‹ Les aventures du grand BalzacChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

t)U HADEHOISBLLE DE CHBNILLÂG LAISSE BIEN LOIN DERBIÈRE ELLE L^INCOMPARMILE DULCIK^E DfJ TOROSO.

— OÙ est-il? Où est mon berger? cria de loin une voix qui le tira de son ébahissèment et qui Témut j usqu'^aux larmes .

— Aleinadure! répondit-il en se levant avec effort, et en retombant sur les coussins dont on lui avait fait un lit*

— C'est moi ! c'est ta bergère ! dit màde*

inoisélle deCheniilac^ qui accourut dans les bras de Balzac pâle et chancelant.

— Ah! ma muse, monAntigone, mon Égérie ! je vous revois, et je suis vivant ?j 'en rends grâce à Dieu i

— Combien je me reproche de vous avoir accusé d'inconstance! Mais j'^ignorais tout, je ne soupçonnais pas les embûches qu'ion vous avait dressées. Ogier vient de m'apprendre ce qu'ion a machiné contre vous...

Oh ! les méchans, en quel état ils vous ont mis ! Et vous, mon fils, mon mignon, pourquoi vous êtes- vous laissé induire en erreur par ces baladins ?

— Quoi ? qu'est-ce ? reprit Balzac interdit et rougissant de honte, dans l'appréhension du rôle ridicule qu'il avait joué. Que s'est-il passé?D'où vient que je vous rencontre ici? Quelles sont ces" personnes que je vois?.Oùsuis-je?

— En pleine Académie, réponditBoisrol^ert qui jugea que la farce éta:it à bout.

Oui, mon cher et honoré confrère, voici

devant vous le protecteur' de rAcadémie française, monseigneur le cardinal de Ricbelieu , et vos pairs les académiciens, savoir : votre serviteur indigne qui a nom Boisrobert, et rime de mam^ais vers, comme chacun sait; le galant Bautru, qui mord de la langue et n'use pas dVutre plume ; le bonhomme Faret, qui prétend quç la source de PHippocrène est de vin; le terrible Claude de PEstoile, qui n'a jamais fait que les pièces de M. le cardinal , et la satire de tout le monde ; le galant Colletet , qui change de muse autant que de servante...

— C'est-à-dire que j'^ai été joué ? interrompit Balzac , à qui cet affront redonna la force de marcher vers le cardinal en s'appuyant sur le bras d'^Alcinadure qui le contemplait avec mélancolie.

— Vous vous êtes joué de l'Académie, et rAcadémie vous a joué en vous donnant une dose de Boisrobert.

-i- Il suffit, monsieur; je sais an qilefs temps je dirai son fait à l'Académie. Mais cette Ârthénice m'avait donc vendu, comme Judas vendit son maître? Je voudrais voir si elle m'oserait aborder en lace !

— La voici qui vous baise les mains en remerciement des lettres que vous lui kret écrites , répliqua Bautru qui distribuait à la ronde ces lettres^ remarquables par leurs grossières fautes d^orthographe.

— Goihtnent ! s^écria Balzac , dont le visage devint pourpre : cette Arthénice, c'était vous? la correspondance partait de votre main, monsieur? >

— Que vous en semble? vous plaira-t*il de faire imprimer mes lettres et vos réponses, pour les opposer au fameux recueil d'Héloïse et d'Abélard?

— Monsieur le cardinal , vous avez été témoin de ces iniquités ! dit Balzac > dont la pose , le geste et la voix ne manquaient pas d'une certaine noblesse dans cette

plainte^ que le cardinal trouva juste et convenable en se reprochant dVvoir prêté les mains à cette longue dérision^ exercée contre un écrivain de mérite.

^*^ Vous^ monseigneur^ dont oïl admire le grand esprit! ajouta mademoiselle de Chehillàc , qui y par cette flatterie ^ disposa plus favorablement encore le cardinal pour Pauteur du Prince; vous, qui connaissez les honneurs qu'on doit aux gens de talent , kvezryovLS pu consentir à cette indécente mascarade ?

— Madame, reprit le cardinal qui méditait déjà une nouvelle disgrâce pour Boisrobèrt ^ le sieur de Balzac s^étant raillé de PÂcadémie française , qui le recevait dans son sein, TAcadémie s^est révoltée contre cet ingrat enfant d'adoption^ et les facéties qu'on a inventées par i*essèntiiheht n^ôtént rien à la valeur de cet académicien malgré lui.

•^Académicien! répartit Balzac avec ai-

greur, jq serais plutôt nécromancien^ arithméticien^ ou péripatéticien !

— M. de Balzac se rend justice à soimême en refusant la récompense qu'on lui accorde pour ses livres, lesquels appartiennent en propre à mademoiselle dç Chenillac, ditBautruqui vint au secours de Tembarras de Boisrobert.

— Croyez-moi, monsieur de Balzac, dit en souriant le cardinal qui se mit en avant pour pacifier ce différend , oublions nos torts réciproques, et demeurons .amis, et académiciens : jevousprometjs de prendre votre parti à l'avenir, et de réaliser les promesses de l'évêque de Luçon au petit Jean- Louis Guez.

— Monseigneur, répliqua l'obstiné Balzac, envoyez quérir le coupe-tête, s'il vous plaît, mais ne me forcez pas d'être d'une Académie pleine de mes ennemis !

— De par tous les diables ! vous en serez pourtant, interrompit Boisrobert, et voici

ta déclaratioïi en forme que vous avez lignée ce matin ^ qu'il vous en souvienne, par laquelle vous vous reconnaissez duement académicien.

— C'est bien ma signature ! répartit Balzac , qui cherchait par quels moyens on la lui avait extorquée ; mais je n'ai pourtant jamais rien signe de semblable ! '

— Vous avez, ce mie semble, invoqué les sauves-gardes et prérogatives de l'Académie auprès de certain chef de brigands, qui vous attend peut-être au passage pour vous restituer ce papier. Ce n'est pas le seul service qui v^u^ revient de votre qualité. d'académicien. Sans ce titre, M.' le cardinal vous pourrait demander raison des lettres que vous échangez avec les Pays-Bas, TEspagne, l'Allemagne et autres pays bt'oiiiïlés avec la France... ^

— Eh, monseigneur! dit vivement mademoiselle de Chenillac, qui craignait reffet de ces adroites, insinuations de Boisrobert,

il n^^est personne en Fristnce de plus dévoué à votre Ëminence que le sieur de B^mç^ :

nous serons donc de TAcadémie , si c^esi votre bon plaisir.

— Je suis sensible à cette docilité de sa part ! répondit ayeç aménité |[lichelieu^ qui ne doutait p^s que Balzac ne lui fût acquis dès ce moment; et qui n'était pas éloigné d^ sacrifier à ce dernier le fidèle Boisrobert; par un mesquin sentiment dVmouj-pcopre s£^tisfait i oui , mpnsieur de Balzac , je me réjouis de vou^ voir des nôtres » et je me jQatte que vous me viendrez voir à Paris , en mon FalaisfCftrdinal^ afin que nous nous entretenions 4^ vos excellens écrits.

— M pi^çigQ§9ir; dit Tintrépide Bautru ^ \§m inyitç? par-là > dans la persopne et B^l^q, SQn i^crétaire, le pjieur Ogier, et sa gouvernante , mademoiselle de Cbeniila* , qpi ne $oi« pas étr^iatgers aux écrits

— Mm paroles n^ont pafi besoin de com-

iqentaires , reprit le cardinal en imposant silence à Boisrobept qui se fât aussi har dardé à ridiculiser le rival qu^il rencontrait dan^ les bonnes grâces de son maître. Je suijs charœé de vous retrouver^ monsieur de Balzac^ ajouta Richelieu qui avait résolu de gagner celui qu^il dédaignait auparavant ; vous savez de longue main ce qu'on pense de vous et de votre merveilleux style ; mais vous ne savez pas le bien qu'on voqs veut faife» Ce sera une légère réparation des impertinences qu^on s'^est permises à regard d^un homme de votre trempe. Ainsi , ne vous faites pas faute de me désigner la chose qui vous plairait le mieux, et. fûtelle de conséquence , je vous donne ma foi que je vous Taccorderai sur-le-champ, pour vous témoigner le cas particulie;* que je Ikis des beaux-esprits.

— o II me plairait de retourner en ma maison de Balzac, répondit brilsquement le ranciineus^ Angoumoîi», et qaVn m^y laissât

en repos; or, je vous prie de m'accorder un carrosse pour pa!rtir tout à Theufe.

— Soit, monsieur, répliqua le cardinal piqué devoir perdu ses caresses sur ce buisson d^épines : il sera fait ainsi que vous le désirez.

Le cardinal fit un signe , et un écuyer d'écurie vint recevoir ses commandemens.

Balzac avait saisi le bras d'Alcinadure^ et s'^éloignait déjà, le visage renfrogné^ sans saluer personne , ni remercier le cardinal ; mais il rencontra uneespèce de paysan qui se posa devant lui après l'avoir examiné, et qui le retint par la manche avec des marques de respect singulier, comme pour réclamer, de lui aide et protection ; car ce quidam était poursuivi par des Suisses de la garde du cardinal , quoiqu'il n'eût pas l'air d'un malfaiteur, ni d'un homme dangereux.

— Je vous retrouve enfin, monseigneur!

s'écrta ce paysan qui parlait très purement sa laqgue sans aucune trace de patois tourangeau; je vous supplie de faire ce que vous m'avez promis.

— Quel est cet homme , et que v«ut-il de moi ? dit avec impatience Balzac^ qui redoutait un nouveau piège.

— Eh! m'avez- vous déjà oublié > 'monseigneur ? c'est moi qui vous prêtai ma robe de Saint-François au hameau de Tourier, où vous étiez descendu à la suite d'une aventure que vous savez bien^ et que je n'aurai garde de divulguer...

— Ne m'importune pas davantage de ces contes bleus ! interrompit Balzac en le menaçant : va-t-en dire à ceux qui t'envoient, que je vais écrire contre eux un livre d'invectives que je dédierai à l'Académie française?

— C'est mal agir envers un pauvre diable de moine ^ monseigneur, et un si grand cardinal devrait être plus reconnaissant

des bienfaits : mon froc, ce me semble^ ne TOUS pesait pas trop sur les épaules.

— Mieux eût valu me couvrir d^une robe infectée de peste, car je fusse mort avant tant d'humiliations ! Mais que > penses-tu donc que je sois? Quelle promesàe t^ai-je faite ? £st-*ce malice ou simplicité dans ton intention ?

— Hélas ! monseigneur, vous êtes nilustre cardinal de Richelieu, et je vous ai sollicité de me métamorphoser de cordelier en feuillant , avec uû bénéfice qui me permette de dire quantité de messes à votre profit. ••

— Tu diras tes messes dans une bonne abbaye de trois mille livres de revenus, lui cria Richelieu qui s^était fait raconter une seconde fois par Bautru la rencontre du frère quêteur chez un habitant de Tourier.

C'est à moi de tenir la promesse que M. de Balzac a faite en mon nom, et je le prie de tenir à son tour celle que je fais au sien, de ne jamais paraître en cour tant que vi^

vra et gouvernera le cardinal -ministre.

— Viens^ Ogier! dit Alcinadure au prieur avec un regard langoureux ^ qui se partageait entre Balzac et lui : retournons à nos moutons !

— Ainsi finit la passion de Jean-Louis Guez^ sieur de Balzac ! s'écria Boisrôbert.

— Et ledit sieur de Balzac , après avoir été crucifié par les académiciens^ ajouta Bautru^neressusciterapas le troisième jour, pour monter dans les carrosses de M. le cardinal^ protecteur de l'Académie française.

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