Délibérations de la commune de Besançon, 1789. B. B
Le fait s'explique cependant, quand on sait que l’avocal poursuivi était le même Rouget qui, en 1784, avait eu, avec l’ordre, les violents démêlés que nous avons rapportés. Les vieilles rancunes n'étaient sans doute pas éteintes en 1789 et Rouget dut en porter le poids.
De tout côté on réclamait la suppression des parlements, qui formaient le foyer de résistance aux idées nouvelles. Les avocats, tout les premiers, demandaient avec insistance celte Suppression; mais, dans sa chute, le parlement allait les entrainer avec lui.
Le décret du 3 novembre 1789, répondant au vœu général, décida la suppression des parlements. Il portait aussi, dans l’article 16, le germe de la disparition de l'ordre des avocats. « Tout privilège en matière de juridiction, y lisait-on, est aboli; tous les citoyens, sans distinction, plaideront en la même forme, devant les mêmes juges, en les mêmes causes. »
Le décret du 2 septembre 1790 se chargea de porter le dernier coup au barreau dans les termes suivants : « Les hommes de loi, ci-devantappelés avocats, ne äevant former ni ordre ni corporation, n'auront désormais aucun costume particulier dans leurs fonctions. » Nombreux étaient les avocals qui faisaient partie de l'Assemblée ; le président était même un des plus célebres avocats de l'époque, Thouret, du barreau de Rouen. Robespierre seul protesia contre l'abolition de l’ordre. On prétendit, sur le moment, que si un cri unanime contre ce projet ne s'éleva point de cette assemblée, où les avocats se trouvaient en si grand nombre, c’est que les avocats préférèrent que leur ordre restât sur son ancienne splendeur, plutôt que de graviter péniblement
autour des tribunaux chôtifs, organisés par la nouvelle loi*t:
L'Assemblée constituante n'admettait point de privilège, celui des avocats pas plus que les autres. On ne pouvait pourtant lui reprocher d’être fondé sur la naissance ou la fortune, l'étude et le talent y avaient seuls leur part.
Le 30 septembre 1790, le décret portant suppression des parlements fut exécuté à Besançon. Les salles d’audience furent fermées, les scellés y furent apposés. C’en était fini du parlement; c'en élait aussi fini des avocats.
L'ordre des avocats s’assembla une fois encore dans sa chambre noire du couvent des Carmes. Là, comme celui qui sent que sa dernière heure est proche, il prit ses ultimes dispositions. Les avocats cédèrent à la commune leur bibliothèque, à la charge d’en incorporer les livres à la bibliothèque appartenant à la ville et déposée chez les Pères Bénédictins, en autorisant le public à les consulter trois Jours par semaine. Ils ajoutèrent à ce legs les meubles qui leur appartenaient, contenus tant chez les Pères Carmes, comme leur bibliothèque, que dans leur ancienne chambre du palais. Parmi les pauvres meubles qu'ils léguaient, on pouvait remarquer le dernier tableau de l’ordre : celui de 1783. Au bas de celte délibération, qui est comme le testament de l'ordre, figure la signature du bâtonnier Lebeaux, qui s’y intitule le « dernier des bâtonniers ?. » Il était, en effet,
1. Fournel, Histoire des avocats au parlement et du barreau de Paris.
2. En 1794, le district réclama la bibliothèque et les meubles des avocats comme lui revenant, parce qu'ils se trouvaient auparavant dans une maison nationale. Man. 1275, B. B.
le dernier bâtonnier qui ait été nommé par l'assemblée des avocats, en 1783.
L'émotion dut gagner plus d’un avocat en signant cet acte de disposition des biens de la communauté, car c'était, pour les avocats, signer aussi la renonciation à leurs droits. Pendant longtemps, eux ou leurs ainés avaient lutté pour la conservation de ces droits dans des conjonctures difficiles ; ils se le rappelèrent sans doute en cel instant ; ils durent regretter amérement la situation honorable qu'ils venaient de perdre.
Mais pour ceux qui étaient lancés dans le mouvement contemporain, le décret qui supprimait les parlements, en organisant des juridictions nouvelles, ouvrait un avenir qu'ils voyaient plein d'espérances. La nomination des juges se fit, dorénavant, par l'élection, et les suffrages du peuple, en choisissant parmi les avocats, les firent passer de l’autre côté de la barre.
A côté des membres du barreau, que les fonctions judiciaires ou les fonctions administratives avaient délachés de leur profession, à côté de ceux qui prirent une part quelquefois peu honorable aux événements politiques, à côté de ceux qui cherchèrent un refuge dans l’émigration, il en fut qui continuerent à se consacrer à leur métier. Bien que désormais sans titres, la confiance de leurs concitoyens venait encore les charger de leurs intérêts. Souvent il leur fallait du courage pour mener à bien une tâche périlleuse dans une époque si troublée. ,
Nous sortirions du cadre que nous nous sommes proposé dans cette étude, en suivant, à travers la Révolution, ces défenseurs officieux. L'ordre des avocats
ee à est Supprimé, nous n’écririons plus que l'histoire parliculière de quelques avocats, au lieu de relracer, comme nous avons essayé de le faire, l'histoire de l’ordre tout entier.