SUR UNE TETE DE MORT I
Je songe à toi, symbole étrange De la nuit où Von s'en va seul, Et mon rêve d'avance arrange Sur ces fronts les plis du linceul.
Cette enfant que la valse emporte Au rythme tournant des accords, Je la vois toute blanche et morte.
Je couche au cercueil son beau corps.
Mystérieux comme un lac trouble, Vau delà des jours m' apparaît; Mon admiration se double D'un attendrissement secret,
Et plus que tout au monde j'aime Ce frisson devant l'avenir, Car je trouve un attrait suprême A la beauté qui doit finir.
Autour d'une église
L'ÉGLISE s'éveille au soleil levant.
Et de bois en bois, de roches en roches, Le bruit argentin des premières cloches Se disperse et flotte au souffle du vent.
Au pied de l'église est un cimetière.
Sur la terre épaisse où dorment les morts, De rouges rosiers poussent, drus et forts. Et ce frais jardin rit dans la lumière.
Mais les grandes fleurs et les calmes deux M'étaient en vain leur beauté sans âme. Malgré moi je songe à la douce flamme Que les pauvres morts avaient dans les yeux.
La Mort
MOURIR ? O chair vivante, est-ce un si rude effort Qu'il faille pour calmer ta révolte dernière, Avec le bruit payé d'une vaine prière, Comme on berce un enfant, te dorloter ta mort ?
Mourir? 0 cœur vivant, il te plaît donc bien fort L'étroit et dur cachot qui te sert de tanière. Que tu ne trouves pas en toi la force altière D'affronter cette nuit d'où nul appel ne sort ?
Quoi que ce soit : enfer peuplé de cris sauvages, Anéantissement éternel, ou voyages A travers l'infini du monde sidéral,
Tu ne trouveras pas , pauvre chair harassée. Ni toi, cœur lamentable, un plus terrible mal, Plus lancinant et plus cuisant que la Pensée.
La Mort
TOUT ce qui doit finir est court, — a dit un sage. Aux heures de plaisir ce mot si vrai me suit. Je le creuse. Je sens comme h jour s'enfuit. Il approche Vinstant que l'affreux mot présage.
Je me vois au tragique et suprême passage. Je suis mort. Ce qui fut mon cœur s'évanouit. Mes yeux sont obscurcis par V éternelle nuit, Et le drap du suaire a moulé mon visage.
Que ce soit dans un mois, que ce soit dans vingt ans, Il n'en viendra, pas moins, je le sais trot), ce temps. Il est déjà venu, tant les jours sont rapides.
Et devant ta présence épouvantable, ô Mort, Trouvant les voluptés de la vie insipides. Je songe qu'aucun but ne vaut aucun effort.
Romance
LA Mort viendra, compagne sûre et tendre, Quand nous serons bien vieux et bien lassés. La Mort viendra fidèlement nous tendre La coupe où dort V oubli des maux passés.
La Mort viendra... Quil est amer aux lèvres. Son vin nouveau, mais quil est doux au cœur ! Au cœur qui souffre et qui tremble les fièvres, C'est une bonne, une fraîche liqueur.
La Mort viendra... Mais j'ai l'âge des rêves., Des cheveux bruns sans un filet d'argent. La Mort viendra... Que les hures sont brèves Qu'on passe au sein de V univers changeant!
O laisse-moi, pâle consolatrice, Le temps d'avoir des douleurs à calmer, Et ne reviens m'offrir ton lourd calice Qu'aux jours glacés où l'on cesse d'aimer.
La Mort
S'il est un boinnie heureux et qu ici-bas j'eiivie, Cest celui-là qui vit sans penser à sa vie; Il laisse s'effeuiller ses jours au veut du sort, — Cotnme l'arbre des champs laisse le vent du nord Éparpiller V essaim de ses feuilles fanées , — Sans songer que le vol rapide des années Rend plus proche et plus proche encore le moment De rentier, du suprême évanouissement.
Certe, heureux, si jamais l'énigme inexplicable De Vunivers réel ne Vétreint et l'accable. S'il ne voit pas avec des yeux épouvantés Les abîmes muets des deux éternités:
Celle qui précédait et celle qui doit suivre Ce temps si court durant lequel il se sent vivre. Cet homme peut jouir de l'heure, elle est à lui. Et demain n'est pas là qui lui gâte aujourd'hui. Demain. Car c'est demain, tant l'existence est brève.
Qu'il faudra s'éveiller de cet étrange rêve. Demain les yeux tout grands ouverts se fermeront. Demain Vidée aura quitté ce pâle front. Demain ce qui fut nous s'écoulera dans l'ombre Qui déjà s'est ouverte à des vivants sans nombre. Enfer? Néant? Effort nouveau? Divin séjour? — Qui sait ton mot, ô dur voyage sans retour?..
Luther
LUTHER un jour, lassé d'avoir vécu sa vie. S'arrêta dans un vieux cimetière allemand, Lut quelques noms et dit mélancoliquement : « Ils reposent, ceux-là; comme je les envie!... »
Certes, quand la chimère ardemment poursuivie S'évanouit au fond de l'avenir qui ment, C'est une volupté que le renoncement.
Et doux est le sommeil où la mort nous convie.
Mais ces abandons-là ne sont pas d'un cœur fier. Je n'y reconnais pas ton orgueil, dur Luther; Car s'avouer lassé du combat, c'est se rendre.
C'est offrir en trophée au stupide hasard
Un cœur d'homme qui fut sublime et qui fut tendre.
— Mieux vaut mourir debout, comme l'ancien César.
Mortuae
JE 11 ai gardé de toi, ma Mère, douce morte, — Oh ! si douce ! — qiiun vieux portrait où Von te voit, Accoudée, allongeant sur ta tempe ton doigt, Comme pour comprimer une peine trop forte.
Quand tu songeais ainsi, Mère, je n étais pas. Tu navals pas tiré mon être de ton être. . . Réponds, devinais-tu qu'un fils devait te naître, Que tu devais laisser orphelin ici-bas?
Voyais-tu mon destin d'avance, et mon angoisse. Et ce cœur, né du tien, que tout maltraite et froisse. Et cette hérédité de tes plus noirs ennuis ?
Réponds, figure aimée et si vite ravie.
Oui de tes sombres yeux, pareils aux miens, me suis.
Avais-tu déjà peur de me donner la vie?
EN LISANT l'évangile 203
En lisant l'Évangile
SUR h f?iorne ga:^oii du Jardin des Olives Le Christ agenouillé pleure comme un enfant. — Mon cœur d'hotmne coupable et baptisé se fend A lire le récit de ces heures plaintives.
Mon Ame, c'est pour toi, cest afin que tu vives Que ce Juste aux bourreaux livre son corps vivant, Et qu'il vient attester son Idéal devant Le grand festin du monde et ses cruels convives.
Mon Ame, c'est sur toi que ce juste est penché Et sur l'obscur troupeau de tes sœurs en péché, Durant V accablement de sa nuit d'agonie.
Pourtant, mon Ame, et vous, sœurs en anxiété, Vous gémisse:^ encor dans une ombre infinie, Comme si tout cela n'avait jamais été.
Désespoir en Dieu
Oh! Qu'il fût seulement une personne, un être! Ou à l'heure où Von se sent mourir de désespoir, On pût voir là quelqu'un, oh! même sans le voir, Le sentir là vivant et qui pût nous connaître l
Tendre Dieu paternel ou tyramnque maître. Que seulement on pût près de son cœur s'asseoir, Comme Jean près du cœur de Jésus fit un soir, Ou Vinsulter, Vétreindre, et d'horreur se repaître !
Mais rien. Un vide espace, un muet univers. Que rhomme agenouillé tende ses bras ouverts, Ou quil crispe son poing frénétique, et blasphème,
La matière se meut en sa stupidité.
L'affreuse solitude est à jamais la même,
Et rhomme seul répond à l'homme épouvanté !