HEURE
Cependant le déplorable Balzac n était pas au bout des épreuves que lui préparait Timagination de Roisrobert.
Celui-ci^ tout bardé de fer, comme un chevalier du xiv® siècle armé en guerre, avait pris ce lourd déguisement pour rej)résenter le père d'Arthénice ; Bautru devait
être le mari, et Faret le frère de cette belle iïxiaginaire ; les valets, qui avaient été successivement baillis et sénéchaux, gazetiers de Hollande, libraires de la galerie du Palais, académiciens d'Italie , devinrent , par un anachronisme que Pinnocent Balzac ne pouvait soupçonner, de terribles seigneurs châtelains des anciens temps, grâce aux cottes de mailles, aux armures dorées et argentées , aux superbes heaumes et aux casaques armoriées que leur avait fournis ^arsenal des sires Duplessis. Ils se placèrent en silence sur deux rangs à Tentrée de la basse-cour, où la chaise à porteurs exécutait de rapides évolutions, qui ne donnaient pas au patient le temp^ de reprendre haleine ni de se reconnaître.
Le cardinal, qui préférait cette sçèi^e bouJOTonne à tovites le3 préçédeqtes^ eût voulu la prolonger au-delà des forces de Bé^I-t i9.Çji exténué de hixn, de colère et de &tigue: il consentit, à regret, au nauveaa
spectacle que lui promettait Boisrobert, et toujours riant dp n^eiUeur cœur qu'ail n^avait fait depuis son avépement au ministère ^ il se cacha dans une écurie , d^où il pouvàit voir et entendre la suite de la comé* die qu^on lui donnait aux frais du sieur de Balzac.
Aussitôt^ Boisrobert ayant sifflé, les porteurs de chajse cessèrent de promener cette hoîte^ sous laquelle Balzac s^essoufflait à conserver son équilibre, et la renversèrent avec Thomme, qui était résigné enfin à obéir aux mouvemens qu'on lui imprimait.
Balzap se trouva donc à demi enterré dan^ le fumier, et presque écrasé pfir le poids de cette chaise qu'on lui jetçi sur le dos : il poussa un cri douloureux, et remit son àme dans les mains des saipts ses patrons , car il pença que la maison s'écroulait et l'ensevelissait dans les décombres ; B^ais, après un instant d'anxiétç,il sVperçut qu'il n'^était pas tellement brisé, que cet aç-
cident l'empêchât de se relever; il essaya de se débarrasser de la chaise qui pesait sur son omoplate^ et il y parvint à tâtons^ en souhaitant tout bas de rentrer isain et sauf dans sa maison de Balzac pour y vivre en paix, sans être tenté désormais de courir les aventures galantes. Alors, il eût changé contre un morceau de pain les plus précieuses faveurs de son Arthénice !
Il était tout étourdi de sa culbute et de la singulière promenade qu'on l'avait forcé de faire à pied et en chaise-à-porteurs ; il ne savait en quel endroit on l'avait transporté, et il cherchait à s'orienter dans les ténèbres où la basse-cour était plongée, Boisrobert ayant fait éteindre toutes les lu-r mières.
Tout à coup le château retentit de cris de mort et de bruits de combat : on tirait le canon sur les remparts, on sonnait le tocsin dans les tours, on martelait des chaudrons, on secouait d^s sacs de ferrailles, on
traînait des chaînes de tourpe-broche , on mêlait à ce vacarme infernal une musique plus infernale encore, formée des éclats, de la trompette marine et du cornet àbouquin:
c'était à rendre l'ouïe à un sourd,
Balzac ^ qui se réjouissait déjà d'être délivré de ses persécuteurs, fut saisi d'effroi à ce formidable tumulte , qui semblait annoncer le sac du château ; il n'osa plus bouger et se boucha les oreilles pour ne rien entendre, puis les yeux pour ne rien voir, quoique la basse-cour restât déserte. Il se rappelait, en frissonnant, ce qu'on lui avait dit du père, du mari et du frère d'Arthénice. Dès ce moment , il ne douta pljcis que tout cet appareil de guerre ne fût dirigé seulement contre lui , et il se persuada que ses trois mortels ennen>is avaient découvert le lieu de sa retraite.
Il se crut perdu sans remède, et s'il avait eu un puits devant lui, il s'y serait ^ précipité pour échapper à la vengeance des
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trois personnes qu'ail redoutait le plus au monde ^ depuis les menaçans récits deBaùtru. Il alla, hors âe lui, heurter à toutes les porties pour se réfugier quelque part; mais les issues étant fermées , il fut obligé de revenir à la chaise > au fond de laquelle Il se blottit, ïa figure cachée entre ses mains.
A peine était-il retiré dahs l'unique asile qui se fût offert à lui, il entendit dés cris de victoire et des fonfares joyeuses; il entrevit la lueur des torches qu'on agitait le long des murs de la basse-cour; et^ comme il se disposait à mettre la tête hors de la chaise pour savoir ce qui s'était passé, il fut averti de n'en rien faire par cette allocution de Bbisrobert, prononcée d'une voix tonnante à travers la cloison de la chaise :
— Compagnons, vous avei gaillardement
^ combattu; vainement la déloyale Arthé-
niée a prétendu .protégfei* la fuite àé son
audacieux serviteur, le sire de Balzac qu'acné â fait amener ici en secret, pour ses plaisirs : nous sommes maîtres de son château où nous avons pénétré par la brèche, et notre triomphe sera complet, dès que nous aurons en nos mains le célèbre Balzac dont la rançon vaut la moitié d'une couronne royale, et que nous jugerons pour ses méfaits comme le plus vulgairedes hommes. Or, ledit Balzac est celé en quelque taupinière ! et je récompenserai du don de vingt mille pistoles quiconque découvrira la cachette de ce galant que nous devons pendre , brûler, écarteler et rouer, pour notre hoûneut'. ^
— Le seigneur Dieu peut seul venir à mon aide par TefFet d'un miracle! se disait à lui-même lé misérable grand homme.
Que je voudrais être le compère Jacqùot
qui laboure mes champs , ou bien le porcher qui mène taeis bêtes au bois paUre la glandée ! oh ! que là ^lôîre est importune
chose ! je ne risquerais pas tant d'être égorgé ou maltraité, si je n'avais jamais excité l'envie que des meuniers et des vignerons du pays angoumois !
tJn coup de bâton, que Boisrobert frappa sur les panneaux sonores de la chaise, vint interrompre les réflexions philosophiques de Balzac, qui s'imagina toucher à sa dernière heure, et qui attendit, dans une immobilité atonique , qu'on le tirât de sa boite ; mais Boisrobert se plut à prolonger les terreurs de Jean-Louis Guez, en feignant de continuer des recherches persévérantes autour de lui et en prenant difFé- • rentes intonations de voix pour imiter les discours de plusieurs personnes passant et repassant à côté de la chaise qui résonnait sous leurs coups.
— Tron de Diou ! disait l'un en gasconnant, on lui ôtera bien la fantaisie de séduire
nos femmes ! -^ Morgue ! disait l'autre avec raccent normand^ tous les maris de la J^ormandie brûleront une chandelle à la Vierge, en réjouissance du châtiment de ce paillard ! — Nous rirons bien de le voir faisant la grimace à la potence ! — Si, par aventure, on le brûle vif, ses cendres auront la vertu de guérir la stérilité des vaches. — J'aimerais mieux qu'on Técorchât pour couvrir de sa peau tannée le fauteuil de monseigneur, — Coupons-le plutôt en une innombrable multitude de lopins que nous vendrons aux filles qui veulent devenir femmes. — Mais çà, où diable est-il all,é^ ce beau sire ? En quelque terrier de lapin ?
— Qu'est-ce qui gagnera les vingt mille pistoles promises pour sa capture ? — Maugrebleu! c'est moi! — Non, s'il vous plait^ c'est moi, et fût-il descendu au fin fond de la terre , je l'irais quérir ! — Et moi aussi ^ serait-ce dans le ventre de la baleine de Jonas !
T. II. r
— Je vois bien que je suis destiné à périr ici^ pensait tristement Balzac à qui la faim rendait moins sensible cette situation critique ; je m'inquiète seulement du genre de mort qui m^attend , car^ outre la corde^ la roue et le bûcher^ il y a Pinanition qui me fait déjà mourir.
— Je veille sur votre salut^ monseigneur, lui dit à voix basse Boisrobert en accompagnant d^un rude coup de pied cette assurance de touchant intérêt. Ne bougez pas, ne soufflez mot, ajouta-t-il en lui lançant uil caillou sur les doigts : on ne vous a pas vu !... Bon! vous êtes sauvé, mon excellent seigneur , et madame Ârthénice me bénira ! reprit-il en lui poussant une bourrade avec un des bâtons de la chaise,
Balzac tourna la |iete en gémissant, pour remercier l'officieux protecteur qu'Arthénice lui envoyait ; mais il ne vit personne, excepté un cheval sellé et bridé qui ron-
geait son mors et paraissait attendre un cavalier: la basse-cour était encore une fois déserte , et le château silencieux^ tellement que Balzac se persuada qu'ail avait
rêve.
Néanmoins , dans la crainte d'une fâcheuse réalité, il résolut sur-le-champ d'user des moyens de fuite que le hasard lui offrait en mettant à sa disposition cette monture enharnachée; sans balancer davantage , il se traîna 9 rompu de fatigue et meurtri de coups, jusqu'à Tétrier, et il eut grand'peine à se placer en selle. Ce fut pour lui un instant délicieux , qui fit taire les angoisses de son estomac et de ses entrailles, lorsqu'il piqua des deux pour Retourner à Balzac.
Mais ce ne fut qu'un instant, car on mit le feu à des fusées et à des pièces d'artifice qui étaient attachées à la queue et au harnais du cheval. L'explosion et les flammes pleuvant autour du pacifique animal le
troublèrent autant que son Cavalier^ 6t il s'^emporta en hennissant, pendant que Bal* zac, croyant qu^un volcan faisait irruption, jetait des cris plaintifs , et se cramponnait aux arçons pour n'être pas lancé à terre dans les bonds de sa monture effarée; il fermait lés yeux, de peur d'être aveuglé par les pétards qui crevaient autour de lui et l'environnaient d'une auréole lumineuse y non sans lui griller les 'cheveux, la barbe et les sourcils.
Le cheval s'élançait du sol, ruait, se cabrait, courait, sautait, virait de tous côtés dans la basse-cour, et rencontrait partout des murs qu'il né pouvait franchir ; les artifices partaient jusque dans ses naseaux, et des pots à feu, allumés sur les corniches des bâtimèns^ éclairaient de reflets verts, bleus et rouges, cette scène animée, que Balzac commençait à trouver surnaturelle : il l'eût attribuée à la magie ^ siBoisrobert s'était pnésenté i lui en cos-
tume de sorcier^ et il aurait juré être allé au sabbat^ si on lui eût montré le bout des
cornes du diable.
Cependant il se maintenait des pieds et des 'mains sur la croupe , sur le dos et sur le cou de sa bête ; il retombait avec bonheur en selle, chaque fois que quelque secousse plus terrible que les autres Tenlevait à sa position horizontale , et le lançait dans Tair comme un ballon élastique; mais enfin un dernier serpenteau, qui jaillit dans les jambes du cheval, lui fit faire un si brusque écart, que Balzac fut envoyé à dix pas sur un lit de fumier, assez détrempé pour amortir la violence de la chuté.