L HEURE PENSIVE
L'Heure pensive
COMME la clarté molle et tiède d'un soir bleu Convient seule aux baisers prolongés d'un adieu, Comme aux égarements d'une débauche anière Il faut une nuit froide et noire de Brumaire; Et comme pour conduire une vierge à l'autel Rien ne sied qu'un soleil de mai dans un beau ciel; Ainsi, pour retrouver V impression profonde De la mysticité redoutable du monde, f'aime, après un travail poussé jusqu'au matin, A voir le jour qui nwnte à l'hori:^on lointain, Pâle, mouillé des pleurs de la brume nocturne. Et la lune qui meurt dans l'aube taciturne.
l82 LIVRE TROISIÈME
Sur un Calendrier
NE l'interroge pas au moment où tu pleures, L'obscur tableau des jours prochains qui te luiront. A leur appel, voici déjà tourner en rond, Autour de toi, V essaim connu des mornes heures.
Quoi, toujours? Oui, toujours, jusqu'à ce que tu meures, Mêmes désirs trompeurs qui f ensorcelleront, Même étrange ouragan de rêves sous ton front, Mêmes sommeils mauvais dans d'impures demeures.
Qu'ils tombent, un par un, dans le gouffre éternel, Ces jours qui ne feront jamais qu'un autre ciel A nos yeux rajeunis éclaire une autre terre.
Qu'ils tombent donc ces jours et rapprochent celui Où, la mort ordonnant à nos cœurs de se taire, V Enfer ou le Néant guérira notre ennui.
LUNE d'hiver 183
Lune d'Hiver
ASTRE maudit qui me regardes, du Sinistrement haut des deux, Mire bien tes lueurs blafardes Au miroir sombre de mes yeux. . .
Ah ! que ta froideur me pénètre Lune pâle des nuits du Nord, Et verse-moi Vhorreur de l'être Dans V amour profond de la mort I
lS4 LIVRE TROISIÈME
Spleen
LE S livres que fai lus quand j'étais tout enfant M'ont trop fait espérer. Ils m'ont gâté la Vie. Et ma pensée en eux exaltée et ravie En vain d'un grand dêgoiit du réel se défend.
Le plaisir n'eut pour moi qu'un charme décevant, fe ne me suis assis que Vâme inassouvie, Au beau festin où la jeunesse nous convie, Et je m'en suis levé plus affamé qu'avant.
fe me sens inutile aux autres comme à moi; fe travaille, je lis, et, sans savoir pourquoi, récris, comme en rêvant, des vers que je méprise.
fe sais pourtant quil est de beaux yeux ici-bas.
Qui rendraient de la force à ce cœur qui se brise
Mais ces yeux, ces beaux yeux, m me regardent pas.