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—Ainsi, c’est lui, dit-elle d’un accent plein de fièvre, c’est bien lui, n'est-ce pas?
—Oui, madame.
—Vous en êtes sûre?
—Oh ! depuis longtemps.
—Et ce que vous m’avez dit de cœæ... duel!
—Il a été décidé cette après-midi. Rodolphe a rencontré M. Lucien au Bois, et il l’a provoqué...
—Mais, ils ne peuvent se battre!
—Ce serait un crime.
—Et vous n’avez pas cherché à le détourner, vous ne lui avez pas dit...
—Ah! j'ai tout tenté, répondit Bertha avec un cri douloureux, mais je n’ai plus aucun empire sur lui... depuis que ce fatal amour s’est emparé de son coeur, il ne voit plus rien autre chose... c’est-à peine s’il ma écoutée... et demain, demain!...
La comtesse tordait ses bras avec désespoir, chaque parole de la jeune fille la pénétrait comme la lame acéréc d’un poignard.
—I1 faut empêcher cette rencontre, murmura-t-elle ; si j'hésitais, ce serait un remords éternel, et à tout prix...
Elle alla à la cheminée et agita violemment le cordon de sonnette.
La femme de chambre accourut.
—La voiture!... à l’instant! ordonna Mme de Frontenay.
— Madame va sortir ?... fit la camériste stupéfaite.
—Allez donc... Hâtez-vous, et revenez me prévenir dès que l’on sera prêt.
Et se tournant vers Bertha:
-—Voyons ! ajouta-t-elle, aidez-moi... Vite! mon manteau, mon chapeau, mon voile!... Là... Mon Dieu' c’est vous qui m’inspirez, faites que j'arrive à temps.
—Où allez-vous donc, madame? interrogea Bertha.
—Chez lui! :
—Chez Rodolphe?
—Oui, mon enfant, et quoi qu’il faille dire, je le dirai sans rougeur et sans honte!
Bertha baisa pieusement les mains de la malheureuse mère,
—Ah! ce que vous faites-là est courageux et noble, dit-elle, et le ciel vous bénira.
La comtesse ne répondit pas. La pensée de la démarche qu’elle se disposait à tenter la possédait désormais tout entière, et quand on vint la prévenir que la voiture attendait, c’est avec une sorte de gravité triste qu’elle descendit l'escalier et gagna le péristyle,
Arrivée là, elle prit le front de Bertha dans ses mains, et le tint un moment sous ses lèvres.
—Ne désespérez plus, chère enfant, dil elle, rentrez calme auprès de votre père, annoncez-lui ma visite prochaine, ct priez pour que Dieu ne m’abandonne pas!
Sur ces mots, la comtesse monta dans la voiture qui partit aussitôt, et quelques minutes plus tard, elle #’arrêtait au No ? de la rue Caumartin.… où Dominique, sur son insistance lui permettait d'attendre le retour de son maître.
Cependant Rodolphe était resté frappé de surprise en reconnaissant la comtesse, et il ne savait trop s’il devait avancer ou reculer.
—Vous! madame, dit-il. Vous! ici, chez moi, à cette heure.
La comtesse secoua tristement la tête.
Vous avez raison de vous étonner, monsieur, répondit-elle avec un pénible sourire, et il a fallu un motif bien puissant pour que je vinsse vous trouver ainsi, sans vous avoir même prévenu de ma visite; mais j'espère que vous ne refuserez pas de m’entendre et que vous voudrez bien m’accorder les quelques minutes d’entretien que je réclame de vous.
Et comme Rodolphe gardait le silence.
-D’ailleurs, ajouta-t-elle, les choses que j'ai à vous dire n’ont point d'intérêt pour moi seule, et peut-être me serez-vous reconnaissant vous-même de l’'empressement que j'ai mis à venir vers: Vous.
Rodolphe regarda la comtesse avec étonnement. Vaguement... il soupçonnait le but de sa démarche, et pensait bien qu’elle visait surtout la rencontre du lendemain. Mais quel sens mystérieux attribuer à ses dernières paroles, et comment admettre qu’il pût être jamais question de reconnaissance entre la comtesse et lui!
Je ne m’attendais pas à rencontrer chez moi Mme la comtesse de Frontenay, répondit-il, avec un air d’embarras; seulement, je crois deviner. le motif de votre démarche, et quoiqu'il me semble difficile que nous puis-
sions nous entendre, je suis prêt cependant à vous écouter.
La comtesse se tut un moment... Ce qui se passait en elle se comprend mieux qu’il ne peut s’expliquer; son regard s’attachait avec une étrange fixité sur le visage de Rodolphe, et quoiqu'elle fit, en dépit de l'inquiétude mortelle qui la dévorait, elle ne parvenait pas à faire taire l’émotion qui s'était emparée d’elle,
—Vous savez pourquoi je suis ici, reprit-elle au bout de quelques secondes.
—Tout au moins, je le soupçonné, répondit Rodolphe,
—Cette après-midi, vous vous êtes rencontré au Bois avec le comte de Frontenay, et vous l'avez provoqué.
—En effet.
—Vous devez vous battre avec lui.
—Oui, madame,
La comtesse appuya ses Veux mains sur son coeur,
—C’est donc vrai! dit-elle, en proie au trouble le plus douloureux; moi, je n'y pouvais croire encore, bien qu’on me l’eût assuré! Mais cette rencontre est impossible ?
Rodolphe eut un amer sourire.
—Et pourquoi donc... répliqua-t-il... serait-ce par hasard M. le comte de Frontenay qui vous aurait irépiré cette démarche. Aurait-il réfléchi depuis antôt... et a-t-il eu l’idée de m’envoyer sa mère à la place des deux témoins que j'attends ?
—Ah! vous ne le croyez pas!... s’écria la comtesse: Lucien est homme d’honneur autant que de courage...
—Je compte alors qu’il m’en donnera la preuve !...
—Cest moi... moi seule... entendez-vous, c’est de inon propre mouvement que je suis venue... et il ignore ce que je fais à cette heure...
Rodolphe s’inclina. :
—Je vous crois, madame, dit-il avec une pointe d’iro-
nie; mais je m'étonne, en ce cas, que vous ayez été si bien instruite, et je cherche qui a pu commettre une pareille indiscrétion.
—Ne cherchez pas, car je puis vous le dire.
—Qui est-ce donc ?
—Une femme!
Mademoiselle Beaulieu, peut-être ? interrompit violemment le jeune homme en enveloppant la comtesse d’un regard menaçant.
Celle-ci pâlit.
A l’ardeur farouche qui s'était tout à coup manifestée sur ses traits, elle comprenait mieux que jamais à quelle implacable résolution elle allait se heurter — Toutefois, elle se raidit contre sa propre défaillance, et eut la force de sourire.
—Non! répondit-elle... non... ce n’est point mademoiselle Beaulieu.
—Cependant.
—C’est une jeune fille qui vous connaît... qui vous aime, et à laquelle vous êtes attaché par les liens les plus sacrés. ;
—Quelle énigme.
—Bertha!...
—E£t elle vous a dit.
—Tout, monsieur, elle ne m’a rien caché. Elle tremblait pour vous, autant que je tremblais moi-même pour Lucien, et nos deux amours se sont entendus pour tenter un effort suprême.
Rodolphe fronça le saurcil.
—Bertha a eu tort, dit-il, d’un ton contenu. L’amitié qu’elle me porte s’égare, et je ne l'ai point autorisée À s’entremettre ainsi dans mes affaires d’honneur.,
D'ailleurs, ajouta-t-il, du même accent brusque, son imprudence une fois admise, je m’explique moins encore sous quel sentiment vous avez agi vous-même en venant me trouver, et quel espoir a pu vous y pousser.
La comtesse baissa les yeux et ne répondit pas tout de suite. Elle touchait au moment critique de l’entretien qu’elle avait sollicité ; et, maintenant, elle n’osait poursuivre. Elle surmonta cependant son hésitation et puisa dans son coeur Ja force de reprendre,
— Vous avez raison, fit-elle, et je comprends que vous vous étonniez! Cest qu'aussi, il y a dans votre existefl® un mystère qu'on ne vous a point dévoilé encore, et que seule, à cette heure, je puis vous faire connaître...
—Que dites-vous ?
—Vous n'êtes pas le fils d'Hermann.
—D'où savez-vous ?...
—(Q'importe, si c’est vrai!
—Ah! je ne pense pas que M. le comte de Frontenay, dont l’honneur vous est cher, m’oppose l'obscurité de ma naissance pour repousser une rencontre ?
—Je n'ai point vu encore Lucien, et ce n’est pas de lui qu’il s’agit,
—De qui donc? alors.
La comtesse leva les mains vers Rodoïiphe par un geste suppliant.
—Ecoutez-moi, monsieur, poursuivit-elle, d’une voix vibrée; écoutez-moi sans colère, avec bienveillance, et attendez que je vous aie dit tout ce que j'ai à vous dire. Depuis que vous avez atteint l’âge d'homme, il a dû vous arriver souvent de chercher à sonder le mystère de votre naissance, et plus d’une fois sans doute, vous avez tenté de soulever le voile qui vous cachait le passé... Eh! bien... si cela est ainsi, il est une image que vous avez dû évoquer dans ce passé sombre et sur laquelle vous aimiez à reporter vos regards ou à reposer votre pensée.
—Qui cela? ft Rodolphe avec un iressailiement,
—Votre mère,
—Mais, je ne l’ai jamais connue! Hermann ne m’en a jamais parlé, à aucune époque de ma vie elle n’a tenté
ti —
de se manifester à moi, qu’elle abandonnait dans l’indifférence et dans l'oubli.
—Ne croyez pas cela.
—D'où vient alors qu’elle a attendu jusqu’à ce jour?
—C’est que la malheureuse avait été cruellement tronpée, et qu'on lui avait dit que vous étiez mort.
Rodolphe fit un mouvement.
—Vous la connaissez donc!... interrogea-t-il, mu par un sentiment qu’il ne définissait pas bien encore.
—QOui! balbutia la comtesse d’une voix faible.
—Elle vit! vous la voyez... c’est elle... peut-être qui vous envoie!...
‘Madame de Frontenay s’empara des mains du jeune homme.
—Qhui, c’est cela, dit-elle avec effusion. On lui a dit que vous étiez loyal ct bon; elle ne veut pas que vous exposiez vos jours au moment où le hasard vous rend à son amour, et elle a pensé...
La comtesse s'arrêta, glacée, et ses deux bras retombèrent inertes le long de son corps. |
Un éclat de rire strident et moqueur venait de se faire entendre, et Rodolphe s'était vivement dégagé de son étreinte et avait reculé de deux pas.
—N'’achevez pas, de grâce, dit-il, et ne prolongeons pas davantage un entretien dans lequel je serais exposé à perdre l’empire que je veux conserver sur moi-même...
La ruse que vous avez employée ne tromperait pas un enfant, et je ne m’y laisserai pas prendre; ne cherchez donc plus à me faire revenir sur une résolution qui est désormais irrévocable’.. et bornez votre rôle de mère à prier Dieu pour qu’il protège votre fils, dans cette rencontre que rien ne saurait empêcher!
Et, après avoir parlé de la sorte, il fit quelques pas comme pour se retirer.
La malheureuse jeta un cri affolé, et se précipitant vers lui, elle se laissa tomber à genoux sur le parquet.
—Arrêtez... dit-elle... Rodolphe, je vous en conjuré, ne parlez pas ainsil... j'hésitais. .. j'avais tort... Vous ne pouviez comprendre... Il faut que vous connaissiez tout... ct je veux tout vous dire. +. O Rodolhe... Rodolphe... ayez pitié de moi... consentez à n'entendre encore, ct songez que votre bonheur même... de vôtre, entendez-vous, est en jeu à cette heure où je vous parle et vous supplie!
Rodolphe avait suspendu sa marche, et sans.qu’il put se rendre compte de ce qu’il éprouvait, il s'était senti tressaillir jusqu’au plus profond de son coeur. ë
Il releva doucement la comtesse, la conduisit vers un divan où il la fit asseoir, et prenant place lui-même à ses côtés.
—Remettez-vous, madame, lui dit-il plus troublé qu'il n’eût voulu le paraître; pardonnez-moi, si je vous ai offensée, et croyez qu’il ne dépend pas de moi...
La comtesse garda le silence quelques secondes ; elle avait pris sa tête dans ses mains et pleurait à chaudes larmes.
Mais elle revint presque aussitôt à la réalité de la situation, et relevant les Yeux sur le jeune homme.
—#C’est une douloureuse histoire, dit-elle en reprenant possession d'elle-même, un terrible souvenir qui pèse encore après vingt-cinq années, sur le coeur de la malheureuse mère. A l’époque dont je parle, ce n’était qu’une enfant ; elle avait seize ans à peine, et vivait seule, presque abandonnée, dans une vieille demeure, où son père, homme de plaisir, ne venait la visiter qu’à de longs intervalles. Un jour, un homme passa dans sa solitude ; il était jenne comme elle, élégant, hardi, ambitieux; nul ne le connaissait ; il portait un nom qu’on n’avait jamais entendu prononcer dans le pays: mais à cet âge, le coeur d’une femme est sans défiance ; le mystère ajoute un danger de plus à la séduction, et la pauvre enfant que rien ne protégeait, était fatalement deg
tinée à succomber, sans même avoir tenté de se défendre. Cest ce qui eut lieu, et elle ne revint à elle, elle ne s’aperçut de la faute qu’elle avait commise, que le jour où elle était perdue! és
Ce fut horrible. .. dans s6n isolement, elle n’avait pas un ami à qui se confier... il fallait cacher sa honte à tous ; il fallait. surtout assurer la vie de l’enfant qu’elle allait bientôt mettre au monde.
Alors, glle eut le courage d’aller à son père et de lui avouer toute la vérité... elle lui raconta ce qui était arrivé, sans chercher même une excuse dans l’abandon où on l'avait laissée jusqu'alors. Elle espérait qu’un bymen pourrait lui rendre l'honneur, et qu’elle trouverait auprès de son amant, devenu son époux, le bonheur auquel elle croyait encore.
“La désillusion fut complète.
L’homme dont elle demandait à porter le nom, n’était qu’un misérable aventurier qui n’avait vu dans sa chute qu’un moyen d’atteindre plus sûrement à la fortune; dès le premier entretien, il leva audacieusement le masque et menaça d’en appeler au scandale, si on repoussait ses prétentions... Alors on le chassa honteusement, et le père et la fille restèrent seuls en présence.
Qu’ajouter à cela, que vous ne compreniez déjà ?
À peine la pauvre mère fut-elle délivrée, qu’on la sépara cruellement de son enfant, elle n’avait pas même entendu son premier cri, elle ne lui avait pas donné son premier baiser, et quand plus tard elle demanda à le voir, ne fût-ce qu’une seconde, on lui répondit qu’il était mort, et que le plus sage était d'oublier jusqu’à son souvenir |
Son désespoir fut poignant... elle voulait mourir à son tour... et demandait chaque jour à Dieu de la rappeler à lui!... puis bientôt, ce désespoir se changea en mélancolie sombre... elle passait indifférente à travers tautes les distractions qu’on lui présentait, et accueil-
lait d’un pâle sourire les soins empressés dont on lentourait.
Cela dura deux ans, au bout desquels vaincue, sans volonté et sans force, elle se résigna enfin à épouser l'homme dont aujourd’hui elle porte le'nom,
Comtesse se tut un moment et courba le front comme affaissée sous le poids des souvenirs qu’elle venait d'évoquer.
Rodolphe avait écouté avidement le récit qu’elle hi faisait, et plus d’une fois il s’était attendri à la pensée des douleurs que sa mère avait endurées,
Mais il démélait mal quelle relation pouvait exister entre l’histoire qu’on lui racontait et le but que l’on voulait atteindre, ct il avait hâte de voir clair dans les intentions de la comtesse,
Il ne put s’empêcher de faire part de ce qu’il éprouvait,
—Croyez, dit-il, ame vos paroles resteront gravées dans mon coeur, et elles ne peuvent qu’augmenter le respect que j'ai voué à la sainte mère qui a tant souffert pour moi. Mais laissez-moi vous dire en même temps que je ne vois pas bien...
—C’est que je ne vous ai pas tout dit, interrompit la comtesse ; et si vous voulez bien maccorder encore quelques minutes.
—Ah! parlez... parlez!
—Ce n’est pas dans ce mariage de résignation et de raison que votre mère pouvait espé.er trouver ün bon heur £ : \equel, d’ailleurs, elle ne comptait plus. Et pourtan. ne année ne s’était pas écoulée qu'elle se reprenait à 1a vie, à la confiance, et qu’un nohveau sentiment pénétrait son coeur brisé. Dieu lui avait fait la
de devenir mère une seconde fois, et dès iors, sou Courage se releva, elle se sentit c réfugia dans cette maternité com les mauvais souvenirs ne pou
ormais. Elle n’oubliait pas cependant le cher petit être qui lui avait été enlevé, et qui était mort, et reports sur son nouvel enfant tout l'amour, tout le dévouement dont son âme était pleine. Klle ne se possédait pas, et pendant de longues années, rien ne vint altérer la sérénité de ses joies maternelles. Mais, hélas! c'était trop de bonheur aussi... et cela ne devait pas durer.
—Comment! fit Rodolphe en se rapprochant.
—Un jour, au moment où elle croyait en avoir fini avec son passé coupable, elle rencontra par hasard, sur sa route...
—Qui donc... .
—L'aventurier!... il avait disparu depuis longtemps. Elle croyait ne jamais le revoir.
—Et il revenait! !
—Oui!... il revenait!
—Le misérable!
—Vous comprenez, n’est-ce pas, quelle épouvante s’empara de la malheureuse femmel... Ce n’est pas pour elle qu’elle craignait; mais elle se sentit glacée jusqu'aux os en songeant que la vie de son enfant allait être menacée.
—Pauvre mère!
—Ah! plaignez-la!... oui... plaignez-la, car ce qu’elle redoutait n’était rien auprès de l’effroyable malheur qui devait la frapper.
—Que dites-vous.…
—Une chose impossible... insensée... que n’inventerait pas même un cerveau troublé de folie.
—Mais qu'est-ce donc?...
—Tont à l’heure on est venu lui apprendre que ce fils qu’elle n’espérait. plus revoir jamais avait été, pax,miracle conservé à son amour... qu’il était vivant, digne d'elle, et qu’il pourrait reprendre la place légitime dans son coeur maternel.
—Eh bien?
—Mais en même temps on lui annonait que les jours de son enfant étaient menacés, qu’elle ne le retrouvait ‘ue pour le reperdre de nouveau : qu’enfin, demain, il allait jouer sa vie dans une rencontre fratricide.
—Madame!.,, fit Rodolphe #0 levant d’un bond,
—Oui, fratricide!... entendez-vous,., continua la Comtesse, Car l'adversaire de ce fils bien-aimé. ,, celui qu'il peut tuer ou qui peut le tuer, c’est...
—Achevez !
—C’est son frère!..,
Rodolphe jeta un cri eftaré el cücha sa tête dans ses Mains.
Il s'attendait si peu à cette révélation qu’il se demandait avec épouvante s'il était bien éveillé où sil n'était pas le jouet d’un horrible cauchemar,
Lucien de Frontenay, son rival d’hier, son adversaire demain... c'était son frère!
Et la comtesse qui était là, suppliante, accablée, osant à peine lever les ÿeux sur lui,
Tout son coeur se déchira à cette pensée, et obéissant à un sentiment qui emportait sa volonté même, il se laissa tomber à ses pieds, et lui tendit les mains.
—0Oh! pardonnez-moi ! pardonnez-moi, dit-il d’une voix brisée, vous êtes la meilleure des mères, et disposez de moi conrme du fils le plus respectueux.
—Rodolphe ! mon Rodolphe ! balbutia la comtesse folle de joie.
Et comme deux larmes attendnies coulaient en ce moment sur les joues de son fils, elle J’attira sur sa poitrine et l’y tint quelques secondes étroitement serré dans l'effusion d’une ivresse Sans non, .
—Ah! vous ne souffrirez plus, voulut dire Rodolphe.
La mère eut un sourire radieux.
—Est-ce que j’ai souffert, interrompit-elle vivement, est-ce que j'ai pleuré! Est-il possible désormais que le malheur puisse me menacer; puisque tu m’es rendu et
que te voilà dans mes bras!. .. ô Rodolphe, mon enfant, tu m’aimerss, n'est-ce pas? Tu no me quitterss plus. Nous vivrons l’un près de l’autre. Songe done, il faut que tu me rendos l'avenir ces vingt-cinq années de bonheur que tu dois à ta mère! Ta mère!... Mntendstu?... Comprends-tu?...
Et, tout en parlant, elle l’étreignait entro ses bras et prenait des intonations douces et tendres comme si elle se fut adressée à un enfant.
A un moment pourtant, elle tressaillit et proféra une plainte douloureuse.
Une ombre venait de psser sur le front de Rodolphe.
—Qu'es-tu ! interrogeu-t-elle, et pourquoi ce pli soucieux eur ton front ?
Rodolphe voulut $e dérober à cette question, et il esquissa un sourire.
Ce n'st rien, dit-il avec effort, une ombre qui passe eur mon bonheur; c'est la dernière, demain ce sers fini.
Mme de Frontenay comprit toutes les réticences de Rodolphe, et son coeur se serra.
—Pauvre et cher enfant, dit-elle émue d’une douce pitié... Tu souffres,—moi, je n’y songeais plus! J’étais si heureuse.
Vous le serez toujours désormais, et jamais un chagrin ne vous viendra de moi.
—Ah! tu es bon.
—Et je vous aime! et je suis prêt pour vous... à tous les sacrifices. ,
La comtesse ne répondit pas tout de suite.
La pendule venait de sonner minuit. !l était temps de se retirer, et elle ne pouvait s’y résigner.
Et puis un autre souci lui était venu.
Elle se leva.
—Vous partez! dit Rodolphe.
—T1 le faut, répondit ls comtesse. Maintenant nous nous verrons souvent, tous les jours... Nous avons à
Causer longuement, Mais avant de partir, laisse-moi t'a. dresser no
—Parlez! parlez!
—Tu sais tout, tu connais le passé... ot je t'ai dit que j'avais deux enfants que j'aime d'un égal amour,
—Chèro mère!
—Eh bien, un doute affreux me reste, qui jette en mon coeur une dernière appréhension.
—Laquelle ?
—Lucien,
—Le comte de Frontenay.
—Non, ton frère, qui doit devenir ton ami.
-Luil.,, le mari de Mile Lucy Beaulieu !
Et une contraction nerveuse tordit la lèvre de Rodo:.. phe pendant qu’il Prononçait ce nom.
Mais il réagit aussitôt contre cette impression,
—Partez sans crainte! dit-il avec un triste sourire ; je s0rai courageux, je vous le Promets, et croyez que votre bonheur me sera désormais plus cher que le mien!
La comtesse l’attir de nouveau dans ses bras par un Mouvement plein d’une reconaissance attendrie; puis, ramenant son voile sur son front, elle gagna la porte à Pas rapides, et disparut après lui avoir adressé un dernier regard.
Ele rentra à l'hôtel ivre de joie.
Dieu la comblait. Elle riait maintenant des terreurs sous lesquelles ele avait faili succomber, et se demandait quel malheur Pourrait jamais l’atteindre entre Lucien et Rodolpre, ss deux enfants réconciliés,
Elle eût voulu dire son bonheur au monde entier.
Sa femme de chambre l’attendait. . elle vint vivement à sa rencontre.
—Voyez Jean à l'instant, fit la comtesse, et qu’il dise à M, ke comte que je désire lui parler,
La jeune camériste s’éloigna et revint peu après,
—Eh bien! interrogea la comtesse,
—M. le comte n’est point encore rentré, dépondit la femme de chambre, mais Jean est prévenu, et, dès qu'il sera de retour...
—Cest bien... cela suffit... il ne peut tarder... je vais l’attendre,
La comtesse s’assit sur une chaise longue auprès du feu, et se prit à rêver.
Juwais elle n'avait éprouvé une telle plénitude de bonheur ; elle prenait un âpre plaisir à repasser, dans eon esprit, toutes les épreuves qu’elle avait supportées, eb à défier, pour ainsi dire, le malheur qui semblait vaincu à son tour.
Lucien ne courait plus aucun danger. Il était aimé; au premier jour, il deviendrait l’époux de la femme dont il avait fait choix, et la comtesse pourrait se consuerer toute entière au bonheur de son autre enfant.
Rodolphe!... È
Comme elle l’aimait à cette ‘heure, avec quelles tendres effusions elle évoquait son image, comme elle 80 promettait de lui rendre, dans l'avenir, toutes les joies qui avaient manqué à son passé !
Dieu merci, tout était fini!... Désormais, Rodolphe ne la quitterait plus... il vivrait à ses côtés, aimant, dévoué, soumis, elle lui choisirait une femme digne de lui, et qui lui ferait oublier l’amertume du passé.
L'heure s’écoulait rapide dans ces rêveries. . . et J’heureuse mère perdue dans l’immensité de sa joie, semblait ne plus penser à autre chose!
Tout à coup elle tressaillit, et se pencha vers la cheminée.
Deux heures venaient de sonner à la pendule... Deux heures! et Lucien m'était pas rentré.
Elle sonna violemment.
M. le comte? demanda-t-elle avec un pli sombre sur le front.
—M. le comte n’est pas rentré!.., répondit la femme de chambre qui était accourue.
—Mais, il est deux heures.
—Oui, madame.
—Qu'’est-ce que cela signifie ? ;
—Madame la comtesse désire-t-elle que Jean continue d’attendre ?
Madame de Frontenay eut un serrement de coeur.
—Non, mon enfant! répondit-elle.., non... allez reposer... M. le comte s’est peut-être rendu au cercle où il est retenu... Je remettrai à demain à lui parler.
La jeune camérisie se retira.
Ce retard était singulier... inexplicable... tout à fait contraire aux habitudes que le comte avait prises de. puis quelque temps. Mais, après tout, il n’y avait pas lieu de s'en inquiéter ouire mesure,
C’est ce que se dit la comtesse, et pourtant, une inquiétude sourde avait pénétré son coeur... pendant longtemps encore, elle appela vainement le sommeil, et ce ne fut guère que vers l’aube qu'elle put goûter un peu de repos.
Quand elle se réveilla, la femme de chambre était près de 4on lit
—Le comte? demanda:t-elle rendue tout à coup à ses appréhensions maternelles.
—M. le comte n’a point paru à l'hôtel! répondit la camériste.
La comtesse sauta à bas de son lit.
—Lucien n'est pas rentré, balbutia-t-elle, et il n’a rien fait dire!.., mon Dieu, qu’est-il donc arrivé?
En parlant ainsi, elle s’habillait à la hâte.
—Et personne personne !. disait-elle, les traits bouleversés.
—Pardon, madame... interrompit la femme de chambre... mais il y a là, depuis une bonne demi heu-
re, un homme qui a demandé à parler à Mme la com-
—Qrel est cet homme ?
—I1 a dit qu’il s’appelait Lippari.
—Le baron?...
—Oui, madame.
—Ah! qu'il vieune!... à l’instant!...
La comtesse achevait à peine de parler que la porte s’ouvrait et que le baron entrait dans la chambre.
—Vous, c'est vous! dit la comtesse en se rejetant en arrière, Je ne m’étais donc pas trompée, et Dieu ne m'a point pardonné, puisque je devais vous revoir un jour.
Le baron s’avançait lentement; un sourire plein d’irohie relevait le coin de sa lèvre ; son oeil brillait d’une flamme ardente. Il &’arrêta à quelques pas de la comtesge.
—Je constate avec une réelle satisfaction, répondit-il, que le passé est encore présent à votre mémoire, et que vous n’hésitez pas à reconnaître vos amis...
—Ah! la haine que je vous ai vouée est trop vivace © toujours, pour que je vous oublie jamais!
—Je ne demande pas autre chose.
—Je retrouve, d’ailleurs, en vous la mêine audace, et si j'avais pu douter...
—Je ne cherche pas à dissimuler, interrompit le baron; je viens à vous sans masque, et j'espère que mous pourrons nous entendre sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des souvenirs qui paraissent avoir laissé dans votre esprit une trop pénible impression.
La comtesse regarda son interlocuteur avec étonnement: : É
—Que me voulez-vous donc? interrogea-t-elle avidement.
—Peu de chose en réalité, répondit le baron, et rien surtout que le coeur d’une mère puisse repousser. ...
Car, si vous vous souvenez encore; moi, je n’ai pas oublié non plus, et il Y a dans notre passé commun une date où nous devons fata!ement nous retrouver.
—Que dites-vous !
—Je dis que M. Lucien de Frontenay n’est pas votre seul enfant, et qu’il cst temps peut-être de nous occuper un peu du fils que votre amour m’a donné,
—Ne m’avez-vous pas affirmé qu’il était mort?
-—J’avais intérêt à le laisser croire. SE
—Dans quel but?...
—Eh !on ne sait pas... votre père était rigide... Au imoment où vous avez dû épouser le comte de Frontenay, on lui avait inspiré quelques doutes... et il n’eût pas hésité à faire disparaître cette preuve vivante du déshonneur de sa fille,
—Infamie!...
—J’ai done agi avec prudence, et je comptais qu'un jour vous pourriez m'être reconnaissante de la ruse à laquelle j'avais eu recours.
—Enfin, quelle est votre intention! Pourquoi êtes- Yous venu me trouver aujourd’hui ?
—Je vous ai dit que notre fils était vivant, et vous demandez comment je suis ici! Eh bien!... écoutezmoi, madame: et rappelez-vous quel homme je suis, pour ne point vous tromper davantage sur les paroles que vous allez entendre!...—{Ce fils s'appelle Rodolphe, et vous avez dû le rencontrer quelquefois; il aime Mlle Beaulieu que Lucien doi, épouser, et je veux, entendezvous, je veux qu'avant un mois, Rodolphe, devenu le fils aîné de la comtesse de Frontenay, reprenne auprès de sa mère la place qui lui appartient. £
En parlant de la sorte, le baron enveloppa la comtesse d’un regard où la menace dominait.
A sa profonde stupéfaction, la comtesse eut un sourire radieux, et son visage sembla silluminer tout à coup. ;
—Pauvre @ cher Rodolphe, balbutia-t-elle, tu n’as pas encore bu toute l’amertume que la réalité te réserve, et il te restait d’être calomnié par le seul homme qui devrait te défendre.
—Que signifie?... murmura Lippari, un moment troublé.
—Cela signifie, répondit Mme de Frontenay, que j'ai vu Rodolphe!... Que je lai tenu tout à l’heure, ému, aimant, dévoué, dans mes bras, et qu'il n’a plus d'autre pensée, d'autre amour, que sa mère.
—Vous l'avez vu! s’écria le baron.
—Ah! regardez-moi donc!
—Et vous lui avez dit qui était son père!
La comtesse eut un frisson, et son visage s’assombrit.
—Non!... répondit-elle. Je n’ai pas voulu mettre cette ombre dans sa joie. Mais sa pitié filiale a compris qu’il y avait une honte sur son berceau... et le cher enfant s’est tu de peur de faire rougir sa mère.
Le baron s’inclina ironiquement.
—C’est à merveille! dit-il, et vraiment il m'est pénible de troubler une obscurité aussi touchante.. seulement le dernier mot n’est pas dit, et c’est bien à regret, je vous jure...
—Que prétendez-vous, interrompit vivement la comtesse ; espérez-vous reprendre une fois encore ce fils que Dieu m’a rendu? Ah!.. ce serait impie, si ce n’était insensé ; il m’aime, entendez-vous. Ses larmes, ses caresses, son émotion ; une mère ne se trompe pas à cela... Aucune puissance humaine ne pourra désormais l’arracher de mes bras ou l’enlever à mon amour.
Le baron protesta du geste.
—Aussi, dit-il, ne tenterai-je rien de semblable.
—Que ferez-vous ?
—Quelque chose de plus simple.
—Quoi?... parlez... Mon Dieu! voilà que mes terreurs me reprennent.
Lippari se pencha vers la comtesse.
— Voyons, dit-il, quoi qu’il soit de bien bonne heure peut-être, savez-vous déjà que M. le comte Lucien de Frontenay n’est pas rentré cette nuit à l'hôtel...
—Vous savez cela.
—Je sais cela et bien d’autres choses encore.
—On vous a parlé de lui.
—Précisément.
—On vous a dit où il était.
—Pardieu !
—Ah!... par pitié... Monsieur...
Elle voulut prendre les mains de Lippari. Ce dernier là repoussa doucement.
—M. Lucien de Frontenay est en lieu sûr, dit-il, et pour le mément, il ne court aucun danger! mais n’oubliez pas que sa vie est suspendue aux résolutions que vous allez prendre... et à la moindre indiscrétion, à la moindre imprudence, ce serait fait de lui.
—Ce que vous faites là est infâme ! s’écria la comtesse,
—Possible... et je ne me défends pas... toutefois, vous êtes avertie, et ne vous en prenez qu’à vous-même s’il arrive malheur à M. le comte,
Et comme en finissant, Lippari se dirigeait vers la porte, la comtesse y courut elle-même, et se dressa devant lui menaçante,
—Non! non! dit-elle d’une voix pleine de violence et de désordre... Vous ne sortirez pas d'ici. je vais appeler à l’aide... on viendra à mon secours... et je vous livrerai à la justice.
—AÀ votre aise, réplique le baron, et pendant que vous me ferez arrêter, si tant est que vous y réussissiez, M. le comte de Frontenay...
—Laucien !
—Vous comprenez ?
—Oh! le misérable ! le misérable!
Et succombant sous le poids de toutes ces émotions, la malheureuse comtesse s’affaiesa évanouie sur le divan.
Le baron Lippari profita de ce répit pour disparaître,
Quand Mme de Frontenay revint à elle, sa femme de chambre était près d'elle... et derrière la femme de chambre se tenait un homme qu’il lui sembla avoir vu déjà, et quelle ne reconnt pas tout de suite.
—Quel est cet homme?.., demanda-t-elle avec un dernier frisson.
L’inconnu salua avec humilité.
—Madame la comtesse ne se souvient pas de moi, ditil en souriänt, et pourtant, elle m’a déjà vu.
—{’est possible... mais je suis si troublée... si terrifiée plutôt, qu’en vérité... qui êtes-vous?...
—Secrétain.
—L'agent de M. Saurin.
—Lui-même !
La comtesse se leva: le nom de cet homme la rejetait dans un autre ordre d'idées, et une sorte de vague espoir pénétra son coeur.
—C’est M .Saurin qui vous envoie? interrogea-t-elle vivement.
—Oui, madame.
—Sait-il que mon fils « «is aru... cette nuit?
—1l l’ignorait, et je vies de l’apprendre moi-même à l'instant; mais peut-être y a-t-il entre l’objet de ma visite, et la disparition de M. le comte une de ces coïncidences que certains philosophes s’accordent à ne pas considérer comme le pur effet du hasard.
—De quoi s'agit-il donc ?
M. Secrétain tira de sa poche un porte-cigares qu’il présenta à la comtesse,
Celle-ci jeta un cri.
—Ah! ah! fit l’agent... ceci est d’un bon augure... vous reconnaissez l’objet ?
—Parfaitement. :
—1l appartient bien à M. le comte?
—Voioi ses initiales et les armes de notre famille.
La duchesse n’acheva pas.
Tout à coup elle devint pâle comme un suaire et ses doigts se crispèrent sur le porte-cigares.
—Qu’y at-il? demanda Secrétain.
—Tà! à! voyez ce sang... Ah! ils l'ont tué... I est mort... Mon Dieu!...
Secrétain remua la tête en signe de dénégation.
—Eh! non! non... rassurez-vous, madame, dit-il, nous ne croyons, ni M. Saurin, ni moi, qu’il y ait lien de redouter un pareil malheur.
—Cependant..….
—Ï y a eu lutte, c’est certain. Mais nous avons des raisons de croire que l’on ne voulait pas attenter aux jours de monsieur le comte... 11 s’agit d’un enlèvement non d’un assassinat... et dans cette hypothèse, j'ai besoin d’apprendre de Mme la comtesse. . .
—Quoi? que puis-je vous dire pour vous éclairer ?
—Pouvez-vous nous dire en quel endroit M. de Frontenay a passé sa soirée d'hier ?
—Mais je l’ai laissé chez M. Beaulieu.
—Rue de la Chaussée-d’Antin ?
—{C’est cela.
—À quelle heure ?
—Vers dix heures,
—Ainsi, au moment où vous l’avez quitté, il se trouvait chez M. Beaulieu ?
—Précisément.
—Et il n’a point dit qu’il dût aller...
— 1 devait rentrer à l'hôtel... Depuis plusieurs mois le comte a cessé de fréquenter son cexxle.., et à moins qu’une circonstance particulière. . .
—Ce n’est pas probable. Seulement ce renseignement suffit pour le moment; nous prendrons notre piste de la Chaussée-d’Antin, et j’espère. . ,
—Ah! vous viendrez me dire...
—Je vous le promets. Du reste, dès à présent, nous sommes aussi vivement intéressés que madame la comtesse. 11 y a là guet-apens. .. et il faudra que nous sachions. ..
—N'épargnez rien, monsieur, et ne perdez pas de temps,
—Dès ce soir, je viendrai sans doute vous apporter des nouvelles rassurantes.
Et M. Secrétain s’éloigna laissant lu comtesse livrée aux appréhensions les plus poignr nt.
Or, pendant que cela avait lieu chez madaié de Frohtenay, il est important de raconter au lecteur ce qui sétait passé chez Rodolphe à la suite de sa conversation avec madame la comtesse,
Une fois seul, Rodolphe était resté quelques heures Comme anéanti sous la révélation qui venait de lui être faite.
Désormais, il ne serait plus isolé dans la vie! il avait une mère qui l’aimait! et qu’il se sentait disposé luimême à entourer de l'affection la plus tendre et la plus dévouée.
Pauvre et excellente mère !—T1 comprenait, en se rappelant son propre isolement combien elle avait dû souffrir dans la vie sans espoir qu’on lui avait faite,, et il se reprochait presque de ne pas s’être montré plus attendri. et plus aimant.
Puis, la pente de son émotion l’emportant à travers le pars, jusque dans des aspirations de l'avenir, il s’arrêtait à supputer quel sort lui était réservé, et ce qui l’attendait au lendemain de cette révélation.
Et alors, pour la première fois, une autre image passait dans son rêve.
Lucy allait devenir la femme de son frère, le comte de Frontenay !
A cette perspective, une ombre glissait devant ses yeux, et son coeur se soulevait. Il entendait de sourdes révoltes gronder dans sa poitrine!
Certes, il était bien résolu à ne rien tenter qui pût
compromettre le bonheur de la comtesse. Son parti était irrévocablement pris, et, dût-il s'éloigner, quitter la France, il ne devait pas hésiter, Mais quoi!
Il lui était bien permis, à lui, pauvre déahérité, de se plaindre de la vie et de songer que le lot qui lui était échu én partage était particulièrement accablant et amer!
Qu’avait-il fait cependant, pour que l+ hasard Jui eût imposé une destinée si lourde ? Pourquoi Lucien avait-il tous les bonheurs ?
Quand ces pensées l’assaillaient, un farouche éolair traversait le regard de Rodolphe, ses poings se crispaient, sa bouche se tordait avec rage...
Et de singulières tentations lui venaient.
Pourquoi, après tout, ne demanderait-il pas à la vie ces jouissances dont les autres s'étaient rassasies avant lui? pourquoi n’irait-il pas à son tour tremper sa lèvre à cette coupe des plaisirs parisiens, où il devait peut-êtré trouver l'oubli dans la satiété! Qui le retenait ? Quel sentiment serait assez puissant pour l'arrêter, lui, l’enfant né du hasard, et que la société avait si longtemps rejeté de son sein ?
T1 passa une partie de la nuit dans ces rêves pleins de désordre, et, comme la comtesse, il ne put goûter de repos que le matin, quand, brisé de fatigue, saturé démotion, il alla enfin se jeter sur son lit,
Le lendemain, il se leva moins agité.
Le sommeil avait calmé son sang, d’autres idées plus saines s'étaient emparées de son esprit, et s’il n’était pas tout à fait encore revenu à lui-mêrne, du moins pritâl certaines résolutions qui devaient lui ouvrir l'entrée d’une vie nouvelle,
Et d’abord, il songeait au baron Lippari.
Dans l'entraînement d’un amour qui lui enlevait sa liberté d'esprit, il avait accepté dé cet homme tout ce
EN
qu'il lui offrait, sans se demander ni qui il étuit, ni quel but mystérieux il poursuivait. R
L'intervention du baron servait trop bien ses projets pour que la pensée lui fût venue de la repousser. Mais à cette henre, il ne lui convenait plus de continuer de semblables relations sans appeler la lmuière sur ce qu’elles présentaient d’obseur et d’inavouable, et son premier mouvement fut de provoquer sans retand une explication catégorique.
Il s’habilla donc à la hâte, déjeuna sommairement et envoya son valet de chambre s'informer auprès de Lippari s’il pouvait le recevoir.
La réponse ne se fit pas longtemps attendre.
Dix minutes plus tard, le baron se présentait luimême chez Rodobphe.
Il quittait la comtesse de Frontenay, et son visage ne gardait rien des impressions qu’il en rapportait.
—Vous m'avez fait demander, dit-:] d'un ton enjoué; je venais de rentrer. et j’ai voulu vous épargner l’ennui d’un dérangement... Vous avez à me parler, me voici prêt à vous écouter. Dites-moi vite de quoi il s’agit.
Rodolphe indiqua un siège à son interlocuteur, et luimême s’assit à ses côtés.
—{e que j'ai à vous dire, répondit-il, j'aurais dû déjà vous en faire part; mais j'étais tellement tourmenté d’autres préoccupations, qu’en vérité, je me croyais presque excusable de an’être tu jusqu’à présent.
—De quoi s'agit-il donc ?
—Vous n'avez pas oublié, sans doute, la rencontre à la suite de laquelle je suis venu habiter cet appartement, non plus-que les paroles que vous m’avez dites ce jourlà.
—À Dieu ne plaise, que je l’oublie jamais, et je suis prêt à vous les répéter, À vous-même.
—C’est inutile... J’aimais mademoiselle Beaulieu
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d’un amour qui m’enlevait toute raison, vous m’offrîtes la chance inespérée de devenir son époux, et j’acceptai sans prendre le temps de m’enquérir des moyens à l’aide desquels vous espériez ce but.
—Eh bien?
—Eh bien... depuis j'ai réfléchi.
—Ah! ah...
-—La situation que vous n'avez faite, acceptable dans les circonstances où elle s’est offerte, deviendrait inavouable si elle se prolongeait plus longtemps... ct je suis bien décidé.
—A ne plus continuer d'accepter ce que je fais pour vous ?
—{’est cela.
—Alors, vous renoncez à mademoiselle Beaulieu ?
—J’y renonce!
—Vous ne l’aïmez plus ?
—Je ne dis point cela,
—Enfin, vous vous résignez à la voir devenir, au premier jour, la femme du comte de Frontenay ?
Rodolphe proféra un cri aussitôt étoufté.
—Soit soit! dit-il, les dents serrées.. je me soumets à tout, entendez-vous ! et si cela doit être, si cet hymen doit s’accomplir, je n’ai point besoin, je crois inutile de vous faire connaître les raisons qui m’ont amené à cette résignation.
Le baron approuva du geste.
—Sans doute, sans doute, répondit-il d’un ton railleur, et cette confidence serait d’ailleurs superflue, attendu que ces raisons que vous prétendez me cacher, je les connais.
—Vous les connaissez! fit Rodolphe avec un haut le corps.
—Eh! parbleu! ne vous ai-je pas dit que je savais bien des choses, et je me doufhis, au surplus, que cela finirait ainsi.
—Cependant.…
—Cependant, mon jeune ami, vous avez vu la çomtesse cette nuit?
—Qui vous l’a dit?
—Elle-même.
—Et vous a-t-elle fait connaître aussi…
—Elle ne n’a rien caché des aveux qu’elle a faits. elle vous a révélé le secret de votre naissance, ct vous devez savoir à cette heure que le comte Lucien de Frontenay est votre frère.
Rodolphe fit un mouvement.
D'où venait que cet homme connaissait si bien ce qui le concernait? quel lien d'intimité assez puissant l’nuissait à la comtesse pour que celle-ci ne craignit pas de lui confier de pareils secrets? Il hésitait à comprendre et se sentait tourmenté de vagues appréhensions,
Il voulut réfléchir; Lippari ne lui en laissa pas le temps.
—Vous voyez que je vous ai pas trompé, reprit-il au bout d’un instant, et cela doit vous disposer à écouter favorablement ce qui me reste à vous dire
—Qu’est-ce donc? demanda Rodolphe.
—Vous me rappeliez tout à l'heure l'engagement que j'ai pris esvers vous, lors de notre rencontre au bois de Boulogne; je vous ai promis alors que vous seriez l’époux de mademoiselle Lucy Beaulieu, et je vous réitère ici ma promesse …
—Mais le comte ?
—Le comte n’y mettra aucun obstacle, et votre mère prendra l'initiative des démarches à faire dans ce but.
—Vous raillez, sans doute ?
—Pas le moins du monde.
—J’ai juré à la comtesse que je renoncerais à toute prétention, et que je me résignerais à voir le comte de-
venir l’époux de mademoiselle Beaulien.
—Ça, c’est d’un bon coeur! Mais je vous répète que vous n’aurez qu’à vous laisser faire.
—Je ne comprends plus.
—Je vais essayer de me faire comprendre. Lucien de Frontenay aime mademoiselle Beaulieu, et celle-ci ne se cache pas de l’amour qu’elle lui porte.
—Après... après...
—Leur union est décidée, et elle doit avoir lieu prochainement.
—Eh bien ? .
—Seulement il peut se produire tel incident qui re mette tout en question.
—Quel incident ?
—Je viens d'apprendre que le comte Lucien de Frontenay avait disparu.
—C'est impossible... la comtesse.
—L’enlèvement est de cette nuit; la comtesse l’ignorait quand elle est venue vous trouver.
—Et il a disparu ?
—Du moins, n’est-il pas entré à l’hôtel; sa mère se désole, et j’ai tout lieu de croire que la police met, en ce moment, tout en oeuvre pour le retrouver.
Rodolphe haussa les épaules et fit un geste d’incrédulité.
—I1 m'est impossible, répliqua-t-il, d’acconder à cet incident importance que vous prétendez lui donner. le comte est jeune; il aura passé la nuit au cercle ; mieux encore, il aura soupé avec quelques-uns de ses amis, sous prétexte, comme on dit, d’enterrer sa vie de garcon. peut-être est-il rentré déjà chez la comtesse. et tout votre échafaudage de suppositions…
Le baron remua lentement la tête.
—Croyez-en ce que vous voudrez, dit-il, moi, j’ai des raisons de penser qu’il en est autrement.
—Pourquoi, quelles raisons ?
—Je viens de vous annoncer que la police est sur pied.
—Eh bien?
—Eh bien! elle sait déjà, à n'en pas douter, qu'il y a eu guet-apens.
—Vous en êtes sûr ?
—Comme de mon existence mêrne…
—Mais qui peut en vouloir au comte ? 11 n’a pas d'ennemis... tout au plus quelques envieux. On n’enlève pas un homme, à notre époque, pour des motifs aussi futiles, et le temps des disparitions mystérieuses est passé.
—Vous croyez?
—0On le rétrouvera.
—Et qui dit le contraire ! Seulement, on le retrouvera vivant... ou mort!
—Mort! répéta Rodolpre, qui, malgré lui, frissonna.
Le baron se pencha à son oreille.
—Et s’il meurt. continua-t-il, si le hasard ou la fatalité veut qu'il soit air:i ravi à l'amour de sa mère ct de sa fiancée. ne voyez-vous pas quel changement ‘cette catastrophe peut amener dans votre situation, et ce qu’il y a d'espoir pour vous dans cette supposition.
Rodolphe se rejeta brusquement en arrière, ex son regard s’attacha avec effroi : son interlocuteur.
—Horrible! c’est hornv:e! s’écria-t-il, hors de lui. et vous avez pensé.
—Qu’y a-t-il là de si effrayant? pourquoi repousseriez-vous cette chance due à un malheur dont, après tout vous n’êtes pas coupable? Songez que vous seriez dès lors le seul héritier dés Frontenay.… qu’à votre fortune personnelle qui serait considérable, viendrait se joindre celle de mademoiselle Beaulieu qui ne l’est pas moins! et cette perspective n’est pas de celles que l’on doive repousser sans réflexion !
Pendant que le baron parlait, Rodolphe s'était remis à parcourir la chambre avec agitation.
Déjà une pensée nouvelle l'avait saisi avec un autorité souveraine, et il entrevoyait mille choses qui étaient restées confuses où cachées jusqu'alors.
De temps à autre, il s’arrêtait pour plonger s un regard frémissant sur le baron, e’ ne flamme ardente passait alors sous sa paupière qui L ttait.
Enfin, il alla se jeter sur un fauteuil auprès duquel Lippari se tenait debout, attendant vraisemblablement une réponse,
—Qui! oui! balbutia-t-il.… Que suit? J'ai tort peutêtre, mais dans le premier moment.
—Cela fait toujours cet effet-là.. interrompit le baron.… seulement à la réflexion.
—C'est cela.
—Donc, vous avez compris.
—Sans doute.
—Une catastrophe. qui rendrait définitive la disparition de votre rival.
—Apporterait des chances à la satisfaction de mon amour.
—N’est-ce pas?
—Vous avez raison...
Rodolphe se relevu—il était fort pâle Une sueur froide perlait à son front et le glaçait.… il entendait le sang affluer à son coeur jusqu’à l’étouffer…
Lippari lui prit la main. il le laissa faire.
—Allons, lui dit le baron, vous voilà tout à fait raisonnable.. vous irez voir la comtesse... ne lui dites rien de ce que je viens de vous confier. et, ce soir, venez souper avec moi...
—Où cela ?
—Chez Rose.
—Vous voulez que j'aille chez cette fille…
Le baron sourit.
—Vous n'ignorez pas qu'elle vous aime… réponditil. Je lui ai dit que vous étiez libre… et pendant l’interrègne…,
Rodolphe fit un violent effort sur lui-même pour demeurer calme.
—Soit? fit-il, soit! vous faites de moi ce que vous voulez, mais il me semble qu'en ce moment, j'ai perdu toute volonté.
—A ce soir, alors.
—A ce soir... oui... je serai exact.
Le baron s’éloigna.
Rodolphe l’accompagna jusqu’à la porte, et quand il l’eut fermée derrière lui, il se détourna avec horreur, et prit sa tête dans ses mains.
—Cet homme! cet homme! murmura-t-il : oui, certes, je serai exact, ct avant que la nuit soit passée. j'aurai pénétré le secret qu’il cache à tons.
Le soir, vers sept heures, ainsi qu’il s’y était engagé, Rodolphe se faisait conduire chez nrademoiselle Rose Pompon.
Comme sa voiture atteignait le seuil du petit hôtel, il se rencontra avec:le baron Lippari qui arrivait.
Lippari vint à Jui la main tendue.
—Voilà qui est parfait, dit-il avec enjonement, vous êtes exact et c’est d’un bon augure pour l’avenir.
—Je vous l’avais promis, répondit Rodolphe.
—Et c’est ce dont je vous loue, mon jeune ani; tenir sa parole n’est pas, à notre époque, chose si fréquente, que je ne tienne à vous en féliciter... ct puis, à vrai dire, je craignais que vous ne vinssiez pas,
—Pourquoi donc ?
—Eh! le sait-on, j'ai remarqué une certaine hésitation tantôt, dans votre attitude, et je redoutais qu'à la réflexion …
—Cest justement parce que j'ai réfléchi, que me voici.
—A la bonne heure! j'ajoute que vous avez bien fait, car, de la résolution que vous avez prise, Tépendent votre bonheur et votre fortune à venir.
—Entrons-nous ! interrompit Rodolphe, en faisant un pas pour quitter le trottoir.
—Eñtrons ! répondit le baron.
Et ils se dirigèrent vers l'hôtel.
Rose Pompon les attendait; dans l’après-midi, elle
avait été prévenue par Lippari, et s'était préparée à recevoir ses deux hôtes.
—Je n'ai pas besoin de vous rappeler que Rose vous aime! reprit Lippari, en traversant la cour de l'hôtel ; il y a longtemps que la pauvre enfant cache cet amour dédaigné, et c’est avec une véritable ivresse qu’elle a nccueilli l'espoir de vous posséder toute une soirée,
—Nous y serons seuls ! objecta Rodolphe,
—Oui et non, répondit le baron.
—C'omment,
—Nous dinerons seuls! mais c'est le jour de Rose. et ce soir, il y aura réception,
— Après tout, cela importe peu.
— Voilà qui est parler! répliqua le baron avec une satisfaction on équivoque, et permettez-moi de vous dire que votre tenue m’enchapte particulièrement,
—Que voulez-vous dire ?
—Eh! sans doute, depuis que je vous connais, j'ai souvent déploré, de votre part, cette sorte de détachement des choses du monde où nous allons entrer. Que diable! il faut être de son siècle, et je constate avec plaisir que vous n'êtes plus le même homme.
—Vous trouvez.
—J’en suis ravi! dans la vie, voyez-vous, il importe de rester toujours supérieur à ce que l’on fait, et à vous voir ainsi résolu, je suis désormais assuré qu’aucun obstacle humain ne pourra plus nous arrêter,
Rodolphe s’inelina sans répondre... mais si Lippari leût observé attentivement à ce moment, il eût remarqué sur sa lèvre un pli railleur qui ne lui était pas habituel.
Ils venaient de pénétrer dans le vestibule; un valet en livrée les avait débarrassés de leurs pardessus... et ils entrèrent dans le salon du rez-de-chaussée,
Rose Pompon vint au-devant d’eux, le visage épamoui.
—Ah ! que c’est bien à vous, et que je vous remercie,
ET
dit-elle en s'adressant à Rodolphe, vrai! c'est gentil de votre part, et vous me voyez bien heureuse,
—Vous me combles, ma chère enfant, réjondit Rodolphe, et croyez.
—Non! n'expliquez rien, fit la jeune femme, vous voilà, c'est tout ce que je pouvais espérer. Donnez-moi votre bras, et passons dans la salle à manger.
Quelques secondes après, ils se mettaient à table,
Le dîner fut charmant et Rodolphe y prit un plaisir extrême.
Le baron était un délicieux causeur; il avait beaucoup voyagé, il vi it à Paris dans un monde,—un dem.inonde,—dont :l connaissait tous les mystères et toutes les intrigues; il avait une manière à lui de parler de certaines choses, et'ses paradoxes audacieux empruntaient un accent particulier qui n’était pas sans saveur.
Quand à Rose, elle était merveilleusement douée pour do‘:ner la réplique à un pareil partenaire. Elle avait cet esprit primesautier des femmes libres que rien ne déconcerte et qui, une fois dégagé de ses dernières entraves, saute et pétille comme le champagne qui a jeté sa coiffe d'argent au plafond.
Rodolphe, d'ordinaire si calme et si réservé, était ébloui. 11 buvait peu, ma:s il écoutait et regardait, et les yeux de Rose, ainsi que les repart.es du baron lui communiquaient une sorte d'ivresse relative,
A un moment, Lippari se leva le table et alla fumer un cigare dans un boudoir voisin.
—Eh bien!... il nous lâche! fit la jeune femme avec cet accent que l’on n’enter.i qu’à Paris.
—Vous vous en plaignez! repartit Rodolphe en souriant.
—I1 vous plaît donc que nous restions seuls? interrogea-t-elle,
—$Sans doute... puisque nous avons à causer.
—De quoi?.. demanda encore la jeune femme en
| de Ro-
sous anoi
“ant son regard effronté dans los yeux de Ro-
dernier allait poursuivre, mais la porte de la sal à manger vint à s'ouvrir et un val:t entra, En même temps un timbre retentit e, l'on entendit un frou-frou de robes dans l'antichambre, Rose eut un mouvement de contrariété, — Voilà les géneurs qui arrivent, dit-elle, et il faut
bien que j'aille les recevoir… Mais vous ne partez pas ?
—Dieu m'en gurde! répondit Rodolphe,
—Eh bien, allez fumer avec Lippari, Cousez ensemble de tout ce que vous voudrez... Ne dites pas trop de mal de moi; et dans une heure, trouvez-vous dans le petit boudoir du premier, j'irai vons y rejoindre; est-ce convenu ?
—A moins que je meure d'ici-là, vous pouvez être assurée que j'y serai...
La jeune femme effleura de ses lèvres le front de Rodolphe, et rougisante, émue, troublée plus qu’elle ne l'avait jamais été à aucune autre époque de sa vie, elle £agna rapidement la porte et disparut,
Ur heure au moins sc passa,
Les .abitués de l'hôté] étaient arrivés en grand nombre; les silons du premier étage et ceux du rez-de-chaussée regorgaicnt de mondo. et, autant pour s'isoler de cette foule insipide que pour se rapprocher de Rose, Rodolphe s'était réfugié dans le boudoir qui lui avait été indiqué par la jolie pécheresse,
Le boudoir était désert, du moins n'y aperçut-il personne au premier regarl qu'il y jeta. |
Mais il y eut à peins fait quelques 18, qu'il remarqua un singulier personnage, assis, lc dos tourné à Ja porte et qui paraissait absorlx. dans la lecture € un journal du soir qu'il tenait à la main.
Au bruit qu’il ft en cnirant, je personnage se retour-
na, et Rodolphe surprit sur ses traits l'expression instantanée d’une profonde surprise.
Cela Pintrigua et il s'approcha de l'inconnu
—Je vous dérange! dit-il en saluant,
—Mais, pas du tout, au contraire, répondit l'inconnu dont le regard mobile et clair parut vouloir le percer di Part en part; ct même, puisque nous sonmmes seuls, je vous avouerai franchement que je ne suis pas fâché de vous rencontrer.
—Vous me connnissez ?
—Parfaitement, vous êtes monsieur Rodolphe, un ami du baron Lippari, et quoique je fusse loin de m’attendre à vous trouvez chez Rose Pompon, cependant, je le répète, je suis enchanté de vous voir.
—Pourquoi ?
—Parce que j'ai un service À vous demander,
—AÀ moi?
—À vous.
—Mais, j'ignore qui vous êtes, C’est la première fois.
—Qu'importe... si vous voulez bien me rendre le service que je réclame de votre obligeance, je m'engage, en retour, À ne pas dire \ madame de Frontenay, qu te vous ai vu ici.
—Monsieur…
L’'inconnu allait poursuivre, la parole s'arrêta brusquement sur ses lèvres.
—Pardon! dit-il vivement... nous n’avons plus le temps de marivauder... je vois venir mademoiselle Rose Pompon, ct c’est d'elle précisement qu'il s’agit.
—D'elle?... répéta Rodolphe.
—Elle m'a vu causer avec vous, elle vous demandera qui je suis: el. bien, le service que je vous demande, cest de lui répondre que je suis un de vos amis,
—Mais cela n’est pas.
—Mon Dieu, vous n’en savez rien ; et d’ailleurs quand
pari v de 4, je
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nière
e le
jage, x je
votre entretien avec la jeune lemme saura pris ‘in, je Vous ,ure que je viendrai vous retr: ‘ver, et que je vous donnerai alors toutes los explications que vous pourrez désirez: done, c'oœt convenu, je vous laisse et vous dis À bientôt,
Il achevait ces mots quand Rose Pompon entra dans le boudoir,
Ainsi que l'avait prévu l'inconnu, la Première arole de la jeune femme fut une parole d'étonnement et d'in. terrogation,
—Quel est done cet homme qui s'élc ‘me? demandat-elle avec un sourire Narquois, ., Je .… l'ai jamais vu chez moi, avec Mi perrique fauve et sos favoris en côtelettes,., il vous parlait... vous le connaissez,
—Oh! fort peu, balbutin Rodolphe avec embarras. seulement. . ,
—Du reste, cela m'est bien égal, poursuivit In k femme; j'ai rmçu mes amis sans trop «avoir ce que je leur disais... je vous avais aperçu dans ce boudoir, et j'avais hâte de venir vous y trovver,
— Vous êtes tout à fait bonne,
—N'avez-vous pas à me parler ?
—Si vraiment,
—Eh bien, nous voici seuls... nul ne viendra nous déranger, et nous pouvons causer tout à notre aise,
Rodolphe garda un moment le silence : puis il prit la main de la jeune femme qui s'était assise à ses côtés.
—Je vous remercie de cette heure que vous m’accordez, reprit-il peu après... Hier Peut-être je n'aurais Pas attaché à cet entretien tout le prix qu'il mérite : mais aujourd’hui...
— Aujourd'hui, le vent à tourné, acheva Rose Pompon.
—C'est cela, parce que depuis hier, j| s’est Passé dans moh existence des choses. .
—Le baron m'a tont dit.
—Quelle indiscrétion !
—Oh! il ny a à cela aucun danger ; Lippari sait combien je lui suis dévouée... les secmts qu’il confie, je les garde au plus profond de mon coeur. ke * il n’y a qu’un homme au monde, pour lequel, s’il le fallait, je renoncerais à l'attachement que je lui ai voué.
—Et cet homme ?
—Ai-je besoin de vous le nommer !
‘Rodolphe ne releva pas ces derniers mots; évidemment, un sentiment supérieur dominait sa pensée, et il poursuivit un but dont il n° voulait pas se laisser détourner.
—Ainsi, interrogea-t-il, vous savez qui je suis ?
—Je sais du moine, répondit la jeune femme, que vous êtes le fils de'la comtesse de Frontenay.
—C’est le baron qui vous a révélé le mystère de ma naissance ?
—Sans doute.
Et vous at-il dit aussi que j'aimais mademoiselle Beaulieu ?
—Assurément... Mais comme mademoiselle Beaulieu est fiancée au comte de Frontenay ; que l’union des deux jeunes gens doit avoir lieu prochainement, le baron m’a annoncé que vous étiez revenu à un sentiment plus calme, et que...
Eh bien! s’il vous a dit la, le baron vous a trompée. Ù
—Comment ?
—Depuis hier, un grave incident s’est produit.
—Lequel ?
—Le comte a disparu.
—Est-ce possible ?
—Ët Lippari qui me paraît prendre une part mystérieuse, mais importante, à tous les événements qui s’accomplissent autour de moi, Lippari est convaincu que le comte pourrait bien ne pas revenir.
La jeune femme eut un mouvement d’effroi, et elle Pressa ses tempes de ses maine glacées.
—Disparu!... dit-elle comme si elle se fût parlé à elle-même; disparu... mais alors...
—Qu’avez-vous! fit Rodolphe subitement intéressé.
—Rien ! je cherche à me rappeler. hier, dites-vous, mon Dieu: c’est cela!
—Quoi donc ?
—Un guet-apens, il me trompait ! et je n’ai rien compris, rien deviné!
—Rose !
La jolie pécheresse secoua la tête, et eut un regard fulgurant.
—Ah! qu’ils y prennent garde, cependant, murmurat-elle, ils se jouent de moi, et si je le voulais à mon tour.
—Que feriez-vous ?
Rose Pompon se prit à frissonner.
—Chut! fit-elle, d’un ton mystérieux, et en promenant un regard soupçonneux autour d'elle, si on nous entendait ce serait fait de moi.
—Que dites-vous ?
—Ah! c’est effranyant, voyez-vous, ils seraient sans ptité, ces hommes.
—De qui voulez-vous parler ?
—Plus bas! plus bas'... 11 y en a peut-être là, derrière ces draperies, quelques-uns qui nous écoutent.
—Enfin, que craignez-vous ?
—Tout.
—Est-ce le baron?... Est-ce...
—Silence! vous dis-je... Mais je vous dirai tout, à vous... je us confierai tout ce que je sais... et peutêtre...
Elle n’acheva pas. La voix s’étrangla dans sa gorge et elle fit un mouvement effaré comme si ne pensée nouvelle, terrible, s’était tout à coup emparée d'elle.
Mais presque aussitôt, un sourire radieux revint à sa lèvre pâle.
Non! non! Cette pensée est horrible, dit-elle; vous êtes un coeur loyal et droit... il n’est pas possible que vous prêtiez la main a d'aussi épouvantables machinations... ah! je ne vous aurais pas aimé, comme je vous aime, si j'avais pu croire...
—Expliquez-vous... Rose... je vous en supplie... il ya sur vos lèvres un aveu que vous n’osez me confier, et cependant...
La jeune femme ne répondit pas. Une hésitation suprême semblait suspendre ses résolutions ; c’est à peine ei elle osait regarder Rodolphe.
Tout à coup elle jeta ses deux bras autour de son cou et l’attira sur sa poitrine.
Taisez-vous ! taisez-vous! dit-elle d’un ton âpre. Ne vous occupez de rien. Laissez-moi faire. Je saurai tout, avant peu; et dès que je serai renseignée. . .
Mais vous allez courir de grands dangers LOS
—Peut-être.
—Et il serait plus prudent de me mettre de moitié dans ce que vous allez entreprendre...
Rose s’était levé. Elle alla à une glace, donna un coup d’oeil à sa toilette, et, adressant un dernier regard à Rodolphe :
—Cette nuit... demain... dit-elle; j'aurai appris la vérité. D'ici là, promettez-moi d'attendre, et je vous jure que je vous dirai tout.
—Surtout, soyez prudente.
Merci, ne vous inquiétez pas. Soyez discret, et attendez.
Et elle disparut.
Rodolphe l'avait accompagnée jusqu’au seuil de la
rte.
Quand il rentra dans lo boudoir, il s’aperçut avec stu-
péfaction que l’inconnu à la perruque fauve et aux favo: ris en côtelettes, s'était assis à sa place et l’observait.
Il fit un geste irrité.
—Vraiment, monsieur, dit-il, je trouve que vous abusez étrangement du droit d’indiscrétion. Est-ce donc moi que vous observez ainsi ?
L’inconnu s’inclina en souriant.
—C’est vous-même, répondit-il; je n’ai aucune raison de le cacher, et je m’empresse d'ajouter qu’il n’y a rien là qui puisse vous blesser.
—Dois-je vous céder la place? interrompit vivement Rodolphe en se levant à demi.
L’inconnu l’arrêta du geste.
—N'en faites rien, répliqua-t-il, car vous regretteriez d’avoir cédé à un mouvement qui vous éloignerait d’un homme dont les conseils sont bons à suivre.
—Mais, qui êtes-vous donc ?
—Quand je vous aurai dit que je m'appelle Secrétain, cela ne vous apprendra pas grand’chose,
—Secrétain!... répéta Rodolphe, comme s’il eût cherché à rappeler ses souvenirs.
—Vous voyez! ce nom ne répond à rien, et pour que Yos soupçons ne s’égarent pas, je suis obligé de vous confier que je suis l’ami de M. Saurin, lequel occupe un emploi important dans ladministration de la police.
—Monsieur !
—Nous disons cela entre nous. il est inutile d’élever la voix.
—Alors, vous êtes...
—1l ne faut mépriser Personne. Un grand général a dit que c’est l’homme qui honore la fonction et non la fonction qui honore l’homme.
—Enfin, quel but Poursuivez-vous ? Quel nom oserez- Fous donner à cette surveillance que vous exercez sur moi ?
—Nous y voici! approuva Secrétain, et je constate que nous sommes bien prêts de nous comprendre.
—Expliquez-vous.
—Je ne demande que cela... maintenant que vous savez qui pe suis, vous devez vous douter de ce que je viens faire en ces lieux; :a police a du bon, croyez-moi, et il n’est pas indifférent qu’elle ait un oeil ici et un autre ailleurs. T'onc, je suis venu pour voir, et écouter... et à cette heure, j'ai déjà recueilli certaines indications qui nous permettront de diriger utilement nos investigations.
—Qu’avez-vous donc receuilli ?
—Quand ce ne serait que votre conversation avec mademoiselle Rose Pompon.
—Vous écoutiez!
—Ecouter est encore le seul moyen d'entendre, et bien men a pris... car j’ai acquis la certitude que la jolie pécheresse n’est pour rien dans la disparition du comte de Frontenay.
—Vous la souçonniez!
—C'était logique... la jeune femme est fort liée avec Lippari et pour des raisons que je ne puis vous faire connaître, j'ai tout lieu de soupçonner que le baron n’est pas étranger à l’événement.
—Quel intérêt ?
—Je crois l'avoir deviné... seulement, je crains encore de me tromper, et ne veux rien laisser au hasard.
—-Que ferez-vous pour vous en assurer ?
—Etes-vous curieux de le savoir ?
—Oui, certes.
—Et vous sentez-vous le courage d’affronter des dangers sérieux pour satisfaire votre curiosité ?
—Vous en doutez!
Secrétain garda un moment le silence et parut réfléchir.
Puis il releva la tue.
—Au surplus, reprit-il, il est manifeste que vous avez à cette constutation que je poursuis, un intérêt particulier qui <ngage votre loyauté même,
—Moi! fit Rodolphe confondu.
—Pardieu ; le jeune comte que l'on a enlevé cette nuit, n'est-il pas le fiancé préféré d’une jeune fille que vous aimez ?
—Quand cela serait ?
—Puisque cela est, il nous est facile de conclure : il ÿ a, en affaire criminelle, un proverbe latin qui a prévu la situation... vous êtes celui auquel le crime doit profiter: cui prodest.., et les Premiers soupçons se sont naturellement portés sur vous.
—Quelle infamie !
—Eh! ch! cette supposition n’est pas aussi dépourvue de bon sens que vous Paraissez le croire: à votre âge, on est ambitieux ; dans votre position, on ne se montre généralement pas très scrupuleux sur le choix des moyens... dès lors, il était logique de penser...
Rodolphe eut un geste de dénégation énergique.
—Bon! bon! ce n’est pas vous... répliqua Secrétain, j'en suis absolument convaincu, et %e désir que vous manifestiez, il’n°y a qu'un instant, témoigne surabondamment de votre innocence. Voyons... la Proposition que je vous ai faite vous agrée-t-elle... et tenez-vous toujours ?...
—Ah! plus que jamais.
—Tout est bien qui finit bien!
—D'ailleurs... je suis loin de partager vos impressions... et À voir la légèreté avec laquelle vous m’accusiez moi-même, je m'imagine que vos suppositions ne s’égarent pas moins, en s’attachant à la personne du baron Lippari.
—Vous croyez?
—Le baron m’a témoigné beaucoup de sympathie jus-
qu’à ce moment; il a mis à me servir un zèle peut-être excessif... Mais de là à ajouter foi à vos insinuations.
—Il n’y a qu'un pas.
—Quel intérêt personnel pourrait-il avoir dans cette aventure ?
—Nous le découvrirons.
—Aiors vous persistez.
Secrétain eut un fin sourire et son oeil brilla d’une flamme narquoise.
—Je persiste avec d’autant plus de raison, réponditil, que vous ne paraiesez pas vous-même tout à fait sincère, quand vous prenez la défense de Lippari.
—Que voulez-vous dire? fit Rodolphe interdit.
—Eh! sans doute! J’ai l'ueil américain, ne l’oubliez pas, et je ne suis pas né d’hier, — or, en vous voyant ainsi, simalant pour la jolie Rose qui vous aime, un amour que vous n’avez jamais éprouvé... cherchant par votre attitude nouvelle à endormir l’attention de Lippari... et poursuivant enfin un but qui n’est autre, j'en suis sûr, que celui que je. poursuis de mon côté, j'ai compris tout de suite que vous jouiez la comédie de l’indifférence, et c’est ce qui m’a inspiré à moi-même la résolution de me dévoiler à vous... Ai-je eu tort?
Au lieu de répondre, Rodolphe jeta autour de lui un regard inquiet, comme s'il ”ût redouté que quel'ne oreille indiserète n’eñt surpris les paroles de son interlocuteur.
—Oh! soyez sans crainte, dit celui-ci, j'ai pris mes précautions. Cette porte est fermée, et nul ne peut nous entendre... Parlez franchement... Ai-je deviné ?
—Oui, répondit Rodolphe à voix basse.
—-Vous voulez savoir ?
—C'est cela.
—Et vous vous sentez disposé à avoir confiance en moi ?
Rodolphe fit un signe affirmatif.
—Plus un mot, cela suffit! fit Secrétain, rentrez dans les coulisses. .. jouez, riez, causez, ne laissez soup- Sonner à personne que vous avez dans l’esprit quéique sombre préoccupation; promettez à Rose tout ce qu’elle voudra, excepté cette nuit qui m'appartient; et quand vous romarquerez que le baron se disposera à sortir, gagnez la porte, et sortez à sa suite, sans avoir l'air.
—Mais vous! vous! où vons retrouverai-je ?
Secrétain sourit avec bienveillance.
—Moi! répliqua-t-il avec un clignement d’yeux, je vous attendrai dans une voiture dont le cocher est un ami, et où j'aurai eu le temps de changer de costume. Le fiacre en questior. stationnera de l’autre côté de la rue, et pour qu’il n’y ait pas d'erreur, je vous en remets le numéro. C’est bien convenu ?
—Soit! consentit Rodolphe.
—À bientôt, alors...
—Oui, oui, à bientôt, et Dieu veuille que vous réussissiez dans ce que vous allez entreprendre.
Sur ces mots il se leva et rentra dans les salons.
La première personne qu’il y aperçut fut Rose Pompon, qui avait pris le bras de Lippari et paraissait engagée dans une conversation des plus intéressantes, car elle ne remarqua pas l-présence de Rodolphe.
Elle était animée ; une audace et une résolution extraordinaire se traduisaient sur son visage, et le baron avait peine à la rappeler à la modération et au calme.
Ils passèrent près de lui, à le toucher, et il put recueillir quelques mots de leur conversation.
—Non, non, je ne veux pas que cela soit! disait la jeune femme d’un ton ardent... C’est une trahison, et je déjouerai vos projets.
Le baron fronça les sourcils.
—Taie-toi! répliqua-t-il, tais-toi! et surtout prendd garde à ce que tu vas faire.
—Je ne te crains pas.
—Tu as peut-être tort.
—Je lui dirai tout.
—Et si tu fais cela, regarde-moi bien, retiens bien mes paroles... si tu fais cela...
Rodolphe n’en entendit pas davantage; à l'accent dont ces mots étaient prononcés, à la pâleur qui envahit les traits de la jeune femme dès qu’elle les eût entendus, il soupçonna quelque mystère de saug ou d’infamie.
11 se perdit dane la foule, et ce ne fut guère qu’une heure plus tard qu’il rencontra de nouveau Rose Pom-
Elle était pâl:, comme affaissée sur elle-même; une sorte d’égarement se lisait dans ses yeux.
—Qu'avez-vous? interrogea Rodolphe avec intérêt Vous paraissez émue... troublée...
Rose secoua brusquement la tête :
—Oui, . peut-être... Je né sais, répondit-elle d’un ton vague.
Puis, elle arrêta son regard profond sur le jeune homme. On devinait qu’elle voulait parler, et que la parole restait suspendue à ses lèvres.
Enfin, elle fit un effort.
—Rodolphe ! dit-elle d’un voix brisée, j’ai espéré quelquefois que je parviendrais à vous inspirer une amitié sincère. Je ne parle pas d'amour; les femmes comme nous, il est bien rare qu’on les aime, mais je voudrais être estimée, de vous surtout.
—Je vous jure...
—Ne m'interrompez' pas; tenez, il se passe des choses que je n’ose vous confier, et dont il y aurait danger de vous faire la confidence, en ce moment... Mais demain !
—Demain ? :
—Je pourrai parier... et aiors, je voudrais vous voir.
—Ah! je viendrai si vous le désirez.
—Vous me le promettez?
—Je le jure.
—Eh bien... quittons-nous.. je ne veux pas que l'on nous voie ensemble, et je suis trop énue d’ailleurs Pour prolonger cet entretien,
Rodolphe ne s'attarda pas davantage, il venait de voir le baron qui gagnait le rez-de-chaussée... il s'empressa de s'éloigner, conformément au conseil que Jui avait donné Secrétain.
11 sortit de l’hôtel quelques secondes après Lippari,
IL s'était enveloppé dans son pardessus dont il] avait rele: le col de fourrure, et il eût fallu une attention P. ‘ticulière pour le reconnaître. 11 traversa la rue et se Mi, *Xaminer chaque fiacre jusqu’à ce qu’il eût trouvé le numéro du véhicule où devait s'être refugié l'agent c'e M. Saurin,
Ce ne fit pas long.
La voiture n’étrit qu'à quelques pas, et, presque aussi. tôt, il vit la portière s'ouvrir d'elle-même et la tête de Secrétain se présenter à lui.
Maître Secrétain était transformé.
Il portait maintenant un collier de barbe grise qui montrait à nu le bout de son menton rasé de près, et une Perruque qui accusait une audacieuse calvitie.
Rodolphe prit place dans la voiture, et le cocher qui avait reçu des instructions précises, ne tarda pas à x mettre en marche.
—Où allons-nous ? demanda Rodolphe, dès qu'il se vit engagé dans la rue de Rivoli.
—Où le baron voudra ? répondit Secrétain... notre cocher est une homme particulièrement habile, que j'ai choisi moi-même, et à moins d’événements imprévus, je auis assuré du succès,
—Vous croyez dès lors que Lippari n’est pas étranger à l'enlèvement du comte.
—Je n’en ai jamais douté.
—Vous connaissez le baron ?
—Un peu.
—Cependant, vous n’hésitez pas à l’estimer capable d’une pareille infamie.
—Ce n’est pas d'aujourd'hui que j'ai conçu cette opinion,
— Qu'est-ce done que ce Lipnari ?
—A vrai dire, je ne sais pas bien au juste. C'est une de ces individualités interlones qui sont le produit d’une civilisation excessive et dont l'existence est suspendue à tous les expédients; un de'ces aventuriers comme nous sommes exposés à en rencontrer beaucoup, qui vivent sur les marges du code, côtoient incesamment la police correctionnelle, jusqu’au jour où ils vont échouer sur les bancs de la cour d’nssises.
—Malgré l'impression un peu troublée que j'avais ressentie à la suite de certaines confidences du baron, j'avoue que j'hésite à ajouter foi...
—J’espère que cette hésitation cèdera avant peu.
—Enfin, vous n'avez pu vous-mème m'expliquer encore le genre d’intér’i auquel il faudrait rapporter l’acte dont vous l’accusez.
Secrétain eut :n ricanement.
—Tout vient à point à qui sait attendre... répondit il. Ilee peut que je me trompe... et je ne demand pas mieux que de rendre au baron l'estime et la considération que je lui refuse... Laissons les événements suivre leurs cours, et remettons notre appréciation définitive jusqu’à l’heure prochaine où nous devons être complètement édifiés.
a voiture continuait d’avancer.
Elle venait d’atteindre la Bastille, et enfilait la rue du Faubourg Saint-Antoine,
—Nous gagnons la arrière du Trône, dit Secrétain qui avait jeté un coup d’oeil au dehors.
—C'est bien le coupé du baron qui nous précède? intorrogea Rodolphe.
ndit indé sidé-
sui pitiiplè.
—C'est bien lui, répondit Secrétain, et j'ajoute qu'il n'est pas soul.
—Qui donc l'accompagne ?
—Un asez mauvais garnement que l'on appelle tantôt Chrétien, tantôt François, selon les lie, et les circonstances,
Rodolphe leva un regard étonné sur son compagnon
— Vraiment, dit! voilà qui me surprend tout à fait, Comment, vous +156 que cet homme est un misérable qui cache sa personnalité sons des noms d'emprunt ; Vous connaissez sa vie, os agissements coupables, ses vices dangereux, et vous le laissez tranquillement vaquer À ses ténébreuses affaires !
— 1! y a une raison à cela, cher monsieur.
— Laquelle ?
—C'est que ce Chrétien, ce François, n'existe qu'à l'état d'instrument, ot qu'il nous importe surtout de connaître celui qui le dirige, et aux ordres duquel il obéit. Si nous l’arrêtions aujourd’hui, nous donnerions l'éveil aux autres, et le coup serait manqué! Dans cette armée du crime que nous surveillons incessamment, ce ne sont. Pas les soldats obscure, mais bien les chefs que nous visons. Ces derniers, une fois pris, le reste va tout seul, Le procédé a été expérimenté souvent, et il a toujours réussi ; comprenez-vous ?
Pendant que Rodolphe s'entretenait de la sorte avec M. Secrétain, la voiture qui les précédait gravissait lentement la montée qui aboutit au rond-point de la barrière du Trône,
Ainsi que l'avait dit l'agent de M. Saurin, il y avait deux personnes dans le coupé: le baron Lippari et son fidèle Chrétien.
En quittant l'hôtel de Rose Pompon, Lippari avait allumé un cigare, et, rejeté dans le fond de la voiture, il s’était renfermé dans un mutisme complet.
Chrétien, de son côté, gardait le silencæ; mais
absorbé que son compagnon, il jetait de temps en temps un coup d'oeil au dehors, pour se rendre bien compte du chemin qu'ils suivaient.
Jusqu'à la hauteur de la Bastille, rien d'extraordinaire ne so produisit ; mais quand ils eurent dépassé la colonne de Juillet, et qu'il se furent engagés dans la rue du faubourg Saint-Anne, soit instinct, soit pure eurlosité, notre homme erut devoir plongrr son regn à arrière,
Et: sil ne put réprimer un mouvement de surprise et presque de stupéfaction.
—Oh! on! murmura-t-il en même temps, voilà qui dépasse la permission... et faudrait voir de quoi il retourne. "
Cette exclamation arracha le baron à sa rêverie,
—Qu'y at-il? qu'astu vu? demanda-t-il vivement,
—Regardes vous-même! répondit Chrétien.
Et Lippari se pencha à son tour, et regarda.
La rue était déserte ; il n’y avait sur le trottoir que de rares passants, mais derrière le coupé, à une faible distance, il reiiarqua un fiacre,
—En effet, dit-il, en fronçant les sourcils; voilà qui est singulier.
— N'est-ce pas ?
—Qui cela peut-il être ?
—La .ousse probablement.
Le baron eut un éclair dans les veux :
—Non! non! répliqua-t-il. Cv n'est pas cela, et je crois avoir deviné.
—Quoi donc ?
—Ah! ei cela est, malheur à elle.
—AÀ qui en avez-vous ?
—À Rose.
—\Quelle idée !
—Rose aime Rodolphe... Le mariage du comte lui offrait des chances d’être aimée... Sa disparition remet
tout en question, et je la lui avais cachée — olle l'a apprise, ce soir, et peut-être...
—Que faire alors? objecta Chrétien.
Les ongles de Lippari s'enfoncèrent dans le bras de #oh compagnon,
—11 faut en finir, répondit-il d'un ton violent, l'endroit est propice, le bois cet tout près, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas... tu m'entende ?
— Parfaitement,
—Quel est celui des nôtres qui veille ce soir ?
— Ils sont deux: le Philosophe et Bervic,
—Un nouveau?
—Oui, un nouveau... qui ne demande qu'à faire ses preuves,
—Eh bieu, c'est dit, et demain, l'amour de la comles ne sera plus tenté d'hésiter entre «es deux enfants.
À ce moment la voiture fit brusquement arrêt.
Elle venait de franchir la barrière, et e’était arrôtée au coin de la rue Mongeot, devant une maison isolée qui se dissimulait nux passants sous un épais bouquet d'arbres,
Avant de descendre sur le trottoir, Lippari. invita Chrétien à s'assurer si personne ne les observait.
-—Le fiacre a disparu !.., répondit Chrétien... Mais, si je ne me trompe, je ercis qu'il stationne aux onvirons de la barrière. Dès lors, j'en reviens à ce que j'ui dit: on nous file — ct il n'y a pas de femme dans l'affaire.
—Tu crois ?
—J'en jurerais,
—Et bien... ne les dérangeons pes; et s'ils poussent l'audace plus loin je suis snne inquiétude, c'est moi qui les recevrai.
En parlant ainsi, il sauta eur le trottoir et disparut dans la maison enivi de Près par s0n Compagnon,
La maison dans laquelle ils venaient d’entrer semblait avoir été construite exprès pour la ténébreuse entreprise que le baron tentait en ce moment.
Un véritable coupe-gorge.
La cour par laquelle on y accède est large: la maison en occupe le fond, et se compose d’un rez-de-chaussée et d’un étage. :
A peine eurent-ils pénétré dans la maison, que Lippari et Chrétien gagnèrent la salle à manger où ils trouvèrent le Philosophe assis à une table, en présence de plusieurs bouteilles vides, qui témoignaient des copieuses libations auxquelles il s’était livré. à
Dans un coin, Bervic — le nouveau, comme Vavait désigné Chrétien, — ronflait bruyamment, en attendant que son tour de veiller fût venu.”
A l'aspect de Lippari qui venait à lui, le Philosophe fit un mouvement nonchalant, et lâcha une bouffée de tabac qui monta en spirales bleues vers le plafond.
—Ah! ah! nous recevons cette nuit, dit-il d’un ton goguenard ; c’est done toi, monsieur le baron... et il y a du nouveau, puisque te voilà à cette heure.
—Du nouveau, oui, répondit Lippari d’un ton brusque.
—Dame... je ne suppose pas que ce soit uniquement pour me contempler que tu es venu.
Au lieu de répondre, Lippari s’était approché... il se pencha à l’oreille du Philosophe.
—Et ton prisonnier ? interrogea-t-il ardemment.
—1l est aussi bien que possible, — répondit le Philosophe avec un clignement d’yeux significatif, — seulement, il me semble bien peu résigné à son sort, et sa Conversation manque d’aménité.
— 11 ne se doute de rien.
—J’en réponds.
—Il ignore en quelies mains il est tombé.
—1] suppose qu’on veut le faire chanter... et nous
offert de l'argent à Bervic et à moi.
—Vous avez refusé, au moins!
—Ïl ne faut pas confondre autour avec alentour, La prudence ordonne de ne jamais désespérer les gens. Nous avons accepté tout ce qu’il avait sur lui, quelques centaines de francs, et c’est avec ces subsides que nous charmons depuis hier les loisirs d’une surveillance qui peut être intéressant, mais que je déclare fort monotone.
Lippari approuva du geste.
—Tu as raison, répondit-il ; cette situation ne saurait se prolonger plus longtemps sans danger, et il faut qu'elle cesse au plus tôt... cette nuit... tout sera fini!
—À la bonne heure! J’aime les positions nettes, et j'ajoute que je ne crois pas très sain de traîner plus longtemps nos guêtres dans ce quartier.
Le baron le regarda avec attention.
—Aurais-tu quelque sujet sérieux d’appréhension ? demanda-t-il,
—Pas précisément !... on n’est point mal ici... c’est isolé. .. la rousse n’y fait que de rares et courtes apparitions... mais tout de même... je ne sais pas pourquoi, je me trouve plus en sécurité au cloître Notre-Dame, qui touche cependant à la rue de Jérusalem.
—Tu es superstitieux. à
—Qu'’est-ce que tu veux... on n’est pas parfait.
Lippari secoua la tête avec force.
—Âu surplus, reprit-il aussitôt, tu n’as peut-être pas tout à fait tort.
—1I] y a quelque chose ?
—HEn venant ici, Chrétien a cru remarquer que nous étions suivis.
—Mille millions de tonnerres!
—C'est peu-être une erreur, une pure coïncidence : la voiture s'est arrêtée à la barrière, mais il faut tout prévoir, Nous allons aviser au plus pressé; la maison où nous sommes n’a que deux entrées.
—Celle de la rue.
—Et la petite porte bâtarde qui donne sur le chemin des fortifications.
—Quelle est ton idée?
—Elle est simple; tu vas avec Bervic te poster à la porte de la rue, et quant à l’autre, cela me regarde... Chrétien et moi, nous y veillerons... c’est bien convenu 2 }
—Oh!... ils n’ont qu’à venir.
—Eh bien, réveille ton compagnon, et rendez vous immédiatement à votre poste.
Il achevait à peine ces mots qu’un ronflement sonore se fit entendre.
Lippari se retourna vers Bervic.
—T1 ronfle bien fort, pour un homme seul, dit-il avec un froncement de sourcils.
—On ronfle comme on peut, répondit le Philosophe.
—Tu es bien sûr de ce nouveau ?
—De l'intelligence, du zèle et de la tenue, voilà ses principales qualités. Quant aux autres, nous allons les voir à l’oeuvre.
—En parlant ainsi, le Philosophe s’était rapproché du ronfleur, et lui avait appliqué un vigoureux coup de pied.
Bervic &e réveilla en sursaut, et se dressa sur 6on séant.
—Quoi? que me veut-on? demanda-t-il en se frottant énergiquement les yeux.
Le Philosophe éclata en un rire cynique.
—Ah! çà, répiiquat-il, crois-tu donc que l’on te paye Pour ne rien faire ? Allons, debout, animal. .. et à l’oeuvrel... il n’est que temps.
Et pendant que Bervic se levait encore étourdi, le Philosophe tournait un visage enjoué vers le baron.
—Tu vois, dit-il, ce n’est pas plus malin que ça. En route done!.., et je plains ceux qui vont nous tomber sous les phalanges,
Les deux homnics s’armèrent alors chacun d’un revolver et d’un couteau, et ils se dirigèrent vers la porte de la rue, tandis 1e Lippari, accompagné de Chrétien, gagnait à travers le jardin celle qui donnait sur le chemin des fortifications.
La it était sombre ; il régnait de tous côtés une obscurité et un silence lugubre. Lippari et Chrétien n’avan- Saient qu’à pas lents, et pour ainsi dire à tâtons.
Au bout d’un instant, ce dernier s'arrêta.
—Nous y voici, dit-il à voix basse. L'ombre nous protège; s'ils viennent de ce côté, nous pouvons régler leur Compte avant qu’ils nous aient reconnus,
—Sais-tu à qui nous avons affaire ? interrogea le baron.
—A Secrétain... pour sûr!.. pendant que vous causiez avec le Philosophe, j'ai poussé une reconna i:sance et je ne crois pas me tromper.
—1l n’est pas seul ?
—Îls sont deux, jusqu’à présent, mais Secrétain est un gaillard habile... qui aime à avoir tous les atouts dans sor jeu... et il a dû demander du renfort rue de Jérusalem,
—En ce cas, ils tenteront l'aventure par les deux côtés à la fois.
—C’est vraisemblable.
—Attendons, alors.
—C'est le parti le plus sage. A moins que vous ne préferiez...
—Quoi donc?
—Oh! une idée qui m’est venue.
—Laquelle ?
L'oeil de Chrétien lança un éclair.
—Vous ne ténez pas, dit-il en baissant encore davantage la voix, vous ne tenez pas, je suppose, à la vie de votre prisonnier ?
J'ai résolu qu’il mourrait cette nuit. ;
—Pour lors... un peu plus tôt ou un peu plus tard, moi, j'aurais brusqué le dénoûment, et quand Secrétain, aurait fait irruption dans l’immeuble... il n’y aurait, trouvé qu'un cadavre. :
—Oui... oui, tu as raison... c’est le plus sensé, le plus pratique; et peut-être est-il encore temps. ;
Lippari se tut brusquement; des pas venaient de se faire entendre le long du mur, et l’on s'était arrêté au seuil de la porte bâtarde.
Par une coïncidence bizarre, les nuages noirs qui interceptaient les rayons de la lune s'étaient tout à coup, dissipés, et maintenant une vive lumière éclairait le jardin.
—Trop tard! fit le baron; ce sont eux... viens de ce, côté... place-toi ici... et attention!
Il y eut un moment de silence sinistre.
La porte était vermoulue, et la serrure ne tenait plus, que par quelques clous que la rouille avait depuis longtemps oxydés. Une simple poussée suffit à Secrétain pour l’ouvrir et presque aussitôt il fit quelques pas en avant.
Lippari et Chrétien abattirent leur arme, prêts à faire feu; mais ils attendirent pour lâcher la détente que le compagnon de Secrétain eût fait son entrée.
Ce ne fut pas long, dix secondes au plus; puis Rodol-
phe parut dans le cadre de la porte, éclairé en plein Corps par les rayons de la lune.
—À nous! murmura Chrétien à l’orcille du baron.
Mais ce dernier s'était retiré en arrière, et d’un geste prompt comme la pensée même, il avait repoussé l’arme de Chrétien.
Les deux hommes passèrent.
—Eh ! quel diable vous prend, dit Chrétien, dès qu'ils se furent éloignés; voilà notre coup manqué, et nous Pouvons nous fouiller! Ah! çà, vous protégez donc Secrétain, à présent !
Le baron s’appuyait contre le mur. Sa poitrine se sou levant avec force; ses doigts crispés se tordaient sur la Pt; n6e de son revolver.
-—Lui! Jui! balbutia-t-il, une seconde d’hésitation et c'en était fait,
—Qu’avez-vous ? demanda Chrétien.”
—Rien.
—Et qu’allons-nous faire ?
—Je ne sais.
Chrétien enveloppa son compagnon d’un regard soupçonneux.
—Oh! oh! voilà qui est grave, reprit-il, il faut soigner ça. Voyons, que se passe-t-il ?
—Je t’expliquerai tout...
—Mais le Philosophe va être pincé.
—Oui!
—Secrétain va délivrer le jeune comte ?
—C’est probable...
—Et quand on songe qu’il suffisait d’un simple mouvement de l'index...
Le baron eut un cri effaré.
—Taie-toi ! tais-toi ! interrompit-il violemment : rien qu’à cette pensée, je sens mes os se glacer s’il eût été tué par moi... et avant de mourir. . , il m’eft reconnn peutêtre... Ah! c’est horrib!
Chrétien eut un ricanement,.
—Bon! dit-il, nous tournons à la vertu; avant peu nous concourrons pour le prix Montreuil, mvis encore une fois, je le répète, qu'allons-nous faire ?
—I1 faut nous éloigner.
—Et les autres ?
Lippari frappa du pied avec rage.
C'est vrai! c'est vrai! répondit-il, je m'éloigne, et il va se heurter au Philosophe, à Bervic, et ces nusérables sont capables de l’assassiner.
—Avec ça qu'ils se gèneront.
—Viens! viens— à tout prix, entends-tu, à tout prix il faut empêcher qu’un pareil meurtre s’accomplisee ; ne perdons pas de temps, hâtons-nous! :
Et il s’élança en avant, suivi par Chrétien qui ne comprenait rien à ce revirement inattendu, et était bien près de penser que son compagnon venait d’être subitement frappé de folie.
Ils n'avaient ps fait cinquante pas, que le baron suspendit ea course, et proféra une imprécation de fureur.
Une détonation s'était fait entendre dans la direction de la rue.
—Ah! le malheureux! le malheureux!... s’écria-t-il.
Et poussé par un sentiment plein de désordre, il reprit ea marche et arriva en quelques bonds sur le lieu d’où, le coup de feu était parti.
Un affreux spectacle l’y attendait.
Secrétain, frappé en pleine poitrine, avait roulé sur le pavé de la cour, et il se tordait sanglant dans d’atroces convulsions.
Le Philosophe s'était précipité sur lui. et examinait avee une farouche attention l’état de sa blessure, pendant que Bercis maintenait Rodolphe au bout de son revolver.
Une seconde plus tard et c’en était fait de ce dernier !
Lippari se run sur Bervie, lui arracha son arme, et la rejeta au loin.
Tout cela accomplit avec la rapidité de l'éclair.
Bervic interdit, irrité, avait lancé un mauvais regard au baron... mais celui-ci ne parut pas y prendre garde, et marcha aussitôt vers Rodolphe qui de son côté se disposait à faire feu sur son adversaire...
—Ah! j'arrive à temps! dit le baron d’un ton e alté, vous avez été bien imprudent, monsieur de vous mêler à une pareille aventure.
—Mais vous-même, balbutia Rodolphe, qui, au comble de la surprise, cherchait à démêler le rôle que jouait le baron.
—Moi ! moi! répondit ce dernier, ma présence ici s'explique d’elle-même, je connaissais la disparition du comte depuis hier, je cherchais sa trace, et c’est ce soir seulement que je l'ai trouvée.
—Vous veniez donc pour le sauver ?
—Et nous le sauverons tous deux! Laissez-moi faire, ne dites rien, fiez-vous à moi.
Le baron adressa alors un geste impérieux à Bervie et se pencha vers le Philosophe.
—Enlevez cet homme! dit-il à voix basse ; il ne faut pas qu’il revienne à lui, vous comprenez; et faites en sorte que l’on n’en entende plus parler.
Puis, se tournant vers Chrétien :
—Viens, ajouta-t-il ; rien n’est perdu encore ; conduisnous vers le comte, et tâche de profiter de toutes les circonstances qui se présenteront.
Chrétien fit quelques pas pour rentrer dans la maison, et Lippari invita Rodolphe à le suivre.
Ils disparurent.
Cependant depuis la veille, la comtesse était en proie à la plus poignante inquiétude, aux plus douloureuses angoisses.
Son fils avait disparu, et personne n'avait pu lui dire ce qu’il était devenu.
Elle avait passé une journée affreuse, attendant toujours quelque nouvelle, appelant Dieu à son aide, n’osant croire à la réalité d’un malheur, se demandant enfin s’il était possible que le ciel lui eût réservé cette épreuve, plus terrible cent fois que toutes celles qui avaient jusqu’alors déchiré son coeur maternel.
Elle avait vu Secrétain. M. Saurin lui-même était venu l’assurer du zèle qu’il allait déployer; toutes les brigades de la sûreté étaient sur pied. On devait remuer tout Paris, et rechercher le jeune comte; il n’était pas possible que l’on ne trouvât pas la piste des coupables, et qu’ils ne fussent avant peu sous la main de la justice.
A vrai dire, la comtesse s’intéressait peu aux coupables; ce qu’elle voulait, c’était Lucien! et chaque heure qui s’écoulait lui communiquait une terreur de plus.
Le matin elle n’y tint plus; ellé était brisée. Elle avait compté toutes les heures, l’âme enspendue au moindre bruit, retenant son souffle, prêtant l'oreille. A force d'écouter dans l'ombre et de regarder dans la nuit, un certain égarement se traduisit sur ses traits. Elle nc savait plus bien ce qui était arrivé, ni quelle catastros phe il lui falait redouter. Un trouble inouï était en elle, fait d'inquiétude, de désespoir, au-dessus duquel
nn je ne sais quelle foi olwtinée en la bonté di. vine.
Elle appela sa femme de chambre qui accourut.
—11 n'est venu personne? demanda-t-<lle le coeur serré et les yeux brûlés de larmes.
Elle savait bien que personne n’était venu; mais elle voulait tromper ainsi sa propre défaillance,
La petite Yvonne répondit qu’elle avait paëesé la nuit comme sa maîtresse, et que nul n’avait apporté de nouvelles du jeune comte,
Eh bien, va dire d’atteler, ajouta la comtesse d’un ton brusque.
—Madame va sortir ?
—-Oui, va, va... hâte-toi.
—Mais il est huit heures à peine.
—Qu'importe! va, te dis-je, et ne perds pas une seconde,
La voiture fut prête peu de minutes après et la comtesse s’éloigna bientôt en compagnie d’Yvonne.
Elle avait donné au cocher l'adresse de M. Saurin.
Le coupé brûla le pavé.
Au bout d’un quart d’heure, la comtesse sauta à terre, ramena son cachemire sur ses épaules, et gagna la porte de la maison habitée par M. Saurin.
Ce fut ce dernier : vi-même qui vint lui ouvrir.
Il fit un geste, presque ému, en reconnaissant ta comtesse.
—Mon fils! le comte! dit celle-ci en entrant dans l’antichambre. STE
M. Saurin remua tristement la tête.
—Rien! répondit-il; nous ne savons rien encore; mais je ne suis pas fâché cependant que vous soyez venue, car je serais allé vous voir ce matin même, pour vous faire part de certains renseignements qui me sont parvenus depuis hier.
—Ïls concernent le comte ?
—]Indiroctement, au moins.
—0Oh! parlez! parlez!
M. Saurin fit passer la comtesse dans son cabinet, lui offrit un siège, et s'assit lui-même en face d'elle,
Madame de Frontenay était plus morte que vive.
—Je regrette, croyez-le bien, dit M. Saurin, de n'avoir encore aucune nouvelle favorable à vous apprendre, Mais l'agent que j'ai chargé de rechercher le comte est l’un des plus habiles de la préfecture, e‘ je ne doute pas que, dès la première heure, je ne le vois accourir ici, j'ajouterai que je m'étonne même qu’il ne soit pas encore arrivé,
—Mais ces renseignements... insista la comtesse,
— Voici; vous comprenez, n'est-ce pas, que nos presniers soupçons se sont portés presque immédiatement, sur l’homme qui se fait appeler le baron Lippari, espèce d’aventurier qui nous est depuis longtemps suspect, mais que jusqu’à présent nous avons dû laisser librement circuler, puisque nous n’avons pu le prendre en flagrant ” délit. Nous avons tout lieu de supposer qu'il vit à l’aide de moyens qui relèvent de la correctionnelle ou de la cour d’assises. Seulement, nous n’avons encore que des présomptions, et cela ne suffit pas pour qu’on lui mette la main au collet. Toutefois, nous ne le perdons pas de vue, et celui qui a la mission de le surveiller, Secrétain, m’a assuré :, ‘il devait e’être formé des liens d’étroite intimité entre ce Lippari et un autre jeune homme dont l'existence ne nous paraît pas moins problématique.
—De qui voulez-vous parler? demanda la comtesse anxieuse.
—Du sieur Rodolphe, dont vous-même m'aviez, je crois, déjà entretenu.
—En effet.
—Oh, remarquez ceci!... Ce Rodolphe qui abandonne tout à coup le vieil Hermann par lequel il a été
n'adre, » est pas ici, cor@
©, prenent pèce pect, nent
élevé, pour accepter une existence de luxe et de plaisira, de ce baron Lippari qu'il ne connaît pas... Ce Rodol. phe amoureux de mademoiælle Lucie Beaulieu, a dû avoir un intérêt puissant à ln disparition du comte qui est son rival, et de là à penser qu'il n'est pus étranger, au guct-apens, il n°y a qu'un pas,
—Ah! c'est impossible! s’écria la comtesse, vous calomniez cœ jeune homme, il est incapable d'une parcille infamie, je le connais! et.
M. Saurin se prit à sourire,
—Vous le connaissez ! répliqua-t-il; nous aussi, madam, et nous savons qu'il est l'ami du baron, qu'ils se sont vus hier dans l'après-midi, et qu'ils ont dû diner ensemble, chez mademoiselle Rose Pompon, une jolie pécheresse où ils ont passé la soirée, ct probablement la nuit,
La comtesse pâlit,
—C'est horrible ! ce que vous dites là, monsieur, interrompit-elle,
—C'est la vérité.
—Non! non! je vous répète que c’est impossible. Rodolphe est un homme d'honneur, qui eût exposé sa vie pour défendre le comte: mais je lai vu, vous dis-je, il m'a parlé et il sait...
—Quoi donc ?
—Ah! mieux vaut la honte pour moi, que le soupçon indigne snr le pauvre enfant : ce Rodolphe,
—Achevez. e
—C’est mon fils!
—Que dites-vous ?
—Je lui ai tout dit, à lui... ila pleuré dans mes bras... il devan se battre avec le comte, et il a renoncé à ce duel... il 1n°a promis de l'aimer comme ün frère, — et vous voulez que je croie! pauvre et cher Rodolphe, c’est l’âne la plus pure... le coeur le plus honnête,
M. Saurin ne fit av ne objection... il avait été eur-
pris par l’aveu inattendu de la comtesse... et semblait réfléchir profondément: de temps en temps seulement, il relevait les yeux et s’oubliait à contempler madame de Frontenay avec un intérêt particulier.
Celle-ci n'y prenait pas garde: de douces larmes voilaient ses regards, et en évoquant l’image de Rodolphe, elle avait un moment oublié son autre enfant.
—Que madame la comtesse me pardonne, dit tout à coup M. Saurin, sans coser de l’observer... j'ignorais qu’elle eût un autre file, et j'étais loin de me douter que ce Rodolphe...
Une vive rougeur monta au visage de madame de Frontenay.
—Vous n'avez pu cependant, répondit-elle, oublier entièrement le pasé, et quand, après la mort violente du comte, mon mari, vous fûtes chargé de l'enquête ordonnée à cette occasion, je crois vous avoir fait connaître.
—Vous m'aviez dit que cet enfant était mort.
—On me l'avait assuré.
—Et cela n’était pas ?
—Vous comprenez...
—A merveille, de sorte qu'aujourd'hui...
—Par miracle... il m'a été rendu, et Dieu a voulu qu’il fût tel que le coeur d’une mère pouvait le désirer.
M. Saurin garda le silence.
De singulières idées lui venaient, et c'était moins Rodolphe qui le préoccupait à cette heure, que cette histoire bizarre du passé où venait se jfésenter par instant une image dont il ne pouvait détacher ses regards et sa pensée.
—Ne vous offensez pas de mon insistance, reprit-il, au bout d’un instant : mais la situation est grave, je n’ai pas besoin de vous le faire remarquer, et il importe qu’il ne reste aucune obscurité dans notre esprit. Donc, vous avez retrouvé votre enfant, que vous aviez cru perdu, et,
à ce propos, voulez-vous me permettre Je vous parler... de son père,
—Monsieur ! fit la comtesse d'un ton doulouruex,
—$i vous le désirez, je m'arrêterai.…
—Non! non. Poursuivez, vous avez raison, et vous savez mieux que moi...
—Le père dé Rodolphe avait passé dans votre existence, au moment où isolée, sans protection, vous n'aviez pu vous défendre, Vous ignoriez la vie, et vous n'aviez même pas le soupçon du mal... Alors un homme est venu vers vous et quand vous avez appris que ce n’était qu'un misérable aventurier, capable de toutes les infamies, ., il était trop tard,
La comtesse étonffa un sanglot, ct M. Saurin s'arrêta,
— Voulez-vous que je continue ? interrogen<t-il,
—Oui! oui, continuez, monsieur.
—À la suite de cet événement, quelques années après, quand j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois, vous étiez mariée au comte de Frontenay, et peutêtre auriez-vous trouvé dans cette union un bonheur relatif, entre votre époux et votre enfant, quand un nou. veau crime vint troubler votre existence et vous rendre À toutes vos appréhensions. Le comte venait d’être assassiné dans des circonstances mystérieuses qui ne permettaient pas à l'accusation de se fixer; mais ni votre père, ni moi, ni vous-même, n'eûmes une seconde de doute.
—Mon Dieu!
—Le coupable, l'assassin, c'était l’homme qui, déjà une première fois, avait porté le déshonneur dans la famille des Kersaint,
—C'est horrible.
—Mais il avait fui, le crime avait été commis avec une adress merveilleuse qui âcrait jui assurer Fimpunité, et depuis, on n’a plus entendu parler de lui, Eh bien, laissez-moi vous adresser un reproche, madame.
RER Re one
—A moi! à moi! fit madame de Frontenay.
—C'est de vous avoir caché que vous aviez reçu cet homme, que vous lui aviez parlé, et, par peur du scandale ou par un autre sentiment, de ne pas ncus l'avoir dénoncé...
—$i vous saviez!... balbutia la malheureuse mère.
—Oui... je sais... Vous redoutiez quelque malheur. Vous aviez peur pour vos enfants... pour l’un d'eux, du moins; et vous voyez cependant que le misérable n’a pas hésité, lui...
—J’ai eu tort, c’est vrai. Ah! pourquoi ai-je été si pusillanime. .. Mais tout n’est pas désespéré encore, n’estce pas? Il n’est pas possible que Dieu me réserve un aussi épouvantable chagrin. L'agent que vous avez chargé de recherché le comte ne peut tarder à revenir, et nous saurons. ..
La parole s’arrêta glacée sur les lèvres de la comtesse. M. Saurin venait de faire un pas vers la porte qu’il avait ouverte, et le corps penché en avant, il écoutait.
En même temps, un pli soucieux s'était creusé sur son front, et une sorte d'inquiétude se trahissait sur son, visage d'ordinaire impassible.
La comtesse proféra un cri de détresse.
—Qu'y at-il? interrogea-t-elle.
—Slence! fit M. Saurin, d’un ton grave.
—Qu'avez-vous ?
—Ecoutez, la porte s'ouvre: nous allons savoir.
La porte de l'appartement venait en effet de s’ouvrir, et deux commissionnaires étaient entrés portant, l’un par la tête, l’autre par les pieds, un homme qui ne faisait aucun mouvement, ne proférait aucune plainte, et paraissait être mort!
A cette vue, la comtesse s’affaissa sur elle-même, et roula inanimée sur le divan.
Pour elle, l’homme que l’on portait ainsi, ce ne pouvait être que son fils. :
Los POP TE DITS DT TE ETS
Elle se trompait.
C'était tout simplement M siétain, st M, Saurin le reconnut tout de suite.
Un mouvement de rage li échappa tout d’abord, mais il revint bien vite à lui-m he, uD4 aux porteurs l’ordre de déposer leur fardeau sur son propre lit; et, s'adressant à un personnage, cravaté de blanc, qui était entré à la suite:
Monsieur est médecin, sans doute, demanda-t-il vive. ment.
—Oui, monsieur, répondit le docteur.
—De. quel quartier ?
—Saint-Mandé.
—C’est done à Saint-Mandé que l’on a trouvé ce malheureux ?
.—Précisément. Ce sont les dovaniers de service à la barrière qui, ce matin, ont aperçu le corps dans les fossés des fortifications.
—Et quel a été le résultat de vos premières constatations ?
—Le pauvre diable était dans un état pitoyable; j'ai même craint un moment qu’il ne me passât dans les mains; mais je lui ai administré un cordial, et il a pu rouvrir les yeux.
—A:t-il parlé?
—Des paroles incohérentes, sans suite, et qui lui étaient arrachées par la souffrance ou le délire.
—Qui vous a donné l’idée de le faire transporter ici ?
— Une carte qu’il portait sur lui et à l’aide de laquelle nous avons pu établir son identité. Puis, votre nom qu’il a prononcé à plusieurs reprises et avec une insistance toute particulière.
M. Saurin approuva du geste.
—Cest bien, dit-il, & je vous remercie. Ne partez Pas encore; je vais prévenir le médecin de service à la
préfecture et dès. qu’il sera arrivé, je vous rendrai votre liberté.
Et se tournant vers madame de Frontenay qui était restée étendue sans mouvement sur le divan.
—Seulement, ajouta-t-il, veuillez, en attendant, donner à cette dame les soins que réclame son état. Il ne s'agit, je crois, que d’un évanouissement sans gravité; mais il importe qu’elle reprenne au plus tôt possession d'elle-même, et vous ne la quitterez, je vous prie, que lorsqu’elle sera revenue à elle,
Sur ces mots, M. Saurin marcha vers le lit où Secrétain venait d’être déposé.
Le malheureux était dans un piteux état. 11 ne bougeait pas, ses yeux iétaient clos, ses bras roidis, sa poitrine sans souffle.
Une pâleur de mort couvrait ses traits. Seulement quelques fines gouttes de sueur perlaient à son front.
Le trajet l'avait fatigué. S'il avait eu une syncope, c'était fait de lui.
M. Saurin se tint debout près du lit et attendit.
Le médecin que l’on avait prévenu à la hâte s’empressa d’accourir.
C'était un homme familier avec ces sortes d’accidents. I1 salua à peine son confrère, et alla vivement à Secrétain.
Puis il examina la blessure.
—Hum! fit-il en remuant la tête, le pauvre diable a été bien touché, et il n’y a qu’une chose qui m’étonne, c’est qu’il ne soit pas mort eur le coup.
—Mais il vit? fit M. Saurin.
—Oh! si peu...
—Enfin, il y a quelque espoir de le sauver.
—Je vous dirai cela ce soir, et nous aurons fort à faire d’ici là.
—Croyez-vous qu’il puisse parler ?
—Ce serait dangereux; il faut le laisser provisoire-
otre tait donlne ité ; sion
que Cré-
boujtri-
nent
ope,
Pétotsnenaneet inetstemenitoananuanng it SN
ment à lui-même. Son évanouissement remonte probablement au moment où on l’a déposé sur le brancard, et il ne doit pas tarder à revenir à lui, s’il doit revenir. —Ah! les misérables! grommela M. Saurin en serrant les poings avec énergie ; s’il meurt il me le paieront cher.
—Qui l’a mis en cet état ?
—Je l'ignore, Le médecin mit brusquement un doigt sur ses lèvres. —Chut! fit-il d’un ton impérieux, —Qwy at-il? demanda M, Saurin.
/ 1 a fait un mouvement, — Vous croyez.
—Oh! cela ne peut m’échapper, c’est imperceptible pour tout autre, mais pour nous.
Il se tut, M. Saurin s'était penché en avant. ! Secrétain venait de bouger, un tressaillement avait contracté les muscles de son « *, ses yeux s'étaient ouverts démesurément. En mi mps une plainte douloureuse soulevait sa poitrine.
M. Saurin retenait son souffle, et impatient, curieux, il attendait.
Quelques secondes s’écoulèrent.
Enfin le regard de Secrétain ayant rencontré celui de son maître, le moribond eut comme un soubresaut. —Secrétain ! dit M. Saurin, c’est moi, me reconnaistu?
Secrétain fit un signe affirmatif. ‘ —Eh bien parle, alors, parle ; il faut que tu nous dises ce qui s’est passé, qui t’a mis en cet état. Est-ce le bay ron ?
—Non, répondit le moribond.
—Qui est-ce donc ?
—Le Philosophe.
Le docteur toucha légèrement le bras de M. Saurin. —Qu’y a-t-il? demanda ce dernier.
—Vous fatiguez inutilement ce pauvre diable, révondit le médecin. Voyez... il vient de retomber inerte sun son lit. 11ne voit plus rien et est incapable de vous entendre. Il faut le laisser mourir en paix. ‘
—Croyez-vous done que ce soit fini ? Û
—J'en ai bien peur, et il ne reste plus qu'une seule chance. t
—Laquelle ?
—C'est qu'avant de mourir il recouvre quelques minutes de lucidité, et que vous puissiez J'interroger.
—Ah! qui done nous renseignera sur ce qui s’est passé! qui nous fera connaître la vérité... L
Saurin n’acheva pas.
Madame de Frontenay avait jeté un cri terrible, et comme il se retournait pour en rechercher la cause, il demeura lui-même pétrifié à sa place. É
Le baron Lippari venait de pénétrer dans la chambrà et il s’avançait à pas lents vers le lit.
M. Saurin n’était pas facile à émouvoir, et il avait ap+ pris depuis longtemps à se rendre maître de ses impres+ sions. Mais la présence du baron, dans un pareil mo ment, était chose si imprévue et 8.
put réprimer un geste de stupéfaction.
Non!.… vous! ici, interrogea-t-il avec plus dé vivacité qu’il n’eût voulu en mettre dans son accent.
Le baron sourit.
—Eh! qu'y a-t-il done là de si étonnant, répondit-il d’un ton dégagé et avec une assurance parfaite; par hasard, j’oserai dire par bonheur, je me suis trouvé mêlé cette nuit à la plus singulière des aventures, j'ai vu tomber un homme qui, je crois, est un de vos agents les plus habiles, j'ai constaté qu’il se trouvait dans un fort triste état, et que par conséquent, il ne pourrait vous donner aucun éclaircissement sur ce qui était advenu Alors dans l'intérêt de la justice, j’ai pris le parti de venir moi-même, et non-seulement de vous raconter la
Défterinsageet ecrire era snetaqu M RESEMRE LébtétE
part qui me revient dans l'aventure, mais encore de vous rassurer sur les quelques personnes qui y étaient enga+ gées. :
Pendant que le baron parlait, M. Saurin n'avait cessé de l’obsesver. Quand il eut fini, il s’inclina en signe de seule remerciement, t —Je vous suis obligé, monsieur, dit-il, et je ne vous dissimule pas que j'ai hâte de connaître à quels misérables j'aurai à demander compte de la vie de mon r. agent.
pas- —Ce sont, en effet, approuva Lippari, des gens de la : pire espèce; mais je crois qu'ils n’attendront pas le bon plaisir de la police, et qu'à l’heure où je vous parle, ils e, et doivent être déjà loin de la capitale.
se, il! —Qui vous le fait supposer?. .
‘ —Ah! je les connais, mb —Vous ?
Le baron eut un geste plein de désinvoiture.
—Eh! sans doute! répondit-il ; il faut tout connaître apres-t dans la vie, et d’ailleurs j'avais déjà eu affaire à eux.
it ap+
1 mo+ —Dans quelles circonstances ?.
ril ne —Ce n’est pas à vous, monsieur, que j’apprendra - qu’il existe à Paris, presque à l’état permanent, cerlus dé taines associations mystérieuses d’aventuriers qui y nt. vivent d’expédients, tantôt se dissimulant avec art dans les bas-fonds de la société, ot plus souvent encore affidit-i) L nait-1
chant une audace qui intimide le soupçon et leur assure >; par limpunité pour un temps plus ou moins long. Or, é mêlé j'avais, je vous le répète, à me défendre contre leurs tenai vu tatives ; ils avaient organisé une sorte de chantage per:
nts les sistant, qui, s’il n’avait visé que moi, m’aurait, je vous, in fort le jure, laissé bien indifférent; mais plus cher que le t vous mien, et j'ai dû mettre tout en oeuvre pour les démas- Avenu . quer et les réduire à l'impuissance.
arti de —Quels étaient ces hommes? demanda M. Saurin. nter la
—Je viens de les désigner: l’un s'appelait le Philo.
sophe, l’autre Chrétien ; c’étaient les plus importants de la bande, et le plus récent exploit qu’ils eussent imagi né consistait dans l’enlèvement du comte de Frontenay.
—Et c'est vous.
—Je les surveillais depuis quelque temps, et quoique je n’eusse pas à ma disposition tous les moyens dont l4 police dispose, cependant j'étais parvenu à découvrir la, retraite qu’ils avaient choisie…
—Saint-Mandé,
—Rue Mongenot. C’est cela. Cette nuit donc, par une coïncidence bizarre, il s’est trouvé que M.-Secrétain, poursuivant le même but, arrivait sur les lieux quelques minutes avant moi. C’est là le malheur. Les misérables, voyant leur antre forcé, se sont défendus et M. Secrétain a reçu l'accueil qui, probablement, n’était qu'a moi.
M. Saurin écoutait, et pour tout dire, il prenait un réel intérêt au récit qui lui était fait.
L’audace de cet homme l’étonnait, lui qui pensait bien en avoir fini avec tous les étonnements, il ne doutait pas que ce Lippari ne fût le chef même de cette association d’aventuriers dont il prétendait dévoiler l’existence, et pourtant il n’y avait rien à reprendre à la conduite qu’il disait avoir tenue, et il fallait bien provisoirement accepter pour vrai ce qu’il racontait.
Au surplus, l’habileté consistait encore en ce moment à paraître admettre la version qu’il donnait de l’aventure, sauf à réserver les mesures ultérieures qu’il conviendrait de prendre.
—I1 y a là, en effet, reprit peu après M. Sauriu, une coïncidence bizarre, et que l’on serait tenté de taxer d’invraisemblable, si nous n’avions votre parole qui est une garantie, Mais permettez-moi, je vous prie de vous adresser à.ce propos une dernière question. !
—Je suis prêt à répondrs, dit le baron.
—Le maison de la rue Mongenot est bien tiélennt
s de agir hay,
que t l4 r la,
une ain, ques bles, CTÉervê
un‘
asait dou- > asexisconoire-
nent vencon-
une laxer i est yous
ment:
la retraite où le comte de Frontenay avait été conduit après son enlèvement ?
—Oui, monsieur, —Quand vous y êtes arrivé, cette nuit, il y était encore ?
—Certainement.
—Et vous l'y avez trouvé?
—Parbleu.
—Vivant ?
— Oui, vivant!
La comtesse qui écoutait, agenouillée à quelques pas,
se rapprocha les mains jointes et les yeux voilés de larmes :
—Par pitié, —monsie sanglotant, ne me trom mon Lucien, il vit!
—Je le jure.
—Et où est-il, qu’est-il devenu? je veux le voir, Si Vous saviez par quelles épouvantes j'ai passé depuis ces deux nuits fatales,
baron parut hésiter ; 80n regard nila alternative. ment de M. Saurin au docteur, et revint s’arrêter sur la comtesse,
—Le comte Lucien vous attend à votre hôtel, répondit-il à voix basse, et si vous vous y rendez sans retard, Vous y retrouverez vos deux enfants!
Madame de Frontenay se dressa de ga place, et, machinalement, elle fit quelques pas vers la porte.
—Laucien !…, Rodolphe! balbutia-t-elle éperdue et chancelante,
ur,—je vous supplie, dit-elle en pez pas. C’est bien vrai, mon fils,
—Oui, tous les deux. Ils se connaissent... is g’aiment et vous attendent.
—ÂAh! Dieu est bon. Et c'est vous mercier aussi d’un tel bonheur ?
—Moi, allons done! dit le baron d’un ton singulier.
que je dois re-
—Cependant sans votre intervention.
—Ïls étaient arrivés au seuil de la porte. Sur les derniers mots de la comtesse, Lippari eut un ricanement sinistre.
—Vous me trompez encore! s’écria la malheureuse mère en sentant le sang se figer dans ses veines.
—Ne le croyez pas!
—Vous préparez quelque nouveau malheur,
—Peut-être !
—Mais ce n’est donc pas à vous que je dois la vie du comte!
Un hideux rictus tordit la lèvre de Lippari.
—Le comte! répondit-il, la voix ardente; le comte ! il a pris la place de Rodolphe, et il n’existerait plus à cette heure si Ridolphe ne s’était jeté en travers de me route.
La cumtesse prit sa tête dans ses mains, par un mou vement d'horreur, et franchissant le seuil de la porte, elle descendit rapidement l’escalier et gagna la rue à sa voiture l’attendait.
Quelques jours s'étaient écoulés, et rien n’eût manqué au bonheur de la comtesse de Frontenay, si elle avait pu: oublier les paroles menaçantes que Lippari lui avait dites chez M. Saurin,
Quoi qu’elle fit, elle les entendait toujours, et crai4 gnait qu’un nouveau malheur ne vint atteindre le comte qui venait d’être rendu à on amour,
Elle eût pu être si heureuse entre ses deux enfants désormais amis,
Lucien avait voué Je plus tendre attachement à Roi dolphe ; il savait que ce dernier avait renoncé à ses prétentions à la main de mademoiselle Beaulieu ; il l'avait, Vu exposant sa vie pour sauver la sienne... Enfin, bien qu'on ne l’eût point complètement renseigné sur ce point, il avait deviné une parie du secret qu’on lui cachait, et sa sympathie pour Rodolphe s’était augmentée en raison même du mystère qui entourait sa naissance,
D'ailleurs, il voyait la comtesse lui témoigner une af. fection si vraie que pour rien au monde, il n’eût voulu troubler le bonheur apparent dont elle jouissait, et l’amitié était née dans son coeur sous l’influence de ces impressions, À la cause desquelles il n'avait même pas essayé de remonter.
IL était donc heureux comme jamais il ne l’avait été encore. La violence dont il avait été l’objet restait bien dans sa pensée, comme un point noir eur lequel il appclait vainement la lumière; mais il ne cherchait point à voir dans ce fait bizarre. autre chose qu’un des mille.
accidents de la vie parisienne, et on l'eût bien étonné lui-même, ei on lui avait dit la vérité.
Peut-être n’y eût-il pas cru.
Et puis, il avait revu mademoiselle Beaulieu ; il passait maintenant de longues heures auprès d’ells, l’aci compagnait souvent au théâtre, et depuis l'événement, on avait parlé à plusieurs reprises de fixer enfin la data de leur union.
Ce fut à partir de ce moment, un enchantement de tous les instants, au milieu duquel il perdit bien vite la souvenir du guet-apens qui avait menacé sa vie.
Mademoiselle Beaulieu s’abandonnait de son côté à toute la joie d’un amour que son père approuvait… On ne lui avait pas dit les causes réelles de l’absence dé Lucien qui, du reste. n'avait duré que deux jours, et elle n'avait aucune ra.cn pour s’clarmer.
Quant à Rodolphe, ce qui sæ passait en lui était pour --ainsi dire un mystère pour lui-même.
Au lendemain des événements qui venaient de s’accomplir, il s’était retrouvé “dans une situation d'esprit -des plus étranges.
En se rendant avec Secrétain au secours du comte de Frontenay, son rival, il avait obéi à un entraînement epontané de sa nature chevaleresque, et il eut certainement, s’il l’eut fallu, donné sa vie pour sauver celle du fils de la comtesse. ; Ê
Il ne regrettait done rien de ce qu'il avait fait ; au besoin, il se sentait prêt à recommencer cet s.cte d’abnégation et de générosité.
D'ailleurs, la joie, les larmes émues, les caresses de ea mère l'avaient bien amplement récompensé, et dans les premiers moments, ce souvenir sacré suffit à le protéger contre les incitations des sentiments au fond du coeur humain. '
Voilà, certes, qui est d’un coeur généreux!.… lui avait dit le baron Lippari, la pr. sière fois qu'ils #é-
prit
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taient revus; et, certes, la comtesse doit être contento de vous... Un frère n’est pas plus désintéressé.,. et l'an tiquité nous offre peu d'exemples d'un aussi héroïque renoncement,
—Vous raillez! avait répondu Rodolphe.
—Moi! allons donc. Seulement, à votre place, il me semble que j'aurais abandonné moins facilement mes prétentions à la main de mademoiselle Bruulieu,
-—Mais elle ne m'aime pas! ,
—Bah ! à l’âge de cette enfant, on croit aimer le premier homme qui vous parle d'amour. et si vous ne vous étiez pas jeté à la traverse des événements et que le jeune comte eut péri entre les mains des misérables qui l'avaient enlevé; je vous le répète le coeur de mademoiselle Lucy eût été de lui-même au-devant de la subatitution,
— Vous ne croyez ni à l'amour ni à l'amitié.
—Soit! et je n’insiste pas. Ce qui est fait est fait. Bien fou est celui qui tenterait de remonter le cours des: événements, Toutefois, je suis curieux d'apprendre ce que ve \mptez faire ? :
—Mu.…, je ne sais,
— Voulez-vous que je vous donne un conseil ?
—Lequel ?
—Je vous ai prouvé déjà que j'avais quelque expéris ence, et que je savais observer les choses et les hommes.
—Eh bien ?
—Eh bien, si vous voulez m’en croire, ne faites riemm qui puisse d’une manière quelconque, engager l'avenir.
—Que voulez-vous dire ? :
—Rien, que ce que je dis; il y a loin, toujours, de la Coupe aux lèvres, et peut-être le comte n’est-il pas ausss près du bonheur qu’il se l’imagine. :
— Est-ce qu’un nouveau malheur le menacerait ?
—0n ne sait pas.
—Ah! vous me faites frémir.
—Ne vous occupez de rien, laissez les événements suivro leur cours naturel et logique, et, je le répète, ne faites rien qui engage l'avenir.
—Mais expliques-moi au moins...
—Tenez-vous à l'écart, voyez la comtesse, continuez de témoigner au comte la même affection fraternelle ; mais n'allez pas trop souvent du côté de Passy!
Rodolphe fit un mouvement à ces derniers mots, et regarda son interlocuteur avec surprise.
—Du côté de Passy, répétat-il. Est-ce d'Hermann que vous voulez parler ?
—De lui-même.
—N'est-il pas naturel que j'aille voir l’homme qui a pris soin de mon enfance ?
—A Dieu ne plaise que je dise le contraire. Seulement, vous y êtes allé, vous l’avez trouvé mieux portant ;
vous savez qu’il est hors de danger; et je crois que cela doit suffire. Est-il besoin que j'en dise plus long pour que vous me compreniez ?
Rodolphe n’avait pas répondu, et Lippari s'était éloigné en souriant.
Les dernières paroles que venait de prononcer le baron visaient certains faits qui s'étaient passés depuis l'aventure du comte de Frontenay.
TU s'agissait, en effet, d'Hermann et de sa fille que Rodolphe était allé voir quelques jours auparavant, ot, ce qui s'était passé lors de cette visite mérite d'être raconté,
Grâce aux soins dont l’entourait Bertha, le vicillard revenait peu À peu À la santé; le médecin répondait maintenant de sa vie; quelques semaines encore et il serait rendu à l'amour de sa fille,
Celle-ci ne le quittait pas; Rodolphe l'avait trouvée assise À son chevet, et ç'avait été une grande joie pour la pauvre enfant de revoir celui qu'elle avait si longtemps appelé son frère.
En la revoyant, Rodolphe ne put «e défendre d'un tressaillement douloureux.
La pauvre enfant avait bien changé en quelques jours, ot elle était maintenant presque aussi pâle que son père.
—Bertha, lui dit-il d’un ton attendri, j'ai des reproches à me faire pour vous avoir abandonnée, ainsi que je l'ai fait... Mais tant d'événements se sont accomplis, je me suis trouvé mêlé à tant d'aventures singulières, qu'aujourd’hui même, je ne sais pas bien encore si je m'appartiens tout à fait. Je vous ai fait de la peine et je suis venu vous en demander pardon.
La jolie enfant remua seulement la tête... Ses yeux
étaient voilés de larmes ; elle oublia un moment son beau et pur regard sur le front de celui qui lui parlait.
—Vous êtes tout pardonné, puisque vous voilà, répondit-elle en s’efforçant de sourire, et je n’ai plus rien à demander à Dieu, qui, en même temps qu’il rendait mon père à la vie, vous inspirait la pensée de revenir vers nous,
—Vous avez souffert ?...
—Oui... et cela se comprend, du reste... Un instant j'ai cru que j'allais être orpheline, et c’est bien triste de voir que l’on va rester seule au monde, sans famille, sans ami.
—Chère Bertha! je suis bien coupable.
—Qui s’en souviendra... voyez, mon père vous a serré la main, et j’ai surpris une larme de reconnaissance dans ses yeux quand vous êtes entré... il faudra le venir voir souvent.
—Ah ! tous les jours.
—I1 ne faut pas trop promettre; peut-être ne pourriez-vous pas tenir, et je préfère ne pas trop compter; les déceptions font tant de mal!...
Rodolphe serra muettement la main de Bertha, qui s’empressa de se dégager, sous prétexte de répondre à son père qui ne l’appelait pas.
Le jeune homme sentit son coeur se briser.
Ce n’était plus la petite Bertha d’autrefois, la soeur aimée dont il partageait la vie... et qui s’oubliait en des confidences naïves; et puis, elle ne le tutoyait plus, et cela donnait à sa voix des intonations nouvelles qu’il ne lui connaissait pas et qui le troublaient.
Rodolphe se sentait mal à l’aise ; il était indécis et ne savait plus quelle contenance tenir.
Il resta cependant quelques minutes; mais la conversation devint bientôt embarrassée et pénible, et après avoir balbutié certaines excuses banales, il se retira l’esprit soucieux, emportant dans son coeur un sentiment
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singulier dont il ne put, tout d’abord, déméler le caractère.
Toutefois, cela ne tint pas en présence des autres préoccupations bien plus graves qui l’attendaient au dehors, et, le lendemain il avait presque oublié cet incident.
Lippari le lui remit en mémoire, et le força à reporter sa pensée vers le petit coin charmant où vivaient lea deux êtres avec lesquels il avait passé les belles années de son enfance et de sa jeunesse,
C’est bien là sa véritable famille, celle que Dieu lui avait faite, où on l’avait toujours aimé, où on l’aimait plus que jamais pent-être.
Il n’y retourna pas tout de suite cependant, on eût dit qu’il s’était élevé en lui certaines résistances inconscientes qui l’arrêtaient, quoi qu’il voulut...
Il y avait les paroles raillenses du baron, cette vie nouvelle qui lui était promise, cet espoir malsain qui mélait son poison à ses plus pures aspirations.
Vaguement, il attendait. Sa lèvre avait encore parfois des frémissements fiévreux, quand elle se tendait vers l’inconnu, et il avait bien de la peine à retrouver le calme et la paix, à la suite de ces désordres dont led causes lui échappaient.
Enfin, une après-miüi, il s’engagea dans l'avenue des Champs-Elysées et prit la direction de Passy d’un pas ferme et résolu.
Il se rendait chez le vieil Hermann; il allait revoir Bertha !....
Depuis qu’elle avait revu Rodolphe, Bertha avait espéré que, soit pour prendre des nouvelles d’Hermann, soit pour un autre motif, il reviendrait comme autrei fois, et qu’ils pourraient renouer leurs douces et calmes relations du passé...
Rien qu’à cet espoir, dès le lendemain, l’incarnat revint à ses joues, une expression plus vivante éclaira som
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regard, et la Vieille Gertrude. remarqua avec malice qu’elle prenait un soin tout particulier de sa personne!
Cependant, quelques jours s’écoulèrent, sans que Roi dolphe reparût.
C’est en vain que Bertha allait et venait inquiète et: soucieuse, du rez-de-chaussée au premier étage... des: cendant quelquefois jusque dans le jardin, pour mieux écouter les bruits du dehors... les heures passaient monotones et lentes, sans aucun incident et quand le soir, elle regagnait la chambre où elle couchait, c’est d’un coeur dolent et presque désespéré qu’elle appelait le sommeil à son aide.
Rodolphe ne venait pas.
Qui pouvait lé retenir’ Pourquoi cet oubli ou ce dédain ?
Qu’était-il arrivé de nouveau et d’où venait qu’il manquait à la promesse faite!
La pauvre enfant n’y comprenait rien... et elle était malheureuse... elle se fût contentée de si peu!... le voir, de loin en loin, pendant quelques minutes, entendre sa voix, sentir sa main dans la sienne, c'était tout! Elle savait que son amour était à une autre... elle ne demandait pas qu’il revint à elle... elle eût tout accepté sans murmure... tout, excepté son indifférence...
Ce jour-là, elle s’était levée encore plus triste que de coutume, une amère mélancolie pesait sur sa pensée; elle se sentait gagner par un détachement de toutes choses, et elle semblait prête à faire le sacrifice d’une vie où devait manquer le seul bonheur qu’elle eût jamais rêvé.
Elle s’assit morose et taciturne au chevet de son père, et les yeux fixés sur sa broderie, l’âme perdue dans l’infini, elle se prit à songer.
Combien d’heures passèrent ainsi — elle n’eût pu le dire; de temps à autre, elle se levait et marchait d’un pas empressé vers la fenêtre dont elle entr'ouvrait les
rideaux avec une impatience fiévreuse. Puis elle plon. geait son regard au dehors.
Depuis la veille, son père l’observait sans qu’elle s’en doutât, et l'excellent vieillard avait deviné ce qui se passait dans cette âme endolorie,
À un moment, il lui fit signe d'approcher, ct elle alla à lui.
—Chère enfant, dit-il alors d’un ton de doux reproche, il faut que je te gronde, car tu n’es pas raisonnable,
—Moi! fit Bertha avec étonnement.
—Eh! sans doute! Voilà plusieurs jours que tu ne sors pas, et que tu restes ici sans distraction et sans air. Si cela continuait, tu finirais par tomber malade oimême, et je ne veux pas que cela soit.
—Mais je ne puis vous quitter, répondit la pauvre enfant.
—I1 n’est pas nécessaire de me garder, je vais mieux, et le médecin assure qu'avant huit pours :e serai sur pied... d’ici 14, la présence de Gertrude suifit à rassurer tout le monde.
—Rien ne m’attire au dehors. Ici, au contraire, avec ma broderie, les livres que vous m’avez donnés. :
Le vieillard montra le cieu bleu à travers les fenêtres :
—Vois! dit-il, l'air est pur, le soleil réconfortant ; je veux que tu sortes ; tu restes trop livrée à toi-même, et la solitude n’est pas bonne à ton âge: et puis, on ne trompe pas facilement le regard d’un père; depuis quelques jours je t’observe, et j'ai bien vu que tu étais triste, il faut chasser cela, mon enfant. D'ailleurs, où te conduiraient de semblables rêveries? N otre vie, c’est Dieu qui l’a fait, et le mieux est encore de s’abandonner à lui! tu me comprends.
—Oui, père, répondit Bertha.
—Tu seras raisonnable.
—Je vous le promets.
—Et tu oublieras..….
Un sanglot s’étouffa dans sa gorge.
—Je ferai tout ce qu’il me sera possible, répondit-elle à voix basse,
Le vieillard allait continuer, il s'arrêta.
Bertha avait brusquement relevé la tête, et elle s’était dressée haletante et oppressée.
Des pas venaient de se faire enttendre dans la cour; quelqu'un avait passé la porte de la rue et marchait vers la maison. Bertha croisa ses deux bras sur sa poitrine qui s’était prise à battre avec une violence désordonnée, une lueur sillonna son regard.
—C’est lui! balbutia-t-elle, sans savoir qu’elle parlait.
Hermann eut un sourire radieux.
— (C’est Rodolphe, dit-il, je reconnais son pas... Rodolphe n’est plus mon fils, mais il restera notre ami. Va... va le recevoir, et dis-lui...
Le vieillard n’avait pas achevé que Bertha était déjà partie.
Elle arriva dans le vestibule, au moment où Rodolphe en franchissait le seuil... elle était -essoufflée comme ei elle avait fourni une longue course, et fut obligée de s’arrêter pour respirer.
Rodolphe vint à elle.
—Bettha!... chère Bertha! dit-il d’un accent pénétré, vous voilà toute pâle et toute tremblante. Ah! j’espère au moins qu’il n’est rien arrivé de fâcheux à notre
re.
Bertha ne répondit pas tout de suite, tant elle était émue...
Rodolphe avait dit notre père... C’était une preuve qu’il ne voulait pas oublier le passé, et elle s’en trouva tout à coup réconfortée.
—Non!... non!... Dieu merci! dit-elle enfin; notre père est beaucoup mieux, et nous sommes tout à fait ressurés. Il vous a entendu venir, car lui aussi connaît
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votre ras, et il désire vous voir avant que vous ne partiez.
Rodolphe approuva du geste; puis, suivant Bertha, il pénétra dans un petit salon qui donnait sur le jardin, et qui, naguère encore, était entretenu par la jolie enfant, à l’égal d’une véritable serre d’hiver.…
—Je vous fais entrer ici, dit-elle, avec un reste de confusion, quoique tout y soit bien en désordre, Depuis huit jours il s’est produit tant d'incidents dans notre.existence, que je n’ai pas eu la tête à moi, et vous voyez, mes pauvres ylantes en ont souffert.
Pendant qu’elle parlait, Rodolphe ne la quittait pas des yeux. #
Une subite transformation s’était opérée en elle; une subite rougeur avait monté à ses joues, donnant à sa physionomie une animation inaccoutumée. Son regard reprenait, peu à peu, son expression de candeur assurée, et je ne sais quelle grâce heureuse se manifestait dans chacun de ses mouvements.
Rodolphe pe pouvait se lasser de l’admirer; il l'avait jusqu’alors toujours considérée comme une soeur, et ne s’était jamais aperçu qu’elle était jolie... ce fut pour ainsi dire une révélation; et il en était presque ébloui.
Bertha devinait-elle ce qui se passait en lui, ou n’eutelle qu’une vague intuition de l'impression qu’elle produisait, il serait difficile de le dire... Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle puisa cette intuition, si faible qu’elfût, une assurance nouvelle, et que le sang afflua plus chaud sur son coeur depuis si longtemps glacé et morne.
Rien n’est d’ailleurs communicatif comme le bonheur, et Rodolphe se sentit illuminé lui-même par l'éclat ragens qui, un moment, sembla envelopper la pauvre enant.
—1l faut bien que je l’avoue, dit-il avec un doux sourire; je ne suis pas tout à fait innocent de l'abandon dont vos plantes on été victimes... mais maintenant
SU
que me voici revenu, j'espère qu’elies retrouveront les soinè qui leur ont fait défaut, et je compte vous offrir mon concours pour les rendre à la vie!
—Dites-vous vrai! fit Bertha avec joie.
—Sur ce que j'ai de plus sacré au monde.
Rodolphe s'était assi:; Bertha avait pris place à ses côtés, ils se tenaient par la main, l’un près de l’autre, comme aux jours calmes et purs de leur enfance.
—Tenez! reprit Rodolphe peu après, laissez-moi vous dire: ne vous offensez pas de mes paroles, et n’y voyez, que l'expression sincère du sentiment d’affection profonde que je vous porte, — un instant, c’est vrai, j'ai. paru oublier le passé ; jaëffui cette maison où j'avais reçu si longtemps deb preuves inéluctables d'amitié et de tendresse, et je me suis jeté dans le tourbillon des plaisire parisiens, à la recherche de je ne sais quel avenin aprement désiré: j'étais coupable sans doute, et je na m'en défends pas. Mais si vous saviez À quel degré de, découragement et de désespoir j'en étais arrivé!
—Rodolphe !
—Vaguement, déjà, j’entrevoyais la vérité, -un homme était venu me dire que je n’étais pas votre frère, que Hermann n’était pas mon père; en même temps, il entr’ouvrait le voile qui couvrait ma naissance, et mon ima+ gination, longtemps contenue, savourait d’avance toutes les satisfactions du luxe et de la fortune promises à mon ambition. J’aurais dû tout vous dire, la loyauté eût dû, me faire un devoir de tout avouer, à celui à qui je devais tout: je n’en eus pas la force, je fis taire mes remords et je partis! Ce fut le rêve de quelques semaines, mais je n’avais pu oublier les leçons d’honneur que m’avait, données notre père, et un mois à peine s'était écoulé que je comprénais la faute commise, et que toutes les aspira. tions de mon coeur me rappglaient impériensement vers vous.
—Pauvre ami!