‹ Les aventuriers de Paris [microforme]Chapitre 3 sur 9 · L 1 PE · texte numérisé non relu

L 1 PE

quand tout à coup elle fit un mouvement, et une flamme éclaira son regard.

—Qu’avez-vous? dit madame de Frileuse, qui était près d’elle,

—Rien... ce n’est rien… répondit-elle, en se remettant aussitôt,

Et madame de Frileuse n’insista pas.

Ce que le comtesse avait vu était aussi inattendu que bizarre: à quelques pas d'elle, dans l’embrasure d’une fenêtre, un homme était venu s’adosser, et, du premier regard, elle vait reconnu dans cet homme l’agent qui lui avait été envoyé un matin par M. Saurin.

Que faisait-il là? quel rôle venait-il jouer dans cd monde où il n’eût jamais dû être admis ?

La comtesse se perdait en suppositions, et elle en ar\ riva bien vite à penser que s’il se trouvait dans ce boudoir, c’est qu’il y avait été envoyé par M. Saurin.

Elle frémit et se leva comme si elle eût voulu aller à la rencontre de Secrétain.

Mais à ce moment même, les premiers accords de l’orchestre se firent entendre, et force lui fut de rester à si

lace. ; La confusion s’était changée en désordre ; durant quelques secondes, ce fut une mêlée indescriptible. Cependant l’ordre ne tarda pas à se rétablir et les quadrilles finirent par s’organiser tant bien que mal dans le grand salon. :

Lucien était au premier rang, tenant sur son bras le bras de mademoiselle Beaulieu.

Et pendant que chacun se démenait à la recherche d’un vis-à-vis, il ne prenait garde à rien et ne songeait qu’À interroger la jolie enfant.

—Oh ! que vous êtes bonne, et combien je vous suis reconnaissant, dieait-il à voix basse : il ya si longtemps Que je ne vous avais vue, et si vous saviez que de choses j'ai a vous dire!

La jeune fille sourit doucement :

—Prenez garde. interrompit-elle ; vous ne vous oc- Cupez pas de prendre rang dans le quadrille qui se forme, et tout à l’heure nous ne Pourrons pas danser.

Lucien l’enveloppa d’un regard enivré.

—Y tenez vous done. beaucoup? dit-il d'un même ton,

—Moi!... oh! pas le moins du monde.

—Eh bien! Figurons-nous que nous n’avons pu trouver place ; ass ÿons-nous ici... au milieu de cette foule qui ne s’intéresse guère à nous, et expliquez-moi le sens des paroles que vous m’avez dites et qui mont ef. frayé.… ;

—Vous le voulez... fit Lucy avec une adorable candeur.….

—Je vous én prie.

—Soit donc. Ce n’est pas mal d’ailleurs, ce que nou. faisons... Et puis... quand je vous parle... tenez, il me semble toujours que Dieu est 1à qui m’écoute…

Le jeune comte serra à la dérobée les mains de la jolie enfant, et ils allèrent s’asseoir à quelques pas.

—Maintenant... nous voici seuls, dit-il, parlez. parlez... et apprenez-:moi…

—11 y a deux choes, répondit mademoiselle Beaulieu, deux choses qui m’ont impressionnée plus que je ne saurais dire, et qui, à l’heure où je vous parle, m’inspireni encore une sorte d’épouvante, j

—-Qu’est-ce donc? demanda Lucien, vivement intrigué.

—Et d’abord, vous vous rappelez, n’est-ce pas, l’histoire de ces deux mois passé à Trouville, A partir du jour où je vous vis pour la première fois, je ne sais pas Pourquoi, mais il me fut impossible de penser à autre chose,

—Chère Lucy!

— Vous étiez toujours présent À me mémoire... et je

compris bien tout de suite qu’il se passait en moi quelque chose d’extraordinaire, D'ailleurs, vous étiez tou:

line jours où j'allais, sur la plage, au Casino, que sais-je, partout enfin. »

—C'est que jo vous aimais,

| pu —Je l'avais deviné... Du Moins, il me semblait qu'il ete n'y avait que cette raison à donner à votre assiduité de oi le chaque instant … Mon père lui-même la remarqua, j'er: ef- suis sûre, et Comme il ne me gronda pas, comme ji] ne

: me fit même aucune remontrance, moi, je pris la douce 24 habitude de vous voir, et dès ce moment il ie sembla que

C'était Dieu lui-même qui vous avait envoyé sur mon chemin comme l’époux destiné à ma vie. Vous voyez,

monsieur Lucien, je me montre telle Que je suis, je vons =< dis tot sans honte, —Ah! c’est ainsi que je vous aime!

jo- —Eh bien ! que s’est.il passé? Quelles choses a-t-ondites à mon père? Je l’ignore, et je me creuse en vain l'esprit pour le deviner... Mais! depuis mon retour, il ‘est plus le même.

u, —Peut-être, trouve-t-i! que j'ai trop tardé à demande. der votre main.

nt —Ce n’est pas cela … mon père n'aime tant Que, par tne susceptibilité étroite, il ne voudrait pas comprometï tre mon bonheur.

—Qu'y a-t-il alors ?

8- —Je ne sais. Mais ce qui est survenu n'est pas üs = turel, et certainement, il y a quelque chose de grave … À Lucien eut un sourire, 1 :]

8e qui à jeté son ombre sur notre bonheur sera dissipé; ha mère est ici ; demain, elle verra M. Beaulieu : et quand elle Xi aura dit que nous nous aimons, votre père n’aura plus d’objection à nous opposer.

—Dieu le veuille.

NE

—Moi, je ne doute pas; sur ce point, roprenes con fiance, et dites-moi.…..

La jolie enfant garda un instant le silence, et le Jeune homme vit ses épaules remuer come si un frisson les eût effleurées,

—La seconde chose que j'avais à vous confier, dit-elle, est toute différente, et vient peut-être uniquement de mn sensibilité excessive qui me provoque parfois à l'exagération. Depuis mon retour, j'ai été plusieurs fois au bois, avec mon père, et chaque fois nous avons été su'vis Presque impertinemment, par un cavalier qui ne nous quittait qu’à la rentrée.

—Et quel est ce cavalier? demanda le jeune comte avec un froncement énergique des sourcils.

—Je l’ignore.

—L'avez-vous vu auparavant ?

—Jamais, ni à Trouville, ni à Paris, ni nulle part.

—C'’est étrange !

Lucien serra ses deux poings avec violence.

—Voilà qui est d’une rare insolence, dit-il d’un ton mal contenu; mais, soyez tranquille, dès demain je vous réponds que ce manêge aura cessé… '

—Lucien !

—Qu’avez-vous ?

—N’ajoutez pas, je vous en supplie, aux tourment: dont mon coeur est plein. Je vous défends de rechercher cet homme,

—Au moins, serais-je désireux de le voir. Il est jeune?

—Oui,

—Elégant ?

—Elégant aussi...

—Mais alors il doit avoir un nom, et...

La parole s’arrêta glacée sur ses lèvres: il venait de sentir là main de Lucy se crisper sur ia sienne et vit

son regard terrifié se diriger vers un angle du grand salon.

—Lucy! fit-il à voix ardente ct basse,

—Cet homme! cet homme!

—11 est ici?

—Qui... Regardez là.., là...

Et le comte suivit l'indication qui lui était donnée.

Ce fut comme un coup de foudre !

Dans la direction indiquée, il y avait, en effet, un jeune homie de taille élevée, mis avec un goût exquis, et dont la lèvre était estompée par une fine moustache noire qui tranchait sur la matité de la peau...

11 s'était adossé nonchalamment à l’une des fenêtres et son regard, perdu dans une Contemplation extatique, s’attachait avec une fixité obstinée sur mademoiselle Beaulieu,

Le jeune comte passa à plusieurs reprises ses deux mains sur som front... uno stupéfaction inerte se peignait sur ses traits et ses lèvres semblaient remuer dans le vide,

—Rodolphe.. le fils d’Hermann! balbutia-t-il enfin. Comment se trouve-t-il ici ?

—Vous connaissez donc cet homme ? interrogea avidement Lucy...

—Oui... oui, je le connais, répondit le comte, mais rien ne pouvait me faire prévoir que je le rencontrerais à ce bal.

—Et qui est-il ?

Lucien ne put répondre, le quadrille finissait, chaque couple regagnait sa place... le moment était venu de reconduire mademoiselle Beaulieu à la sienne.

—Vous m’avez inscrit Pour un autre quadrille... demanda le comte en souriant.

—Pour le quatrième!... répondit la jolie enfant avec une franchise presque effrontée à force d’être naïve...

Le comte n'en demanda pas davantage et so mit à la recherche de Rodolphe, le fils d'Hermann,

Car c'était bien Jui!

Et ce qui lui était arrivé depuis son retour de Bre. tagne constituait bien la plus bizarre aventure qui se Puüisse imaginer,

Il n'est pas hors de Propos de la raconter,

vHi

11 y avait un mois Qu'il était à Par.s, ot jl habitait à Passy, une charmante petite maison, situe entre cor ot jardin, à deux cents mètres environ du hoi da Hou.

yne.

Rodolphe vivait là, avec Hermann et Berthe comme avait vécu jusqu'àlors, un Peu concentré }t réyour, lonnant une partie de so journées à la lecture ou à la Jromenade, ct passant généralement ses soiréos auprès de sa soeur qui s’occupait à quelques travaux de brode. rie.

C’étai. un intérieur calme, régulier, mais bien monotone pour un jeun: homme de l’âge de Rodolphe,

Bertha, elle, ne s'était jamais Plainte : elle avait, de bonne heure, borné sa vie entre les limites étroites de cet horizon d’affections Pures... et, pourvu qu’elle sentit vivre son père et Rodolphe à côté d'elle, elle ne demandait rien autre chose à Dieu...

Rodolphe n’avait Pas la même résignation.

+1 apparence, on pouvait Je croire heureux et satis. fait du sort modeste qui lui était réservé, En réalité, il était tourmenté de mystérieuses aspirations et il avait passé bien des nuits le front dans la main, le coude sur son oreiller suivant les visions d’un rêve impossible qui l’empnrtait vers le monde de l'infini ou de l’inconnu !

C’est surtout depuis qu’il était revenu à Paris que lé. tat de son esprit s’était sensiblement modifié.

1} sortait plus souvent et Consacrait moins de temps à ses lectures favorites,

Le matin, après déjeuner, il quittait Passy et s’enfonçait sous les allées du bois.

Il ne rentrait guère que le soir, aux premières ombres de la nuit... plus triste, plus préoccupé qu’au moment où il était parti...

Le viell Hermann ne paraissait se douter de rien. Lui-même était soucieux, et on ne le voyait que rarement.

Seule, Bertha observait tout, et le changement qui s’opérait dans l'esprit de Rodolphe l'avait frappée dès le premier jour.

Elle n’en dit rien; elle espérait que le temps calmerait ce désordre momentané, dû peut-être à l’irfluence que Paris exerce sur toutes les natures ardentes et jeul nes. Elle nbotles de soins exquis, l’entourait d’at\ tentions plus délicates, et attendait confiante, l'effet de cette tendresse fraternelle sur le coeur troublé de Kodolphe…

Ce fut en vain...

Evidemment, il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire... jamais elle ne l'avait vu ainsi, et elle eut alors comme une vague intuition de la vérité.

Une fois entre autres, elle tenta de l’interroger, cherchant à pénétrer la cause secrète de ce ch ment’ qui commençait à lui faire peur...

Au moment où il allait se retirer, un soir, elle le retint ot lui prit la main, qu’elle serra dans les siennes plus affectueusement qu’une soeur n’eût pressé la main d’un frère.

—Rodolphe, dit-elle d’un accent brisé, Rodolphe... qu’as-tu donc; depuis quelque temps tu cs taciturne et sombre, tu nous caches quelque chose, qu’y a-t-il?

Rodolphe s’efforça de sourire et se dégagea doucement de l’étreinte de sa soeur.

—Es-tu folle, répondit-il d’un air contraint, quel se-

cret veux-tu que je te cache à toi, si honne, si aimante, si dévouée ?

—Cependant, tu es triste.

—Peut-être.

—Tu souifres.

—Je ne dis pas non. :

—Et tu ne veux pas me mettre de moitié dans ton chagrin!

Rodolphe remua la tête.

—Eh! je n’ai pas de chagrin, répliqua-t-il. Seulement, depuis quelque temps, c’est vrai, Jj'éprouve de singulières défaillances. Je me demande où me mènera jamais cette existence inoccupée et oisive à laquelle on ine condamne. Il me semble que j'ai un autre rôle à remplir, et j’ai hâte de me jeter dans cette mêlée de la vie où je dois avoir ma place à prendre.

Bertha le regarda avec un étonnement douloureux, mais en même temps, son visage s’éclaira d’un rayon céleste.

—Est-ce bien là réellement ce qui te tourmente? ditelle d’un ton mélancolique et doux.

—Mais... assurément ! balbutia Rodolphe,

—C’est bien vrai!.

—Ai-je jamais menti ?...

—Non... tu as raison... et je te crois!... Mais prends garde, vois-tu. Te que tu rêves. … c’est la lutte, le danger... que sais-je? Peut-être cherches-tu le bonbeur trop loin, et je tremble à la pensée, qu’un jour tu pourrais...

Rodolphe ettira la belle enfant sur sa poitrine et oublia ses lèvres sur son front.

—Je taime, ms petite Bertha... je taime... dit-il d’un accent ému... et rappelle-toi bien cette heure où ton coeur alarmé fait un appel au mien... .—quoi qu’il arrive, —quelque destinée que l'avenir me réserve... tu

— 950 — Et

seras toujours ma soeur bien-aimée. .. et je n’oublierai jamais les joies pures de notre enfance commune !.. .

a demeura quelques secondes pâle et tremblante sous le chaste baiser de son frère; puis s’arrachant tout à coup de ses bras, elle leva sur Jui un regard baigné de tendresses ineffables, et s'enfuit par l'escalier du premier étage; Rodolphe, un moment surpris de cette brusque disparition, ne tarda pas lui-même à regagner la chambre: où il couchait.

Rodolphe avait menti à Bertha.… pour la première fois de sa vie peut-être, il ne lui avait pas dit la vérité.

C’est qu'aussi une confidence plus complète l’eût bien embarrassé. . .

Un fait singulier s'était produit tout récemment qui avait jeté un trouble profond dans sa vie!

Il ÿ avait quelques jours de cela... par une tiède après-midi... dans une des allées du bois de Boulogne.

Il marchait lentement le front baissé, respirant les senteurs de l’automne, suivant le sentier où le soleil tamisait ses rayons d’or.

Le malheureux sentait sa chair frissonner au cuutact de cet air qui le pénétrait, et il ouvrait sa lèvre avide, Comme pour saisir au passage quelques effluves de cette atmosphère chargée de Erincipes capiteux.

Lui aussi, il voulait vivre. Lui aussi, il voulait plonger, ne fût-ce qu’un jour, une heure! dans cette existence qui se présentait si pleine de promesses et d’excitations.

Tout à coup, une voix domina le silence du Bois, et il n’eut que le temps de se rejeter sur le revers du sentier pour laisser passer une élégante calèche qui venait derrière lui.

Machinalement, il regarda.

Dans la calèche, il y avait un vieillard et une jeune fille.

Il ne vit que celle-ci...

Une enfant!... scize ans à peine, ave” de longs cheveux blonds qu’elle laissait flotter jusque sur ses épaules, et qui faisaient un nimbe d’or à son front.

La calèche avait disparu depuis quelques minutes, et Rodolphe ne songeait pas à se retirer.

Une sensation inouie s'était emparée de tout son être. Le rêve qu’il poursuivait avait pris tout à coup une forme, et il ne pouvait léloigner de son esprit!...

Le lendemain et les jours suivants, il revint au Bois à la même heure, et chaque fois, il revit la belle jeune fille, en compagnie de son père.

Quand, par hasard, elle manquait de venir, Rodolphe l’attendait jusqu’au soir; et il ne se résignait à reprendre le chemin de Pessy que lorsque la nuit était tout à fait venue! je

Il aimait d’un amour insensé.., sans espoir... ridicule même... |

Mais que lui importait!—I] ne demandait pas encore à être aimé... et il lui suffisait d'aimer seul, dans l’isolement, dans la nuit, avec l’image adurée de l’inconnué.

C’est sur ces entrefaites, que lui arriva l’aventure que nous avons à raconter, et qui devait apporter un chan- £ement si inattendu dans son existence.

Un jour il se trouvait, selon l’habitude qu’il en avait prise, dans le sentier par lequel la jeune fille et son père passaient régulièrement toutes les après-midi.

Ce sentier est généralement peu fréquenté, et jusqu'alors Rodolphe n’y avait rencontré personne.

Mais ce jour-là, comme il venait de prendre place sur le revers de la route et que déjà le bruit de la calèche, qu’il eût distinguée entre mille, se faisait entendre, un homme déboucha tout à coup à l’extrémité du sentier, et voyant venir la voiture, il sauta lestement sur le talus, à quelques pas de Rodolphe,

Ce dernier réprima un geste de contrariété et volontiers il se fut éloigné du fâcheux.… mais la voiture ap-

EX | er

prochait; elle n’était plus qu’à quelques mètres; il demeura.

Et alors, il vit une chose qui le cloua stupéfait à sa place.

Au moment où la calèche passait, l’homme qui était près de lui se découvrit, et le vieillard et la jeune fille rendirent le salut.

Il la connaissait!... Par lui, il pourrait savoir qui elle était... et donner enfin un nom à son rêve.

I] se retourna haletant vers lui et remarqra qu’il souriait.

Qu'est-ce que cela voulait dire... Quel était cet homme... Pourquoi cet air d’intelligence avec lequel il le regardait ?

Rodolphe était fort perplexe, et ne savait que penser.

L’inconnu fit cesser son embarras.

—Nest-ce pas, monsieur, dit-il, en portait légèrement lu main à son chapeau, n’est-ce pas que voilà une bien jolie enfant.

—Mais... sans doute... balbutia Rodolphe.

—Elle vient d’avoir seize ans... et elle apportera au moins un million à l’heureux époux qu’elle choisira.

—Vous la connaissez ?... hasarda Rodolphe en faisant un effort surhumain pour rester maître de luimême. +

—0Oh! je la connais,—vous savez,—comme on connaît une charmante personne que l’on a rencontrée une ou deux fois dans le monde.

—Et comment s’appelle-t-elle ?

—Mademoiselle Lucy Beaulieu.

Il y eut un moment de silence.

L’inconnu était descendu dans le sentier, et, machinalement, Rodolphe l'avait suivi. Ils firent quelques pas ainsi.

Toutefois, il jugea bien vite qu’il ne serait pas convenable de prolonger plus longtemps un semblable entre-

tien, et au bout de quelques secondes, il fit un mouvement comme pour se retirer.

. —£h quoil... vous me quittez, fit l’inconnu sur un ton d’enjouement qui étonna son interlocuteur.

—Je ne veux pas abuser...

—Eh! vous n’abusez nullement... Le hasard nous a raporochés un moment, et j’ai toujours pensé qu’il ne faut jamais contrarier le hasard, qui est le maître de ce monde. D'ailleurs, j'ai à vous dire certaines choses, que vous prendrez peut-être quelque plaisir à entendre.

—Moi! fit Rodolphe. Vous me connaissez donc!

—Je connais un peu tout le monde; en ce qui vous touche, je sais que vous vous appelez Rodolphe, que vous demeurez à Passy, avec le vieil Hermann et Mile Bertha, et quant à ma présence en cet endroit, elle s’explique d’elle-même: après avoir remarqué que vous veniez ici tous les jours, à la même heure, j’ai voulu connaître ce qui vous y attirait.

—Et vous avez deviné? interrompit Rodolphe avec un vif sentiment de défiance.

—Vous n’en doutez pas, je l'espère, répondit l’inconnu, d'un ton légèrement ironique.

Et comme il vit une prompte rougeur monter aux joues du jeune homme et une flamme luire dans ses yeux :

—Voyons! voyons! continua-t-il, conservez tout votre sang-froid et restez maître de vous; quoique j'en aie dit tout à l’heure, le hasard n’est pas pour rien dans cette rencontre, et elle n’a eu lieu que parce que je lai provoquée.

—Vous avez donc à me parler?

—Précisément.

—À quel propos?...

—À propos de mademoiselle Lucy Beatilieu.

L’inconnu s’était remis à marcher: Rodolnhe sa tanait à ses côtés, écoutant avidement ses paroles.

-—À la bonne heure... reprit son compagnon ; je vois que j'ai réussi à éveiller votre intérêt, et je n’en demande pas davantage!. .” J'ai appris bien des secrets que je vous révèlerai plus tard et qui perdraient à être connus dès à présent.—Chaque chose vient bien qui vient à son heure.—Mais vous être trop intelligent, la nature vous a doué de trop d’ardeur et d’ambition, pour que vous ayez pu atteindre ce moment sans être frappé de la situation étrange qui vous est faite dans le milieu où vous vivez.

—Quelle situation ?... Expliquez-vous!

—Ainsi, n’avez-vous pas remarqué, par exemple, que le vieil Hermann ne se comporte pas toujours avec vous comme un père devrait le faire envers son enfant. Pourquoi vous a-t-il élevé autrement qu'un homme de sa condition eût élevé son fils ?

—{est vrail!...

—Qu'attend-il de vous, et à quel avenir mystérieux vous réserve-t-il?...

—Mon Dieu!

—Tout cela :* ténébreux, et provoque de singulières pensées... "l:.ic'is, nous ne nous y attarderons pas aujourd’hui, &t «vus abandonnerons ce sujet, sauf à le reprendre une autre fois, si le coeur vous en dit... Ce qu’il y a d’important... Ce dont il faut s’occuper immédiatement, c’est de Mlle Lucy Beaulieu... écoutezmoi !

Et il y avait dans ces dernières paroles de l’inconnu un tel accent d’autorité, et pendant qu’il les pronongçait, son regard s’éclaira de telles lueurs farouches, que Rodolphe, dominé malgré lui, s‘arrêta pour prêter l’oreille,

—Ïl y a un mois, poursuivit son interlocuteur, que vous avez rencontré ici mademoiselle Beaulieu pour la première fois.

—11 y a un mois, oui! répondit Rodolphe.

—Et vons l’aimez?

—Monsieur,

—Et vous l’aimez.….

—Ah!... plus que ma vie même.

—Eh bien, interrompit l'inconnu, si vous voulez suivre mes instructions, si vous acceptez le rôle que j'ai choisi pour vous, avant un an, vous serez l’époux de Mlle Lucy.

Rodolphe fit un soubresaut et comprima sa poitrine de ses deux mains.

—Moi! moi! répéta-t-il, c’est impossible ! vous voulez vous railler; ah! prenez garde.

L’inconnu haussa les épaules.

—Calmez-vous, dit-il, je n'ai jamais parlé plus sé. rieusement, et je vous affirme que vous tenez votre bonheur entre vos mains,

Rodolphe erut que l'homme qui lui parlait était fou ou qu’il était lui-même le jouet d‘un rêve.

—Mon Dieu! si cela était, mummura-t-il, si cela pouvait être.

—Cela sera si vous voulez.

—Mais que devrai-je faire ?

—Presque rien.

—Vous avez dit que vous me Cconnaissiez, monsieur, et dès lors vous devez savoir qu'à aucun prix, même pour obtenir cette enfant dont l'amour serait le bonheur de ma vie, je ne faillirais à l'honneur dans lequel j'ai vécu jusqu’à ce jour.

L’inconnu eut un sourire amer.

—Eh ! qui parle de cela, —répliqua-t-il : le rôle que je vous réserve est des plus siruples et des plus honnêtes... ne prenez point peur ainsi et laissez-moi vous guider...

—Tout cela est si bizarre.

—Pas plus que votre existence même...

n’avez-vous jamais pensé de vous-même que vous pouviez ne pas être le fils d'Hermann et que Bertha n’éfait pas votre soeur? ,

Rodolphe cacha sa tête dans ses mains.

—{'est donc vrai! dit-il avec un cri étoufté.

—C’est vrai.

—Vous connaissez mon père ?

—Je le connais.

—ÆEt ma mère!... ah!... ma mère surtout...

Le même pli reilleur vint crisper la lèvre de l'inconnu.

—Votre mère aussi, répondit-il.

—Et vous me direz leurs noms... vous me raconte- —Je vous apprendrai tout ce qu’il vous sera utile de connaître.

—Quand cela ?

—Demain.

—“En quel endroit ?

—Vous viendrez me trouver à mon hôtel, rue Caumartin, et je vous y attendrai à cette même heure... Cela vous convient-il ?

Rodolphe fit un signe affirmatif.

—Ïl ne me reste plus qu’un dernier renseignement à

“vous demander, dit-il, en enveloppant l'inconnu d’un long regard.

—Lequel ? fit ce dernier.

—Votre nom.

—C’est juste, voici ma carte, et n’oubliez pas que je vous attends demain.

Rodolphe prit la carte et lut:

Baron Lippari.

Puis, les deux hommes se salrèrent et Rodolphe re prit le chemin de Passy.

Dire ce qui se passait dans son coeur serait impossible, Quand il rentra chez le vieil Hermann, il évita de 8. trouver seul avec Bertha, dîna à la hâte et courut se réfugier dans sa chambre, où il s’enferma.

Le lendemain, il allait trouver le baron Lippari... et deux jours plus tard il disparaissait, laissant à Bertha un billet dans lequel il annonçait son départ, nécessité par des motifs impérieux qu’il ne pouvait encore faire connaître. 11 parlait vaguement dé son retour, Mais Bertha ne s’y trompa point, ot là malheureuse enfant sentit son coeur se Vans à la pensée d’une séparation

qui devait être éternelle.

Elle passa toute }; nuit en pleurs et en prières, et V’aube la trouva agenouillée au chevet de son lit, Quant à Rodolphe,-nous venons de le voir faire son entrée au bal du ministère, et nous pouvons maintenant reprendre notre récit.

Cependant Lucien s'était mis à ln recherche du fils d’Hermann, que les oscillations de Ja foule lui avaient un moment dérobé.

Sa curiosité était vivement éveillée; il y avait pour lui quelque chose d’effrayant dans cel(o transformation de Rodolphe, et il se demandait qui pouvait lui inspirer l’audace d'afficher ainsi ges prétentions à l'amour %e Mile Beaulieu,

D’ailleurs, il était bien résolu à coupor court à ces manifestations, où il ne voyait qu’un outrage à la délicatesse de la femme qu’il aimait et une sorte de provocation à ses propres susceptibilités. .. et c’est avec une sourde irritation qu’il plongea son regard autour de lui Pour retrouver la piste de celui qu’il cherchait. ..

Il traversa de la sorte plusieurs salons sans réussir à l’atteindre, et il commençait à désespérer de le rejoindre, quand le hasard l’amena sur son chemin au moment où il s’y attendait le moins.

Lucien salua et Rodolphe fit un mouvement.

—Pardieu ! dit le jeure comte sur un ton enjoué, je ne m'attendais guère à vous rencontrer cette nuit au ministère, et il n’y a que Paris pour nous ménager de pareilles surprises, Je m’en félicite toutefois, puisque je puis vous remercier une fois encore de l'hospitalité que vous m’avez accordée naguère dans votre charmante demeure de Bretagne.

—Monsieur le comte... balbutin le jeune homme vn moment interdit.

—Ainsi, vous habitez Paris, poursuivit Lucien,

—Depuis deux mois.

Lucien regarda son interlocuteur avec attention,

—Eh bien, continua-t.il, ne Prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire, mais, tout à l'heure, quand je vous ai aperçu, je n'ai pu me défendre d'un étonnement profond, à tel point que je ne pouvais en croire mes yeux.

—Pourquoi cela ? fit Rodolphe, que l'examen dont il était l’objet commençait à importuner,

—Eh mais, parce que la nuit où jo vous vis en Bretagne vous ne m'aviez parlé de rien de scrblable, et qu'il a dû se produire dans votre existence un changement bien inattendu pour...

Rodolphe l'interrompit du geste,

—L'est vrail., dit-il, et j'étais loin moi-mênx de me douter que, le lendemain du jour où je vous rencontrai, je serais appelé à venir habiter la capitale, , , Comment ct pourquoi cela s'est-il fait? Par quel miracle l’humble habitant des environs de Lannion s’est -il trouvé tout à coup emporté dans ce monde vers lequel l’attiraient ses plus âpres aspirations ?.., L'explication en serait bien simple et facile à donner... mais ce n’est pas là, j'espère, ce que vous demandez, —et, en tout cas, je bornerais à ce que je viens de dire ma volonté de répondre,

—Je ne voulais pas être indiscret, répliqua vivement Lucien, et si, après vous avoir reconnu, je me suis efforcé de vous rencontrer, c’est que j'avais une autre question plus sérieuse à vous adresser,

—Vraiment, fit Rodolphe avec ironie ; et de quoi s’agit-il, s’il vous plaît ?

—D’une personne dont le nom ne doit pas même être prononcé entre nous, et qu’il est inutile, je crois, que je vous désigne d’une façon plus précise,

—En effet.

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—Vous me comprenez ?

—A merveille.

—Eh bien, M. Rodolphe, apprenez que j'aime cette jeune fille, que je suis certain d’en être aimé et qu’il ne me convient pas...

Rodolphe fit un haut-le-corps.

—Peste! comme vous prenez feu, M. le comte, interrompit-il d’un ton railleur; permettez-moi au moins de vous faire observer que j’ignorais complètement la situation que vous me révélez... mais, l’eussé-je connue, je me hâte d’ajouter que cela ne m’aurait pas arrêté.

—Monsieur!...

—AÀ mon tour, je, m’étonne de l’irritation que vous laissez paraître. Comment! il y a à Paris une jeune fille charmante, riche; je la trouve jolie, sa grâce et sa pureté font sur moi une impression profonde, et, parce qu’il vous plaît de la distinguer de votre côté, vous prétendez qu’il soit impossible de vous ka disputer; allons donc! ce sont là des exigences auxquelles il faut vous attendre à voir vos rivaux résister énergiquement.

—Ainsi, vous persistez?...

—Je vous trouve bien osé d’en douter.

—Mais alors...

Rodolphe releva le front, et son regard altier s’arrêta eur son interlocuteur.

—Pardon, M. le comte, dit-il d’un ton plein de hauteur; nous en avons déjà trop dit sur ce sujet, et il me semble oiseux de prolonger cette conversation.

—Ah! je vous reverrai! s’écria Lucien, en s’emparant de son-bras.

—Je demeure rue Caumartin, 9, répondit froidement Rodolphe, et vous et vos amis seront toujours certains de m’y trouver.

Et dégageant son bras de l’étreinte de Lucien, il pénétra dans les salons à travers les méandres de gaze et de dentelles qu’y formaient les quadrilles.

te

Il n'avait pas fait cinquante pas, qu’il sentit une main s'appuyer sur son épaule.

Il se retourna vivement.

C’était le baron Lippari.

—Vous!... M. le baron, dit Rodolphe avec un reste d'émotion.

—QOui! répondit Lippari, je vous suivais.

—Comment !

—Je vous ai vu tout à l’heure causer avec le comte de Frontenay et je me suis douté de ce qui se passait.

—11 me parlait de Mlle Beaulieu.

—J’en étais sûr!

—Il prétend m’interdire de la suivre, de lui parler, de l’aimer aussi peut-être.

—Et que lui avez-vous répondu ?

—Que je demeurais rue Caumartin, et que je me tiendrais toujours prêt à le recevoir.

—Quelle imprudence !

—Vous me blâmez.

Le baron haussa les épaules.

—Eh! sans doute, je vous blâme, répliqua-t-il avec un accent d’autorité; souvenez-vous de ce que vous étiez hier et rappelez-vous ce que je vous ai promis dans un avenir rapproché!. ‘En revanche vous m’avez juré, vous, de ne rien faire sans me consulter, de suivre rigoureusement les conseils que je vous donnerai, enfin, de vous laisser vivre sans essayer d’arracher de vos yeux le bandeau tutélaire que j’ai cru devoir y placer.

—Cependant, il l'aime! fit Rodolphe en pressant ses tempes de ses deux mains.

—Je le sais... ;

——Tl est riche, il a un nom, un titre, il est aimé.

—Qu’importe..… ;

—Et sil l'épouse! ..

Le baron se prit à scurire.

—Nous n’en sommes pas là... répondit-il, et croyez

ss Es

rade

que tout ira bien... il y a loin, vous le savez, de la coupe aux lèvres... et avant que le comte y trempe les siennes...

—Ah! je le tucrai! s'écria Rodolphe, hors de lui.

Lippari fit entendre un petit rire sardonique.

—On ne tue plus ses rivaux aujourd'hui, dit-il en frappant sur l'épaule du jeune homme pur un geste familier; et de plus, ce serait folie d'aller risquer sa vie dans une partie où vous avez tous les atouts dans votre jeu!...

—Mais lui! lui!... insista Rodolphe. Tenez, je le hais de tout l'amour que cette enfant lui a voué, et je sens que tant qu’il vivra...

—Vous ai-je jamais dit que je voulais qu’il vécût! interrompit brusquement le baron.

Et se penchant à l’orcille de son interlocuteur.

—1l ne faut pas qu'il vive, en effet, continua-t-il à voix basse comme un souffle!. .. Mais ce n’est pas ainsi que nous nous en débarrasserons. Songez donc! si demain Mile Lucy Beaulieu apprenait que son fiancé est mort de votre main, croycz-vous qu’elle consentirait jainais à devenir votre femme ?

—C’est vrai!

—Encore une fois, laissez-vous faire. prenez palience, ne vous inquiétez de rien... et, croyez-moi surtout quand je vous dis que le comte de Frontenay nu peut-être pas trois mois à vivre.

À ces paroles de Lippari, Rodolphe ne put s’empêcher de frissonner ; il leva sur son interlocuteur un regard presque effrayé. ..

—Qu’avez-vous ? dit le baron.

—Je ne sais.

—Est-ce que je vous fais peur?

—Peut-être.

—Enfant!... vous ignorez la vie... je vous l’apprendrai; mais il ne faut pas s’abandonner à ces tris-

les impressions. Ce monde officiel qui nous entoure n’a rien de précisément attrayant... Si vous y consentez, nous le quitterons,

—Où voulez-vous me conduire ?

—Venez toujours, vous me remercierez quand nous serons arrivés...

—Et Lucy!...

—Laissez-la donner cette soirée au jeune comte; vous n’y pouvez rien, moi, non plus. Le plus sage est de battre en retraite, jusqu’à ce que vienne Fheure de la revanche..,

—Vous le voulez? ‘

—Venez...

—Qu'il soit donc fait comme vous le désirez...

Et ils sortirent.

En traversant l’un des salons, ils passèrent auprès de Mme de Frontenay qui, à la vue du baron, devint blanche comme un suaire,

—Mon Dicu! encore! balbutiu-t-ele en se levant à demi.

Le baron n'y prit pas garde et passa.

Mme’ de Frontenay était retombée haletante sur 6on siège.

—Ah! qui donc me dira quel est cet nme! ajouta-t-elle comme accablée sous sa propre terreur.

Elle n’avait pas achevé qu’une main discrète soulevait la portière près de laquelle elle était assise, et que deux lèvres se penchaient à son oreille.

—Cet homme, dit alors une voix à peine perceptible. avant huit jours, madame la comtesse sera édifiée sur son compte: Seulement, jusqu-là, mystère et discrétion !

Et le singulier personnage disparut. ;

Mme de Frontenay avait eu à peine le temps de le voir, mais elle l’avait reconnu.

C'était maître Secrétain,

M. Secrétain avait rempli son rôle avec tout le zèle, toute l'intelligence dont il était capable. Rien ne lui avait échappé de ce qui s’était passé, et quand il vit le baron et Rodolphe s'éloigner, il se lança sur leurs pas, monta dans une voiture, et ordonna au cocher de suivre celle qui emportait Lippari et son compagnon.

Le trajet fut court: peu après ces derniers s’arrêtaient rue du Cirque, et disparaissaient aussitôt dans la cour dun petit hôtel dont les fenêtres étaient brillamment éclairées et où il devait y avoir réception...

M. Secrétain attendit quelques minutes avant de descendre, et quand enfin, il sauta sur le trottoir, le cocher remarqua avec surprise que sur le côté gauche de sa poitrine brillait une plaque étincelante de pierreries, tandis qu’à la boutonnière de son habit, se balançait une brochette de croix étrangères qui scintillaient à la lumière des becs de gaz.

—Faut-il vous attendre, mon prince! demanda le cocher, ébloui au miroïtement des insignes de son client.

—Va te placer à l’angle de la rue Saint-Honoré, répondit Secrétain, tu peux faire un somme en attendant mon retour. À

Et à son tour, il pénétra dans la cour, atteignit le vestibule splendidement illuminé, et laissant son pardessus aux mains d’un vallet, il monta l’escalier qui menait au premier étage.

L'hôtel dans lequel il venait d'entrer, appartenait à

mademoiselle "ose Pompon qui y donnait à jouer cette nuit-là.

Mademoiselle Pompon était une célébdité du Lac; de: rs deux mois, il se faisait un certain bruit autour d'elle,

Elle était très courtisée, Ù

Son hôtel était meublé avec un luxe vraiment princier... elle avait une serre qui empruntait ses plantes aux contrées les plus excentriques; nn citait son écurie comme celle de nos plus célèbres sportmen!...

Qui payait ce luxe prodigue; quel génie des Mille et une Nuits fournissait à ces fantaisies insolentes. . . On n’en savait précisément rien. '

Tout au plus, disait-on, que le baron Lippari y avait ses grandes et petites entrées; mais la chronique n’allait pas plus loin, et le vague de ses indiscrétions attestait surabondamment qu’elle n’en savait pas plus long.

Quand Secrétain arriva au premier étage, et qu’il fit son entrée dans le premier salon, il y avait foule...

Un monde bien mêlé, mais élégant, vif, qui était venu ià pour chercher le plaisir, et qui entendait bien ne pas se retirer avant de l’avoir rencontré.

On se promenait, on causait, on se provoquait, on jouait !

C'était un frou-frou harmonieux que rayaient de temps à autre, les rires sonores de jeunes femmes et à travers lequel on percevait de loin en loin le bruit joyeux des louis d’or roulant sur les tapis verts...

M. Secrétain ne s'était jamais tronvé à pareille fête. C'était ane sorte d'initiation à un vrdre de sensations qu'il n'avait jamais éprouvées...

Tous ses sens s’éveillaient à la fois, et il cn était presf que grisé. \

Toutefois, et pour rester dans la vérité, il! fant dire que, ce qui l’attirait le plus dans cette confusion, ce qui mettait surtout une flamme dans son regard, et précipi-

tait le sang duns ses veine: ,, c'était cette longue table autour de laquelle une vingraine de femmes et d'hommes étaient assis, et où il voyait s'amonceler l'or et les billets de banque.

Machinalement, il s'en rapprocha, et poussé par 1 sentiment plus puissant que sa volonté, «a main s'ei. fonça dans sa poche pour aller se crisper sur le roulean que lui avait remis M, Saurin.

Qu'allait-il faire? Il ne le savait pas lui-même; et, sans doute, il se serait oublié jusqu’à risques quelques louis, quand il sentit un bras nu se glisser doucement sous le sien, et un souffle jeune et chaud frôler son orcille,

T1 se retourna comme brûlé jusqu'au coeur, |

C’était mademoiselle Pompon elle-même qui venait à lui. La vue de la jeune femme suffit pour le rappeler sur-le-champ à la réalité froide de la situation.

—Eh quoi! vous... ma chère enfant, dit-il avec un geste du dernier galant ; voilà qui est d’un bon coeur, et de suis tout honteux de m'être laissé devancer... en arrivant tout à l’heure, je voulais aller vous saluer... mais vous étiez si entourée, et vos adorateurs paraissaient si peu disposés à céder la place... que j'ai dû remettre à me présenter.

Mademoiselle Pompon sourit pour montrer ses dents qui étaient fort belles.

—Voilà une excuse, répliqua-t-elle, et, ma foi, je se) rai très franche, moi aussi : je ne vous cacherai pas que, dès votre entrée, j'ai été prise à votre endroit d’une vive curiosité.

—Vraiment... A quel propos?

—Dame! je connais un peu tout le monde ici, tandis que vous.

—Inconnu, n'est-ce pas?

—Tout à fait,

—Pardieu, rien que de très naturel, et pour dissiper

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