CHAPITRE XXVI
OU FINIT il PÂMIQN DU PÀUYKE KALZACw
l\ y eut un entr'acte de repos à cet endroit de la comédie , pour donner le temps à Boisrobert et à sa troupe de revêtir d^autres costumes et d'apprêter d'autres scènes.
' Ils reparurent bientôt habillés en médecins^ avec le bonnet pointu et la robe doctorale ; en apothicaires^ avec la seringue
roulée dans le tablier ; en chirurgiens, avec la trousse sous le bras.
Penda^Qt leur absence , Balzac était reàté étendu par terre, san& mouvement, et presque sans soufile , couvert d'u^i ample drap noir; les musiciens avaient joué des danses angevines, et les pages circulaieqt dans l'auditoire en portant des plateaux cbargé^^ de rafraîchissemens, de glaces, de sorbets, de fruits, de dragées et de confitures.
On louait hautement le chef-d^œuvre de Bo^srobert, parce que le cardinal, surpris dVvoir ri de si bon cœur, avait dit que cette comédie valait mieux que V Illusion comique, de Pierre Corneille.
— Voici Tarrêt du tribunal suprême, cria Boisrobert (mi avait fait enlever le pieu et la corde à laquelle Balzac se croyait encore attaché : le siéur de Balzac, ici présent , qui avait si fièrement affronté deux épreuves judiciaires, à été vain-r.
eu et convâineu dans la troisième..,.,.
— Vaincu! murmura Balzac incapable de se mouvoir y tant ses lyembres étaient raidis et ses articulations rouillées : vous entendez dire par là que ce fripon de page m^a manqué de respect pour obéir à vos conimandemehs ; mais j'aurai^ tôt ou tard^ raison de ces outrages !...
— Or, tous les doutes icessant^ continua Çoisrobert^ledit.Balzac s'en va subir son sort comme séducteur de madame Ârlhénice !
— Encore ! n'^en avez-vous pas fini avee ce conte ridicule? reprit Balzac, se redressant sur les genoiix, et accompagnant dMn soupir douleureux cette position à peu près verticale : je donne aux chiens votre Arthénice, en cas qu^ils la veulent prendre ; et je souhaiterais ignorer qu'elle existât !
— liVxécution doit avoir lieu sur-lechâ.mp! répartit Boisroberten se tournant vers Bautru, qui était, pour cette scèpe, le chef des chirurgiens, comme Faret celui
des apothicaires. Mais il est une question intéressante à résoudre auparavant :
quel supplice infligerà-t-on à ce criminel?
— Quel supplice ? s'^écria Balzac , qui cherchait à se remettre sur ses jambes et n^y réussit un moment que pour retomber avec plus de pesanteur ; avez-vous soif de mon sang^ bourreaux ! De grace^ messieurs^ recevez-moi à rançon : mes libraires vous paieront pour que je vive !
— Silence! interrompit Boisrobert, qui s'était réservé le rôle de premier médecin :
si vous dites un seul mot^ on vous coupera la langue pour la forcer à se taire. Messieurs^ quel est votre avis touchant le choix de la peine? Faut-il le jeter dans un cul-dç^bassefosse où il mourra de faim?
— Tuez-moi, tuez-moi plutôt! répliqua Balzac, qui se persuadait n'avoir plus rien à ménager et qui sentait déjà les atteintes du supplice de la faim.
r?- Placez-vous près cju condamné , la
hache au poings et tranchez-lui la tête^ s^iï ouvre la bouche pour nous interrompre.
Jfe suis d'avis, messieurs, d'^asseoir le sire de Balzac sur une perche pointue et de la planter dans un verger, en manière d'épouvantail pour les oiseaux?
— Moi, je désirerais, dit Bautru, que ce patient fût noyé dans un tonneau d'encre, avec une couronne d^épines sur le chef?
— Pourquoi ne pas user d^un tonneau de malvoisie pour cette noyade? ajouta Faret; je me fusse noyé de la sorte en sa compagnie.
— Je reviens à notre ancien projet de le tailler en tant de parts et parcelles, que saint Jean-Baptiste n'ait pas plus de reliques dans l'univers?
— Cousons-le dans un sac avec une légion de rats et suspendons le sac à la poutre du cellier comme une couenne de lard?
— Contraignons-le de boire toute Peau que pourra contenir le chapeau de M. le
cardinal , ou bien la grande écritoire de rAçadémie?
— Non, 1^ sire de Balzac est un personnage d'assez grosse importance pour que sa fin diffère de celle du Vulgaire, dit solennellement Boisrobert; je propose de le saigner aux bras et au?c jambes, afin que sa vie s'^éeoule avec son sang, selon ce qu'on raconte du poète Lucain.
— Il ne se plaindra pas du moins d'avoir «me mort ordinaire, reprit Bautru. Çà, qu^on le tienne durant Popération ; ma lancette fera merveille.
— Oh! les monstres! reprit Balzac en retombant presque inanimé sur le sol; je vois bien que je suis dans un coupe-^orge; et que mes ennemis nnt inventé je ne sais quel prétexte pour me retrancher de ce monde. La volonté de Dieu soit faite! je regrette toutefois de n'^avoir point terminé mes plus beaux ouvrages, et j'espère que mon petit Ogier publiera ce que j'en ai
fait ! • . Holà ! n'est-il pas un chrétien qui veuille recueillir mon testament^ à Pheure de ma mort ?
— Oui-dà ! dit Faret, je vous servirai de tabellion^ à condition que vous me léguerez votre cave pour récompenser mes écritures ?
-^O ma chère Âlcinadure! se récria Balzac avec un retour de tendresse pour l'amie de sa jeunesse et la compagne de ses travaux ; voilà ce qui me revient de ma trahison envers toi, au profit d'une vilaine qui^m^a conduit au piège, et qui, deknain, se passionnera peut-être pour les lettres
de Voiture !
fioisrobert ne s^opposa point à ce que le sieur de Balzac fit son testament, qui devait sans doute ajouter quelques plaisans détails à ce prétendu supplice, dans lequel les apothicaires . de Faret étaient appelés à jouer un rôle important.
Le cardinal de Richelieu dit, à ce sujet.
î|uHI serait bien aise de connaître la figuré que ferait le Socrate chrétien à Pheure de la mort. Ce bon mot, qui rappelait un ouvrage de Balzac, annoncé depuis long-temps dans la littérature, courut de bouche ^n bouche, et disposa mieux les spectateurs à goûter la scène qui se préparait pour leur divertissement.
Cependant le pauvre Balzac, pleurant ses péchés , se frappant la poitrine et demandant au ciel la grâce de faire une fin chrétienne, avait été couché ^ur une table et lié parle milieu du corps ^ On releva les mianches de son pourpoint, et on abaissa ses bas sur ses talons, de manière à découvrir la place des grosses artères ; ensuite, on lui comprima les quatre membres par de fortes ligatures qui ne lui arrachèrent que des soupirs.
Bautru sVpprocha de lui avec les aides^ chirurgiens, que Balzac ne pouvait voir, ayant toujours lés yeux couverts d'^un ban-
(leau; mais le malheureux comprit que le moment fatal était arrivé, quand il sentit qu'ion lui tenait les bras et les jambes^ quand il entendit le cliquetis des lancettes qu'on aiguisait pour rëpouvanter davantage. Ufaillit sMvanouir, et pourtant il espéra se rattacher à la vie, en faisant signe qu'ail voulait parler.
— Parlez donc , monsieur de Balzac, lui dit Bautru avec dureté, mais tâchez d'être moins prohxe qu'en vos ouvrages.
— Mon Dieu! me faudra-t*il mourir sans être confessé et absous par un prêtre? s'écria le moribond. -
— Confessez-vous à haute et intelligible voix, reprit Boîsrobert en se tournant vers Richelieu : il y a ici un prêtre qui vous entend et vous baillera une absolution qu'^envierait le roi de France.
— Nous ppuvons, nonobstant, commencer Tôpération, dit Bautru; car une demi-
heure s^écoulera bien^ aranit que le saug de cet homme soit enfui, et la confession du plus grand criminel ne dure pas si long-
tçmp^*. .
— Commencez votre office, monsieur le
bourreau? rçpoxxdit Boisrobert; monsieur
de Balzac, on vous écoute !
Aussitôt Bautru piqua légèrement avec une épingle les membres qu'on avait mis à nu, et, eu même te^o^, quatre jet^ d^eaii tombèrent dans une cuve, pour imiter l'irruption du sang par quatre blessures, pendantqu'^on versait du vin tiède sur les bras et les jambes du patient, qui avait poussé iin grand cri et ne bougeait plus,
l\ y eut un silence d'anxiété dans l'assemblée et parmi les acteurs, atteints, malgré eu^i d^ne sorte de terreur imprévue, qui résultait de la bonne foi avec laquelle Balzac s'était soumis à ce simulacre d'exécution à mort. II sHmaginait entendre ruisseler son sang, et le jaillissement de cette eau qu^il
c^royait sortie de sies Veines^ par^y^tk toutç autre idée en son eerveau; il n'avait plûg la j&iree de pader, parte qu^il ne pensait pluâ, ou du moâns son esprit agonâsaqt ne songeiait qu'à calculer les minutes qui lui restaient à vivre. Un frisson glacé agitait son corps par intervalks ;. une sueur vis- ^aemù inondait ^n visage; sa poitrine oppresse se soulevait en 3ourd6 gémisse- Sien^, et la ehaleur vitale aljandonnwit par degrés se^ pieds et ses maim.
C'étpit un spectaiîle pénible doht Tiasue pftraiss^t peu réccéative; le cardinal 4^ Bjicbeliieu. finon/ça le sourcil pour la premm^ fois, et des murmures de pitié circulèrent dans les rangs des darnes^ qui se di« asâçfît enjtre dSes qme le patient prenait la P^ant^Bie a» sériettx et aMaiit donner im
dénouement ÔF^iqw à la comédie de Boi^robert.
^ Hé ! hé ! moi>siçur d^ Jkl»c, dit l'abbé
qui voulut raviver la gaieté de son public/ ne vous endormez pas, s'il vous plaît, avant de nous avoir fait le compte de vos péchés d'orgueil? montrez -vous à la postérité dans un beau testament ?
— Léguez votre superbe à quelqu'un de vos confrères d'Académie? ajouta Bautru«
— Décidez quel vin il faudra boire au repas de vos funérailles ? reprit Faret.
-»- Holà ! répliqua Boisrobert, mon ami monsieur de Balzac, ne supposez pas avoir répandu tout votre sang : je vous avertirai quand il ne restera que quelques gouttes.
— Monsieur de Balzac, ne vous recommandez*vous pas aux prières de madame Arthénice? ditBautru.
— Alcinadure ! murmura Balzac dont la voix s'affaiblissait. Ma chère Alcinadure, malheur à.moide t'avoir quittée !
— Assez, messieurs ! cria le cardinal de Richelieu avec cet accent impérieux qui tie trouvait jamais d'hésitation dans Po-
béîssance. Que l'on cesse ce jeu, ou cet homme est mort!
En effets Balzac, qui écoutait avec angoisses couler l'eau moins abondamment ,
éprouvait par la puissance de rimaginatioii> les symptômes qu'auraient produits la perte graduelle de tout son sang ; il avait des vertiges, des tremblemens nerveux, des torpeurs, des anéantissemens ; il s^épuisait d^instant en instant , il perdait peu à peu la conscience de la vie : il eût certainement rendu le dernier soupir, si Peau se fût arrêtée tout à coup.
Sur Pordre du cardinal^ on enleva Pappareil redoutable qui eût frappé la vue de Balzac, au moment où on lui débanda les yeux, en lui faisant respirer des sels et en lui adressant des paroles réconfortantes.
Balzac crut revenir des portes de la mort ; il r'^ouvrit ses paupières clignotantes, et les referma blessées par l'éclat des lunûères;
il étendit sa main tremblante et toucha la robe de Boisrobert, pour s^assurer qu'il vi*vait encore réellement; il demeura quelques secondes abl^ot*bé dans une rêverie où il essayait en vain de renoiièr le fil brisé de ses souvenirs : il repassait^ il mêlaît confu-^ sèment tous lés épisodes de cette laborieuse journée; enfin ^ il regarda , d^un air stupé-* fait^ les objets ènvironnans.-
A la vue de cette nombretlse et brillante assemblée qu'il aperçut jautour de lui, aux clartés de ces mille bougies qui Téblouis-^
saient , il se persuada être transporté à la cour des fées.