NN
toutes les obscurités, voici mon état civil, comme s’il avait été rédigé par mon ministre lui-même,
—Vous êtes étranger ?
—Russe, de naissance, mais Français de coeur, j'ai beaucoup voyagé, et honoré d’une confiance illimitée par la plupart des têtes couronnées, je porte sur la poitrine les témoignages éclatants des services que j'ai rendus. de sui riche, ami du plaisir, et j'ai cru que c’étaient 1ù des titres suffisants pour me présenter à votre soirée) sans chercher d’autres recommandations. Ai-je fait mal?
—Assurément non!
— Alors, vous m'autorisez à rester,
—Je vous en prie.
—Et à revenir ?
—-Je vous y invite!
L’entretient finit dans un éclat de rire de mademoiselle Pompon,
Tout en causant de la sorte, ils avaient insensiblement gagné un boudoir en soie orange capitonnée, qui était une véritable merveille, Il n’y avait là qu’un groupe de jeunes gens et de vicillarde, et, loin du bruit des conversations et du mouvement de la foule, on y jouait un lansquenet bien engagé.
Pour le moment, la banque était tenue par un homme d’une quarantaine d’annécs environ, dont les favoris teints avec violenec imprimait à sa physionomie un air particulier de dureté.
Cet homme d’une tenue d’ailleurs fort correcte, venait de passer six fois, et «es partenaires semblaient hésiter à faire son jeu, Il n'avait plus en main que deux cartes) et pe dant qu’il attendait que l’on tint le coup, le baron Lippari s’amusait à battre les nouvelles cartes que l’on venait d’apporter.
Il y avait mille francs sur le tapis; et, de temps à au:
tre, le baron se tou:nant vers le banquier, l'engageait à passer la main,
—Vous avez tort, mon cher Morelli, lui disrit-il, votre ve.ne va être coupée... et ce n'est pas d'un joueur hab:le,
—Quel est celui de ces messieurs qui tient le coup, — dit le banquier pour toute réponse...
Secréiain eut un frémissement et s'approcha de la ta ble,
—Est-ce que vous allez j- "er? interrogea mademoiselle Pompon, subitement interesse,
—C'est pr'ir payer ma bienvenue, répondit Necrétaiu, avec un aimable sourire, et vous me permettrez bien, je espère, de vous offrir les quelques louis que je vais gagner.
—Ah! voilà qui sat tout à fait princier.
— Vous permettez ?
—Faires comme chez vous! dit encore la jeune femme,
Secrétain se tourna vers celui que l’un vanait de désigner sous le nom de Morelli.
—Banco! dit-il d’une voix nette et bien timbrée.
Et 11 plaça sur la table un enjeu égal à velui du banquier. 1
Ce dernier abattit alors les deux cartes qui lui restaient, et qui étaient un huit et un trois, et il i.adait déjà la main vers le baron Lippari pour prendre les cartes que ce dernier venait de battre, quand Secrétain l’arrêta d’un geste presque impérieux.
Morelli releva vivement les yeux.
—Qu'est-ce done, monsieur, dit-il d’un ton au fond duquel tremblait un commencement d’irritation.
Secrétain sourit avec grâce.
—Moins que rien, répondit-il une observation, tout simplement... Ne croyez-vous pas qu’il serait bienséant de couper le paquet de cartes avant de vous en servir!
—Mais, monsieur...
—Oh! ne v offensez pas, je vous prie, c'est un usage banal que j'ai le droit d'exiger, et j'en appelle à toute la galerie,
—C'est juste! c'est juxto! brononcèrent plus'eurs voix.
—Je ne m'y refuse pas... approuva aussitôt Morelli qui venait d'échanger un regard avec Lippari.., et si vous autorisez M, lo baron... |
Secrétain avait l'oeil américain pour nous servir d'une Leution dont l'emploi lui était familier, et le regard échangé entre Lippari et le banquier ne Ini avait pus échappé,
H1 fit un haut-le-corps en signe de protestation,
—Dieu me garde de suspocter qui que ce soit ici, répliqua-t-il, et, en toute circonstance, je serais heureux de témoigner à monsieur le baron une confiance égale à la vôtre, mais ici, c’est bien différent.
—Enfin... que voulez-vous ? interr: gea Morelli dont les sourcils se froncèrent.
—Tout joueur + superstitieux, coat:rua Secrétain, toujours bénin, et 8: vous n’y voyez pas d’inconvénient, je pricrai la personne à laquelle nous devons l’hospitalité de cette nuit, de vouloir bien rous :vndre le service que vous attendiez de monsieur le baron.
Il n’y avait rien à répliquer: mademoiselle Pompon était vivement intéressée au jeu, et, intérieurement, elle se sentait flattée de la proposition de M. Secrétain.
Elle avança done sa belle main effilée ét blanche. et Lippani lui ayant présenté le paques de cartes, elle : ou- Pa avec une émotion mal contenue,
—Etes-vous satisfait et puis-je abattre ?... dit alors Morelli, d’un ton manifestement railleur.
Secrétain fit un signe affirmat ® un silence succéda à cet incident, et Morelli jeta une carte eur la table.
était un trois.
Il avait perdu !!
En ps
a ti ddl) moe y!
Un mouvement s'effectua parmi les spectateurs, — et mademoiselle Pompon jeta un cri joyeux.
Socrétain ramassa tranquillement les enjeux, ot après eu avoir fait deux parts égules, il offrit à la jeune femme les cinquante louis qu'il venait de gagner,
Celle-ci n'eut garde de se faire prier, sa poitrine so souleva d'aise à cette aubaine inespérée, et elle adressa un regard reconnaissant au génér-üx joueur,
Mais ce dernier se montra fort peu sensible à ces témoig ages qui attestaient une bonne volonté dont il n'entendait point profiter, et jl demeurait debout, près de le table, comme s'il y oût été retenu tout à coup par unc attraction violente,
Morelli s'était levé; Rodolphe venait de prendre «a place, et pour la sæconde fois, M. Secrétain avait surpris le regard qu'avaient échangé entre eux, le baron et Morelli.
Regard rapide, mais significatif qui suffit à éveiller sa curiosité ct qui le cloua pour ainsi dire sur place.
—Est-ce que vous allez continuer ? demanda Pompon de sa voix câline,
+Peut-être, répondit Secrétain.
—Alors, je vous laisse.
—Vos devoirs de maîtresse de maison vous réclament, et je n’en voudrais de vous retenir.
—Mais je vous reverrai.
—N'en doutez pas.
—Bientôt ?
—#{Cette nuit... demain! Croyez que je n'oublierai pas de sitôt l'heure charmante que je viens de passer.
La jeune femme montra :es dents éblouissantes dans un sourire radieux ; puis elle serra la main de l’étranger et s’éloigna au bras d’un vieillard qui venait de se approcher d’elle au moment où elle quittait Secrétain..….
—Quel est ce personnage ? interrogea le vieillard dès qu'ils eurent fait quelques pas.
—{({a, mon cher philosophe, je l'ignorr, répondit Ponpon, mais il vient de me faire Hagner mille balles.,, et ce n'est pus le moment de lui demander des papiers!
Le vieillard remua la tête,
—Hun! t-il, je l'ai bien regardé tout à l'heure... et je me trompe fort, ou J'ai recontré déjà cette tôte-la quelque part,
—Dans le faubourg St-Germain ! fit Pompon en riant,
—Non.,, rue de Jérusalem, répondit le philoso »,
Le rire de Pompon s'éteignit et elle entraîna vivement son Compagnon vers quelque coin retiré.
Cependant, après s'être déganté, Rodolphe avait pris place à lu table, et jetant quelques billets de banque devant Jui il s'était emparé des cartes, ct attendait que ln somme qu'il venait de placer devant lui fût couverte.
Presque aussitôt, les louis roulèrent sur le tapis et la partie réco MeEnça,
Secrétain ne perdait rien de ce qui se pussait, et son regard allait alternativement du baron à Morelli, s'arrêtant quelquefois sur le visage de Rodolphe,
Mais ce dernier ne songeait pas à dissimuler ses sensations, et c’est d’une main agitée, presque frémissante, qu’il jeta les cartes sur la table,
Evidemment, il n'avait pas l’habitude du jeu, et ses impressions se trahissaient naïvement dans chacun de ses mouvements,
Son premier coup fut heureux... il amena un ryfait...
—Aux innocents les mains pleines! s’écria Moralli; c'est une veine qui commence. . la place est bonne !.., attention.
Rodolphe n'avait pas bougé... à peine s’aperçut-il qu’il avait gagné... sa pensée était autre part.
— Vous continuez? demanda le baron.
—Mais certainement, répondit le jeune homme.
Et il continua...
Pendant quelques secondes, ce ne fut qu'avec ure sorte de timidité que l’on paria contre lui... maïs bientôt, les joueurs s’enhardirent et s’obstinèrent; chacun mit une véritable irritation à combattre une veine vi s’affirmait avec tant de bonheur, on pourrait dir: avec tant d’insolence, et au bout de quelques minu3, ‘or et les billets s’amoncelèrent sous la main fiévreuse de Rodolphe.
Lui-même commençait à se griser de sa chance.
Ses joues pâlissaient à chaque coup heureux: 1ne flamme brillajt maintenant sous ses paupières qui battaient; une contraction nerveuse crispait le coin de ies lèvres.
—Arrêtez-vous ! lui dit tout bas le baron Lippari, ne tentez pas le hasard qui vous a ei bien servi jusqu’à présent...
Rodolphe secoua la tête par un geste de défi.
—Non! non! répondit-il d’un ton âpre et plein u'oubli; j'irai jusqu’au bout, je ne me déroberai point. .
—Mais vous allez perdre ! insista le baron à voix basse.
—Qu’en savez-vous ?
—J’en suis sûr, croyez-moi; j’ai mes raisons pour vous parler de la sorte...
—Voilà d’étranges paroles.
—Tâchez au moins de les comprendre.
—Monsieur!...
Ce colloque avait eu lieu, au milieu du vrouhaha qui s'était élevé sur le dernier coup de Rodolphe; nul ne l'avait entendu, ou n’y avait pris garde. :
Nul,—excepté Secrétain !...
I1 devina ce qui se passait, comprit les motifs secrets de l’insistance du baron, et pendant que Rodolphe était troublé, —effrayé peut-être,-—hésitant à prendre un parii, il fit un mouvement, et se pencha vers la table.
—Banco! cria-t-il, pour la seconde fois, du même ton sonore et net.
Rodolphe tressaillit. Cette voix qui venait de se faire entendre l'avait rappelé à lui-même, et comme soulagé d’un grand poids. 11 se tourna vers Secrétain, lui envoya un geste d’acquiescement ct jeta les cartes sur la table.
Ce ne fut pas long.
Au plus quelques secondes, au bout desquelles une rumeur de stupéfaction s'élevait des rangs atientifs des spectateurs.
Rodolphe avait perdu.
“Et pendant que tous les regards se tournaient à l’envi vers Secrétain, ce dernier allongeait la main pour ramasser or et billets, et faisait disparaître le tout dans les poches de son gilet et de son habit.
La somme était considérable. On n’avait encore rien vu de pareil aux soirées de Pompon!
je fut un événement dont le bruit ne tarda pas à venir jusqu’à la jeune pécheresse.
Elle voulut s’assurer par elle-même de la réalité du fait, et rencontra Secrétain qui d’un pas nonchalant se dirigea vers l’escalier.
—Vous partez! dit Pompon, d’un accent de doux reproche. Vous nous quittez.
—H le faut, ma chère enfant.
—-Déjà !.…
—1l se fait tard... et puis vous êtes trop entourée; on ne peut vous approcher, je reviendrai.
Pompon leva son index d’un air mutin :
—Dites plutôt, fii-elle, sue vous allez mettre en lieu sûr, les sommes folles que vous avez gagnées cette nuit.
—N’en croyez rien, ma chère enfant, répliqua Secrétain d’un air dégagé, je tiens peu à l'argent, soyez-en persuadée, et si vous en doutiez encore, après la preuve
db.
que je vous en ai donné il y a quelques instants, voici un autre moyen de vous en convaincre.
—Vraiment,.
—Voulez-vous essayer ?
—Voyons.
—Je vous offre la somme que je viens de gagner.
—AÀ moi?
—AÀ vous.
—{C’est une plaisanterie.
—Nullement.
—Et que devrai-je faire pour cela? ,
—Rien que de simple et à la portée d’un enfant.
—Ma foi, je suis curieuse.
Secrétain plaça le bras de la jeune femme sous le sien, et l’entraîna dans l’antichambre.
—Je crois, ajouta-t-il, qu’il y avait sur le tapis une dizaine de mille francs. Eh! bien! ces dix mille francs sont à vous, si vous pouvez me procurer...
—Quoi ! quoi donc!
—Les cartes à l’aide desquelles M. Rodolphe les avait gagnés.
Mlle Pompon recula de quelques pas avec un mouverent d’effroi, comme si elle eût marché sur la queue d’une vipère!...
Secrétain se contenta de sourire, salua la jeune femme de sa main gantée, et ayant endossé son pardessus qu’un valet était venu lui présenter, il descendit l'escalier et disparut.
Le dossier dont il s’occupait commençait à se grossir de documents importants, et il savait déjà bien des choses sur les hommes qu’il devait surveiller.
Mais il fallait aller jusqu’au bout et épuiser la veine des informations.
Il alluma un cigare et se dirigea à pas lents vera sa voiture qui stationnait au coin de la rue du Faubourg St-Honoré.
Tout en marchant, il dreésait ses plans et sc consultait sur ce qu’il allait faire.
Ce n’était pas précisément facile. Le baron Lippari ct son compagnon resteraient peut-être jusqu’au matin chez Mlle Rose Pompon, et dans cette hypothèse, les premières lueurs du jour l'empêcheraient de continuer sa surveillance,
Il réfléchit.
Tout en avançant, il jetait de temps à autre un regard inquiet derrière lui, espérant que le hasard lui viendrait en aide.
M. Secrétain n'avait pas pénétré encore les arcanes du métier, et il ne se fiait pas entièrement à son habileté et à son adresse.
Dans la circonstance, il n’eut pas tout à fait tort.
En effet, au moment où il approchait de son fiacre, et comme il se disposait à réveiller son cocher, qui dormait d’un profond sommeil, il entendit un bruit de pas à quelque distance, et aperçut sur le seuil de l'hôtel de Rose Pompon trois hommes qui débouchaient sur le trottoir.
Un coup d'oeil lui suffit.
Ces trois hommes étaient le baron Lippari, Rodolphe et le partenaire auquel il avait enlevé si lestement mille francs.
Il se hâta de secouer son cocher qui, réveillé en sursaut, faillit tomber sur le trottoir.
—Quoi!... Qu’y a-t-il!... Est-ce qu'on bat le rappel, s’écria-t-il en se dressant sur son siège ?
—Eh non!... imbécile... interrompit rapidement Secrétain, en lui glissant furtivement un: louis dans la main... Réveille-toi... regarde et tâche de comprendre à demi-mot.
A la vue de la pièce d’or le cocher revint sur-le-chemp à lui-même.
—Un jaunet! balbutia-t-il, en le présentant à la lueur
du bec de gaz, un vrai jaunet, bigre de bigre! me voilà tout oreilles, et vous pouvez parler, mon prince.
Secrétain ouvrit la portière, et avant de prendre place dans la voiture, il se hissa jusqu’à l'oreille de son interlocuteur..….
—1l y a là trois hommes qui vi‘nnent à nous, dit-il vivement.
—Parbleu!... Ils font assez de bruit!
—Je veux savoir où ils ont! Tu vas les suivre... et prends garde surtout qu’ils ne se doutent de rien. Si tout se passe bien... je doublerai la mise... tu comprends.
Le cocher fit claquer sa langue contre son palais:
—On n’est pas un enfant... répondit-il... et nous savons ce que parler veut dire... soyez calme... c’est comme si l’autre jaunet était dans ma poche.
Et il releva ses guides, pendant que Secrétain prenait place dans le fiacre.
Toutefois au moment de fouetter ses chevaux, il lâcha un juron énergique, en feignant d’avoir laissé tomber quelque objet précieux, il sauta sur le trottoir, et parut se livrer à une recherche inquiète.
Ce n’était qu’une comédie imaginée dans le seul but de: permettre aux trois hommes de monter en voiture et de prendre une direction dans laquelle il pourrait sûrement les suivre.
—Pas mal! pas mal!... dit Secrétain, en baissant la glace de la portière pour mieux voir.
Cependant, le baron Lippari avait atteint son coupé qui stationnait à côté de la voiture de Secrétain et il y fit monter Rodolphe, puis se tournant vers le troisième compagnon :
—Toi... lui dit-il, à voix rapide, préviens le philosophe, et trouvez-vous, dans une heure, rue du Cloître, nous aurons à causer.
Et s’adressant ., son cocher:
—À l’hôtel!... ajouta-t-il, en allant s’asseoir à côté de Rodolphe.
Le cocher de Secrétain se pencha alors vers son maître.
—Vous avez entendu! dit-il, en clignant de l'oeil,
—Parfaitement.. répondit Secrétan,
—1l a dit: à l'hôtel... et rue du Cloître… où faut-il vous conduire ?
—Quel est ton avis ?
—Hum!... moi, si j'étais de vous...
—Que ferais-tu?... parle...
—Eh bien... j'irais... rue du Cloître... je crois que c’est plus intéressant.
—Décidément, tu as des dispositions !... fit Sécrétain en riant... Va donc pour la rue du Cloître.., et je paye d’avance.….
En parlant ainsi, il lui présenta un second louis qui fut accepté avec le même empressement que le premier, et dix secondes plus tard, le fiacre partait vers la Cité.
Une fois arrivé rue du Cloître, Secrétain mit pied à terre, renvoya sa voiture et alla prendre position le long de la grande basilique.
Trois heures sonnaient,—la nuit était noire, le silence profond, —Secrétain écouteit et regardait.
Cela dura à peu près une heure, et il comfnençait à désespérer, quand un bruit de pas se fit entendre, et qu’il vit à travers l'ombre la silhouette d’un homme tourner l’angle de la rue.
Il le reconnut tout de suite.—C’était Morelli!
Presque sur ses pas venait un autre personnage dont il ne put distinguer les traits.
Les deux hommes passèrent auprès de Secrétain sans le voir, et se dirigègent vers une modeste habitation qui se trouvait de l’autre côté de la rue, et dont la porte massive, enfoncée sous son porche gothique s’ouvrit devant eux comme par enchantement.
Quand ils eurent disparu, Secrétain sortit de sa ca-
chette, et déjà il avait fait quelques pas pour s'éloigner lorsqu'un nouveau bruit l’arrêta net.
C'était un troisième personnage qui venait de déboucher du Parvis.—Il n’eut que le temps de se rejeter en arrière !
Et alors ce qu’il vit lui parut tellement extraordinaire, si invraisemblable, si impossible, qu’il fut sur le point de quitter sa cachette pour aller s’assurer qu'il n’était ps le jouet d’un épouvantable cauchemar.
Ce troisième personnage n’était autre que le vieil Hermann !
Bien des choses s'étaient passées, à Passy, dans cette petite habitation où demeurait naguère Rodolphe, et où depuis son départ, Hermann et Bertha vivaient seuls, contristés, en proie à une mélancolie amère que le temps n'avait pu encore distraire,
Bertha surtout avait bien changé depuis un mois... Et Dieu seul savait ce qu’elle avait souffert! ‘
Au premier jour, quand elle avait reçu la !-ttre dans laquelle Rodolphe expliquait son départ en termes vagues et troublés, elle n’avait pas compris tout de suite : À ce moment encore elle était relativement heureuse, confiante, ne cherchant pas à sonder l'avenir, évitant de soulever même un coin du voile qui lé lui cachait,
Et puis, elle n’avait pas cru à une sépation! Rodolphe était jeune, il était ardent et concentré; il se trouvait peut-être à l'étroit entre les murs de cette habitation bourgeoise, où l'air manquait à sa poitrine et l’horizon à son regard.
Il était parti.. .mais pour revenir.
Elle le crut du moins, et trouva dans cette pensée une consolation. » ;
Mais, à la fin de la première semaine, une émotion inconnue la mordait au coeur.
Rodolphe n’était point revenu: il n’avait pas écrit; on ne savait ce qu’il était devenu !
Elle avait interrogé Hermann à ce sujet, mais le vieil. lard ne savait rien ou ne voulait rien dire,
Que se passait-il ? ï
La pauvre enfant commença sérieusement à s’inquiéter.
D'ailleurs, des bruits étranges circulaient qu’elle saisissait avidement au passage, Quelques âmes charitables avaient remarqué sa disparition,—et s'en étaient étonnées. On jasait dans le quartier, et pour la première fois, Bertha entendit des choses qui la firent frissonner dans tout son être,
On disait que depuis longtemps Rodolphe allait passer ses après-midi au bois de Boulogne, qu’il y rencontrait une jeune fille d’une grande beauté, qu’il aimait, et dont il était aimé!
Quelques reporters officieux ajoutaient que la vie du fils d'Hermann n’était plus un mystère... qu’on l'avait rencontré plusieurs fois... monté sur un cheval de race, et qu’il menait une vie qui devait coûter cher à ceux qui fournissaient à son luxe...
Bertha eût voulu ne pas entendre... mais elle écoutait!... et ce qui se passait alors dans son coeur est :mpossible à exprimer.
Elle ne dit rien cependant, et ne confia sa douleur à personne. #Elle trouvait même une âpre jouissance à souffrir seule, la nuit, au milieu du stlence, dans l’insoninie et les larmes.
En moins d’un mois, ses joues se creusèrent, le vif incarnat de ses lèvres disparut; elle ne dormait plus, et c’est à peine si elle touchait aux aliments qu’on lui servait.
Le vieil Hermann finit par s'alarmer de cet état; peut être, en avait-il deviné la cause, et il chercha à ramener la jolie enfant à la raison et à la vie!
—Tu souffres, lui dit-il, un jour; tu maigris, tes mains sont glacées, ne veux-tu pas me dire ce que tu éprouver?
—Je u’ai rien, répondit Bertha d’un ton de douce ré-
signatiou. Je n'éprouve aucune souffrance. Cela passera.
—{L'est l'absence de Rodolphe.
—Peut-être,
—Si tu veux, j'irai le trouver.
La pauvre enfant serra les maius de son père avec énergie.
—Non! non! interrompit-elle, d’un ton presque violent... Rodolphe a eu ses raisons pour nous quitter... Comme il a sans doute ses raisons pour ne pas revenir. [l ne faut pas le tourmenter.. . S'il trouve son bonheur Join de nous. . ne le blämons pas de l'y avoir cherché!
Et comme, es paroles, un sanglot monta de son coeur à sa gorge, le vieil Hermann voulut la prendre dans ses bras,—Bertha le repoussa doucement.
—Cher Rodolphe! dit-elle les yeux fermés et les mains jointes... je m'étais tellement habituée à le voir toujours là, près de nous... affectueux et tendre; je l’avais depuis notre enfance si étroitement associé à ma vie... que son départ m'a surprise, et que j'en ai été douloureusement frappée; mais ce sera passager... et s’il est heureux... même... au prix...
Elle n’acheva pas et alla cacher sa tête sur la poitrine de son père.
—Voyons, calme-toi, chère enfant, dit ce dernier d’un ton contenu; tu as besoin de distraction, tu restes trop souvent seule, si tu veux, dès demain, nous irons tous les jours faire un tour au Bois, tu respireras, tu verras passer la foule et cela changera tes idées. Veux-tu ?
—Je veux tout ce que vous voudrez, répondit Bertha sans avoir entendu ce qu’on lu: disait,
Deux sernaines s'étaient écoulées à la suite de cet entretien. Tous les jours, elle se rendait au Bois avec son père ou avec Gertrude, la vieille servante qui les servait.
Le soir où nous la retrouvons, elle était rentrée plus agitée que de coutume; elle était revenue à pas pressés,
Gertrude avait peine à la suivre, et elle s'était enfermée dans sa charpbre où elle avait passé quelques heures à écrire. \
Quand elle eut fini, elle plaça sa lettre sous enveloppe et en écrivit l'adresse,
“ M. Rodolphe, rue Caumartin, ”
Son père n'était pas rentré... elle l'attendit...
Au bout d’un quart d'heure un homme s'arrêta devant la porte de l'habitation ; elle reconnut Hermann.
Elle alla vivement à sa rencontre et remarqua tout de suite l’altéracion de ses traits,
—Mon père ! s’écria-t-elle, qu'avez-vous ? oue vous estil arrivé?
Le vieillard remua doucement la tête.
—kRien... ne t'inquiète pas, répondit-il.
—11 ne s’agit pas de Rodolphe ?
—Non... mais indirectement cela le touche.
—{(Comment ?
Il y a à Paris un homme du nou de Martin, espèce de bandit qui, par violence, surprise ou vol, s'est approprié les papiers qui établissent l'état civil de Rodolphe.
—Eh bien?...
—EÆh bien! voilà deux mois que j'étais à la recherche de cet homme... je me suis rendu successivement à tous les domiciles qu’il a habités depuis une année, et ce n’est que ce soir que l’on m’a donné enfin l'indication précise de l'endroit où j'aurai quelque chance de le rencontrer.
—Où cela ?
—Rue du Cloître.
—Et vous irez?
—Je veux le voir, et s’il est vrai qu'il ait en sa possession les papiers dont je parle, à tout prix, entends-tu fût-ce au prix de notre fortune, il faudra qu’il me les restitue,
—Œt vous ne craignez pas, objecta la jeune fille.
Le vieil Hermann eut un geste énergique.
:—Je rie crains rien! répondit-il d'une voix sombre. Rodolphe nous a quittés; la vie qu’il menait auprès de nus était trop calme et trop honnête aussi, peut-être.
—Mon père!..,
—Et il est parti... 11 s'est laisc‘ entraîner par quelque aventurier qui s'en servira comme d’un instrument’ inconscient et docile, et le poussera à la honte et au déshonneur.
—Ah! c’est impossible!. .. vous le calomniez!
Le vieillard eut un sourire amer,
—Nous n'avons, dit-il, qu'un moyen de l'arrêter sur cette pente fatale qui le mène tout drnit à l’abtme.
—Lequel! lequel! implora Bertha,
—C'est de tout lui dire! de lui raconter l’histoire de sa naissance, et de le rappeler à lui-même en lui parlant de sa mère... mais pour cela, il faut des preuves, car peut<tre ne croiraitil plus à la parole du vieil Hermenn,
Bertha garda le silence. .. Elle était émue, et ses deux bras croisés comprimaient mal son sein gonflé.
Le vieill: d l’attira contre sa poitrine, et baisa longuement ses cheveux.
—Pauvre enfant!... dit-il avec abandon, tu souffres! Tu passes bien des nuits à pleurer sur le passé... ou sur tes plus doux rêves d'avenir... Pour toi aussi, il importe que cela prenne fin... Et je jure que demain cette situation aura cessé!
Et sur ces mots, il s’éloigna laissant l'enfant en proie au trouble le plus profond...
Elle ne dormit pas de lu nuit... et vers deux heures, elle entendit la porte de la maison s'ouvrir, et un homme descendre dans la rue.
Ctait son père qui se rendait rue du Cloître Notre- Dame,
Cependant Secr. in était resté interdit devant la découverte qu'il venait de faire, et le vieil Hermann avait disphru depuis quelques sccondes déjà, quand il revint à lui.
—Hermann! murmura-t-il, Hermann, ici, à cette heure. Oh! oh!...; voilà qui réclame une investigation approfondie... et nous rentrons dès ce moment dans un nouvel ordre d'idées.
I réfléchit, adossé À l’un des contreforts de la basilique dont les colonneties élancées et fines semblaient jaillir comme des fusées de granit, de la base au sommet.
De temps er temps il pressait son front de ses deux mains pour y fixer une pensée près d: l’abandonner: plus souvent encore, un éclair sillonnait 80, regard et éclairait l'ombre autour de lui!
Cela dura au pl cinq minutes, puis, il se dréôssa résolu, et mawcha vers la place du Parvis,
—Le pauvre diable est perdu? marmotta-t-il; je ne connais pas le lieu où il se rend ; mais il est certain qu’on n’y reçoit pas la fine fleur de la société; si personne ne vient à son aide, il n’en sortira pas vivant... à moins qu’il ne cache son jeu! ce qui est possible, en tout cas, excès de précaution ne nuit jamais, et il faudra qu'il dovienne muet, si je ne parviens à lui arracher quelques pâroles bien senties.
Et de la place du Parvis, il gagna la rue de la Ba-
rillerie, et disparut sous la grande porte voûtée du Palais de justice,
11 est inutile de dire que maîtro Socrétuin ne s'était pas trompé, ., C'était bien le vieil Hermann qu'il avait vu, ot le locteur connaît le motif qui l'attirait à cette heure, rue du Cloître Notre-Dame,
Ce n'était pas d'ailleurs la première visite qu'il rendait à l'établissement, Le matin, il Y était venu déjà, avait demandé à parler à Martin, et le maître du caboulot, qui n'aimait pas les indiscrets, s’était contenté de l'engager à repasser, sans entrer dans de plus longs détails, sur la disparition de celni que l’on demandait à voir,
Hermann n'avait vu dans cette réponse rien que de très correct, et maloré l'heure indue du rendez-vous qni lui fut indiquée, il ne songea pas à s'en inquiéter, bien convaincu, d'ailleurs, que l’homme auquel il avait affaire devait viv: nuit bien plutôt que le jour.
11 fut d. exact,
Il avait wii vif désir de rencontrer celui qu’il cherchait, que rie n’eût pu l'arrêter; et quand il mit le pied dans le sombre bouge, en dépit de l’aspect sinistre de l'allée... malgré l'air fétidn dont il se sentit enveloppé en pénétrant dans la cour, sans tenir compte même d'une sorte de répulsion inconsciente qui le saisit au coeur, il avança d'un pas ferme et alla poser une main ässurée sur le loquet de la porte du fond.
Puis il entra.
Dans la grande salle, c'était le même contingent que nous avons vu.
Mais Hermann ne prit pas garde aux clients du caboulot et :zarcha droit au comptoir.
Le maîire de l'établissement l'avait déjà aperçu; il l’accueillit de son plus invitant sourire.
—Martin n’est point venu... dit-il tout de suite, mais il y à là—et il indiquait le cabinet que nous con-
naissons—il y a là quelqu’up qui pourra vous dire ce qu’il est devenu.
Hermann n’engagea pas une plus longue conversatien, il traversa aussitôt la salle et pénétra dans le mystérieux cabinet. , CL
Il n'avait avcune appréhension... Les raisons qui l'avaient déterminé à faire la démarche qu'il tentait étaient trop graves; la sainteté du but eft fait taire toutes ses craintes, s’il eût pu en avoir.
Il poussa donc la porte avec assurance, —f quelques pas dans le cabinet et se trouva en présence de trois . hommes qui relevèrent la tâte au bruit qui venait de se produire, “
Deux de ces hommes étaient assis à la table et gamdèrent leur place. 4
Seul, le troisième s'était levé et avait fait un mouvement vers le vieillard.
11 régnait une ombre épaisse dans la pièce qu'éclairait mal une anauvaise chandelle posée sur la table... Hermann ne distingua qu’imparfaitement les traits de Fhomme qui venait à lui, et pourtant, il ne put s’empêcher de tressaillir quand il se trouva en face da lui.
Il pressa son front de ses deux mains comme pour en faire jaillir la pensée.
—{’est toi que l’on appelle Hermann ! demanda alors l’homme qui était devant lui. Tu es venu ici dans l’espoir d’y trouver un misérable du nom de Martin, et tu désires savoir ce qu’il est devenu ?
—Sans doute! répondit le vieillard un peu interdit.
—Que lui voulais-tu ?
—C’est à lui seul que j’entendais le dire.
—Martin est mort! :
—Est-ce possible... Vous ne me trompez pas?... : Vous êtes bien sûr?
—C’est moi qui lai tuéi
Hermann eut un geste effaré à cette réponse, et, instinctivement, il jeta un regard troublé vers la porte.
Son interlocuteur se prit à ricaner:
—11 faut que tu aies perdu toute prudence, poursuivit-il d’un ton ironique, et tu avais été plus circonspect jusqu’à présent.
—Que voulez-vous dire? balbutia le vieillard.
—Je connais ton passé!
—Vous!
—Ne te souvient-il plus du comte de Kersaint et de sa fille ! une enfant qui s’était laissé séduire par Rodolphe l’aventurier.
—Grand Dieu!
—1l y a vingt-cinq années de cela! tu avais juré de garder le secret sur cette honte, ede ne jamais révéler à l’enfant né de cette liaison d’un jour, le mystère de sa naissance, 4H étal
—Ah! je n’ai pas trahi mon serment.
—Hier encore, c'était vrai; mais aujourd’hui, pourquoi es-tu ici, dans ce bouge, à cette heure, et d’où vient. que tu recherches avec tant d’âpreté la trace de ce Martin... Tu te tais!.., Je vais te le dire. !
—Mais qui done êtes vous s’écria le vicillard.
Son interlocuteur lui saisit le bras avec violence, et l’amena en pleine lumière.
Hermann jeta un cri.
—Jacques! Jacques! balbutia-t-il épouvanté.
—Tu me reconnais!
—Ah! malgré les vingt-cinq années passées, je ne vous ai point oublié encore.
—AÀ la bonne. heure!
—Et je vous retrouve, ici! et vous venez de faire aveu d’un nouveau crime que vous avez commis! c’est à faire douter de la justice de Dieu.
Un nouveau ricanement tordit la lèvre de Jacques.
—Ovi, repritsil après un moment de silence. Oui,
c’est bien moi, et je n’ai point menti en disant que j'ai tué Martin, le misérable avait mérité la mort, et il l’a reçue comme la recevront tous ceux qui tenteront de se mettre en travers de ma route. Comprends-tu ?
—ÏInfamie!... infamie!... murmura Hermann.
Jacques continua.
Ses sourcils s'étaient froncés, une hideuse expression convulsait ses traits. Un souffle ardent sifflait entre ges lèvres.
—Martin avait résolu de me trahir, poursuivit-il, après m'avoir dérobé les documents qui peuvent seuls, le jour venu établir l'identité de Rodolphe, il projetait de les vendre à ceux qui ont intérêt à les détruire! et tu sais maintenant comment j’y ai mis bon ordre! mais il n’est pas Le sël contre lequel j'ai à lutter, et je le répète, tu as été bien imprudent en venant ici toimême, sans t’assurer d'avance de ce qui t’y attendait.
Hermann releva la tête, les dernières paroles qu’il venait d'entendre avaient amené un frisson à sa peau il promena un regard vague autour de lui.
Et alors, il vit une chose horrible, et bien faite pour glacer d’épouvante le coeur d’un vieillard.
Les deux hommes qui étaient restés jusqu’alors, spectateurs muets de cette scène, venaient de faire un mouvement, et leurs regards s’étaient arrêtés sur le malheureux Hermann.
Le vieillard sentit la peur le gagner.
—Que voulez-vous donc faire de moi ? interrogea-t-il, Voeil hagard et la sueur au front.
—Tu vas mourir! répondit brusquement Jacques.
—Moi! moi! vous voulez m’assassiner.
—Tais-toi !
—Mais je ne vous ai rien fait,—vous savez de quelle tendresse j’ai entouré l'enfance de Rodolphe; pendant vingt ans, il.fut mon fils et il n’a pas dépendu de moi.
—Assez! interrompit çacqus, si je t’accordais la vie aujourd’hui, demain tu me trahirais.
—Je vous jure, je vous en prie... songez! Jacques...
Ce dernier adressa un signe impérieux à ses deux acolytes qui se levèrent.
Et l’un des deux hommes alla ouvrir la trappe pendant que l’autre saisissait le vieillard par le milieu du corps.
Hermann proféra un cri aussitôt étouffé ; il était perdu... et il pensa à sa pauvre Rertha qu’il laissait seule au monde: deux grosses larm , coulèrent le long de ses joues blêmes...
—Finissons! dit alors Jacques.
C’en était fait malheureux père!
Mais à ce moment la porte s’ouvrit avec fracas, et un des habitués de la grande salle se précipita dans le cabinet, en bousculant énergiquement les trois assassins.
—Mille millions de tonnerres! hurla Jacques en levant les deux poings serrés; qu’y a-t-il?... et qu'est-ce que cela veut dire?...
—La Rousse, répondit le nouveau venu.
Il n’eût besoin de rien ajouter.
Les deux acolytes de Jacques avaient déjà sauté par la fenêtre, qui donnait sur une issue connue des seuls clients du caboulot, et Jacques lui-même allait imiter leur exemple, quant au moment de fuir, une pensée suhite le retint, et il se retourna vers Hermann, tout étourdi encore de cette intorvention inespérée.
—C’est lui! c’est ce misérable! qui a prévenu la police! s’écria-t-il, en proie à une aveugle fureur; eh bien! tu as’ accompli ta dernière trahison... et tes amis ne recevront plus de toi aucune confidence.
En parlant ainsi, il avait dirigé son revolver sur Hermann. Ce dernier essaya de fuir; mais avant qu’il eût atteint la porte, un coup de feu partit, et il s’affaissa sanglant sur lui-même.
secrétain arriva pour le recevoir dans ses bras:
—Trop trrd!... dit-il; les oiseaux ont pris leur volée, et quant à cslai-ei, il me paraît avoir fait son affaire; je ne donneruis pas dix centimes pour sa peau,
À quelquues heures de là, voici ce qui se passait rue Caumartin, au domicile que Rodolphe habitait depuis un mois.
Ce dernier était rentré vers deux heures du matin et la baron Lippari l'avait quitté au seuil de sa porte.
Il avait immédiatement gagné sa chambre et au valet qui vint lui demander s’il n'avait pas besoin de ses services, il répondit qu'il désirait être seul.
Rodolphe rapportait de singulières impressions de cette nuit: et il sentait bien qu’i! appellerait vainement le sommeil.
Il se promena quelque temps à travers sa chambre d’un pas agité et fébrile ; puis, s’approchant du foyer où brûlait un bon feu, il e’assit et le front dans la main, il se mit à repasser dans sa mémoire jusqu’aux moindres incidents qui l'avaient frappé!
D’abord, ce fut le bal du ministère...
Sa rencontre avec Lucien... les paroles qu’ils avaient changées... la provocation du jeune comte, et surtout la gracieuse et touchante apparition de Mlle Beaulieu.
Il là voyait toujours... chaste, timide, comme les vierges bibliques de Cimabue... voilant son âme candide sous sa paupière bistrée par le désir inconscient dissimulant à peine les curiosités naïves qui allumaient une flamme dans son regard.
Elle passait et repassait devant lui, et il re pouvait se soustraire à l’influence magnétique qu’ -cait sur “on coeur le souvenir de son image.
Tout en se rappelant de la sorte, il oubliait l'heure qui fuyait avec rapidité, s’abandonnant à ce rêve aimé qui lui apportait d’énervantes ivresses. .
Cependant un nuage glissait de temps à autre sur sa rêverie et venait tout à coup l’assombrir.
Il se revoyait alors chez Rose Pompon, assis à une table de jeu, où l'or s’amoncelait sous sa main.
Et les paroles que lui avait dites le baron Lippari bruissaient encore à son oreille,
Pourquoi l’engageait-il à se retirer, quelle signification fallait-il attribuer à son insistance, quel nom donner à l’intérêt qu’il lui témoignait.
Depuis un mois, Rodolphe avait mis le pied sur une pente qui l’entraînait vers un avenir, qu’on lui laissait à peine entrevoir et sûr lequel on n’avait jamais voulu le renseigner tout à fait.
Quel était ce baron Lippari, et de quel droit prenaitil cette autorité dans sa vie!..
D'où venait-il lui-même, et où altait-il?...
Jurqualors, il n’avait pas réfléchi... L‘gmour qu'il portait à Mile de Beaulieu l’aveuglait à ce point qu’il ne s'était jamais sérieusement demandé quel rôle étrange le baron Lippari lui faisait jouer... Mais à certaines heures, quand les traditions d'honneur et de loyauté, moinentanément étouffées, se faisaient jour à travers les obscurités qui l’enveloppaient il sentait une amertume inouie pénétrer son être, et sa pensée se reportait, pleine de trouble et de remords, vers le vieil Hermann dont il ne pouvait oublier les paternelles bontés, et vers la jolie Bertha qu’il aimait toujours à l’égal d’une soeur!
Cependant, que pouvait-il faire... il n’avait pas le courage de déchirer son coeur pour en arracher l’amour de Lucy, et je ne sais quel suprême espoir dominait obstinément ses hésitations et ses défaillances.
11 dormit peu; ce ne fut que le matin que vaincu par
la fatigue et mille émotions diverses, il put enfin goûter quelques instants de repos.
Quund il se réveilla, il était midi...
EL s’habilla sommairement à la hâte, et sonna son valet.
Ce dernier accourut.
—Dominique, lui dit-il, il n’est venu personne pendant que je dormais ?
—Pardon, monsieur, répondit le valet... Il est venu M. le baron Lippari; il avait, a-t-il dit, quelque chose de très important à apprendre à monsieur, et il reviendra dans la journée.
—C’est tout ?
—C’est tout... seulement on a remis cette lettre pour monsieur.
—D'où vient-elle ?
—De Paris...
—Donne.…..
Dominique remit à son maître une lettre qu'il tenait à la main, ct Rodolphe n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur la suscription qu’il fit un mouvement,
—C'est bien... laisse-moi, dit-il aussitôt... Si j'ai besoin de toi, je t’appellerai.
Le valet sortit, et Rodolphe déchira l'enveloppe d’une main fiévreuse.
La lettre était de Bertha.
Il en avait reconnu l'écriture; il avait hâte de savoir ce qu’eïle lui disait :
Cette lettre semblait répondre à l’état de son esprit ; toute la nuit, il avait pensé à Hermann et à Bertha, et il les avait revus tous deux à travers son sommeil.
Bertha savait donc ce qu’il était devenu... où il demeurait... et sans doute, elle lui adressait des reproches sur une disparition qui devait lui paraître inexplicable.
Voici ce qu’il lut :
“ Rodolphe,
“Je prends la résolution de t'écrire pour faire un üppel suprême à ton amitié; il n’est pas possible que tu nous aie quitté avec l’idée de ne revenir jamais, et j'espère encore que tu penses à nous et que tu n’as pas cessé de nous aimer.
“I1 m'a fallu bien du courage, et j'ai hésité longtomps : après tout, tu es un homme, nons n’avons pas le droit de borner ton avenir au modeste horizon de notre vie humble et calme, et peut-être est-il dans notre destinée de nous séparer à l’heure que tu as toi-même choisie. :
“ Pourtant, nous étions si heureux naguères! T'en souvient-il encore ?... Nous vivions l’un près de l’autre, lun par l’autre. Je ne demandais pas à Dieu une autre existence que celle-là... et je n’ambitionnais pas d’autre bonheur... Te rappelles-tu nos promenades à deux à travers la campagne... dans les sentiers pleins d’ombre, le long des ruisseaux bien encaissés ?... moi, je ne puis rien oublier... et depuis que tu n’es plus là... je repasse jour à jour, heure par heure, les chèfes années que nous avons vécues ensemble...
“ Rodolphe!
“Si tu savais quel déchirement s’est fait en moi quand un matin, tout à coup, je ne t'ai plus retrouvé à mes côtés. .
“ C’est comme si la nuit s'était faite sur notre demeure; il me semblait que mon pauvre coeur cessait de battre; j'ai cru que j'allais mourir!
“ Mais je me suis raisonnée, j’ai compris qu’un jour ou l'autre, cette séparation devait s’accomplir, que l’a-
mitié vit surtout de dévouement et de sacrifice, et j'ai voulu savoir afin de rassurer mes dernières inquiétudes, “ Beris-moi donc, ne fût-ce qu‘un mot, et s'il m'apprend que tu ne te repens pas de la résolution que tu as prise, je n'aurai pas le courage de t'en vouloir, et je croirai que tu cs heureux, puisque tu anras toismême choisi ton bonheur.
Ta soeur, Bertha, qui t'aime toujours du plus profond de son coeur, ”
Rodolphe relat à plusieurs reprises cette lettre si sime ple, et plus d’une fois, pendant qu'il lisait, sa poitrine se gonfla et son ocil se voila de larmes,
Puis, quand il eut fini, il secoua résolument le front ei fit quelques pas vers la porte; mais il s'arrêta presque aussitôt.
La porte venait de s'ouvrir, et un homme venait d'entrer.
C'était Lippari.
—Vous allez sortir, fit le baron,
—Oai, monsieur, répondit Rodolphe.
—Et serait-on indiseret, si l’on vous demandait où vous allez ?
—Nullement.
—Donc, vous vous rendez...
—Chez Hermann!
Le baron recula avec surprise.
—Hermann! répéta-t-il; et à quelle occasion; dans quel but?
—Mais... ...butia Rodolphe.
Lippari protesta du geste.
—Oh! pardon! dit-il aussitôt, vous ne me devez aucun compte du mobile de vos actions... et je retire ma .question... Seulement, la visite que vous projetez dérange un peu mes. plans... et j’en suis contrarié.
—Vous aviez à me parler? interrogea Rodolphe.
—Précisément.
—Eh bien... qu'à cela ne tienne... accompagnezmoi, et chemin faisant... nous aurons le temps de causer.
—Vous avez raison...
—Vous consentez ?
—{Cela vaudra toujours mieux que de remettre à demain la confidence des choses que j'ai à vous dire...
Rodolphe achevait sa toilette à la hâte. Sur les derniere mots du baron, il se tourna vivement :
—L'’est done grave? demanda-t-il encore.
—Très grave... répondit Lippari,
—De ce qui s'est passé hier, après notre départ du ministère.
—Le comte de Frontenay!... Lucy...
—Précisément.
—Ah! parlez! parlez!... je veux savoir.
Le baron allait répondre... le valet vint prévenir son maître que la voiture était prête.
Rodolphe hésita.
—Voulez-vous que nous restions!... dit-il vivement
agité.
—-Eh! pas le moins du monde, repartit le baron. 11 fait un temps superbe. Nous irons passer une heure au Pois, et votre cocher vous conduira. mn revenant, chez le vieil Hermann... C’est ce qu’il y a de plus simple.
—Partons alors! dit Rodolphe.
Une fois que la voiture eut atteint les Champs-E]ysées, c’est-à-dire au bout de quelques minutes, Rodolphe, dont la curiosité était ardemment éveillée, se pencha vers son compagnon :
—Voyons! voyons! dit-il, c’est bien du comte de Frontenay qu’il s’agit, n’est-ce pas!... et vous avez dit qu'après notre départ, cette nuit, il s'était passé quelque chose de grave.
—{C'est cela.
—Expliquez-vous,
—Eh! bien... je crois vous avoir dit que M. Beaulieu, qui d'abord avait aceueilli la recherche de M. de Frontenay avec une bienveillance significative, semblait, depuis son retour de Trouville, avoir changé d'avis, et que cela avait désespéré un moment les deux jeunes gens. —Ah! elle l'aime! elle l'aime... , interrompit Rodolphe,
—Eh! sans doute... c'est l'histoire de toutes les jeunes filles. Ce qne Mile Beaulieu aime dans le jeune comte, c’est son fiancé, . . elle n'en a pas connu d'autre ; et le jour où vous lui serez présenté comme son futur époux, c'est vers vous que se tournera son coeur, qui sera alors tout étonné de ne vous avoir pas remarqué le premier.
—Enfin ! enfin! interrompit Rodolphe.
—ÆEnfin, le ccmte était fort perplexe, fort malheureux même ; si bien que sa mère a deviné tout de suite ce qui se passait et qu’elle a pris, séance tenante, une résolution énergique.
—Qu'a-t-ello fait?
—M. Beaulieu était là et elle lui a parlé,
—De Lucien. à
—Et de qui donc?
—Elle lui a demandé la main de sa fille
—Que M. Beaulieu a accordée, acheva le baron.
Rodolphe fit entendre une effroyable imprécation et il se leva à demi.
—Ah! je vous l'ai dit, je le tuerai! s’écria-t-il, en proie à un désordre violent, Cette situation est intolérable, il faut qu’elle finisse et avant quelques jours, l’un de nous deux aura cessé de vivre,
—Quelle folie !
—Je n’écouterai rien.
—Et vous compromettrez tout.
Rodolphe eut un geste de révolte sauvage.
—Ah | laissez-moi, laissez-moi, dit-il hors de lui, niais vous ne voyez donc pas que mon coeur bat à faire éclater ma poitrine ; vous ignorez donc que c'est le premier rôve auquel j'aie suspendu ma vie, et que s'il ne se réalise pas, j'en mourrai!...
Le baron haussa les épaules, et sourit avec compassion,
—Je vois que vous êtes un enfant, interrompit-il, et vous ne comprenez rien vous-même à ce qui se prépare autour de vous. Her
—Un enfant!... Ce qui se prépare! répéta Rodolphe en arrôtani son regard sur son interlocuteur.
—Ne vous l'ai-je pas dit déjà? pourquoi m’obliger à le répéter ; laissez-moi faire, ne vous inquiétez de rien, et je vous réponds que si Mile Beaulieu doit épouser un comte de Frontenay, celui-là ne s'appellera pas Lucien, mais bien Rodolphe.
——Que dites-vous ?
—Une chose bizarre, qui semble insensée ; mais c’est la seule que je puisse vous dire. Si je n'arrôtais là mes confidences, avant une heure, vous auriez par votre imprudence, déjoué tous nos plans.
Rodolphe se tut pendant quelques minutes ; rejeté au fond de la voiture, le front penché, l'âme troublée, il s'était pris à songer...
Ce qu’on venait de lui dire était si impossible, si extravagant, qu’il ne pouvait y croire... Il avait beau se torturer l'esprit, il ne parvenait pas à faire le beau se torturer l’esprit, il ne parvénait pas à faire le jour à travers les ténèbres qui s’accumulaient de plus en plus autour de lui!
Et puis... une inquiétude lui était revenue qui se changeait peu à peu en soupçon.
Quel était cet homme... jusqu’à quel point devait-il se fier à lui... encore une fois, à quel rôle mystérieux le destinait-il ?
1 n'y voyait pas bien... et il avait peur,
—ÆEh bien! fit le baron au bout d'un instant, vous aves réfléchi; à quelle résolution vous arrôtez-vous ?, . ,
Rodolphe se sécoua comme au sortir d'un songe pénible,
—Je ne sais... répondit-il; je suis fort troublé... Je cherche \ me retrouver et je n'y réussis pas,
— Vous vous défiez de moi!
—N'en croyez rien!
— Pourquoi vous en défendre?.,, A votre âge, on ext inhabile à dissimuler, et je lis dans votre coeur rommé en un livre ouvert. Vous êtes une nature honnête et loyale, et les réticences dont j'enveloppe mes paroles vous donnent le droit d’hésiter, C'est là un grand donger... Toutefois, votre ignorance vous protège encore, et je ne veux rien faire pour l'éclairer,,. Dans quelques mois, vous serez édifié tout à fait, et vous me serez reconnaissant alors de la prudence que j'aurai déplnvée.,, Que décidez-vous ?
s:odolphe releva la tête,
—Un mot seulement, répondit-il,
—Voyons ! fit le baron,
—Vous m'avez promis, tu début de nos relations, que vous me feriez connaître le nom de mon père.
—C'est vrii.
—Le moment est-il proche où cette révélation doit m'être faite ?
— Il m'est impossible de préciser,
—Mon père vit-il encore ?
—H vit!
—Et ma mère? interrogea Rodolphe d'un ton où tremblait une émotion inquiète,
—Votre mère...
Le baron allait poursuivre: il sc contint,
—A quoi bon répondit-il, soulever à demi le voile qui
couvre le passé? Vous connaîtrez tout cela un jour, et sachez gré, dès à présent, à ceux qui remettent à vous raconter l’histoire de ce passé.
Rodolphe prit son front dans ses mains, et étouffa un soupir douloureux.
Mais, presque au même instant, son regard s’alluma d’une flamme inattendue, et il se pencha au dehors au risque de tomber sur la voie.
—Qu’'y a-t-il? demanda le baron étonné de ce brusque mouvement.
—{C’est elle!... répondit Rodolphe, la lèvre tordue par un ricanement amer.
La calèche de M. Beaulieu venait de passer et il avait aperçu Lucien qui caracolait à la portière.
Ses deux poings se <rispèrent avec fureur.
—Lui! lui! ajouta-t-il, d’un accent farouche.
—Calmez-vous! voulut dire le baron.
—Ah! vous en parlez à votre aise, vous qui m’enfermez dans ce cercle d’obscurité où je ne vois plus!... pourquoi Dieu a-t-il mis en moi cet amour insensé qui brûle mes veines et altère ma raison... quelle responsabilité est la mienne d’ailleurs, à qui dois-je compte de mes actions; qui osera me les reprocher? Ai-je un père qui se soit inquiété de moi, une mère qui ait veillé sur mon berceau? Non! je suis seul au monde, et je puis mourir demain, sans laisser derrière moi, ni un regret ni un souvenir. Qui sait même si ma disparition ne sera pas un soulagement pour ce père indifférent ou cette mère coupable. Ah! tenez!... tenez!... vous voyez, j'en arrive au blasphème, et tout mon désespoir, toutes mes douleurs s’échappent en paroles odieuses de mon coeur déchiré. Il faut en finir.
—Qu’allez-vous faire ?
Rodolphe jeta un ordre au cocher. ‘La voiture s’arrêta, il ouvrit la portière et sauta à terre.
—Rodolphe!... dit le baron surpris, écoutez-moi.
—Je vous laisse !... répliqua le jeune homme.
—Où allez-vous ?
—Je ne sais.
— Vous ne foulez pas que je vous accon paguc ?
—Non! non! j'ai besoin d’être seul, de respirer... adieu.
—Où vous retrouverai-je ?
—Ce soir, demain; sais-je ce que je vais faire.
—Je vous en prie.
—Ah! n’insistez pas, monsieur, je vous le répète, mon cocher vous conduira où vous lui direz... Quant à moi!
I] n’acheva pas et partit.
Ainsi qu'il l'avait dit, Rodolphe ne savait pas luimême où il allait.
11 obéissait à un sentiment plus fort que sa volonté. Il n’était plus maître de ses sensations. Ses tempes battaient; de fauves lueurs passaient dans ses yeux.
En un instant, il se fut enfoncé sous bois, et marcha devant lui.
Le souffle d'automne qu’il aspira bientôt à pleins poumons ramena un calme relatif dans son esprit... Si aucun incident nouveau ne s'était produit, peut-être seraitil revenu tout à fait à la raison; mais comme älérrivait dans les environs de la cascade, une pâleur subite envahit ses traits et un cri rauque gronda dans sa poitrine.
A vingt pas, la calèche de M. Beaulieu s'était arrêtée et le comte de Frontenay penché vers Lucy, continuait une conversation qui paraissait vivement intéresser les deux amoureux.
Rodolphe se rejeta brusquement dans un fourré, et là, l'oeil ardent, la poitrine soulevée, masqué par les branches d'arbres, il regarda!
Dix minutes s’écoulèrent... puis tout à coup, presque sans transition, son visage s’éclaira, et sa physionomie prit une expression de joie inattendue...
La calèche venait de repartir... et Lucien de Fron-
tenay, après avoir adressé un geste d'adieu à la jeune fille, était resté à sa place, suivant d’un dernier regard la voiture qui s’éloignait.
Rodolphe aspira l'air avec force et s’élança vers le jeune comte avec un bond de tigre.
L'arrivée inopinée de Rodolphe arracha brusquement le jeune comte à sa rêverie,
Il releva la tête.
—Que me voulez-vous ? dit-il, pressentant vaguement ce qui allait se passer.
—Ne le devinez-vous pas? répliqua Rodolphe d’un accent railleur, et avez-vous déjà dubtié les paroles que nous avons échangées cette nuit ?
—C’est une provocation !
—Croyez-vous que nous manquions de motifs sérieux pour la justifier ?
—Mais..….
—J'aime Mile Beaulieu, monsieur, et je ne souffrirai pas que, moi vivant, elle appärtienne à un autre.
Lucien avait jeté la bride de son cheval à l’un des garçons du restaurant de la Cascade; il se rapprocha de Rodolphe.
—Adots! c’est un duel qme vous voulez, dit-il d’un ton où grondait une colère mal contenue.
—Auriez-vous quelque objection à opposer...
—Une seule.
—Laquelle... dites... dites...
—C’est que vous me connaissez, vous! et que jusqu’à présent je n’ai pu découvrir quelle individualité se cachait sou. le nom que vous portez.
Rodolphe devint blèême.
—Aevz-vous bien it ce que vous pensez? répliqua- {-il les poings serrés, et prétendez-vous vous abriter derrière ce prétexte banal qui ne peut servir que votre lâcheté.
—Monsieur.
—Vous êtes comte, M. de Frontenay... et je m'appelle tout simplement Rodolphe... les hasards de la naissance ont pu nous jeter dans des rangs différents... mais je me suis toujours imaginé qu'entre deux hommes de coeur, il ne pouvait y avoir que la distance d’une épée...
Lucien se prit à sourire.
—Vous avez raison... répondit-il, revenant à lui, saus que son irritation se fut calmée, croyez que je ne songe pas à me dérober, et s’il me fallait en donner une preuve, je n’en voudrais pas d’autres que la haine que vous m'inspirez !
—À la bonne heure!...
—Demain, je me tiendrai donc à votre disposition, et vos témoins règleront avec les miens tous les détails de cette rencontre. ..Est-ce tout ce que vous désirez ?
—C’est tout.
—Alors, à demain... monsieur.
—AÀ demain! à demain!
Le jeune comte alluma un cigare, re à cheval et nn instant après, il disparaissait par la ;rande allée.
Quant à Rodolphe, il reprit un sentier opposé et tout entier aux sensations diverses dont il était agité, il s’absorba dans ses réflexions amères.
I y avait un quart d'heure au plus, qu’il cheminait ainsi, quand il entendit une voix de femme qui l’appelait à travers le sentier désert.
Il se retourna, étonné, et aperçut Rose Pompon qui, nonchalamment allongée dans son huit-ressorts, Pinvitait de la main à venir à elle.
—Vous êtes à pied !... fit la jeune femme; vous avez donc renvoyé votre voiture.
—J’étais avec le baron, répondit Rodolphe... Je voulais marcher, et il s’en est allé tout seul.
—Est-ce que vous retournez ainsi à l’hôtel?...
NS
—J'ai une visite à faire à Passy. Je prendrai un fiacre.
—Voulez-vous que je vous jette où vous avez à faire ?
—Merci!...
—Vous craignez peut-être de vous compromettre ?.
—Quelle idée !
—Eh bien, montez alors! ct j'aurai peut-être à vous dire certaines choses que vous ne serez pas fâché de convaître.
Rodolphe ne se fit pas prier davantage, et alla prendre place à côté de la jeune femme.
—Ah! vous ne me gâtez pas! dit celle-ci quand la voiture se fut remise à marcher. Depuis que Lippari vous a amené chez moi, c’est tout au plus si vous m’avez offert l’occasion d’une conversation particulière.
—C’est que... commença Rodolphe.
—C’est que vous aimez autre part, acheva Rose Pompon, je sais cela.
—Qui vous l’a dit?
—Le baron, et d’ailleurs, je ‘avais bien deviné.
—AÀ quoi ?
—Bon! nous autres femmes qui ne sommes point distraites par les préoccupations sérieuses de la vie, nous observons mieux qu’on ne le croit! Et puis, j'avais mes raisons pour m’intéresser à vous.
—Vraiment.
—Vous ne l’avez point remarqué...
—C’est-à-dire?...
—Non... Vous n'avez rien vu... et c’est tout simple. Il y a de par le monde une certaine Lucy Beaulieu qui occupait toutes vos pensées, et en dehors d’elle, il n’y avait rien! Ah! il paraît que vous l’aimez bien, cette jeune fille ?
—Vous la connaissez ?
—$i je la connais!... Maïs ne parlons pas d’elle; pous avons autre chose à faire.
—4juoi donc ?
Rodolphe leva les yeux sur la jeune femme et il se sentit presque brûlé par le regard qu’elle lui jeta.
Rose Pompon sourit. Nous avons déjà dit qu’elle avait les dents éblouissantes. Mais ce sourire s'éteignit presque aussitôt et une ombre plissa son front,
—Vaus venez de vous rencontrer avec le jeune comte de Frontenay, reprit-elle d’une voix éme.
—Vous m'avez vu! s’écria Rodolphe,
—Labelle affaire ; tout Paris a dû vous voir. Je passais, vous ne preniez pas garde À moi... J’ai dit à Trim d'arrêter, et j'ai assisté à votre conversation! .., Vous vous battez avec le comte!
—Qre dites-vous ?
—Ne cherchez pas à nier... Cela est évident... Osez dire que je me suis trompée. £
—Non, vous avez raison.
—Et le baron ne sait rien.
—11 faudra bien qu'il l’apprenne, puisque j'ai compté aug lui pour être mon second.
—C'est affreux.
—Qu’avez-vous...
Un .iémissement crispait le coin des lèvres de la jeune femme.
—Qu’avez-\ ous ? répéta avidement Rodolphe.
—Ah! vou; ne devinez rien, aussi! répliqua Rose avec un mouveme à1t de dépit.
—Vous avez peur?
—Oui.
—Pour le comte?
—Vous croyez ça, vous ?
Et il y eut das l’accent dont cette réponse fut faite, une telle intonation troublée, que Rodolphe sentit un frisson mordre ses chairs.
—Le comte de Fronteray est une des prenfières lames de Paris, poursuivit la jeune femme... malgré sa jeu-
nesse, il a eu déjà plusieurs duels... et c’est un des clients les plus assidus de Gattechair et de Grisier.. Rodolphe fit un geste de dédain.
—Je ne me suis jamais battu encore, répondit-il ; mais le vieil Hermann m’a appris de bonne heure à manier une épée, et j’espère que le comte sera content de moi.
11 y eut un silence.
La voiture avait repris le trot, et venait d’atteindre les environs de l’Arc-de-Triomphe.
Rodolphe fit un mouvement.
Celle-ci souriait.
—-Ne voulez-vous pas vous reposer, un instant, rue du Cirque, dit-elle sur un ton singulier.
Rodolphe lui prit les mains.
—Pardonnez-moi, ma chère enfant, répondit-il, avec une sorte de gravité douce. Vous avez la bonté de vous intéresser à moi et vous me connaissez sans doute mieux. que je ne me connais moi-même. Or, il y a dans ma vie, deux femmes qui, pour des causes bien différentes, ont droit à la meilleure part de mon coeur: l’une s’appelle Lucy, l’autre Bertha. La première ne m’aime pas; et cependant demain je mourrai peut-être pour elle. Ne trouvez-vous pas qu’il est bon et juste, qu’il est loyal surtout, que je consacre à l’autre, à celle qui m'aime! quelques-unes des heures qu’il me reste peut-être à vivre! .
Rose Pompon se tut et baissa les yeux.
—Vous avez raison, dit-elle en faisant arrêter la voiture : et je n’ai rien à opposer à votre résolution.—Allez donc, mon cher Rodolphe, et que le ciel vous protège dans cette rencontre où vous devez jouer votre vie!
Rodolphe sauta à-terre, salua d’un ee et prit le chemin de Passy.
Au bout@’une heure, il atteignait la maison habitée par Bertha... et dès qu’il en approcha, au moment de
poser la main sur la chaîne de fer qui pendait à la porte, il s'arrêta comme tout à Coup saisi d’un sinistre pressentiment. É :
Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient fermées. .. Il régnait alentour un silence poignant. On eût dit une habitation où la mort avait passé,
11 frissonna, et, comme il hésitait à sonner, il s’aperut que la porte était restée entrebâillée.
Machinalement, il la poussa, travorsa la petite cour déscrie, et arriva au seuil de la maison, en proie à une émotion pénible dont il ne démélait pas bien le caractère,
Mais la réalité terrible ne se fit pas longtemps attendre,
A peine eut-il mis Je pied dans le vestibule d'entrée, qu'il entendit un cri déchirant, et que Bertha, les cheveux en désordre, le visage défait, vint se jeter éperdue sur sa poitrine,
—Rodolphe ! Rodolphe ! s'écria-t-elle en l’entourant de ses bras, —oh! c’est Dieu qui l’a inspiré...
—Qu’y a-t-il donc! interrogea le jeune homme.
—Si tu savais... un malheur! Un grand malheur.
—Explique-toi.
—Non, plus tard! Viens! viens !
Et elle l’entraîna vers la chambre du vieil Hermann qui était située au rez-de-chaussée.
Rodolphe se laissait faire, Une sueur froide perlait à son front... La pensée d’un malheur glaçait son sang dans ses veines.
Ce ne fut pas long.
Bertha avait poussé la porte devant elle, et ils veäaient de pénétrer dans la chambre.
Alors seulement, Rodolphe eut l'explication des paroles éplorées de la Päuvre enfant...
Au fond de cette chambre, sur un lit aux rideaux relevés, le vieil Hermann était étendu le visage livide les traits convulsés, les yeux hagards et fixes.
Une sorte de râle soulevait sa poitrine qu'il semblait déchirer, et de temps à autre, ses ongles grinçaient sur le drap trop lourd qui le recouvrait. *
Qu'est-ce que cela signifie? murmus Rodolphe effaré; à la suite de quel necident ?
A moi! à l'aide! c'est lui! arrêtez-le... interrompit la voix rauque et sifflante du moribond.
Et il se tordit haletant sur le lit.
Bertha mit un doigt sur ses lèvres.
C'est ainsi depuis ce matin! dit-elle à voix basse.
II a été victime d’un guet-apens insista Rodolphe.
—Probablement! mais on n’a pas voulu me renseigner, et les hommes qui l'ont rapporté...
—Quels hommes ?
Je ne les connais pas... Seulement l’un d'eux m'a promis de revenir... et il ne m’a quittée qu'après la visite du médecin.
—Et qu'a dit ce dernier ?
Rien de rassurant, la blessure est très grave; il ne pourra se prononcer que demain, à moins que quelque complication inattendue.
Rodolphe se tourna vers le moribond.
Le malheureux vieillard était tombé inerte sur son lit, et son regard atone allait à travers la chambre.
À un moment, il s'arrêta sur Rodolphe, et un douloureux gémissement souleva sa poitrine,
11 fit un signe et le jeune homme s’approcha.
Le vieil Hermann lui prit la main.
Cest vous! c’est toi, dit-il d’une voix entrecoupée de râles. Tu es bien Rodolphe... je ne me trompe pas!
Oui... oui Rodolphe... votre enfant... dit le jeune homme, violemment ému.
—Approche... Ià... près de moi... personne: ne nous entend.
Il ny a ici que Bertha.
—Bon, il faut que je te parle...
—Vous êtes s, faible.
—Justement .. je suis faible... il m'a assassiné! v’est lui...
—Qui cela ?
Le vicillard jeta autour de lui un regard soupçon- Deux.
—Parlons à voix basse, répondit-il, il est peut-être là qui nous écoute,
—Mais qui... qui donc? Ah! comptez sur moi, Hermann, et quel que soit l'assassin, je le livrerai à la justice!
Le moribond eut un frisson ; Rodolphe vit passer dans son oeil vitreux la lueur d’un éclair,
—Tais-toi tais-toi ! répliqua-t-il avec force, il ne faut pas cela. Je ne veux Pas, mon Dieu! si je pouvais,
Et il se dressa sur son séant, les bras jetés en avant,
—Où est le docteur! s’écria:t.il alors en proie à une sort de terreur surhumaine.
—Le docteur va venir, répondit doucement Bertha.
—Quand cela ?
—Ce soir... ]1 l'a promis!..,
—11 faut que je le voie. Je veux qu’il mc dise combien d’heures il me reste encore à vivre!
Rodolphe se pencha vers lui.
—Mais vous ne mourrez pas, lui dit-il à voix ardente; vous vivrez pour Bertha qui vous aime... pour moi qui ai besoin de vous!
Le vicillard tressaillit.
—QOui! oui! tu as raison. répondit-il. . . il faut que ie te parle... Si tu savais.
—Quoi!
—Non! pas encore... C'est un secret... nn épouvantable secret, et je ne le révélerai qu’à l’heure de la mort.
—Cependant..…
—Mais d’ici-là,—Rodolphe, —cher enfant... prends