CHAPITRE XXI
ou LK GRAND BALZAC EST FORCIÎ DE CONVENIR QU'iL N^ÉTAIT PAS TOUJOURS AGREABLE D' ALLER EN CHAISE-A- PORTEURS.
Vers le soir, le cardinal, à qui le sommeil du héros de la pièce avait permis de prendre plusieurs heures de repos en vaquant à des affaires du gouvernement, fut prié par Boisrobert d^assister à la reprise de cette comédie.
La galerie de la volière avait été évacuée,
et la compagnie s'était transportée dans les jardins où devait avoir lieu la suite des aventures de Balzac ; les oiseaux s^étaient perchés pour dormir à Fimitation de -ce malheureux grand homme^ qui ronflait de tout son cœur en rêvant à des galas capables d'apaiser sa faini^ irritée par le tableau de la bonne chère. Certains chardonnerets, plus familiers que les autres, n'avaient pas quitté le dormeur, et semblaient guetter son réveil pour lui faire rendre gorge des gâteaux et des cerises qu'il leur avait volés. Bautru arriva doucement à la porte de la volière avec une chaise fermée et quatre porteurs.
— ^Ah! Seigneur mon Dieii, change ccîs pierres en pains ! murmura Balzac, quand Bautru le secouait par le bras. Dôhnez-moi à manger?
— Monseigneur, il est temps ! lui dit Bautrir.èn $e penchant vers lui : voici que je
vais vous conduire vers madame Arthénice.
— Dievt soit loué ! s'écria Balzac^ qui se relevàencore tout assoupi, etqui'trébuchaen parcourant la cage, où les oiseaux effrayés voletaient et criaient à la fois ; venons surle-champ, pourvu que le souper soit prêt !
Si cette famine dure davantage, je me dévorerai les bras et les niains.
•—Vous êtes insatiable, monseigneur!
reprit Bautru avec assurance; vous sortez à peine de souper, et vous voulez souper derechef!
-—Je sors de souper, bourreau! moi, jV soupe, dis-tu? moi, qui me sens défaillir, faute d'avoir rien mangé depuis deux jours!
— ^^Vous avez, ce me semble , mangé fort copieusement à sou]f)er, et vous seriez incommodé en ayant égard à une fausse faim qui vous trompe..,
— Une fausse faim ! répartit Balzac , qui commençait à douter de ses projpres souvenirs, confondus avec ses derniers rêves.
— Dépêchons ! dit Bautru eu Tentra^nant pour troubler sa mémoire et y faire entrer des faits qui nVvaieut pas existé. On vous attend^ et une puissante dame> telle que votre Arthénice , serait grièvement blessée d'un seul retard.
— Etes-vous bien sûr que j'ai soupe? interrompit avec désespoir Jean* Louis Guez, interrogeant son estomac^ qui était plus creux que jamais, et son cerveau encoi^e rempli des plus agréables réminiscences de ses songes •
— Si j^en suis sûr, monseigneur! sMcria Bautru en le poussant dans la chaise, quUl referma aux verrous ; faut-il vous énumérer ce qui est passé de votre assiette dans votre bouche? une caille cuite dans des feuilles de vignes , une cuisse d'^oie grasse aux figues de Provence, trois pieds de porc salé, six merlans rôtis, deux pans et demi deboudin«.. , ,
— Puissiez-vous l'avoir au bout du nez,
comme disait ma nourrice ! s'écria Balzac ^'agitant dans la chaise^ heurtant aux parois^ Unçant des coups dé pieds dans la portière^ s'efForçant de rompre cette nouvelle prison : je veux être damné et ne point aller à l'immortalité plus que M, Voiture , si l'on me prouve que j'ai soupe aujourd'hui!
Mais Bautru ne répondait pas^ et les porteurs qui avaient enlevé la chaise^ balancée sur ses deux brancards par les secousses réitérées de Balzac, marchaient à pas comp^ tés, entre des valets munis de flambeaux :
le cardinal se mit derrière la chaise, pour entendre les monologues tour à tour furibonds et supplians du prisonnier, qui fut conduit ainsi dans une basse-cour jonchée de fumier, choisie pour former l'arène d'un exercice inconnu aux Grecs et aux Romains*
Pendant que Richelieu écoutait avec un malin plaisir les lamentations et les fanfaronnades de Balzac, Bautru ôta un écrou