CHAPITRE XXII
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Mâdeofunsélle de GfaeûiUac et le prieur Ogief étaient encore montés sur le mêoie bid^t qui les avadt amené» de la dernière poste y lorsque Bautru se présenta seul dér^ yfMXït eux pour les empêcher de pénétrer^ à chetaUjusqu'auxbasses^coursoù sejouaiil èa ce moment la plaisante scène de Jk chaise m porteurs.
Lest gardes de la porte du château avaient entouré les deux nouveau- venus , en leur fermant le passage^ jusqu'à ce qu'ils se fussent fait connaître ; mais les extravagantes lamentations d'Alcinadure, sur Tenlèvement de son berger, semblèrent tellement inintelligibles à cet auditoire vulgaire , qu'on ne jugea point à propos d'admettre cette espèce de folle en présence du cardinal de Richelieu , sans demander l'avis de l'abbé de Boisrobert.
Celui-ci devina aussitôt ce qui se passait^ et reconnut quels étaient les personnages qui voulaient voir le cardinal et se plaindre d'un attentat commis à l'égard du sieur de Balzac; il fut d'abord trop troublé de ce contre-temps pour soiiger à le faire tourner au profit de sa comédie ^ et il eût abandonné la partie à là demoiselle de Chenillac et au prieur Ogier^ si Bautru^ dont l'émulation s'échauffait d'un regard de Richelieu ; n'avait obtenu l'autorisation
de créer des rôles pour ces acteurs qui arrivaient à rimproviste pendant la pièce.
— Mademoiselle! dit Bautru en saluant profondément Alcinadure, vêtue de son costume pastoral que la pluie ^ la boue et le voyage avaient fort maltraité : son Éminence m'envoie vous porter ses baisemains et vous prier de vous reposer en sa maison^ qui sei*a très honorée de vous recevoir.
— Permettez que je n'en fasse rien, monsieur, reprit mademoiselle de Chenillac avec un air d'élégie héroïque ; j'ai juré de ne prendre aucun repos, jusqu'à ce que j'aie retrouvé mon berger, qui m'a été ravi par le perfide complot de quelque rivale.
Or, mes sermens ne sont pas de ceux que le vent emporte et disperse comme les oracles de la Sybille, écrits sur des feuilles de chêne, n'est-il pas vrai, Ogier ?,
.. — Assurément, ma souveiraine, reprit
Ogîer en chevalier courtois : je composer rais un gros livre contre cjuiconque dirait non.
— A coup sûr, le gros livre serait de poids à braver tous les vents qui s^attaquent aux volumes étalés le long des parapets du Pont-Neuf! s'écria Bautru avec une emphase qui déguisait cette épigramme en louange. Mais je vous invite à mettre pied à terre, illustre dame, afin que je vous apprenne des choses que vous ne soupçonnez guère et qui vous émerveilleront plus que vous ne pensez*
~ Je ne veux rien entendre , monsieur, répondit*elle d'un ton mutin , avant de savoir ce que nion berger est devenu, s'il jouit toujours de la lumière des cieux et s^il conserve fidèlement le tendre dépôt de notre amour. Conduisez-<moi seulement vers M. le cardinal, auprès de qui nous avons affaire, u'est^il pas vrai , Ogier?
•^ Oui, ma déesse, répliqua le galant
secrétaire; je vais, en votre nom, me prosterner aux genoux de ce puissant mi-* nistre.
— Mordieu ! pour vous jeter à ses genoux, vous ne demeurerez pas en selle, j^imagine!
dit Bautru impatienté. Descendez donc de cheval, sHl vous plaît, et voyons ce que vous avez a requérir de monseigneur?
— Nous le supplierons dVmplôyer «on pouvoir a me faire rendre mon berger, ré* pondit Alcinadure,. lequel berger est célèbre par tout Tunivers sous le nom de Bal-, zac , qu'il a pris de la terre où nous vivons ensemble dans les délices dHm âge d'or rempli de lait et de miel, formées par Tamour et l'étude.
-^ L^agréable vie que vous menez là, et bienheureuses les brebis de votre bercail I Mais d^où tenez-vous que le cardinal sait lies nouvelles de votre berger ?
— Hélas 1 monsieur, nous avons suivi à la trace le carrosse doré où était captif cet
infortuné M, deBalzae^sous la garde d^une manière d'eunuque....
— Que parlez-vous d^eunuque , très vertueuse dame ou demoiselle? interrompit Bautru piqué de la qualification; sachez qu'on n^en rencontre pas plus que des éléphans sur les terres de France, grâce à la belle administration du cardinal-ministre.
-^ Enfin, monsieur, continua mademoiselle de Chenillac, quand nous nous informâmes, à la poste voisine , de la route que . le carrosse avait prise , on ne nous put satisfaire, et Ton nous conseilla seulement de nous adresser au château dé Richelieu, ce que nous fîmes. Mais les marauds que voilà nous accueillirent par d'impertinens éclats de rire , et refusèrent de nous éclairer sur l'objet de nos recherches; n'est-il pas vrai, Ogier?
— Si j'avais eu une rapière à mon côté plutôt qu'une plume en mon écritoire, reprit le secrétaire de Baizsac, je les aurais^
taés tous pour leur apprendre ce qu'on doit aux dames.
— 'Offenser la dixièmemuse^ la nymphe Égérie, TAstrée du grand Balzac! s'écria Bautru , en faisant signe aux assistans de ^'éloigner. Je ne voudrais pas être dans la peau de ces malavisés , qui auront les étri^ vières, pour s'être écartés du respect que commande votre divinité.
— Excusez-l€s, monsieur; ils ignoraient ce que je suis y dit mademoiselle de Gheniilac revenant à son humeur douce et sentimentale; je leur pardonne de s'être raillés de nous, parce qu'ils admirent certainement les ouvrages de M. de Balzac, et c'en «st assez pour moi , qui me glorifie d'être sa bergère.
Mademoiselle de Chenillac , qui se persuadait déjà que Balzac avait envoyé audevant d'elle cet ambassadeur si prévenant et si poli ; ne crut pas enfreindre son ser-
ment en quittant la crtmpe du maigre £our-* sier qui ne lui promettait pas un siège biea moelleux pour gagner la poste prochaine.
Le prieur Ogier, que les fatigues du chemin et lei^ dédagrémens de la maison plu* vieuse n^avaient pas distrait du bonheur qu^il trouvait à se sentir pressé dans les^ bras osseux de sa compagne de voyagé ^ comprit en soupirant que ce bonheur allait cesser^ et, s^'élançant le premier à terre, il enleva de dessus le cheval la courageuse Alcinibdure, qui s^aperçut, pour la première fois^ du triste et cuisant état où Favaiciit mise trente lieues de chevauchée > lorsqu'elle monta en boitant le grand perron du château. Le prieur la suivit pas à pas , en portant^ au lieu de bréviaire^ le volume des Lettres àe Balzac^ in-quarto relié en maroquin rouge ^ dont mademoiselle de Ghenillac ne se séparait jamais , pas même durant son sommeil.
La toilette de bergèrC; avec laquelle cette
demoiselle était partie de la maison de Bal^ zac^ avait subi d'irréparables dommages par l'efiet de deux ou trois averses sucées* sives, qui ne ralentirent pourtant pas la poursuite de cette amante au désespoir. Le taffetas de diverses couleurs avait déteint de manière à ne faire qu'une seule nuance, sale et terne ; les parties blanches s'étaient diaprées de taches capricieusement colorées ; les dorures et les galons dWgent se confondaient sous une empreinte noirâtre ; les rubans pendaient délustrés, et le chapeau de paille caractéristique , bosselé, crevassé de toutes parts, ne conservait plus vestige de sa gracieuse forme. Mais Alcinadure ne se souciait pas de ces accidens de coquetterie que lui faisait oublier la disparition de Balzac.
Quant à Ogier, ses vétemens n'avaient pas plus souffert que sa personne des in* tempéries de Pair et des in^onvéniens d'une longue traite à franc étrier : ses habits de
drap noir^ sans broderies et sans dentelles ne pouvaient craindre aucupe détérioration notable dans leur étoffe grossière ni dan^ leur façon rustique ; son embonpoint n'^avait pas encouru les mêmes écorchùres que le physique sec et grêle d'Alcinadure> cruellement meurtrie par le trot du cheval qu'elle montait à cru derrière le prieur.
— Mademoiselle ^ lui dit Bautru en la faisant asseoir avec cérémonie dans un cabinet ^ rendez des actions de grâce à monr seigneur le cardinal ^ pour Tintérêt qu^il prend à vos amours y dignes du temps de Fhilémon et de Baucis ; son Éminence hait les amans infidèles ^ à Pégal des criminels d'état.
— Qu'est-ce que vous m'allez annoncer^ d'après ce préambule? s'écria mademoiselle de Chenillac ^ qui fondit en larmes*
Ne parlez pas d'infidélité devant moi , mon- , sieur; laissez-^moi supposer qu'elle fut re-
tranchée du inonde avec les faux dieux du paganisme , et remplacée par le parfait amour ! N^est-il pas vrai, Ogier?
— Si Pinfidélité existe encore, madame, reprit le secrétaire amoiu*eux, ce ne peut être qu'aux lieux où vous n'êtes pas.
— Son Êminence admire donc la grande tendresse que vous avez pour le sieur de £alzac , dit Bautru qui avait eu le loisir de préparer un conte, et regarde avec raison cette passion singulière comme Tunique source du génie de vptre amant,..
— M. le cardinal est devin! interrompit Ogier qui n'enviait à Balzac que Pâlfection d'Âlcinadure. Les plus beaux passages des Lettres sont de votre main...
— Ogier, mon ami, répartit sévèrenïent mademoiselle de Ghenillac , la renommée de M. de Balzac est un édifice dont nous ne pouvons détacher la moindre pierre...
— Sans le faire crouler de fond en
comble, ajouta Bautru qui poursuivit son
histoire en ces termes : Or^ ce futavec dépit que M. le cardinal^ lequel est instruit de tout ce qui se fait dans ce royaume^ et même dans Tintérieur des familles^ sut que M. de Balzac entretenait une correspondance amoureuse avec une des plus belles dames de la cour.
— C'est pure calomnie! s'écria d'une voix étouffée mademoiselle de Chenillac^ cLont les joues blafardes s'empourprèrent de çolére. Mon berger ne xae trahit pas !
— Eh bien I madame , reprit Ogier ne dissimulant p^s sa joie, ne vous le disaisje points sans que vous daignassiez m'en croire ?
— Non, Ogier, non, monsieur, répliqua* t^elle dans une agitation qui redoublait à chaque instant; cela ne peut être, cela passe toute vraisemblance! Ce sont nos ennemis qui ont semé ce méchant bruit ; car il est impossible que M. de Balzac se soit hasardé à écrire de son chef...
— La chose est pourtant incontestable^ répondit Bautru, et, pour preuves, voici les lettres que la dame a reçues de lui, depuis trois mois environ.
— Jupiter, un coup de foudre pour châtier ce parjure L murmura d'un accent rauque mademoiselle de Chenillac qui froissait d'une main treaiblante les lettres rassemblées en liasse, que Bautru lui mon-* trait une à une. Si ces papiers sont faux, on a bien perfidement imité son écriture !.. .
— £h! quel autre qu^ M. de Balzac eût écrit ces lettres? ajouta Ogier, qui était intéressé à convaincre Âlcinadure de la trahison de celui qu'elle aimait. Voyez, madame, si Ton imiterait aisément ces prodigieuses fautes d'orthographe, qui le distinguent entre tous les mortels !
— En effet, voilà qui accuse Tingrat!
Mais ce n'est pas tout, je reconnais des phrases et des morceaux entiers, pris de certaines lettres que je lui adressaisparfois^
en gardant meà brebis anx efaamps. le lâche cœur! Comment ai^jè tant aimé, pour être aimée si peu, Ogier!
-^Ne Taimez plus désormais, ma reine, sous peine de l'égaler en lâcheté ; au contraire, haïssez-le, méprisez-le, et ôtez-lui Fauréole de gloire, le chapeau de lauriers yerts, que vous lui avez mis sûr la tête ; faites-le rentrer en Tobscurité de laquelle il n'aurait pas dû sortir ! . . '
— Sans doute, Ogier: je m'indigne de Faimér eiicore, etje veux être mieux assurée dé sa perfidie, pour en prendre la vengeance qui convient.
— La dame , à qui ces lettres, furent transmises, reprit Bautru charmé de trouver dans le prieur Ogier un auxiliaire contre Balzac, projeta de feire enlever Vôtre amant, pour s'enfermer dans une de ses maisons avec lui; mais 1^ bon cardinal de Richelieu eut soupçon de cette trame et la déjoua pour vous complaire : il laissa
toutefois s'exécuter l'enlètement tel que la dame Pavait machine ; puis^ il fit à son tour enlever cette dàme^ qui fut envoyée prisonnière à la Bastille de Paris , où elle demeurera jusqu'à ce que son féu soit refroidi, et le sieur de Balzac â été amené en ce château pour y être réprimandé sur sa déloyauté.
i— ^ Où est-il, ce déloyal berger ? s'écrial-elle en courant à la porte avec tant de précipitation, queBautru faillit la voir s'échappier. Je lui veux reprocher en faice sa malhonnêteté ! Je veux l'àppeleï^ parjure et félon! Je veux le dépouiller dé sa fàtisse gloire et lui arracher une à ilné toutes lés plumés de paon dont je Tai couvert pour déguiser sa pauvre nature de^gfeai ! Je veux^ de ma propre main
— JMa divine princesse , initerrômpit Ogiier appréhendant que la jalousie et Tamour offensé ne fissent sortir Âlcinadut*e dès bornes d'un reèâéntiménk digne et fier,
retirez-lui vos rayons et laissez*le retomber dans les ténèbres de Jean-Louis Guez que vous aviez métamorphosé en Balzac! Je ne présume pas qu'ail s'aventure à écrire un alnianach^ quand il n'aura plus votre esprit où puiser le goût et l'éloquence.
— Son Éminence s'est promise de vous le rendre bien rudement corrigé ; reprit Bautru^ en sorte que vous le puissiez gouverner à votre guise, comme votre chien ou quelqu'un de vos moutons. Ce sieur de Balzac est un torrent de galanterie auquel il faut opposer une digue pour sauver la vertu des femmes de ce siècle ; car, si on ne lui résistait pas, les filles quitteraient leurs parens et les épouses leurs maris, afin de s'enchaîner à son char amoureux.
— Quand je devrais faire creuser des fossés, bâtir des murailles et soudoyer des gardes, réponditmademoiselle deChenillac, j'empêcherai bien qu'on me prenne mon berger! Car il m'appartient coimne 3i je
Téusse créé moi-même à mon image ^ et je l'ai rangé sous l'empire de ma houlette; n'^est-il pas vrai, Ogier ?
— Hélas! je suis et serai votre esclave, madame, répliqua piteusement le secrétaire; mais je gémis de ce qu'un autre, moins aimant et plus aimé , soit encore votre tyran , quoi qu'il fasse pour rendre s<m joug injuste et odieux. Ah! belle Alcinadure, ma patience surpasse votre cruauté!
'~ Mon petit Ogier, lui dit-elle en lui tendant la main à baiser, vous êtes un modèle accompli de constance et d'amour,
Bautru fut touché de cet amour et de cette constance qu'il ne comprenait pas pour un pareil objet, et il se promît de les servir généreusement au préjudice de Balzac, qui n'hélait pas là d'ailleurs pour compter les torts qu'on pourrait lui faire. Il s'empressa donc de laisser le champ libre aux entreprises du prieur, qu'un seul baiser
collé sur une main sèche avait transporté au septième ciel de l'extase amoureuse^ et qui roulait des yeux capables de mettre le feu à un baril de poudre.
Sautru annonça seulement à M"® de Cbenillac que le cardinal de Richelieu nç tarderait pas à la demander pour lui faire lès complimôns qu'acné méritait et pour la prier de confondre un peu l'infidèle Balzac; Alcinadure, qui commençait à s'apercevoir de l'espérance qu'Ogier avait conçue et du péril où les entraînait à la fois la pente de leurs cœurs, supplia Bautru de ne (îas l'abandonner dans un tête-à-tête où Tagneau aurait à se défendre contre le loup; mais Tinflexiblc Bautru prétexta des ordres de son Éminence, pour se retirer au plus vite et pour enfermer ses deux nouveaux acteurs qui n'hélaient pas encore prêts à se montrer sur la scène.
On peut supposer qu'il écoutait à la porte et regardait par lé trou de la serrure, à cer-
tains murmures de rires étouffés qui venaient sans cesse déconcerter les grands sentimens du prieur Oger ; néanmoins y deux heures après^ lorsque Bautru reparut, avec une grimace malicieuse, devant ses prisonniers qui ne l'attendaient pas, M*'« de Chenillac.
était accoudée sur l'épaule massive d'Ogier, qui dessinait, de souvenir, la fameuse carte du royaume de Tendre , à laquelle il ajoutait une foule de lieux agréables omis plus^ tard par l'auteur de la Clélie.