‹ Les aventures du grand BalzacChapitre 14 sur 16 · UN CLOU CHASSE L'AUTRE · texte numérisé non relu

UN CLOU CHASSE L'AUTRE

La reine M arguerite,qui avait été renvoyée scandaleusement au roi de Navarre, son mari^ par son frère Henri III avec qui elle s^était brouillée en 1583^ ne resta pas longtemps à NéraC; où ses amours et sa dévotion catholique manquaient également de liberté.

Elle saisit le prétexte de rexcommunication lancée contre Henri de Navarre , chef du parti protestant, pour se réfugier dans la ville d^Agen, qui lui avait été donnée en dot; mais elle ne demeura pas plus long-temps en cette résidence, que ses ei^actions et ses débauches la forcèrent de quitter précipitamment , afin de se soustraire à la haine des habitans qui Pauraient livrée au roi de France.

Un soir, elle monta en croupe derrière un de ses gentilshommes, nommé Lignerac, et fit ainsi , sans mettre pied à terre , une route de deux jours jusqu^au château de Cariât, dans lequel Taccueillit Marzé, frère de Lignerac, gouverneur de cette forte pliBLce qui défendait Pentrée des montagnes d^Auvergne «Marguerite établit dans ce château et sa petite cour et ses galanteries qui favorisèrent plus d'un de ses serviteurs, avant de sVrrêter sur un écuyer, appelé Aùbiac, qu'acné aima bientôt avec empor-

tem^nt comme elle avait fait La IMole, Henri de Guise^ le duc de Bouillon^ Bussy d^Àmboise^ Ghanvalan et beaucQup dautrès.

Fendant les dix-huit mois qu'elle passa au château de Cariât^ elle ne cessa pas d'être guettée par le marquis de Gfa.nillac , lieutenant du roi en Auvergne ; car le marquis , pour se conformer aux ordres die Henri lU, qui lui prescrivait de poursuivre Marguerite et de s'emparer d'elle , se bornait à entretenir des troupes à l'entour de cette forteresse imprenable et deç intelligences soudoyées avec les gens de Cariât.

Ceux-ci n'attendaient qu'une occasion de terminer cette espèce de blocus en ouvrant leurs portes au lieutenant du . roi . Leur gouverneur, Marzé, mourut subitement : on accusa Marguerite de Tavoir empoisonné, afin d'être seule maîtresse du château ; et, comme elle voulait remplacer la garnison par des Gascons levés à ses dçr

niers par un cousin d'Aubîac , une révolte éclata et la contraignit dé s'enfuir à la hâte avec un petit nombre de personnes de sa

maison.

Le marquis de Ganillac , averti de cette fuite imprévue , se mit en devoir d'obéir à Henri III, et d'atteindre Marguerite, qu'il ne rejoignit qu'à Ybois, ancien château bâti sur un roc inaccessible à une lieued'Issoire; mais la fugitive avait eu le temps de s'y renfermer avec son favori et ses soldats gascons. Sommée de se rendre au roi, elle répondit qu'elle s'ensevelirait plutôt sous les ruines du château. Le marquis continua les pourparlers à coups de canon.

La canonnade durait depuis deux jours , S2tns faire grand mal aux murailles de granit qui ne s'étaient pas même ébréchées à l'attaque de plusieurs siècles ; mais la famine était déjà dans le château cerné de tous côtés : les Gascons se mutinaient en demandant du pain.

Marguerite envoya son chancelier Pibrac au marquis , et celui-ci exigea impérieusement que le nommé Âubiac fut remis d'abord aux mains du roi y comme traître et criminel de lèze-maj esté. Marguerite, qui avait cru que les rigueurs de Henri III ne frappaient qu'elle , comprit que son amant serait la première victime du ressentiment implacable de son frère, et jura de périr avec Aubiac en l'embrassant. Ce dévouement d'^amoùr n'eût pas imposé silence aux murmures des soudards , si des promesses considérables d'argent n'avaient prolongé leur patience et le siège du château.

Enfin, la place ne pouvant tenir davantage, Marguerite fît annoncer qu'elle la rendrait sans conditions au marquis de €anillac, et prépara elle-même l'évasion d'Aubiac , à la faveur d'un souterrain qui avait une issue dans la campagne.

Marguerite , cette belle et séduisante princesse que la cour des rois ses frères

avait adorée en extase sous le nom.de la Déesse TJrarde^ allait être traitée en prisonnière d^état par un gentilhomme périrgourdin !

Oubliant son sort pour ne songer qu^â celui qui menaçait son cher Aubiac^ elle était retirée avec cet écuyer et M. de Pibrac dans une salle basse du château ', où pénétrait à peine un jour lugubre à trarers les vitraux épais , colorés d'un rouge sanglant. Un rempart naturel y taillé dans le roc vif, protégeait les fenêtres contre les boulets qui venaient ricocher au-dessus en rendant un son clair et répercuté par les échos •

(Tétait là que la reine déchue avait cherché un asile, moins pour se mettre à Tabri du dangqr personnel que pour veiller sur la tête de son amant. Cet unique spin l'occupait dans sa disgrâce : elle ne prenait aucune nourriture , elle pleurait et se la-

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mentait sans autre intermède que des baisers ardens échangés avec Aubiac.

Cet Aubiac^ selon une satire contemporaine , était lin chétif rousseau , et plus tavelé quune truite, dont le nez, teint en éearlate, ne s'était jamais promis, au miroir, d'être un jour trouvé dans le Ut avec unefiUe de France. Mais la passion aveuglait assez Marguerite pour changer eii perfections les défauts corporels de cet amoureu:& qui avait di^t tout haut^ la première fois qu'il vit la reine de Navarre : (c Je voudrais être aimé d'icelle, à peine d'être pendu quelque temps après. »

D^ailleurs^ Aubiac^ presque honteux d'avoir plu à une si grande dame, empruntait, à une toilette habilement recherchée , les avantages que la nature lui avait refusés ; non seulement il était vêtu des plus riches étoffes de soie, et paré de force joyaux qu'il devait à la générosité de son amante , mais encore il se couvrait le visage de céruse et de fard , se coiffait d'une perruque

parfumée^ se peignait les sourcils^ et se lavait avec des eaux de senteur. Malgré le siège ^ il n'^avait pas négligé de friser sa moustache et de peigner sa barbe pointue, toute raide d'^ongueht à la ^ frangipane.

Marguerite', au contraire, qui, au dire de Brantôme, se savait si bien habiller et si curieusement et richemeru accommoder^ paraissait avoir oublié d^ajoater à sa beauté, pâlie et fatiguée parles veilles et le souci, ces merveilleuses inventions de parure qu'elle excellait à trouver devant son miroir.

Au lieu des magnificences toujours nouvelles qui commandaient la mode au Louvre €t même hors de France ,• au lieu de ces perles, grosses comme des œufs de pigeons, mêlées aux tresses éclatantes de sa cheve- Ijure noire; au lieu de ces robes de drap d'or frisé, apportées d'Orient et valant cent écus l'aune, la reine de Navarre n'avait sur la tête qu'un simple escpfBori de velours noir, sur le cou qu'une guimpe sale, et

sur le corps qu'une méchante jupe de taffetas violet prise au hasard dans la garderobe de ses chambrières pour n'être pas reconnue à la sortie de Cariât !

Mais ce déguisement enlevait peu de chose à ses charmes et ne gâtait pas sa figure dont les traits étaient si beaux^ les linéamens/a/i/ bien tirés et les yeux si transparens et agréables; sa superbe et riche taillé, accompagnée d'un port et dune st grave majesté, ne perdait rien de ses grâces dans cet accoutrement indigne de son rang, si ce n'est que sa gorge, qu'elle montrait ordinairement si à plein et si découverte, avait disparu sous, le taffetas qui en accusait les formes voluptueuses et les mouvemens déréglés correspondant à ceux de Tâme.

— ; M. de Pibrac? dit-elle à ce grave et maigre personnage qui la regardait en soupirant avec des désirs et des regrets, ss^n^ cesse renaissans ;siprè3 un amour dédaigné;

Monsieur de !Pibrac / n'entendez- vous pas qu^on vous appelle ? reprit la rèîne qui, dans un autre moment, eût souri de là préoccupation contemplative de son chancelier.

— Madame, répondit ce triste amoureux en saluant jusqu'^à terre, c'est gagner le paradis que de mourir au service de Votre Majesté, qui, d'un regard, cause mille morts...

— Oh! que je meure moi- même auparavant! inferroriipit Marguerite, dont les yeux noyés de pleurs se. fixèrent avec un amer pressentiment sur Aubiac , agenouillé devant elle ef immobile dans une muette admiration. Mais je le sauverai! s*écria-t-elle avec feu en se [Penchant vers Aubiac , qui lui baisa respectueusement le front. Monsieur de Pibrac, vous nous servirez de femme de chambre? ça, des ciseaux!

— Les voici! répliqua d'une voix émue le galant chancelier qui était pourtant le philosophe le plus moral de son siècle. Je

Youdraîs que voua fussiez la Parque ^ murdame^ pour trancher le fil d^une vie qui ne sera plus mêlée d^un seul brin d'or et de soie, puisque je n'ai pas le pouvoir qu'il faut pour vous tirer d'angoisse !

-— Couperai -je aussi la barbe , mon mignon? demanda Marguerite, qui venait d'abattre les moustaches retroussées d'Aubia^c : cette gentille barbe, musquée et ointe, qu'eût enviée le seigneur du Parnasse, Apollon ?

^^ Coupez4a, ma très excellente dame, répartit Ai&iac avec résignation, et encore vous dirai-je merci.

•— - La barbe qu'on rase repousse plus drue, fit M. de Pibrac qui avait toujours des sentences propres à chaque sujet; jhais une tête qu'on tranche n'a jamais de rejeton , tant soit-elle haute et belle !

— Est-ce 4 dire, monsieur , que le roi Henriot veut ôter la vie à mon ami? s'écria Marguerite tout effarée.

'^ he roi Charles neuvième n'a point

«pargné M. de La Mole ! répondit le chan»

relier à qui le marquis de Canillac avait annqncé les prdres exprès de Henri IIL

— Oui, je le vois, ce mauvais frère prétend me faire porter le deuil de tous mes amis! murmura Marguerite en sanglottant.

Écoute, Aubiac, lui dit-elle d'un air tendre et: calme à la fois : on ne fera pas que nos cœurs soient loin, voire même si nos corps sorit séparés en cette vie.

— Madame bien-aimée , reprit Aubiac qui savait parler phœbus de même que tous les courtisans de la déesse UroMue, inVst avis que si mon âme s'en allait aux enfers en votre compagnie, elle ne souhaiterait ps^s le ciel sans vous^

— Et moi^ si j^^étais montée au ciel sans que tu m^ pusses rejoindre, je ne tarderais gi^ère à t^ suivre dan^ Tenfer I

«-r-M^d^^me, interrompit M. de Fibrac

' dont la jalousie s'^irritait d'^écoiiter ces

fadeyrç, le teinps qui vole ne revient pas !

— Titens, Aubiac, dit Marguerite en lui présentant une boîte d'or sur laquelle son nom était gravé avec une devise et un emblème amoureux, voilà le tombeau de ton cœuf, en cas que tu me sois ravi par la «ruelle mort; je le porterai éternellement avec moi, ainsi que les cœurs embaumés de La Mole et du brave Bussy !

En proférant ce vœu qui donnait cours à d'abondantes larmes, la reine de Navarre sortit des poches de sa jupe plusieurs boîtes d'or qu'elle baisa religieusement en nommant les illustres morts dentelle conservait les cœurs, ainsi que des reliques d'amour.

Aubiac, pénétré de reconnaissance pour l'honneur particulier qui l'attendait s'il payait de son sang la gloire et le bonheur d'avoir été aimé par Marguerite de Valois , se prosternait aux pieds de sa royale maîtresse et semblait impatient de lui offrir un cœur qu'elle possédait tout entier

M. de Fibrac^qui souffrait de cette scène peu touchante pour un rival méprisé, in-voqua, pour y mettre un terme, la nécessité d'achever le déguisement d'Aubiac, avant ^ue la fuite fut devenue impossible; il oublia la dignité de son caractère et de sa charge, et, tramant au milieu de la salle, un coffre rempli de bardes de femmes, il déploya lui-même des robes, dessurcots, des devantiers, des manteaux et d'autres friperies chiffonnées, jaunes et poudreuses, qui n'avaient pas vu le jour depuis quelque vingt ans et qui appartenaient sans doute, comme le château d'Ybois, à la reine-mère.

Marguerite, quelle que fût sa douleur en cet instant, ne put s'empêcher de rire à Taspect de ces . anciennes modes qui lui parurent bizarres et ridicules; en même temps , elle s'aperçut que d'Aubiac , pHvé de sa barbe et de ses moustaches, avait une physionomie si étrange, qu'elle le compara involontairement à un fondeur de cloches.

type proverbial de Pétonnement stupide et silencieux ; dès lors , elle ne regarda plus son amant ^ sans sourire à cette idée bouffonne^ en se reprochant tout bas sa légèreté vis-à-vis d^un péril imminent et en attribuant tout haut cette gaîté intempestive aux costumes hétéroclites de ses grands -mères.

— Mon petit Âubiac! lui dit-elle en l'affublant d'aune robe de drap de soie vert , montant jusqu^aux oreilles et boutonnée par devant, avec une fraise exiguë et des manches étroites à crevés de satin écarlate.

Mon pauvre d'Aubîac ! répétait-elle en riant si fort que la parole lui échappait avec le souvenir de ce qu'elle voulait dixe. Oh ! mon mignon, la plaisante momerie f

— Je suis aise qu'elle vous réjouisse, ma bien chère dame, répondait Aubiac impasr sible dans ées habits de femme que sa

laideur . rendait plus grotesques. Je me ferais moine , si vous Tordonniez.

— Ah! d^Aubiac^ mon ami gracieux!

reprenait Marguerite redoublant ses éclats de rirC; à mesure qu^çUe complétait le travestissement de Fécuyer ; vous pourrez vous enorgueillir d'^avoir vêtu la triomphante livrée avec laquelle madame ma mère fit son entrée royale dans la ville de Glermont^ il n'y a pas plus de trente ans. la galante et gorgiase parure que c'était! comme les muletiers et les chaudronniers d'Auvergne en furent émerveillés ! Vous avez grand air en cet équipage^ monsieur mon chevalier!

— Madame^ disait Aubiac s'animant à lui baiser les mains ^ comment supporter votre absence?

— Je ne vous laisserai guère seulet^ mon fidèle seipviteur, répliqua Marguerite dont les yeux avaient commencé à s'ouvrir sur le médiocre mérite de la figure de sdn amant rasé et travesti. Coiffez cette per-

ruque blonde qiii vous fera rei^sendder a un saleil radieux?

— • Je ne voudrais point être le soleil^ chère et honnête dame, parce que je serais éclipsé par vos yeux !

— €ette toc^ue à plumes aura belle faéon sur la perruqtie ! interrompit la reine qui se pâmait de rire en lui attachant sur l'oreilJb di^oite itn bonnet de velours écarlate brodé en cannetiltes d'argent, tel que les dames de la cour en portaient du temps de Henri H;

— Pourquoi ces* clameurs ? dit M. de Pibrac,{ dont la gravité magistrale se déri^ dait à la- vue de cette masi^rade à laquelle son rival était' sacrifié. Le château serait-il emporté d'assaut? Les canons de M. de Ganillae ne tirent? plifô.

— Sainte Vierge f si la pl^e éât prise , tâchons que d'Aubiacne le soit pi^s ! s^écria Marguerite, éprouvant un retow d^affectîon pour son amant , dont la p^rte était

Jilrée par le lieutenant du roi. Hélas î que n^ai-je une vaillante armée ^ à TeâPet de défendre mon ami !... Prends garde^ Aubiac, ajouta-t-elle d'un ton plaisant qui résultait d'une pensée assez peu délicate que la crainte d^im assaut et la burlesque tournure de l'écuyer habillé en femme avaient amenée tout à coup : les Allemands du mar** quis de Canillac ont les mains crochues pour prendre y et rien ne leur semble trop ' chaud ni trop pesant.

— On passera dessus mon corps navré à mort^ devant que d'airriver jusqu'à Votre Majesté ! s^écria Pibrac , qui s'imagina que la reine avait des inquiétudes sur le trai-* tement quW lui ferait à elle-^méme.

Lignerac arriva tout consterné : il se sou-^ ciait peu de la vie d^Aubiac, qui lui avait succédé dans les bonnes grâces de Margue* rite ; mais son dévoûmeilt à la reine avait survécu à l'amour dexeUe*ci ; et quoiqu'il

H^eût plus les privilèges d'un amant heu-*^ reux^ il était encore prêt à verser son sang pour elle.

Il annonça, en froissant la poignée de son épée, que le marquis de Canillac avait formé une brèche praticable, et sommait une der* nière fois Marguerite de se rendre, en abandonnant Àubiac^ à la justice du roi, pour éviter les malheurs d^un assaut. Lignerac prévit la réponse de la reine ^ et dé-^ clara que la fuite n'était plus à espérer^ la sortie du souterrain qui conduisait hors du château ayant été découverte et occupée par les assiêgeans.

Marguerite de Valois , accablée par ces nouvelles que d^Àubiac seul avait entendues sans sourciller et sans quitter des yeux sa maîtresse^ pencha la tête et mé* dita en silence sur le parti qu'elle avait à choisir.

Ses réflexions furent interrompues par un fou rire que Lîgnerac ne put réprimer

en examinant le pitoyable étal où cTÀabîac s^ëtait lai&sé mettre. M. de Pibi^ac se per-* mit aussi de rire moins bruyamment^ et Margnerite^Toyant Tobjet de cetterhîlarité indomptable, la domina par des éclats conv ul« sife qii£ lié troublèrent pas le sang-froid divertissant d'Aubiac,

— Chevalier de la Belle - Fleur, dit k reine à Lignerac qu'elle avaiit surnommé dé la sorte pendant leur voyage d^Agen à Garlat sur le même cheval, faîtes savoir à M* de Canillae que , dans une heure, il aura les clés du château, et recevra ma soumission au roi mon frère.

- •— Ma très honorée dame, dit Lignerac ea se retirant, le lieutenant du roi vous saura bon gré de lui donner la comédie, et maître Aubiac jouera gaillardement son rôle en masque.

—N'aie pa&peur, Aubiàc, dit Mai^guerite inspirée par sa générosité , à défaut de son

amour qui s**était évanoui : je renoncerai à la vie plutôt que de te délaisser en cette griève occurrence ^

— Or, que prétendez-vous faire pour sauver ce malheureux^ ma noble damé? reprit M. de Pibrac^ ne sachant sur quoi fonder les espérances manifestées par la reine, 'qui serait elle-même prisonnière dans une heure.

— Monsieur de Pibrac, répliqua Marguerite avec une imposante familiarité, vous nous avez servi de femme de chambre; à présent, voici que vous nous servirez de

maçon ?

— Madame!... reprit le chancelier stupéfeit de cet ordre.

— Oui, Monsieur le chancelier, continua Marguerite en lui touchant la joue avec le revers de la main; vous allez murer M. d'^Aubiac dans cette cheminée, et je vous aiderai à.cette besogne. Dépêchons, je vousconjure.

M. de Fibrac, subjugué par Tempire que

la reine avait sur lui^ ne répondit que par un signe de soumission, sortit et revint bientôt après avec des briques> du ciment et les instrumens d^un maçon : les réparations qu'on faisait au château lorsque Marguerite s'^y était ej[i fermée lui avaient peutêtre suggéré ridée d'^employer ainsi les matériaux qui remplissaient le préau.

Le chancelier se débarrassa de sa robe noire et se mit à l'œuvre, en s'étonnant du vulgaire travail qu'on exigeait de lui, mais en se consolant de ce rude apprentissage par Fespoir d'une récompense qu'il eût achetée à plus haut prix. Il bâtit au fond de la vaste cheminée un mur de briques, derrière lequel il invitad'Aubiacàse placer, de manière que celui'-ci fut caché tout à fait dans la maçonnerie.

Aubiac se j eta aux genoux de Marguerite pour lui dire un adieq qu'il supposait éter^ «el.

Marguerite ne riait plus, malgré la comi-

que grimace d^Àubiac à demi enseveli sous la perruque qui Paveuglait, malgré la fan* tastique métamorphose de ce chancelier barbouillé de chaux et de suie; mais la résignation d^Aubiac était si naïve et si courageuse^ que la reine se reprit à l'aimer comme s'il n'eût pas été déguisé. 11 demanda seulement àsa maîtresse de prier pour lui et de faire embaumer son cœur^ suivant la promesse qu'elle lui avait faite. Marguerite fondit en larmes et lui ouvrit les bras.

Us restèrent^ étroitement serrés jusqu'à ce que le jaloux Pibrac leur rappela que le château devait être rendu au marquis de Canillac. Àubiac s'arracha lui-même aux étreintes de Marguerite et se blottit derrière le mur que le chancelier «se hâta d'élever dans le conduit de la cheminée , en ne réservant qu'une ouverture pour que le prisonnier ne fût pas entièrement privé d'air.

— Ma reinC; ma divinité^ cria d'Aubi^e

scellé vivant dans ce tombeau de pierres , ne me donnerez-vous pas un gage que vos blanches mains aient touché pour dire mes patenôtres dVmour durant mon agonie ?

— Prends ce manchon de velours ras bleu que jWais dans la route de Cariât, répondit la' reine en le lui tendant.

— Bien ! répliqua d'Aubiac qui colla le manchon à ses lèvres; je vais être en oraison avec les mains divines qui ont logé là-dedans : je n^ai pas besoin d^autre repas, puisque je penserai les baiser.

Quand la bâtisse du mur fîit achevée, et lorsque M« de Pibrac eut fait soigneusement disparaître les traces de cette fraîche construction, Margaerite,qui s^était renflammée d'amour pour le docile écuyer et qui refusait de quitter la salle où il était invisible, manda ses femmes , et fit diversion à son anxiété en s'occupant de sa toilette pour Irec^voir en reine le marquis de Canillac.

Elle choisit une robe de toile d'areent et coulenr de colombe, à la bouhrinaise, avec manches pendantes et corsage ouvert en montre : elle jeta négligemment sur sa tête un voile de crêpe tarmé, à la romaine, mais elle se cacha le visage avec un demimasque , afin de réserver quelque chose à la curiosité du marquis qu'elle ordonna d'introduire dans la placé.

M. de Ganillac entra tout armé, et fiit saisi de respect , enivré d'enthousiasme à Taspect de cette femme qui produisait un effet irrésistible sur toutes les personnes admises pour la première fois en sa présence.

Cependant M. de Canillac ne voyait que réclat de sa peau , la perfection de ses formes et la noblesse de son maintien ; il n'osa la forcer à se démasquer, etlui déclara seu-: lement les ordres du roi relatifs à récuyer Aubiac. Marguerite répondit fièrement qu'elle ne le livrerait pas.

— Madame^ dît le marquis avec une fermeté respectueuse , cet Aubiac est en quelque coin de ce château; or,^j^entends ravoir mort ou vif. C'est pourquoi , pour le trouver, je vais faire démolir ledit cbâ-teau> tant qu'il n'en demeurera pierre sur pierre.

— Faites comme bon vous semblera^ répondit la reine qui ne croyait pas à Texécution de cette menace.

— >« Le roi « madame, ne se plaindra pas d'être obéi, bien qu'il lui en coûte une de se3 maisons.

— Et moi, M. le marquis, je donnerais vingt châteaux, et des meilleurs , avant d'être contrainte à une lâcheté.

Le marquis de Ganillac tint parole : il distribua sur le champ cinq cents soldats dans toutes les parties du château^ et l'œuvre de destruction s'accomplit avec une effrayante rapidité.

Marguerite obtint seulement de séjourner dans la salle basse qui serait rasée en dernier lieu, et Je marquis, sous prétexte de garder à vue sa captive, resta auprès d'elle, pendant que le bruit des pics et des marteaux , le fracas des pierres roulant dans les fossés et les cris joyeux des ouvrier* annonçaiebt à la reine les progrès de la démolition.

Marguerite ne se trahit pas et conserva son masque. Le marquis de Canillac était jeune, aimable, entreprenant, adroit et désireux de plaire.

Le lendemain, toutes les tours du château

étaient ruinées, les travailleurs approchaient de la salle basse. Marguerite ôta son masque .

— M. de Canillac, dit-elle d'une voix suppliante en désignant Ta cheminée, il y a là-dedans un pauvre homme qui se meurt

de faim : accordez-lui la vie sauve pour Ta-

mour de moi.

Madame^ répondit le marquis ébloui

de la beauté de sa prisonnière, lorsque vous étiez encore masquée, j'aurais pu pardonner à celui que vous dites; mais, après vous avoir vue en fece, on doit écraser du pied toutes les mouches qui voudraient amasser du miel dans vos regards.

Aubiac fut retiré à demi-mort de sa cachette, puis envoyé à Aigueperse où le prévôt Lugoly le fit pendre : il alla au supplice en baisant le manchon de sa dame.

Marguerite, transférée au château d'Usson par le marquis de Canillac^ mit bientôt dans ses fers son geôlier amoureux.

Un clou chasse l'autre ! disait le chancelier Pibrac ep attendant sori tour.

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