DRE TEA
bien garde ! Si tu les écoutes. .. C’est la honte, c’est l’infamie.—N'oublie jamais les leçons d'honneur que le vieil Hermann t'a données... et quelques nom que l’on invoque, à quelque sentiment sacré que l’on fasse appel, promets-moi,.,. jure-moil...
11 n’en put dire davantage. Sa voix s'étrangla dans sa gorge. Une atroce souffrance contracta ses traits livides, et il retomba lourdement sur son lit.
Bertha crut qu’il était mort; elle jeta un cri et lui passa ses deux bras autour du cou.
Rodolphe l’arrr-ha doucement à ce spectacle.
—Ce n'est qu'une défaillance, dit-il, pauvre et excoilent père... Ah! comme je me repens de vous avoir quittés... Si j'étais resté près de vous, ce malheur se serait peut-être pas arrivé!
—Alors, tu vas rester ici! dit Bei ‘2, dont les joues se colorèrent d’une subite rougeur, : ne nous quitt?ras plus... nous reprendrons notre vie d'autrefois.
Rodolphe eut un sourire contraint.
—Y songes-tu ? répondit-il avec embarras.
—Eat-ce que tr veux repartir... t'éloïyner de nouveau ?
—H] le faut.
—Me laisser seule!...
—Bertha.
—Ahl!... c’est impossible, cela... vois... ii Cat mt urant!... Quand tu reviendras, tu ae le retrouveraa plus vivant... et il ne aura pas béni avant de mourir!...
Rodolphe cacha sa tête dans ses mains par un geste de poignante émotion.
Il y eut un moment de silence, au bout duquel il sentit le souffle de Bertha frôler son oreille.
—Rodolphe, dit-elle d’un ton pénétrant où palpitait tout son coeur, Rodolphe, tu resteras, n’est-ce pas? près de moi, qui n’ai plus que toi au monde! Tu ne m’abandonneras pas ainsi; ti ne mettras plus ce remords dans
la vie, D'ailleurs, pourquoi l'en irais-tu.,, où trouve. las-{u ur coeur plus aimant que le mien.,, une vie plus honnôûte, plus heureuse que celle qui t'attend ici, J'ai déjà bien plenré dpuis que tu es parti... J'espérois, toujours, cependant! Un instinct secret me disait que {u reviendrais, et maintenant, je t’ai à peine vu depuis quelques minutes, at voilà que tu t'éloignes. .. eat. ve possible, dis, est-ce bien toi qui serais ervel à ce point ?
Rodolphe baisa longuement les mains vlacées de la pauvre enfant,
—Tais-toi! tais-toi ! répondit-il, en cherchant à se dégager: ce que tu demandes set impossible. . ,
— Pourquoi ?
— Il faut que je parte,
—Où vas-tu ?
—Je ne puis Je dire.
—Mé ne à moi?
—Surtout à toi...
Beriha s'éloigna de Rodolphe... et son visage se couvrit d'une paleur mortelle,
—Mon Dieu! balbutia-t-elle, les bras croisés sur la poitrine, il y a done m: ant dans ta vie un mystère que tu n'oses pas nous conter, .: Je passé a donc dispa- M tout à fait de ta mémoire, et tu refuses de me dire... à moi!.., àanoi!...
Elle n’acheva pas.
Une main vemait de toucher son épaule, et elle était restée comme pétrifiée à sa place,
Elle se retourna et aperçut debout derrière elle le baron Lippari qui venait d'entrer sans bruit,
Elle recula avec une profonde épouvante.
—Quel est cet horame ? interrogea-t-elle en proie à ün trouble indicible,
—Cet homme... C’est le baron Lippari, répondit ce dernier, et si vous le voulez, il vous dira ce que Rodol. phe hésite à vous faire connaître.
—Vous savez pourquoi il refuse de rester ici,
—Je le sais...
—Mais vous ne le direz pas!... interrompit brusquement Rodolphe. :
Le baron haussa les épaules.
—Votre frère veut s'éloigner... confinua-t-il... parce que cet après-midi, il a provoqué le fiancé de Mlle Beaulieu et qe demain il se bat en &uel avec le fils de la comtesse de Frontenay...
Bertha jeta un cri terrible, et comme si un sentiment nouveau se faisait jour tout à coup, elle vondit vers Hodolphe, et lui prit la main avec une autorité presque farouche
—Est-ce vrai... ce que cet homme vient de dire, lui demanda-t-elle d’un ton âpre... Rodolphe... répondsmoi. Cet homme n'a-t-il pas menti?
—Il a dit la vérité!... répondit Rodolphe.
Tu vas te battre?
—Demain.
—Avee Luoien!...
Un sanglot s'étrangla dans la gorge de la jeune fille, Ses doigts fouillèrent les flots opulents de ses cheveux noirs.
—Horrible! horrible! murmura-t-elle. Mais cela ne peut pas être... cela ne sera pas...
—Et pourque donc? fit Rodolphe avec ironie
—Ah! ne blusphème pas! ne tente pas Dieu. Tu peux tuer le comte.
—Comme il peut me tuer!
Bertha mordit ses doigts jusqu’au sang. Elle voulait parler et n’osait pas. Son regard se promenait avec égarement à travers la chambre,
Tout à coup elle se dressa livide, les cheveux épars, ja ièvre tordue.
Un bruit s'était fait entendre derrière elle; le vieil
Hermann venait de se lever sur son séant, ot il rogardait,
Bertha courut à lui,
—Ah! mon père! mon père! s'écria-t-olle éperdue.. Vous avez entendu... Vous avez compris... il veut se buttre... demain... avec le fils de la comtesse de Frontenay !
Et elle attendit, anxieuse, haictante, l'effet des parols qu'elle venait de prononcer,
Le vicillard n'y prit pas gurde,
I ne voyait ni Bertha, ni Rodolphe ; il n'avait rien entendu de ee que venait de dire sa fille,
Mais, le corps penché, les sourvils froncés, l'oeil grand ouvert, il continuait de regarder le baron,
Et à chaque instant, une sorte de rugissement soulevait sa poitrine... ses ongles s'enfonçaient dans ses tempes, ses lèvres remmaient dans le vide.
Enfin il leva Je bras Par un mouvement énergique et terrible... et désignant le baron.
—Lui! c'est lui! arrêtez-le! crigct.il avec violence, qu'on le nvre au bourreau,
Et, mus par nn même sentiment de stupéfaction, Rodolphe et Bertha se tournèrent vers Lippari,
Ce dernier souriait,
—Pauvre et excellent Hermann, dit-il avec compassion; les misérables qui ont attenté à ses jours l'ont mis dans un bien triste état... Mais il est robuste et fort, il ne faut pas désespérer ; et ce délire auquel il est en proie cédera facilement devant les soins affectueux dont il est entouré. Voulez-vous me permettre de lui parler ?
—Mais... balbutia Bertha, violemment impressionnée, autant par ce qu'elle venait d'apprendre que par ce qui se passait.
—Ne craignez rien! J'ai vu bien des blessés, déjà ; laissez-moi féire, et peut-être...
Le sans attendre. davantage, il marcha vers le mori-
Celui-ci ne perdait aucun de ses mouvements, et dès qu’il le vit s'approcher, un cri strident entr'ouvrit ses lèvres blèmes.
—Arrêtez-le! arrêtez-le! dit-il encore.
Le baron s’empara de ses mains, et les serra dans les siennes comme en un étau.
Puis il se pencha à son oreille.
—S$ilence! lui dit-il en même temps d’un accent impérieux et avec un regard d’acier; si tu tiens à la vie de ta fille, si tu ne veux pas que demain elle disparaisse de ce monde, comme tu as failli disparaître toi-même, ne prononce pas une parole de plus, et refoule au plus profond de ton coeur, le secret qui est sur le bord de tes lèvres ; comprends-tu ?
—Misérable!... à moi... je dirai tout!...
—Tu sais ce que valent mes menaces ?
—Je te dénoncerai... je t'ai reconnu... tu cs...
—Je suis le baron Lippari... Regarde-moi bien... Songe à ta fille Bertha, et n’oublie pas que j'ai tué Martin pour éloigner un bien moinäre danger.
Le vieillard ne répondit plus... d’ailleurs il était à. bout de force... l’énergie factice que lmi avait communiquée la vue de Lippari, l’avait bien vite abandonné, et maintenant il était là, tremblant, le cerveau troublé, cherchant vainement à retrouver la cause des sensations qu’il venait d’éprouver.
I ne se rappelait plus qu’une chose... C’est qu’on avait menacé sa fille et qu’un mot imprudent tombé de ses lèvres pouvait la tuer.
Deux grosses larmes voilèrent ses yeux et coulèrent silencieusement le long de ses joues creuses.
Bertha qui s’en aperçut, se précipita vers lui.
—Mon père! mon père! dit-elle. Ah! vous pleurez.
Le vieillard posa un doigt muet sur ses lèvres.
—/{Chut! fit-il. 7
Et presque aussitôt il retomba une seconde fois sur son lit, les bras ballants, et le corps brisé,
—Vous voyez, dit le baron à Rodolphe; j'ai fait appel à des sentiments que le coeur d’un père ne saurait oublier... Je lui ai parlé de sa fille... Je lui ai dit qu'il allait la tuer, et momentanément du moins, le voici revenu au calme, sinon à la raison...
Puis il ajouta:
—Venez-vous ? TE
Et:Rodolphe fit quelques pas vers la Porte. me
Il espérait que Bertha ne l'entendrait pas, et qu’il pourrait sortir sans être vu...
Mais la pauvre enfant n’avait rien oublié, —peut-être même songeait-elle moins, en ce moment, à l’état de son père, qu’à ce duel qui allait mettre en présence le comte Lucien de Frontenay et Rodolphe.
Ce dernier la trouva sur le seuil de la porte.
—Tu pars!... dit-elle d’un accent déchirant; rien de ce que j'ai pu te dire ne t’a touché, et tu iras à ce duel, sans te préoccuper des épouvantables douleurs que tu laisses derrière toi.
Rodolphe la prit dans ses bras et la tint quelques secondes étroitement serrée contre sa poitrine.
—Chère Bertha! dit-il, ne me parle pas ainsi... et ne tente pas de me faire revenir sur une résolution désormais arrêtée... je le voudrais, d’ailleurs, que je ne le pourrais pas...
—Ah! tu ne nous aimes plus!
—Je ne t'ai jamais mieux aimée! crois-tu done que je puisse oublier le passé et les tendresses ineffables que j'ai ressenties près de toi... et cette communion intime de nos âmes pendant les plus douces années de ma vie... non! non! éconte, demain, bientôt, je te dirai...
—Pourquoi pas tout de suite.
—Parce qu’il y a un secret que tu ignores, et dont je ne veux te faire la confidence que si je dois vivre.
—Que dis-tu ?
—Bertha! ma soeur bien-aimée, n’insiste plus; il faut que je m’éloigne. Adieu !
Rodolphe se dégagea vivement des bras de Bertha et alla rejoindre le baron qui l’attendait.
—Où voulez-vous aller? demanda ce dernier dès qu’ils se trouvèrent seuls.
Le jeune hgmme secoua la tête,
—Je ne sai, répondit-il, cette scène m’a troublé; j'ai bien besoin de reprendre, possesssion de moi-même.
—Voulez-vous que je vous offre à dîner; nous avons à causer, et puisqueivous tenez absolument à vous battre avec le comte, il importe de nous entendre sur les conditions de la rencontre.
Rodolphe se laissa faire; ils allèrent dîner au café Anglais, et prirent toutes les dispositions nécessaires pour le lendemain.
Du reste le baron se chargeait de tout, et dès les premières heures, il devait s’aboucher avec les témoins du comte de Frontenay.
—Ainsi, il ny a point d’obscurité, dit Lippari ; c’est à l’épée que la rencontre aura lieu.
—Je préfère l’épée, répondit Rodolphe, mais j’accepterai l’arme que le comte aura choisie lui-même.
—Et quant à la cause du duel ?
—Imaginez le premier prétexte venu... je les accepte tous, pourvu qu’ils rendent le duel inévitable.
—Soit !
Ils se trouvaient sur le trottoir, et se dirigeaient vers la voiture qui les attendait.
Au moment d’y monter, le baron vit venir à lui un homme qui prononça son nom à voix basse.
I] s’arrêta.
—Chrétien! dit-il en se penchant vers lui, approche et fais vite, mes instructions ont-elles été exécutés ?
—De point en point, répondit Chrétien.
—On a porté la lettre au comte de Frontenay.
—Le comte était chez M. Beaulieu, c’est moi qui lui ai remise.
—Il la lue!
—Et ça a paru lui faire de l'effet.
—Enfin, qu’a-t-il dit ?
—11 a dit qu’il viendrait.
—Bien!... bon!... nos hommes sont prêts ?
—Et résolus à tout.
—L’est parfait! Va! moi-même je serai au rendezvous, et je vous expliquerai ce qu’il faudra faire.
Chrétien se hâta de s’éloigner, et le baron monta dans lu voiture, qui partit aussitôt.
—Où allons-nous ? dit-il en s’asseyant auprès de Rodolphe.
—Je rentre, répondit ce dernier, et je vous rends votre liberté.
— Alors, je vous verrai demain ?
—Songez que je vais vous attendre avec une mortelle impatience. Ma vie entière est entre vos mains.
—Et nous n’épargnerons rien pour que cela tourne bien.
Les chevaux brûlaient le pavé, en moins de cinq minutes, ils s’arrêtèrent devant le No 7 de la rue Caumartin.
Avant de s'éloigner, Rodolphe tendit la main à Lippari.
—Encore une fois, merci, dit-il, n’oubliez pas que je compte sur vous, et que c’est la meilleure preuve d’amitié et de dévouement que vous allez me donner.
—Soyez sans inquiétude, demain, je Pespère, vous serez complètement édifié sur tout ce que je vous ai dit.
Rodolphe passa le seuil de la porte et disparut.
Quelques secondes plus tard, il arrivait sur le palier du premier étage où il demeurait.
Dominique vint le recevoir, et Rodolphe remarqua tout de suite qu’il avait un air particulier de discrétion et de mystère,
—Qu’est-ce donc? demanda-t-il, tout à coup intrigué. :.
—Que monsieur me pardonne, répondit Dominique, Mais il y a quelqu'un qui l'attend.
—Qui cela ?
—Une femme que je ne connais pas.
—Elle n’a pas dit son nom?
—Son voile était baissé; je lui ai dit que monsieur était absent, elle a insisté pour qu’on lui permit d’attendre, et je lui ai dit d’entrer au salon.
—1l y a longtemps su’elle est là ?
— Une heure au moins!
Rodolphe jeta son pardessus à Dominique et pénétra dans le salon.
Une femme s’y trouvait en effet.
Un voile épais couvrait son visage; mais dès que Rodolphe eut fait quelques pas, et quelle se fut assurée qu’ils étaient bien seuls, elle fit un mouvement, et leva son voile.
Cette femme, c’était Mme la comtesse de Frontenay.
Après le départ de Rodolphe, Bertha avait eu un tuoment de désespoir fou, et c’est à peine si elle avait remarqué le docteur, qui, assisté de la vieille Gertrude, donnait ses soins à son père.
Elle s’était agenouillée non loin du lit du moribond et, les mains jointes, le front appuyé contre un meuble, elle priait et sanglotait.
Rodolphe était parti. Ses prières et ses larmes n’avaient pu faire changer ses résolutions ; le lendemain, il devait se battre avec Lucien de Frontenay.
Jusqu’alors, efle n’y avait pas cru; un espoir obstiné restait dans son coeur, et elle se disait que quelqu’événement imprévu viendrait au dernier moment, mettre obstacle à ceïte fatale rencontre.
Mais, cette fois, il n’y avait plus à se faire illusion : Rodolphe avait parlé, et à la fermeté de sa voix, à lé clat de son regard, il fallait comprendre qu’il était bien résolu et que rien ne le ramènerait à des sentiments plus calmes et plus humains!
La pauvre enfant n’avait jamais si bien senti combien elle l’aimait, et jusqu’à quelle profondeur cet amour avait poussé ses racines dans son coeur.
Ses tempes battaient, son sang brûlait ses artères... elle se sentait emportée sur une pente d’avenglement et de folie.
Déjà, elle se voyait à quelques heures de là, recevant le corps inerte et sanglant de Rodolphe, blessé ou tué dans cet épouvantable duel, et elle se demandait dans quel sentiment se réfugier.
Tout à coup, elle se leva.
Le docteur avait achevé de panser la blessure du vieil Hermann... Ce dernier, un moment soulagé, reposait doucement allongé sur son lit; Gertrude allait et venait sur la pointe des piers, de peur de faire du bruit et de troubler son sommeil.
Bertha jeta autour d’elle un regard incertain; on eût dit qu’une dernière hésitation s'était emparée d’elle ct qu’elle avait honte ou qu’elle avait peur du projet qu’elle venait de former...
Toutefois, cette hésitation fut de courte durée...
Elle couvrit ses épaules d’une mante de soie, plaça un voile épais sur son front, et fit quelques pas vers la porte. :
Gertrude la regarda avec stupeur.
—Vous sortez! fit-elle à voix basse.
—Oui... je sors. .? répondit Berthg,
—A cette heure!
—Je vais revenir.
—Mais votre père...
Bertha étouffa un sanglot.
—Mon père est mieux... dit-elle, d’ailleurs, tu es près de lui, et le docteur voudra bien ne pas le quitter jusqu’à mon retour.
—Où allez-vous done? interrogea la vieille servante.
—Je te le dirai, ne m’interroge pas.
—Mais seule, ainsi la nuit!
Bertha eut un geste énergique.
—Oh! je n’ai aucune crainte, dit-elle en'secouant le front avec force, je sais que Dieu est avec moi, et je ne redoute aucun danger.
—Mademoiselle ?
—Non, laisse-moi... ne me retarde pas... il y va de la vie d’un homme qui m’est plus cher que ma vie même, et rien ne peut plus me retenir,
Gertrude ne fit pas d'autre observation... Bertha
gagna la porte, et un moment après, elle avait quitté le maison.
La nuit était venue. Elle ne rencontra que de rares passant sur sa route, et atteignit sans encombre une station de voitures.
Elle se jeta dans le premier fiacre qui se présenta à elle.
Puis, dès qu’elle eut donné l'indication de la rue où elle allait, la voiture partit et prit la direction du faubourg St-Honoré.
Une demi heure plus tard, elle arrivait à destination,
—Attendez-moi là, dit Bertha en descendant, et vous me ramènerez à Passy d’où nous venons.
La voiture s'était arrêtée à la porte d’un hôtel élégant, dont l’entrée était éclairée par deux lampadères.
Bertha alla droit à la loge du concierge.
—Mme la comtesse de Frontenay? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
—Mme la comtesse vient de rentrer, répondit la concierge, et je ne pense pas qu’à cette heure elle consente à recevoir personne.
—Oh! je suis certaine qu’elle fera une exception pour moi, insista Bertha. Veuillez lui porter cette carte et ajoutez, je vous prie, que j’ai les choses les plus graves à lui confier.
Le concierge s’éloigna sur cette invitation, et revint prèsque aussitôt, accompagnée d’un valet en grande livrée, qui était chargé par la comtesse d’amener auprès d’elle la jeune fille qui demandait à lui parler.
Bertha la trouva dans sa chambre à coucher; ainsi qu'on l'avait dit, la comtesse venait de rentrer, et sa femme de chambre l’aidait à se déshabiller.
Dès que Bertba eut pénétré dans la chambre, madame de Frontenay se prit à la regarder avee une vive euriosité.
—Vous avez demandé à me parler, dit-elle en même temps.
—QOui, Madame, répondit Bertha.
—Et vous avez ajouté qu'il s'agissait de choses graves,
—{L’est vrai !
—Eh bien! parlez mon enfant, ne me faites pas attendre plus longtemps, chs, moi-même, j'ai hâte dapprendre...
Au lieu de répondre, Bertha se tou na vers la femme de chambre,
—Désirez-vous done que nous soyons seules... demanda Mme de Frontenay, qui remarqua ce mouvement,
—L’est cela... oui, madame, fit Bertha. . + car ce que j'ai à vous dire ne doit être entendu que de vous seule !
La comtesse tressaillit.., Pour la seconde fois, son regard s'arrêta inquièt sur Ja jeune fille,
“Dès que la femme de Chambre eut disparu, Mme de Frontenay alla vivement à Bertha, lui prit les mains par un geste impatient et fébrile, et l’amena sous la Inmière prodique des candélabres de la cheminée,
—Voyons! voyons! dit-elle avec une sourde agitation. Je ne me trompe pas, jai bien lu le nom qui est sur cette carte que vous m'avez fait passer, Vous vous appelez Bertha... n’est-ce pas ?
—Oui, madame.
—Vous êtes la fille d’Hkrmann ?
—En effet.
—Et vous habitiez cet été non loin de Lannion, en Bretagne ?
—Madame la comtesse sait cela ?
Madame de Frontenay se laissa tomber plutôt qu’elle ne s’assit sur un fauteuil.
—Bon! bon! fit-elle ; je sais tout ce que je voulais savoir, et il ne me reste plus qu’à apprendre les choses qne vous avez à me confier. Voyons, ne tremblez pas
ainsi, mon enfant; reprenez votre assurance et ditesmoi.. ,
11 y eut un moment de silence,
Bertha avait baissé Jes YeUx; son sein se soulevait avec effort... la peur l'avait reprise, Elle hésitait à commencer,
Bertha s’agenouilla aux pieds de la comtesse.
— Eh! bien, dit Ja Comtesse, vous vous taisez, Ab! C'est trop d’hésitation aussi et je m'étonne...
—Non! non! attendez. . + Supplia-t-elle, c’est que vous ne savez pas quel trouble est en moi et quelle douleur a déchiré mon coeur... C’est terrible, voyez-vous.
—De quoi s'agit-il?
—De Rodolphe.
—Votre frère!
—«t de M. Lucien.
—Mon fils!
Un frémissement remua les lèvres de la comtesse,
—Lucien. . , Rodolphe... , répéta-t-elle; qu'y a-t-i1? qu’est-il arrivé? D’où vient que je vous vois tremblante st presque épouvantée ?
—Vous ne devinez donc pas ?
—Parlez.
—Îls aiment tous deux Mile Beaulieu !
—Mais Lucien est aimé, lui! J’ai vu M. Beaulieu, et avant quelques mois...
—C'est cela ! c’est cela!
—Que voulez-vous dire ?
—Rodolphe a appris que l'union était arrêtée, Il en à éprouvé une profonde irritation, et, n’écoutant que sa colère, aujourd’hui. au Bois...
—Achevez ?
— 1] a provoqué M. Lucien !
La comtesse proféra une plainte douloureuse, et nne Fleur de mort se répandit sur ges traits,
—Un duel! balbuatia-t-elle. La mort peut-être...
Mon Dieu ! ce serait horrible. .. et cela ne peut pas être.
—Ah! n'est-ce pas, madame ?...
—D'ailleurs, quel est ce Rodolphe? dit-elle, D’où vient-il? qui a pénétré le secret de sa mystérieuse existence? Lucien de Frontenay ne peut pas se battre avec Rodolphe, et l'honneur des Frontenay ne peut se commettre dans une pareille rencontre.—Non! mille fois non,—je verrai Lucien,—je lui parlerai et j'espère qu’il comprendra.
Bertha s'était relevée; à son tour, elle avait pâli et pendant que la comtesse parlait, elle avait croisé ses deux bras sur sa poitrine pour en comprimer les battements. En même temps un pli amer crispait le coin de sa lèvre, et son regard enveloppait madame de Frontenay d’effluves ironiques.
—Je crois, madame, dit-elle au bout d’un instant, que vous vous faites en ce moment de bien étranges illusions. to
—Moi! répliqua la comtesse; comment?... pourquoi ?...
—Vous avez parlé de Rodolphe, et s’il n’était que ce quil paraît être, peut-être auriez-vous raison.
—Rodolphe n'est-il pas votre frère?
—Non, madame.
—Qui est-il donc, alors ?
—Je vais vous le dire.
La comtesse sentit un frisson glacer ses veines; ses yeux se voilèrent de ténèbres... une sensation inattendue, poignante, terrible, s’empara de tout son être.
—Par grâce... par pitié! balb ‘ia-t-elle, ne me cachez rien... Dites-moi tout... J'u: déjà bien souffert, mais la douleur m’a rendue forte et je puis tout entendre... Parlez done, mon enfant... hâtez-vous et ne me faites pas mourir d’inquiétude et d’impatience!...
Bertha releva le front et osa regarder la comtesse.
—I1 faut vous rappeler ! dit-elle,—car je vais évoquer
pas toujours porté le fut un temps où on l'appelait
—Germain ! répéta la comtesse on tressaillant,
—[1 habitait la Bretagne, dès cette époque, et remplis. suit les fonctions d’intendant auprès de M. le comte de Kersaint,
—Mon père.
—Vous vous en souvenez ?
—#'il m'en souvient, mon Dieu!
—Vous étiez une enfant, alors; il vous a connuc toute petite, et vous a vue grandir, depuis, bien souvent, il in’a parlé de vous.
—Après... après... murmura la comtesse, la gorge serrée et le sein palpitant.
—Vous aviez atteint dix-sept ans, seize seulement peut-être, lorsqu'une nuit...
—Nuit fatale!
—Un homme vint le trouver, et en votre nom, pour sauv’: votre honneur, disait-il, il lui ordonna de quitter”: château sur-le-champ, de partir pour l'étranger, et lui confia...
—Un enfant.
—Qui, un enfant sur lequel il devait veiller jusqu’au jour où on viendrait J: lui redemander. Il lui remit en même temps une samme considérable pour subvenir aux frais de son éducation, et mon père pour qui l’honneur des Kersaint était plus sacré que son propre honneur, mon père n’éleva aucune objection ; il accepta la mission dont on le chargeait, et partit du pays, où on ne le revit plus qu'à une époque fort éloignée.
Mme de Frontenay roulait sa tête dans ses mains, et elle sanglotait sans oser lever les Jeux.
—Ah! quel souvenir, dit-elle, et pourquoi le ciel ne m’a-t-il pas rappelé à lui à ce moment ?—Si vous saviez,