‹ Les aventures du grand BalzacChapitre 4 sur 16 · OU BALZAC EST MIS EN CA6B · texte numérisé non relu

OU BALZAC EST MIS EN CA6B

— Ah ! monsieur^ dit Balzac en mon* trant son chef dégarni à Bautru^ comment paraître en cet équipage devant une dame qu^on aime etqu^on admire !

— En effets vous n^auriez pas une mèche de cheveux à bailler en hommage à madame Ârthénice ! repondit Bautru feignant de se

méprendre sur la nature dt l'embarras où était Balzac; mais laissez-moi user d^un plaisant expédient : nous choisirons quelques jeunes pages qui* aient le poil de même couleur que le vôtre, et nous leur emprunterons tous les cheveux dont vous aurez besoin pour les dames.

— Ah! monsieur,, quel supplice que la faim! s'écria Balzac avec une touchante grimace, qui eût ému un cœur moins inflexible que celui de Bautru : je donnerais une dé mes plus éloquentes lettres pour un morceau de pain ! Ne soupera-t-on pas aujourd'hui? ^

— Bon! vous sortez à peine de dîner^ dit le cruel Bisiutru : attendez que la digestion se fasse, s^il vous plaît. Mais lia. dame, que vous devez voir bientôt, ne veut, pas que vous soye2 expoâé dans son palais à d^e mauvaises rencoiïtres ; car les ennemis qui vous ont tendu des pièges ne vous pardonnent pas d'avoir goûté de leurs sauces

sans être incommodée JVi donc ordre de vous inettre en un lieu où vous verrez tout et ne serez vu de personne : je ne tarderai guère à vous délivrer pour vous mener dans la chambre de ma très exeelr ïente dame et maîtresse.

— Hélas! monsieur^ je vous supplie de ne point me laisser long-temps en captivité, reprit Balzac avec un ton et un air humbles qui ne lui étaient pas habituels ; ce serait acte de piété chrétienne que de m'apporter le pain qu'ion distribue aux pauvres !

Bautru, sans lui i'épondre, avait ouvert une porte et introduit Balzac .au milieu d'une grande* volière vitrée, revêtue de fil d'archal et environnée de plantea rares dans des vases de faïence peinte. .

Deux ou trois cents ' oiseaux de différentes espèces, indigènes et étrangères, volaient, chantaient, gazouillaient» criaient, s'ébattaient le long de cette cage, où des-

arbres étaient plantés pour leur servir de perchoir; des auges de terre cuîte contenaient Peau et les graines nécessaires à la nourriture de ces oiseaux: des nids de glousse et d'ouate abritaient les œufs et les couveuses. Cette volière, destinée à égayer la principale galerie, doiit elle occupait une extrémité, était couverte par une toile tendue, sur laquelle les rayons du soleil arrivaient à travers une coupole en verres de couleurs. •

Balzac ne fut pas médiocrement étonné de la compagnie ailée qu'on lui donnait, et, lorsqu'il allait s^en plaindre à Bautru, il ne trouva plus ce dernier, qui s'était retiré en fermant la volière, où il laissait un nouvel habitant peu satisfait de sa prison.

Balzac entra d'^abord dans une terrible colère, et menaça de briser les vitres si Ton ne lui rendait la liberté; mais il se calma presque aussitôt en se rappelant que son guide n'^avait obéi qu'aux intentions

d'Arthénice , et que Tendroit où il était alors devait le soustraire à tous les regards/ malgré la transparence de la clôture de verre qui lui permettait de voir les dames et les seigneurs réunis dans la galerie.

Il fîit confirmé dans l'opinion que ce verre avait la propriété de le rendre invisible^ en remarquant que les personnes qui s'approchaient de la volière, et qui passaient en revue les oiseaux, ne paraissaient pas le distinguer debout à côté de la porte contre laquelle il frappait vainement sans , que Bautru vînt à ce bruit.

Boisrobert avait averti toute rassemblée, afin qu^on n'eût pas Pair de prendre garde à l'étrange oiseau qui effarouchait tous ceux qu^on lui avait donnés pour conipagnons ; et, quoique chacun des assistans se sentît saisi d'un fou rire à Taspect de ce pauvre bipède honteux et indécis comme un hibou assailli par les oiseaux de jour, on évitait de le regarder en face , ou bien

on affectait de regarder la place qu'il occi^ pait et de n'y rien voir.

Balzac demeura tellement convaincu ^ en peu dinstans ^ de son invisibilité complète, quHl ne se fût; pas montré plus réservé que les volatiles enfermés avec lui,, s'il eût été moins scrupuleux gardien du vin qu'il avait bu pour se dédommager de ne dîner que des yeux.

Le cardinal de Richelieu, qui ne perdait pas le moindre détail de la comédie, riait plus haut que ne criaient ses perruches.

Cependant Balzac, persuadé de l'avantage quHl avait sur cette foule qui ne le voyait pas, chercha un siège , et s'^en fit un avec de la mousse, sous laquelle il écrasa plus d'un œuf prêt à éclore ; puis, il se mit à ramasser dans les auges .quelques croûtes de pain, quelques biscuits tout becquetés, quelques fruits déchiquetés, qu'ail mangea lentement, comme s'il savourait ces restes du repas des oiseaux; il recueillit jusqu'aux

miettes^ qu^il avala une à une en soupirant par intervalles. Ensuite il se coucha sous le juchoir, et s'endormit de lassitude.

Les oiseaux y certains des dispositions pacifiques de l'envahisseur de leur volière, recommencèrent leurs jeux^ leurs sauts et leurs chants, eti venant par degré, se poser jusque sur son épaule, et lui picoter les oreilles; ce qui ne -réveillait pas le sieur ^e Balzac,* mais lui inspirait des songes dignes de Tenfer de Callot. Ces audacieux oiseaux poussèrent Pirrévérence au point de traiter le fameux auteur du Prince de même que Tobie fut traité autrefois par une hirondelle, avec cette différence pourtant que Balzac n^en perdit pas la vue.

Cet intermé;de bouffon divertit le cardinal plus encore que les scènes comiques exéentées par Boisrobert, et il en fit complime^it à Bautru , qui avait mis Balzac en cage.

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