‹ Les aventures du grand BalzacChapitre 9 sur 16 · PAS COMMIS · texte numérisé non relu

PAS COMMIS

' Balzac resta presque sans connaissance , sous rim pression d'^effroi qui Payait glacé à Taspect de sa catastrophe : avant qu'ail eût repris ses sens, la comédie avait changé de £|ce. Les portes de là basse-cour furent ouvertes.

Les gens d^armes, Boisrobert à leur tête.

défilèrent en bon ordre, au son des trompettes, et se rangèrent auprès de Balzac, encore immobile et engourdi dans sa stupeur.

Celui-ci , qui n^eût pas eu la force de se tenir debout, s'enfonça jusqu'aux oreilles dans le fumier pour échapper à ce nouveau fracas d^instrumens militaires.il n'eût pas été étonné d'apprendre que Pheure du Jugement dernier était arrivée ; il en demeura convaincu , quand il se sentit soulevé de terre par quatre bras vigoureux qui devaient appartenir à des démons plutôt qu^à des anges. II s^obstinait à clore ses paupières et à enfouir sa tête dans sa poitrine pour éviter le tableau effirayaut que lui peignait son imagination; mais, par l'ordre de Boisrobert, qui élevait la voix plus haut que tous les comédiens de l'Hô^ tel de Bourgogne, il ouvrit les yeux en clignotant, et regarda d^un air hébété les étranges personnages au milieu diesquelé il

se. trouvait toi|t à ooap; 9anSese rappeler de quelle façon s'était opéré cet enchantement.

U fut un: peu rasscuré pourtant^ malgré l'appareil sombre et bizarre de cette as-; semblée, en voyant des figures humaines au lieu des monstres, hideux qa'il croyait rencontrer sous une voiite dea enfers : il espéra du moins qu'il ne serait pas dévoré* par des chevaliers habillés de fer^s^mblables à ceux qui dormaient couchés sur les vieux tombeaux de la cathédrale. d'^Angoulême ;.

mais il nWait aucune idée des .cireons^v tances en vertu desquellei^ ces i^tatues d'un autre temps pouvaient se transjprmer en> êtrea ,vivans> se mwiyoir, parler et agir^ sans que les lois de la nature fussent inter^

rompues. /' -

; --- Messire d€ Balzac^ lui dit Baisroberi en étendant le bras au-dessus de jb, tête in-^ clineè duipatient, lu jqs àecuséid'avbîr tpaî-

treusement séduit madame ma fille !

— Moi, monseigneur! s'écria Balzac, stupéfait d'une pareille accusation; à moins que votre fille ne s(Mt une des neuf muses, je n'ai rien à débattre^ avec elle.

— Voilà certainement une réponse des plus galantes , repriè Bpisrobert ; mais elle est bien légère pour un fait de si haute gravité.

— Eh! monseigneur, vous me prenez pour utt autre, et je ne veux répondre que de mes actions. Je suis, de ma personne, Jean-Louis de Balzac...

— Sire de Balzac et de plusieurs lieux que vous savez mieux que moi, auteur des Lettres tt du Pnhc^, membre dte l'Académie française?

— C'est moi-mêoie, je l'avoue, monseigneur, et certes, celui qui aécrit le livre du Prince ne séduisit jamais que ses lecteurs et lectrices.

— C'est vous qui avez été qualifié de se-^

crétaire et historiographe de la belle Arthénice ? C'est vous enfin (|ue cette dame aimer

— Eh! monsieur^ je me réjouis de ce qu'ion m'aime^ répliqua Balzac dont l'orgueil surmonta la peur et qui se flatta de voir cette explication tourner à sa gloire; j'ignore quel grand crime c'est de se faire aimer d'une dame qui connaît sans doute son monde et ne place pas maison estime.

— Par la mort de Goliath ! j'admire que tu sois si brave et si délibéré^. quand on s'en va te juger à mort^ impertinent coureur dé ruelles!

— : Me juger à mort ! répéta d^une voix dolente Balzac ^ qui promena un coup d'oéil de terreur sur les épées nues que faisait étinceler la clarté des torches.

— Tu trembles de la fièvre des coupables, lâche profanateur de la couche conj^i^le?

Je suis le père de la trop <îriminelle Ar^ tliénice^ ta complice...

. — Ma complke , bon. Difeu! Je vous atteste par les plus sacrés ^ermens, que je ne la cfbnnais points que je ne Pai jamais

yAÀMS mm»'' i

— Imposteur! Tu étaii^ tout à l'heure entre les bras de cette femme effrontée !

Tu lui promettais^ avec cent mignai'dises ^ un éternel amour !

'— En vérité, vous ou moi ne sommes pas bi^en éveillés î J'ai parlé, ditesrvous, à pi^dp,D[i^ Arthénice ? Il y a eu, entre nous, dés privautés et dé$ caresses^ damant ià amante? Voilà, sur ^ma foi , une insolente calomnie ! Qu'on me confronte aveo m<«i aqçusatetu*,,,ët j^ d^flaascjtaerai sa fourbe! r.T— Tes 2^0çïiWteur$;.spiîtjicî,jen ta pré- $ence, çt teà jug^s sont là* le frère,; le mari et le.pj3re,d'Arthéntceî

Bautru, qui a^ait peine à dissimuler>la gaieté ,qûe lui inspirait le souvenir de . ta carte du Tendre ,., tracée par le /.prieur

Ogier, sous lesyeux d^Alcihadure,' arriva, vêtn en Hérode^ avec les fantastiques oripeaux qui servaient à ce rôle dans la tragédie dé Mariâmne.

Faret, ivre à demi^ et chancelant à chaque pas, venq.it ensuite, habillé en Adraste de VlUusion eunuque, la tête coiffée de longues plumes de diverses couleurs , la poitrine couverte d'une cuirasse a écailles , les jambes nues et les pieds chaussés de brodequins à talons rquges , les épaules chargées d'une peau de lion et.d 'un carquois de carton. Faret avait totalement laissé l'esprit de son rôle au fond de la bouteille, et il entonna une chanson à boire, que fioisrobert eut la précaution d'étouffer dans un cri général de tous les assistans, qui accusèrent à la fois le sieur de Balzac, troublé et désespéré au point de douter de lui-même.

— Messieurs, messieurs, entendonsnous! disait*il en s'agitant comme un

possédé. Je ne dors pas^ jVi toute ma raison^ et vous ne me. prouverez point que je perds la mémoire.

— Ne persistez pas à nier , détestable scélérat, reprit Boisrobert; nous avons surpris les lettres galantes dont vous entreteniez commerce avec madame Arthénice, qui serait encore vertueuse et pure, si vous ne Teussiez méchamment induite à mal.

Dès que vos desseins malhonnêtes^ furent découverts, nous résolûmes' d'aller vous surprendre dans votre château et de vods infliger la peine des séducteurs; maïs. vous nous échappâtes par Pastuce d'un chambellan de votre impudique nîaîtresse, lequel vous amena en notre propre maison, que vous avez souillée par un amour illégitime. La Providence n'a pas permis que l'attentat se fît impunément ; nous retournâmes sur nos pas avec les gentilshommes ^associés à notre cause ; l'infidèle Arthénice nous ferma ses portes et voulut tenir la

place qui fut emportée d^'assaut. MainCe'nant, tous êtes en notre pouvoir, et PafFront que yous nous avez fait ne se peut laver que dans votre sang impie.

— J'avôi^e que je serais confondu si toutes les parties de votre discours étaient également véritables, dit Balzac cherchant à émouvoir ses juges et sVlressant de préférence à Faret dont le visage riant et enluminé n^avait garde d^exprimer des sentimens hostiles; mais, s^il vous plaît, ne m^imputez pa^s des torts imaginaires : j'ai , en effet, reçu des lettres de madame Arthénice, et j^y répondais par simple politesse; cette dame m'envoya quérir, dans son carrosse, et la route , qui fut longue, eut des traverses singulières que je lui pardonne. Ce que je ne lui saurais pardonner de même,' c'^est le train de vie que je mène depuis mon arrivée au Palais des Amans-- Fortunés, où les cinq cents diables seinblent déchaînés pour me faire pièce et me

damner de mon vivant. Je passe sous silence les bavards qui m^ont assassiné de harangues pendant quatre heures; je ne dis rien de ce que jVi souffert dans cette chaise défoncée, dans cette volière vitrée, sur ce cheval fougueux; c'*était, jMmagine, un avant-goût de pénitence infernale pour mes vieux péchés; mais je* ne puis tolérer qu'on m'ait fait jeûner jusqu'à présent, comme Daniel dans la fosse-aux-lions , et qu'on veuille, pour comble, m'assassiner sous un honteux prétexte ^

— Vous vous défendez avec l'éloquence d'un génie qui a sa besace pleine d'argumens, dit Boisrobiert feignant d'être mieux disposé en faveur de Balzac à qui la faim avait presque donné l'entraînement et la force d'un orateur; mais la justice se doit boucher les oreilles pour être juste.

— Cher beau-père, reprit Bautru en saluant Boisrobert,' vous Uisserez-vous se-

(luire, à voire tour, par cette langue dorée, quand Arthénice avoue tout...

— T-EUe avoue! s'écria Balzac indigné; madame Arthénice a des visions, ou bien elle ment comme si elle n'^avait jamais fait autre chose de sa vie !

— Tais-toi, faquin ; n'insulte pas ma fille bien-aimée, le fruit de mes entrailles ! interrompit Boisrobert. Cçst toi qui mens, tyran des cœurs !

— Je veux être sur-le-champ changé en bête, ainsi que le roi Nabuchodonosor, si j'ai aperçu le petit doigt de madame Arthénice!

— Cessez de vains subterfuges, répliqua Bautru : je déclare, au contraire, que vous avez vu en face cette infidèle, comme vous me voyez en ce moment!

— Il est possible que, dans la foule des dames qui assistaiertt à mon dîner où je mangeai seulement un œuf à la coque sans mouillettes et bus quelques coups de vin,

madame Arthénice se soil montrée à moi ; mais jç vous atteste^ par le respect que je dois à la foi jurée, que je ne l'ai nullement remarquée^ à moins que ce ne fût cette bruneU6 qui me demanda de mes cheveux...

— Les voici, ces cheveux musqués et pommadés qu^on adore ainsi que des reliques! dit Boisrobert en faisant apporter dans un plat d'argent, tout ce qui manquait à la chevelure de Balzac. Arthénice eût donné un milion pour les conserver : j'en remplirai un coussin et Penverrai à la levrette favorite du grand sultan.

— Enfin le sieur de Balzac demeure convaincu d^avoir gâté la bonne renommée de madame Arthénice , reprit Bautru dont la

voix n^était pas étrangère à son compagnon de voyage; ne convient-il pas de choisir le genre de mort quVn lui fera subir?

— Ah ! monsieur, lui dit tristement Balzac qui avait reconnu le soi-disant chevalier d**honneur d'Ârthénice, vous m'avez

conduit aa pî^^^ à Taide d'un faux nom et d^une fimsse qualité : je comprends maintenant la ruse que vous a conseillée une folle jalousie; mais je protesterai de mon innocence jusqu'au dernier soupir.

•»— On aurait meilleur marché d'un coupable> dit Boisrobert qui parut s'attendrir : Je suis d'avis de l'exposer aux épreuves du jugement de Bieu?

— Faites^ messieurs^ à votre guise, réjpandit Balzac avec assurance : je ne crains rten^ je ^uis innocent, quoi qu'on fas^ pour me noircir*

— £h bien ! v^ius allez^ passer par trois éf^reuves successives , et le ciei prononcera lui-même si vous êtes tel que vous dites.

— Quelles sont vos épreuves, messieurs ?

je m'y soumets de bonne volonté; mais vous feriez un acte louable en me baillant quelque nourriture.

— Première épreuve! cria Boisrobert avec majesté ; vous serez enchaîné, les yeux

bandés^ dans la ménagerie des lions^ tigres, panthères ^^ loups et autres bêtes féroces. Si lesditçs bêtes vous, respectent au lieu de vous dévorer, ce sera le premier signe de votre innocence.

— Des lions et des tigres ! s'écria Balzac cherchant à s^enfuir : Seigneur ï)ieu , ayez pitié de moi ! J'aime mieux être mis à mort "par la][main des hommes !

Mais^ sur un geste de Boisrobert, deux écuyers se saisirent de Balzac, qui hurlait de frayeur et se débattait comme un possédé, le bâillonnèrent, lui bandèrent les yeux, le garrottèrent, et le transportèrent dans les jardins.

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