‹ Les aventures du grand BalzacChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

OU LES FEMMES REGRETTERONT DE N^AVOIR PAS VÉCU DU TEMPS DE L^HONORlé BALZAC.

Tout à coup Balzac se sentit arrête par derrière, comme si une main invisible le saisissait pour le terrasser.

Son sang se figea dans ses veines , et un frisson glacial pénétra jusqu'à la moelle de ses os ; tous ses rêves de gloire s'effacèrent devant la crainte d'un danger plus immédiat et plus inévitable que celui auquel il

venait dC^échappér, en quittant à jeun ce repas de mort : il crut que ses ennemis^ qui avaient échoué dans leur tentative d'empoisonnement , allaient l'attaquer à force ouverte , et il comprit en ce moment combien toute son éloquence était faible visà-vis d'un poignard.

Mais , en retournant la tête avec un visage effrayé et suppliant , il ne fut pas peu surpris de voir, au lieu d'un assassin armé jusqu'aux dents, une jeune et jolie fille, à la physionomie piquante et malicieuse, fléchir le genoux devant lui, et attendre qu'il la relevât avec un air de protection et de dignité ïiaïvement comiques.

— Mademoiselle , lui dit-il d'un ton galant pour dissimuler la frayeur qu'il avait eue, êtesrvous l'étoile m9.tinale qui précède le lever du soleil ? Ne venez-vous pas m'annoncerquela divine Arthénice consent à m'éclairer de ses ravons ?

— Monseigneur, reprit la demoiselle en présentant une bague à Balzac^ je viens de la part de ma maîtresse, que je ne vous puis nommer, vous offrir cet anneau et vous demander le don d'une boucle de vos cheveux.

— Mes cheveux , comme toute ma personne, appartiennent à la princesse Arthënice, répondit humblement Balzac*

— Ma maîtresse n'est point celle que vous pensez , mais elle s'en va mourir, de Tavis des médecins , si vous ne lui octroyez cette précieuse boucle, qui a des -vertus pour guérir tous les maux, depuis la pleurésie jusqu'à...

— Jusqu'à PAcadémie^ plus dangereuse mille fois que la gale et le farcin ! interrompit Bautru , que démangeait l'envie de lancer une épigramme, comme s'il craignait d'en perdre Thabitude.

— Puis-je, sans offenser l'adorable Ar-

thénice, demanda Balzac à Bautru , disposer d'un seul de mes cheyeux ?

— Attendu qu'elle n'en sait pas le compte, -je ne vois pas d^inconvénient à ce que vous en donniez qui seront considérés comme reliques.

— Voyez donc, mademoiselle, à couper dé votre main quelques cheveux seulement, que vous porterez de ma part à votre maîtresse?

Le sieur de Balzac s'assit sur un tabouret qu'on lui présenta, et la malicieuse comédienne, qui n'était autre que Marion Delorme, abattit d'un seul coup de ciseaux une épaisse touffe de cheveux tranchés jusqu'^à la racine. ^

Quand Balzac se retourna pour lui adresser des complimens à redire à la dame qui renvoyait, il ne vit plus cet4e messagère d V mour, que venait de reniplacer un nain vêtu de la livrée du cardinal, et armé d'une

paire de ciseaux énormes ^ qu'ail ouvrait comme ceux de la parque Atropos : Balzac^ épouvanté de cette apparition grotesque^ prit pour un poignard les ciseaux menaçans^ et crut qu'on en voulait à sa vie , non plus à sa chevelure.

— IJé! qu'est-ce? dit-il en essayant de se lever du tabouret où son état de faiblesse causée par un long jeûne le retenait autant que le bras vigoureux de Bautru. Messieurs, éloignez ce nain , qui n'est pas en son bon sens , ainsi qu'il semble à ses yeux égarés et à ses gestes furieux !

— Monseigneur, dit le nain enflant sa grosse voix, je suis à la marquise de Fignac, qui m'a dépêché vers vous pour avoir de vos cheveux et vous rendre cet anneau.

— De mes cheveux! reprit Balzac, qui n'osa refuser, parce que le naiu paraissait disposé à se servir 4e ses ciseaux bon gré mal gré; mon Dieu! qu'en veut-elle faire?

Je la remercie de son anneau^ et je vous autorise à couper sur ma tête avec de grandes précautions les cheveux qu'il faut.

— La marquise de Fignac en voudrait assez pour composer un matelas^ répliqua le nain en faisant tomber sous ses ciseaux tout ce qu'il put atteindre.

Il avait si largement ouvert ses ciseaux, qu'il faiijiit, en les réfermant,, enlever le bout de l'oreille de Jean-Louis Guez, qui frémit au contact froid de l'acier, et qui se prit à gourmander la maladresse du nain.

Mais celui-ci avait disparu pour faire place à un coureur de voiture , galamment habillé 4 l'espagnole , et tout hérissé de gre- ' lots qui sonnaient à chacun de ^es mouvemens.

Ce coureur s'agenouilla, en offrant un anneau à Balzac, qui le reçut comme les précédens, et en faisant jouer des ciseaux sem-

blables à deux lames de dagues fraîchement aiguisées.

— » La comtesse de Troufouillac , apprenant votre passage aux environs de son château^ dit le coureur, se meurt du désir de posséder de vos cheveux : elle se pro- * pose d'^en faire fabriquer une brosse molle qui soit digne de toucher vos beaux livres et d'en ôter la poussière.

— Cette invention me plaît pour sa délicatesse^ reprit fialzac en abandonnant sa tête à la discrétion du coureur. Homère Démosthènes et d'autres illustres orateurs de Tantiquité , ne furent pas honorés de la 6orte> par cette raison qu'ils.étaieht chauves.

Le coureur ne se fit pas répéter la permission qu''on lui accordait^ et il emporta de quoi garnir trois brosses, sans que Balzac s'aperçût qu'on le tondait entièrement.

Un quatrième acteur^ déguisé en musicien, la guitare en sautoir sur le dos, avait

succédé au. coureur y ayec l'anneau et les -ciseaux^ qui étaient des armes parlantes'que Balzac comprenait du premier coùp-d'œil.

— Encore I s'écria-t-il tout consterné r

pense-t-on que mes cheveux repoussent à mesure qu'on les taille ?

— Monseigneur^ je viens au nom de la du<chesse de Marognac^ la plus habile joueuse de guitare qui soit en France ^ dit le musicien : elle serait bien ai&e de filer une corde harmonieuse de vos cheveux pour jouer en présence du roi et de la reine.

— Je ne saurais faire autrement que de me rendre à cette requête, répliqua Balzac, s'^imaginant se conformer aux volontés de la reine et d**Ârthénice qu'ail identifiait de plus en plus : les cheveux qu'on m'*a déjà coupés gâtent-ils ma coiffure ?

— Vraiment, on vous en a coupé sans qu'il y paraisse le moins du monde ; et d'ailleurs vous les avez si touffus, que vous

pourriez contenter a la fais les, vieeux dç cinquante belles daines^ qui les baiseraient comme reliques.

— Je ne veux plaire qu'à la divine Arthénice, répartit Balzac en s'*accompagnant d\in involontaire bâillement d'^inanition^

Le musicien ne se borna pas à un seul coup de ciseaux , mais il promena les siens avec tant de rapidité sur le crâne dépouille de Balzac , que le peu de cheveux qui y restaient dans toute leur longueur furent fauches en un moment.

Balzac n'^avai t pas encore soupçoniië ce complot contre sa chevelure d'Apollon, et le bruit des ciseaux courant autour de ses tempes mises à découvert le tira subitement de ses orgueilleuses préoccupations.

Il porta la main à son occiput, et jeta un cri de surprise en n'y trouvant plus Tornement naturel qu'il avait entouré d'une espèce de culte, comme si la force de son

génie tenait à la racine de ses cheveux. II maudit les dames qui le privaient de sa plus chère parure ; il maudit leurs envoyés, qui avaient sans doute dépassé les instructions en vertu desquelles ils agissaient. Il fîit tenté de fouler aux pieds les anneaux dont on avait chargé ses doigts. Il s^élança I hors de la salle où les; odeurs culinaires insultaient à sa faim y et couvrant de ses deux mains le dessus de sa tête demi-rasée, il courut au hasard pour échapper à la poursuite de ciseaux qui n'étaient plus que dans son imagination. Tous les spectateurs se précipitèrent sur ses pas , et Boisrobert eut beaucoup de peine à le3 empêcher de s^attacher impitoyablement à sa victime, qui retombait entre les mains de Bautni, placé auprès d'elle à l'instar du vautour rongeant le foie de Prométhée.

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