IS
En ce temps-là, j'étais persuadé qu'il y avait de la force d*âme à fuir le bonheur. Je jetai un dernier coup d*œil sur les grands arbres de l'avenue, sur le château briqueté, sur l'essaim des jeunes filles, et je partis rapidement.
Mais, après quelques pas, je sentis ma ligure baignée de larmes.
Hélas ! oui, le bonheur était là. Là, était le calme de l'esprit, la joie innocente, l'âge mûr bienveillant et entouré des sourires de la famille ; là, était la vieillesse aimable et respectée. C'était la vie, telle que le ciel la fait pour les honnêtes gens. A ce moment de mon rêve, je me vis passer, moi, dans cette avenue que je venais d'abandonner, sur cette pelouse si fleurie, non pas triste célibataire, mais père de famille, appuyé sur le bras d'un de ces beaux anges de tout à l'heure, et portant mes quatre-vingts ans avec la sérénité que donne une conscience pure. J'avais glorieusement servi le roi ; Jeune encore, je m'étais marié avec une femme à qui, depuis mon enfance, appartenaient mon cœur et ma pensée. Une couronne de cheveux blancs me donnait cet aspect auguste que l'on retrouve dans certains vieux por*
traits. Le jour, j*avais un grand parc, où, quand Je me promenais, les paysans me saluaient avec reconnaissance. Le soir, j'avais un grand foyer réjouissant et flamboyant ; j'étais assis dans le fauteuil qui avait servi à mon pfère : et, à mon tour, en me penchant à droite, je pouvais dire : Ma fille ! et en me penchant à gauche : Mon fils !
— Dis donc, La Morlière, voilà une table de passe-dix qui se forme, et Ton va jouer le petit écu.