incertain seulement, par l'égalité des beautés, à laquelle je donnerois la préférence. « Sa bouche, disois-je, est petite, bien formée; ses lèvres démentent le corail ; mais j'en puis jouir lorsqu'elle est éveillée; la forme, la blancheur de son sein et sa fermeté me séduisent; mais le droit en est cédé à ma main, et elle en porte toutes les nuits le charme jusqu'à mon cœur. » Prenant enfin ma résolution, je m'approchai pour porter tous mes transports sur ce qui, m'étant interdit, méritoit bien d'ailleurs cette préférence; mais la charmante dormeuse s'éveilla, et fut extrêmement confuse de se voir dans un si grand désordre. Elle se couvrit en murmurant de mon indiscrétion; je me retirai, et le sommeil qu'elle reprit appaisa sa colère. Quand M'I^ de Bouqueville fut levée, nous nous occupâmes suivant le plan que nous nous étions formés et que nous avons exactement suivi pendant tout le tems de notre agréable captivité. Toutes les journées que nous avons passées
ensemble n'ont différé les unes des autres que par Taugmentation de notre tendresse et par les nouvelles preuves que nous nous en donnions, sans cependant que ces preuves fussent alors portées jusqu'au point qu'elle appelloit le tombeau de l'amour, « parce que, disoit-elle, pour être toujours heureux, il ne faut pas cesser de désirer. Sitôt que l'on possède souverainement, le désir est limité, la jouissance devient une habitude, l'habitude produit l'insipidité et enfin le dégoût. Toutes les histoires sont pleines de ces vérités. Tant que vous désirerez et que j'aurai la force de me défendre, notre amour sera ingénieux à nous procurer des plaisirs nouveaux; il continuera d'enchanter notre imagination; il donnera un prix exquis à un serment, demain à un regard; il me fera saisir avec ardeur le verre que vous quitterez : je porterai à ma bouche le côté qui aura touché la vôtre, et le vin me semblera du nectar. Un seul baiser prévaudra toujours la dernière satisfaction, car ce baiser peut être réitéré sans nombre et augmenter également notre ardeur; mais, si l'on va plus loin, cette ardeur se termine en un instant, et, au lieu d'en augmenter la vivacité, on l'exténue par l'usage, et insensiblement elle se détruit. » De semblables morales nous occu-
pèrent depuis la fin de notre souper jusqu'à dix heures, qui étoit le tems marqué pour le récit des avantures. Nous nous couchâmes avec les mêmes circonspections de ma part que nos conventions l'exigeoient, et M^l^ de Bouqueville continua ainsi .
« Je ne pensai plus qu'à exécuter la résolution que j'avois prise d'arracher la vie à mon traître. Mon honneur étoit trop intéressé à me venger de la perfidie du comte pour confier le soin de cette vengeance ou à la justice, ou à qui que ce fût; je m'en trouvai seule capable, « car, disois-je, si je réussis, on verra que, si j'ai eu de la foiblesse quand j'ai été séduite, le courage ne m'a pas manqué lorsque j'ai connu que l'on m'avoit trompée. Si je succombe, la mort me justifiera également et me délivrera de ma honte )> . Il n'étoit plus question que de me mettre en état de partir aussitôt que je serois assurée du lieu où étoit le comte. Il me falloit des ajustemens convenables au rôle de chevalier errant que j'allois entreprendre; je ne perdis pas un
instant à m'en procurer. Je fus chez un tailleur fameux, auquel , d'un françois corrompu, je dis que j'étois étrangère; que mon mari m'avoit quittée pour enlever une fille qu'il me préféroit; que je voulois les suivre en quelque pays qu'ils allassent; que, pour voyager en sûreté, j'avois dessein de changer de sexe, du moins en apparence; enfin, je lui commandai deux habits complets, tout l'assortiment, et même le linge dont j'avois besoin. Je lui remis l'argent qu'il me demanda, et il me promit beaucoup de diligence. Ne voulant pas qu'il sçût ma demeure, je lui dis : « Si vous veniez chez moi, des amis de mon mari, des domestiques, pourroient s'appercevoir de mes apprêts, l'en avertir; cela lui feroit tenir sa route plus secrette. Pour éviter ces inconvéniens, ajoûtai-je, un jour de fête, lorsqu'il n'y aura que vous et votre femme chez vous, j'y viendrai essayer mes nouveaux vêtemens. » Ce tailleur me proposa une maison qu'il avoit à une lieue de Paris, où je pourrois non seulement m'habiller, mais aussi m'y rendre lorsque je voudrois partir. Je regardai cet asile comme un augure assuré de l'applaudissement que le Ciel donnoit à mes desseins. Nous convînmes que je me trcuverois dans cette maison, avec armes et bagages, le huitième jour, et que
Yy disposerois ma mascarade jusqu*au tems de mon départ.
Je fis part de mon secret à La Brie. Il m'en parut interdit, non que le personnage qu'il devoit y jouer lui fît peine : il étoit brave; mon père l'avoit attaché à lui après vingt ans de service dans sa compagnie, et il m'offrit même d'exécuter lui seul mon dessein; mais il me représenta la délicatesse de mon tempéramment. « Vous ne pourrez, me dit-il, Mademoiselle, résister à de longues courses ni vous déterminer à la vengeance que vous méditez : une femme n'est pas propre à des expéditions si périlleuses. » Je lui fis terminer ses remontrances, et lui dis de se préparer à monter à cheval au premier ordre que je lui en donnerois. Je m'imaginai, pour donner à ma suite un air imposant, que je ne ferois pas mal de déguiser mon valet en hussard : sa mine et la langue allemande, qu'il parloit assez bien, convenoientà merveille. Je l'envoyai avec un billet et une augmentation de fonds chez mon tailleur, auquel je mandai de faire à celui qui l'alloit trouver de ma part un habit tel qu'il lui dirolt. Je fus chercher dans mon garde-meuble les armes et les équipages nécessaires; je chargeai La Brie de mettre tout en bon ordre et de le faire porter ensuite dans
la maison de campagne qui m'étoit offerte. Cela fut exécuté. Pendant que j'étois occupée à ces arrangemens, je reçus la visite de M. Heuseh. Après beaucoup de politesses, il me dit : « Votre comte de Longford vient encore de tromper un marchand qu'il a fait aussi donner dans le panneau de la conspiration : à la faveur d'une lettre de change de dix mille livres à prendre sur moi à quinze jours de vue, de la même fabrique de celles qu'il vous a laissées, et d'une ordonnance du trésor royal de deux cens pistoles, il a tiré pour sept à huit mille livres de nipes. Le pauvre dupe a d'autant mieux ajouté foi aux artifices de ce fripon que, dans le tems qu'ils convenoient de leurs faits, il le pria d'envoyer un de ses domestiques recevoir le payement des trois petites lettres de change que j'avois acceptées et qui ont servi à vous tromper. Ce payement comptant, la conformité de ces lettres avec celle de dix mille livres, assez bien imitée, e' le profit considérable que ce marchand croyoit faire sur ce qu'il vendoit, dont l'estimation m'a paru exorbitante, l'ont déterminé à conclure ce bon marché avec l'étranger, auquel, pour solde de compte, il a donné une promesse de payer au porteur, dans six mois, le surplus des douze mille livres de papier qu'il a reçu. A l'échéance
des dix mille livres, il est venu chez moi pour les recevoir. Sa surprise a été extrême lorsqu'en les lui refusant je lui ai raconté ce que je sçavois de son trompeur. Ce qu'il j a de plus plaisant et qui désespère davantage cet honnête négociant, c'est qu'il a escompté sa promesse, au bout de trois Jours, à un quart de perte. Je vous avoue, Mademoiselle, ajouta Heuseh, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire quand i1 m'apprit cette dernière circonstance. Je vous conseille, continua-t-il, d'obtenir un ordre de faire arrêter votre fourbe, qu'on m'a assuré être dans Paris. Si vous voulez, nous irons ensemble consulter les voyes les plus sures.
— La perte de ma vaisselle et de mes diamans, dis-je à Heuseh en rougissant, n'est pas ce qui m'intéresse le plus : mon honneur outragé me dispense de faire des mouvemens qui augmenteroient ma confusion et ma honte. Peu de personnes sçavent mon avanture : je veux tâcher de la faire oublier entièrement et de ne m'en pas ressouvenir moi-même. Ainsi, Monsieur, continuai-je, sans manquer de reconnoissance à vos offres obligeantes, ne trouvez pas mauvais que je ne fasse aucune poursuite pour recouvrer ce que l'indigne Longford m'a volé. »
La plupart des banquiers sont plus touchés de
l'intérêt que sensibles à l'honneur : aussi vis-ie bien qu'Heuseh n'approuva pas ma résolution. Je le priai, lorsqu'il me quitta, de s'informer du lieu où logeoit le comte. « Je voudrois bien, lui dis-je, retirer de lui du moins le double de la promesse de mariage que j'ai signée, n II me promit de mettre tout en usage pour l'apprendre.
La Brie, étant allé un jour de grand matin dans la rue du Roi-de-Sicile pour voir un homme de son pays dont il avoit appris l'arrivée, s'adressa, pour en sçavoir précisément la demeure, à un artisan qui lui dit que c'étoit dans une auberge vis-à-vis de sa maison. La Brie, regardant le lieu qu'on lui indiquoit, vit sur la porte un homme prêt d'en sortir. Il s'approcha et reconnut le comte, qui, l'ayant apperçu, voulut l'éviter. Mon laquais le joignit, et Longford, feignant de ne l'avoir pas vu d'abord, lui demanda avec empressement l'état de ma santé ; il lui dit qu'il étoit arrivé bien tard le jour précèdent, qu'il me verroit dans la matinée, et lui recommanda de m'en avertir le plus promptement qu'il lui seroit possible, persuadé du plaisir que cela me feroit. Il quitta La Brie et entra dans la porte du cou» vent de Saint-Antoine. Ce domestique, croyant ce que lui avoit dit mon fourbe, ne s'embarrassa
pas de le suivre; il demanda à l'aubergiste la chambre de ce comte , et il apprit qu'il étoit déjà sorti.
La Brie s'en revenoit, lorsqu'il fut arrêté par un inconnu qui lui demanda si celui auquel il venoit de parler n'étoit pas un nommé Huldarick, comédien. La Brie lui répondit : « Non, certainement; c'est M. le comte de Longford, trèsnoble L-landois. » Cet homme quitta brusquement mon laquais et enfila la petite porte qui conduit à l'église, laquelle étoit à côté de celle où le comte étoit entré, et, donnant un coup de sifflet, il fut suivi d'une troupe d'archers. La Brie, le plus imbécile et le moins attentif de tous les domestiques, d'ailleurs plein de confiance, ne fit qu'une réflexion très-légère sur ce qu'il vojoit; il vint, avec un zèle alors mal entendu, m'apprendre l'agréable nouvelle du retour de M. de Longford, m'assurant que je le verrois dans la matinée. Mais je ne pris pas le change, et je fis connoître à La Brie qu'à son tour il avoit été sa dupe. Je le chargeai de retourner le lendemain, à la pointe du jour, chez l'aubergiste; de s'informer de lui si le comte Huldarick logeoitdans cette maison; le temps qu'il y avoit; si sa femme étoit avec lui, depuis quand; en un mot, soit par un voisin, soit par l'aubergiste, de s'instruire
à fond et de ne point revenir qu'il ne fût en état de répondre à toutes les questions que je lui ferois. Je fus cependant très-inquiète de ce qu'étoit devenu le comte : j'appréhendois qu'il n'eût été arrêté, non par un reste d'affection, mais parce que la prison le déroboit aux coups dont je voulois percer son cœur perfide ; je craignois aussi qu'en se saisissant de sa personne on ne se fût emparé de ses papiers, parmi lesquels cette fatale promesse de mariage se seroit pu trouver avec quelques lettres de moi fort passionnées.
Je passai une fâcheuse journée dans cette incertitude. Enfin La Brie revint, et, m'abordant : «Ah! Mademoiselle, s'écria-t-il, que M. le comte est un grand fripon! Que n'ai-je sçu hier ce que j'ai appris aujourd'hui! Je vous aurois épargné la peine de le punir; je l'aurois assommé, le traître, le scélérat, le... » Impatiente, je ne lui donnai pas le temps de continuer ce panégyrique : je lui dis de se renfermer dans le fait, et il m'apprit des choses qui me firent horreur et dont vous serez surpris ».
M'^*deBouqueville enalloit commencer le récit, mais nous entendîmes plusieurs personnes qui crioient : «Au feu ! » Encore que nous n'eussions
rien à craindre dans nos tours incombustibles et mal meublées, l'appréhension que les cris redoublés n'éveillassent Champagne nous obligea de nous séparer. Je fus me remettre promptetement dans mon lit ; néanmoins, curieux de connoître le lieu embrasé, nous nous levâmes, et nous apperçûmes d'abord qu'il y avoit eu plus de crainte que de mal : c'étoit d'une cheminée dont sortoit une flamme considérable; elle fut éteinte quelques momens après. Le jour commençoit à paroître , nous jugeâmes qu'il étoit tems de prendre le repos; mais, avant de nous quitter, nous nous embrassâmes plus d'une fois bien tendrement : nos bouches se collèrent amoureusement, et les interprètes de nos âmes se communiquèrent alternativement le charme de cette volupté qui, coulant de veine en veine, ravit les sens et enflamme les cœurs d'un feu mille fois plus ardent que celui qui avoit excité notre curiosité. L'instant étoit favorable : Champagne ronfloit; ma belle compagne, pour trop sentir, étoit sur le point de ne sentir plus rien; mais une fatale reflexion, dont sa raison est inépuisable, vint à son secours. .. Confuse, interdite, elle m'échappa, et m'ordonna de ne la point suivre.
Je crois l'instant propre à la clôture de cette
DE WARWICK jS
lettre. Malgré les idées agréables dont le récit flatte encore mes esprits, elles ne diminuent point cependant le sincère et très-parfait attachement avec lequel je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.