‹ Les aventures du grand BalzacChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

•U L*ON S'ÉMBAVEILLE DU COURAGE DE L^HëROÏaUE BALZAC;

Le lieu de la scène avait été choisi dans tes jardins du château^ au milieu d^une vaste salle de verdure ^ que le buis , taillé en murailles^ environnait d'une triple ceinture d'arcades, et que des bancs de gazon exhaussaient en amphithéâtre. Le cardinal de Richelieu faisait souvent représenter en plein air, dans cette salle, des pastorales

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dont les décorations bocagères ne devaiept rien â Part du peintre.

La températui^e d^une chaude journée d'automne avait suffi pour essuyer les feuillages et sécher l'humidité de la terre; mais^ néanmoins^ une vaste tente de tapisserre était dressée pour préserver les spectateurs de la fraîcheur du soir, ^t de riches tapis s^étendaient sous leurs pieds^ L'air apportait, comme par coup d'encensoir, les exhalaisons balsamiques des parterres de fleurs.

Un orchestre de fifres et de hautbois était établi derrière une charmille; chaque arbre portait des lanternes,, des lampes et des bougieSj^ parmi lesquelles on avait suspendu des écussions aux armes de Rich^-* lieu et des devises à sa louange ; au-dessus de la salle, brillait un globe lumineux et transparent, figurant un astre prêta remonter dans les cieux, et ofFraiit cette légende, qui rappelait l'origine de la fête : ACÀDÉMm

FRANÇAISE^ LB CARDINAL BK RICHELIEU PROTEC- TEUR, A l'immortalité.

La nombreuse compagnie de seigneurs, de dames et d'académiciens que Boisrobert avait invités à sa comédie impromptu, garnissaient les gradins en attendant les acteurs; et la pelouse étincelait de pierreries, de joyaux, de velours, de satin et de broderies d*or.

Le cardinal, qui n'était pas averti de cette ingénieuse création de Boisrobert, en fut très satisfait , et le témoigna par sa . bonne humeur; ce qui raviva la verve comique de l'ordonnateur de la fête ; cependant Richelieu eut pitié de Balzac, qui restait couché sur le sable, tel qu'un esturgeon échoué dans une tempête , et jugeant aux soubresauts de ce malheureux que ses souf* frances s'augmentaient de l'impossibilité où il çtait de les exprimer par des plaintes^ le cardinal ordonna de le débarrasser de son bâillon. Aussitôt les cris de Balzac se

succédèrent dans tous les tons, depuis le grave jusqu''à Taigu.

Boisrobert pensa que les oreilles délicates des spectateurs ne supporteraient pas longtemps cette musique,' qui devenait déjà monotone : il se nùt donc en devoir d'accompagner à sa manière les clameurs de Balzac, et s'^étanj: approché de ce criard en se traînant sur les genoux et les mains , il imita, l'uri après l'autre, avec une merveilleu,se vérité, les dilFérens cris des animaux , qu'il avait annoncés dans le préambule de répreuve : le lion , le tigre , le léopard, le chacal, le sanglier, le loup, et jmême le chat et le chien , contribuèrent, chacun pour sa part, aux tortures du tremblant Balzac, qui croyait sentir leurs coups de dents, et se roulait convulsivement sur le sable, comme les martyrs chrétiens livrés aux bêtes dans le cirque de Dômitien.

-r— Ah ! un lion ! s'écria-t-il d'une voix

éteinte : Miserere nobis, Domine/ Monsieur le lion, je vous offre la dédicace de mon premier ouvrage... Oh ! un tigre ! plaise à Dieu qu'il soit repu et me laisse comme une mauvaise viande ! monsieur le tigre, je suis M. de Balzac, le prince des écrivainsTrançais !... Eh ! un loup ! Si j'^avais seulement une arme pour le tenir à distance ! C'en est fait de moi ; il me flaire , il est affamé ,

il me rongera jusqu'aux os Non, ils'é-»

loigne..... Voici un dogue maintenant : fasse le ciel que je ressemble à son niaître !

inon Dieu! s'il était enragé et qu'il vînt à me mordre!... Grâce! messieurs. Otez ces vilaines bêtes et tirez-moi de ce purgatoire !

Lorsque Boisrobert vit que cette farce avait assez duré pour égayer l'auditoire, qui riait aussi haut que le chien aboyait, ce fut un nouveau supplice jpour Balzac, qu'on apprêta au même endroit.

Les valets apportèrent des fagots , les

arrosèrent d'essences et les saupoudrèrent d'une composition propre à jeter des flammes ^rtificielles^qui s'attachaient aux objets sans brûler^ en dégageant néanmoins avec des flocons de fumée rouge une chaleur sensible au contact. C'était le moyen usité dans la pyrotechnie théâtrale de ce temps* là^ et emprunté à la magie du siècle précédent*

On n'eut qu'à présenter une chandelle allumée à ces poudres de fougère et de 11copode pour que tout s'embrasât en jetant une lueur rougeâtre ^ que Balzac entrevit à trayers le tissu de son bandeau.

— Au feu ! au feu ! s'écria-t-il en se redressant sur ses pieds, liés de cordes ainsi que seS' mains: est-ce un homme ou un porc que l'on rôtit ?

— Vous êtes sorti vainqueur de votre première épreuve; voyons si la seconde vous réussira de même, lui dit Boisrobert

qui le délivra de sea liena : il faut que vous passiez et repassiez dans le feu ^ sans avoir un poil de la barbe roussi ; autrement , vous seriez convaincu de l'adultère pour lequel vous avez quitté vos foyers domestiques^ vos livres et vos moutons.

— Que je passe et repasse dans le feu !

reprit Balzac irrité et découragé à la fois ; estimez*vous que je sois incombustible ?

— Cest ce que nous allons voir. Je donnerais> pour ma part, cinquante aunes de boudins et autant de saucisses^ afin que vous puissiez vous tirer aussi heureusement de cette épreuve que de l'autre; car votre innocence blanchirait ma coquine de fille.

-*— Et moi, que ne donnerais -je pas pour être exempt de cette épreuve, qui équivaut à mé brûler vif!

— Ne perdez pas espoir : on a vu des miracles plus surprenans. D'ailleurs, vous ne resterez pas immobile parmi les flammes, à Tinstar des SeptEnfans dans la fournaise ;

mais vous sauterez sans cesse> afin que le feu ne vous atteigne pas ?

•^ Je sauterai , pui^qu^il vous plaît ainsi ; mais je résigne d^avance ma pauvre vie, et je rends mon âme à la miséricorde de Dieu.

— Sautez , vous dis-jé , de toutes vos forces , et ne vous lassez pas ; j^ai bonne idée que vous ne serez pas mis en charbon.

— Quel martyre ! mon Dieu ! ces bourreaux se persuadent qu'on a des jambes pour sauter , lorsqu'on se sent le ventre vide depuis deux jours !

— Encore! sautez toujours ! Bien ! à droite^ à gauche ! Gardez-vous d'arrêter, ou le feu prend à vos chausses ! Sautez de plus belle !

Balzac, qui entrevoyait les clartés de ce brasier inoffensif et qui sentait une certaine chaleur lui caresser les mollets, s'efforçait de sauter par-dessus la flamme, et puisait

dans l'amour de la vie une énergie toute nouvelle, mais passagère, qu'il dépensait en cabrioles et en bonds précipités ; chaque fois qu^il se ralentissait dans ce pénible exercice qui Tavait mis hors d'haleine, Boisrobert lui criait de prendre garde au feu qui gagnait ses grégués , ou ses bas , ou soi;i justaucorps, ou ses jarretières.

Le docile Balzac oubliait ses entrailles à jeun et ses forces aux abois, pour s^élancer en Pair avec plus de souplesse et ne faire que toucher la terre en retombant. Ses postures, ses grimaces et ses craintes divertissaient l'assemblée et surtout le cardinal de Richelieu , qui avait dans l'âme un instinct de cruauté pour lequel les tortures d'autrui n'étaient pas sans charmes.

Enfin, les feux s'éteignirent d'eux-mêmes, et Balzac glissa sur les fagots échauffes par ces flammes factices , en s'étendant à la manièrede saint Laurent sur son gril et se figurant être à demi-consumé.

— Victoire ! lui cria Boisrobert en donnant le signal des symphonies ; le sire de Balzac a parfait héroïquement sa seconde épreuve^ et madame Arthénice est presque innocentée. N'*êtes-vous pas fondai en airain^ monsieur^ pour si bien résister àTardeur de la braise ?

' — Hélas ! monsieur^ je mourrai de soif, si ce n^est dans ce bûcher! répondit lentement Balzac, qui ne pouvait faire un mouvement, tant il était épuisé de fatigue « Ne me présentera-^t -on de quoi boire, à T^xem* pie de Jésus-Christ en sa passion ?

<^ Jésus-CEhrist crucifié détourna les levres de Péponge imbibée de vinaigre, dit Faret en tirant une bouJieille demi-remplie quHl avait cachée sous ses friperies de théâtre ; mais ceci n^est pas du vinaigra , mon confrère de l' Académie française.

-*- Dieu vous le rende! murmun Balzac, qui lui remit son flacon vide f e^est la main d'un ange qui m'^a verséce nectar!

— Pîon pas d'un ange , mais d'un honnête homme , qui voudrait que Teau des fontaines eût la couleur et le goût de ce vin grec.

— Troisième et dernière épreuve ! interrompit Boisrobert^ qui mesurait les intermèdes à Timpatience du cardinal.

— Un moment dé répit ^ mon cher monsieur^ répliqua Balzac qui s'^abandonnait à un complet anéantissement. Je suis incapable de bouger^ et fallût-il me soustraire par la fuite à une mort certaine^ je nWrais pas le cœur de fuir , voire d'essayer à le faire.

— Ce n'est rien que cette troisième épreuve y auprès de celles que vous avez traversées, dit Bautru ; la musique vous reconfortera.

— Les concerts des séraphins ne me ranimeraient pas, monsieur , et mes jambes me porteraient à peine pour aller à table.

—Après cette épreuve, dont vous triom-

pherez infailliblement^ dît Boisrobert qui dirigeait les préparatifs de cette épreuve à laquelle devait avoir part le prieur Ogier, vous serez reconduit, au son des flûtes, en votre maison de Balzac.

— Je ne me soucie pas des flûtes, mpnsieur, si je rends Famé avant le triomphe que vous tïie présagez.

— Dépêchons-nous de mettre votre innocence en tout son lustre, et ne vous montrez pas inférieur à vos commencemens : il y a deux cordes de même longueur, attachées à un pieu fiché en terre ; vous serez lié à Tune de ces cordes, et Ton vous armera d'un bâton , tandis qu'à Tautre corde , un page d'^Arthénice, également lié, ayant les yeux clos et la main munie d^une gaule...

— A tous les diables votre épreuve et celui qui Tinventa ! s'^écria Balzac, qui retrouva la force de se révolter contre >cet indigne jeu. Pourquoi des bâtons? Qu'est-ce que

cela prouvera? Boutez-nous plutôt la plume à la main !

— Ce page prétend que vous êtes entré dans la chambre de madame Ârthénice qui était encore au lit.. ^

— Ce page en impose et^ nonobstant^ je n^ai point assez de rancune pour lui admi« nistrer la correction qu'il mérite.

— Le jugement de Dieu se prononcera entre vous^ et celui qui a menti sera battu comme plâtre jusqu'à ce qu'il crie merci !

— Tuez-moi, si c'est votre envie, mais vous ne ferez pas que le grand Balzac se commette à coups de bâton avec un petit page;

— Vous ête§ bien le maître de vous laisser assommer et de crier merci à la première bastonnade ; vous aurez après le loisir de vous reposer dans Pétei'nité ; car votre arrêt s'exécutera sans délai, puisque vous vous reconnaîtrez coupable, en négligeant de défendre vos jours.

^ Soit^ je ne les défendrai pias plus en faits qu'en paroles^ répondit Balzac qui tenta seulement de faire tomber son bandeau. Encore une fois^ je suis innocent et je maudis du fond de Tâme cette funeste Arthénice^ qui me vaut croix et passion. Oh !

que mon Âlcinadure était moins ennemie de mon repos! Combien j'aurais d^allégresse de la revoir et de m'asseoir à ses pieds^ pendant qu'elle mène paître ses brebis sur Ids rives fleuries de la Charente !

Balzac faisait de l'idylle et ne remarquait pas qu^on lui avait enroulé une corde autour de la taille , que cette corde partait d'un pieu solide^ et que le champion qu^on lui destinait était déjà pareillement attaché au mêmepieu^ de manière que les deux adversaires^ cherchant à sMviter l'un l'autre^ se rencontrassent toujours dans un cercle dont ils ne pouvaient s'écarter. Le prieur Ogier, que Bautru avait pris plaisir à oppo-

ser au triste Balzac^ se réjouissait d'être chargé d'accabler son rival et n'éprouvait aucun remords dé cette trahison^ au moyen de laquelle il satisfaisait sa vengeance particulière; on lui avait laissé la vue libre, pour qu'il se dérobât à tous les coups de son ennemi et pour que les siens ne fussent jamais perdus ; il se promettait donc bien tout bas de ne pas tenir compte des instructions que Boisrobert lui avait données, en l'avertissant ^ç modérer l'usage du bâton, dans la crainte de déplaire au cardinal.

L'^orchestre joua un air langoureux, et Bautru cria aux combattais que la liçe était Ouverte.

Balzac , sur les genoux de qui on avait déposé un gourdin noueux, tandis que l'autre champion était muni d'une baguette de bouleau souple et cinglante, ne bougea pas plus que le pieu qui servait de centre aux deux cordes. Le prieur Ggier attendit un moment, avant de tourner dans la ligne

circulaire que lui traçait }a longueur du cordeau; mais voyant que Balzac ne se remuerait point si Ton n'avait recours à d'autres mobiles que la persuasion, il courut à sa rencontre, le heurta rudement comme au hasard, et revint sur lui en le fusti^ geànt à tour de bras.

Balzac fut tout' à coup transporté de fureur, et se levant avec une vivacité qui n'accusait pas son ôtcessîve lassitude , il s'élança en aveugle, le bâton br^p^i en l'air, à la poursuite du prétendu page qu'il n'avait pas reconnu pour son secrétaire à la violence des gourmades.

Mais Ogier, qui ne s'abandonnait pas, ainsi que Balzac, à la direction de la corde, et qui avait l'avantage de se guider luimême, s'amusa d'abord à essoufler son adversaire, en.l'entraînantàsasuite avec rapidité, et en l'attirant sur ses pas dans de continuels détours.

Balzac, trompé par son impatience qui

s'irritait en raison de l'inutilité de ses ef-forts ^ croyait sans cesse être assez près du malin pagiç pour le lui faire savoir d'une manière irrécusable; alors il déchargeait plusieurs coups de bâton, sous lesquels ne se trouvait jamais Tindividu à, qui on les.

destinait ; ces coups perdus arrivaient aux pieds de Balzac et faisaient voler le sable à l'entour, pendant que le prieur surprenait par derrière son ennemi occupé à bat* tre l'air, et lui distribuait une grêle. de coups largement appliqués , sans qu'^aucun s'égarât en route; Balzac se retournait soudain^ en jurant plus qu'il n'^avait fait dans toute sa vie, et tâchait de rejoindre le fugitif, qui ne répondait pas aux défis et qui esquivait adroitement tous les horions qu'il voyait venir.

Puis, Ogier reprenait rofFensive et s'escrimait de nouveau sur les épaules et les reins de Balzac, qui, rugissant comme un Uon blessé, ne se souvenait pas de ses fatir^

gues|^ bondissait^ se précipitait^ sVrrêtait pour préparer son élan, se jetait de gauche à droite, allait et venait, en agitant son bâton à Taventufe. La baguette d'^Ogier résonnait à tout hioment sur le dos d^ Jean- Louis Guez.

— Lâche ! criait Balzac, dont la bouche écumante avait peine à prononcer quelques paroles intelligibles; infâme assassin! tu ressembles au Farthe qui lance ses, traits en fuyant ! car tu n'oserais în'attaquer de pied' ferme, face à face : mon regard , tel que celui de Méduse, te changerait en

pierre Mais tu nVmporteras pas dans

Tenfer le triomphe de ta perfidie, petit serpent ; dussions - nous faire de la sorte le tour du monde , je finirai par t'atteindre et te mettre en pièces,^ comme une coquille de noix ! Tiens, quel gaût a cette bourrade?

Ne ris pas, coquin; fais plutôt ta prière à Dieu !, Apprête -toi à mpurir et à çoi?fesseK

mon innocence ! Attrape au vol ces fruits de bâton!...

Les . menaces de Balzac ne faisaient qu'augmenter le zèle d'Ogier a frapper :

aussi, la colère du pauvre battu était^elle au comble y sans qu'il pût la satisfaire autrement que sur quelques arbres voisins , qui prouvaient à leur écorce mutilée que la place n'^eût pas été tenable pour la peau du prieur, et que 3alzac eût fait plus en un seul coup qu'^Ogier en centt.

Celui-ci ne voulait pas la mort de son maître, et se vengeait seulement d'un rival qu'dn lui avait trop long-temps préféré : il soupirait en songeant à mademoiselle de Chenillac, qui ne soupçonnait 'point que son spuvenir amenât de si tristes conséquences pour son berger; et chaque fois^ qu'Ogîer se rappelait quelques-unes des perfections d'^Alcinàdure, il redoublait la dose de discipline par laquelle ilexerçait son or-r

gueilleux rival àla pénitence et àrhumilité.

Balzac était à Textrémité de sa patience et de son courage : il redoublait de rage , frémissant de tout son corps, et dégouttant de sueur, les veines gonflées, les muscles saillans , les oreilles bourdonnantes ; il chancelait de même qu^un homme ivre, et poussait des cris inarticulés, sans essayer encore de se soustraire à Tinfatigable baguette qui sifHait au-dessus de sa tête, quand elle ne retentissait pas sur sa chair meurtrie. Enfin, harassé, hors d'haleine, presque insensé, il lâcha son bâton, et se laissa tomber comme une masse.

Le prieur Ogier, content de cette bonne aubaine de vengeance, la vit finir à regret.

IL ne s'inquiéta pas beaucoup de Tétat où il avait mis Pâmant infidèle d'Âlcinadure , et quitta le rôle épisodique qu'il venait de remplir à l'agrément du cardinal de Richelieu, pour rentrer dans les rangs des spectateurs.

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