SEPTIÈME LETTRE
E n*avois pas joui d'une heure de sommeil lorsque M"® de Bouqueville vint me dire qu'elle étoit si vivement tourmentée d'une colique qu'elle craignoit d'expirer si elle continuoit, tant les redoublemens fréquens étoient aigus. Je jugeai d'abord que son mal procédoit de la fraîcheur des carreaux du plancher, où elle s'étoit tenue nuds pieds pour voir le progrès de l'incendie. Je lui dis de se mettre à côté de moi; que, me serrant bien fort, la chaleur pourroit la soulager. Elle essaya ce remède; cependant, quoiqu'elle me tînt si étroitement embrassé que nous en avions une chaleur insupportable, les douleurs augmentèrent. Je me levai pour lui donner de l'eau de mélisse ; mais, comme elle la portoit à sa bouche, elle fut obligée de l'abandonner par un redoublement qui fut le dernier. Elle resta
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sans mouvement, et, jettant un profond soupir : « Ah ! mon cher ami, me dit-elle d'une voix entrecoupée, me voilà dans l'état où depuis deux mois je désire être. » Jamais surprise ne fut égale à la mienne. Je crus qu'elle alloit mourir; je pris de rechef de l'eau de mélisse pour lui en faire avaler ; j'appellai en vain mon valet : il dormoit profondément ; mon trouble étoit extrême. « Eh ! ne vous allarmez pas, me dit languissamment cette belle personne; mes maux sont passés, et le gage de l'indigne amour qui coûte tant au repos de ma vie n'existe plus : c'est le succès de ces douleurs. Je suis au comble de ma joie, sans manquer cependant d'inquiétude par rapport au lieu qui nous renferme, à la contrainte, au manque du nécessaire et au désordre où j'ai mis la place où vous m'avez attirée... Me voilà découverte 1 Je vous perdrai, je suis perdue moi-même...
— Ce n'est pas, lui dis-je en l'interrompant, dans l'état où vous êtes qu'il faut ainsi s'agiter ! Nous sommes comme seuls, car Champagne est inéveillable; il n'est que quatre heures: jusqu'à sept nous n'avons point à craindre sa présence. Ainsi, rassurez-vous, je préviendrai vos inquiétudes ; il faut d'abord assurer votre santé. J'ai lu Moriceau avec assez d'application pour être
au fait de ce qu'il convient faire dans la situation où vous êtes. Commencez par céder à la nécessité ce que vous n'avez jamais voulu abandonner à mon amour... Il est indispensable de connoître si la déïté qui préside aux naissances n'a point opéré à demi: si cela étoit, j'acheverois son ouvrage. »
Après bien des difficultés que la modestie de cette charmante infirme opposa à mon zèle, elle céda, et me sçut ensuite très-bon gré de mes empressemens, car ils lui furent salutaires. Délivrés du danger le plus grand, il fallut songer à cacher les apparences. La chose ne paroissoit pas aisée dans tous les points : il falloit soustraire un avorton, sa tissure et les accessoires abondans. Tout sembloit devoir au moins exiger que Champagne fût du secret, car comment empêcher des yeux de voir, et le raisonnement, quelque borné qu'il soit, de tirer des conséquences? D'ailleurs, une nourriture différente étoit nécessaire ; les appareils, les vêtemens décens et indécens, et toutes les suites de la chose du monde la plus embarrassante; néanmoins, rien ne parut. Ma valise étoit complette : j'y trouvai tout ce qui étoit utile pour mon éclopée, que je mis très-commodément dans son lit, et l'y entretins jusqu'à sa convalescence. Comme l'autel où
Morphée recevoit mes tranquilles sacrifices avoit été converti en temple de Lucine, il fallut expliquer la différence des victimes. Les miennes étoient sans taches ; celles de ma chère compagne en abondoient. Après en avoir effacé le plus qu'il me fut possible, ;je feignis qu'accablé de sommeil, dans une opération naturelle, j'avois cassé, par la pesanteur de mon corps, certain vase que je ne nommerai pas ; qu'un éclat fort aigu m'avoit grièvement blessé et fait perdre beaucoup de sang. Pour bassiner ma playe, qu'un beaume exquis devoit guérir, je fis acheter deux pintes d'eau-de-vie, laquelle servit à conserver l'avorton et son envelope, que la chaleur auroit corrompu et fait déceler notre secret. Chaque jour j'en jettois par la fenêtre de menues portions meslées avec des parties de notre desserte, qui attiroient une cohorte de pintades brillantes qui étoient dans la cour du donjon. En moins de huit jours, elles nous tirèrent d'intrigues à cet égard.
Comme le défaut d'exercice échauffe beaucoup, je me servis de ce prétexte pour parvenir à procurer un régime convenable à mon accouchée. Je dis à ceux qui nous servoient que, jusqu'à ce que ma blessure fût guérie, je désirois me rafraîchir et faire diette ; qu'au lieu de man-
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ger, je me réduisois au bouillon et au potage ; que je lespriois de ne m'en point laisser manquer. Ils furent attentifs à ma prière : deux fois le jour ils m'en apportoientd'excellens, qui firent grand bien à celle qui en usoit à ma place; elle eut tous les secours imaginables, sans que rien roulât sur le compte du chevalier de Warvick. Pour autoriser la nécessité qu'il restât au lit, il feignit des douleurs à la cheville du pied, qui passèrent pour des avant-coureurs de goûte. Le neuvième jour, quoique foible, M"^ de Bouqueville hasarda de se lever. Alors l'usage des bouillons cessa, et des nourritures solides succédèrent. Ce fut ainsi qu'avec un bon tempéramment et une grande tranquillité d'esprit la malade fut bientôt rétablie. Les attentions que j'avois eues pour elle la rendirent extrêmement reconnoissante ; elle ne fut plus retenue par le scrupule gênant qui m'avoit tant de fois désespéré; elle devint prévenante, caressante, passionnée, et je l'aimois éperdûment. Jamais retraite forcée ne fut plus agréable que la nôtre. Loin de désirer sa fin, nous l'appréhendions extrêmement; mais, comme il n'est rien de stable dans la vie, on nous changea de demeure.
Si celle qu*on nous donna étoit plus commode et plus gaie, nous la trouvâmes moins favorable
pour deux amans qui ne connoissoient de vrais biens que dans le bonheur de se voir sans cesse. Ce nouveau logement consistoit en deux appartemens se joignant par une longue gallerie dont nous avions conjointement la jouissance pendant le jour; mais la nuit on nous séparoit, et deux portes éloignées l'une de l'autre assuroient notre séparation. Ainsi, nous perdîmes la plus saine partie de notre félicité. Il est vrai que pendant le jour nous pouvions rester dans l'un de nos dortoirs et nous entretenir sans témoin; mais cela n'étoit pas comparable aux libertés nocturnes. Le Ciel y pourvut heureusement, car il envoya une maladie à Champagne; nous nous proposâmes de l'ôter d'auprès de moi, de le mettre dans la chambre du chevalier de Warvick, et de nous arranger si bien que nos deux lits tiendroient dans mon réduit. On applaudit à l'expédient. Nous priâmes sainte Geneviève de conserver jusqu'à notre sortie mon laquais et sa fièvre. Vous pouvez juger si nous occupâmes deux lits, et si cette réunion fut bien fctée ! Je n'en rappellerai pas plus au long la mémoire, car ma raison est déjà troublée par la seule idée qui agite mes esprits. Nous oubliâmes pendant une octave au moins ce qu'étoit devenu le comte de Longford et toute la terre; je pour-
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rois dire plus sans trop hasarder. Je conçois bien que de semblables dissertations ne vous divertissent gueres, et qu'elles ne satisfont point la curiosité que vous avez d'être instruit de la fin d'une histoire dont les commencemens vous ont plû ; je vous en promets la suite dans peu de jours. On me presse de fermer cette lettre pour la faire partir, et je n'ai le tems que de vous protester l'amitié et l'attachement qu'a pour vous, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.