NAISSANCE ET BAPTÊME
« Que le dieu invisible descende sur cette eau, qu'il efface tous tes péchés, et qu'il te garde contre la mauvaise fortune. Gracieuse créature, les dieux Ométeuctli et Omécihuatl t'ont créée dans le lieu le plus élevé du ciel, pour t'envoyer sur la terre ; mais sache que la vie est triste, douloureuse, pleine de misère, de maux, et que tu ne pourras manger qu'en travaillant. Que Dieu t'aide dans les nombreuses adversités qui t'attendent!» Après ce discours, elle félicitait le père, la mère et les parents.
Le bain terminé, on consultait les devins sur la bonne ou la mauvaise fortune réservée à l'enfant. On tenait alors compte du signe qui marquait le jour de sa naissance, de celui qui dominait dans la période écoulée depuis treize ans. Si Tenfant était né à minuit, on comparait le jour précédent et le suivant. Leure observations achevées, les devins pronostiquaient le sort futur du nouveau-né. Si le jour passait pour néfaste, on rejetait à cinq jours plus tard le second bain de l'enfant.
Le second bain avait plus d'importance que le premier ; on y conviait ses parents, ses amis et nombre d'enfants. Si le père était riche, il donnait un banquet et faisait don d'un habit à chaque convive. S'il était soldat, il fabriquait un vêtement, un arc et quatre flèches à la taille du nouveau-né ; et, s'il était laboureur ou artisan, de petits outils pareils à ceux dont il se servait dans son métier. Mêmes soins pour les filles, auxquelles on préparait de petits fuseaux. On allumait nombre de lumières, puis la sage-femme promenait l'enfant dans la cour de l'habitation, le posait sur un amas de feuilles, près d'un bassin, et répétait les paroles déjà rapportées. Lui frottant tous les membres, elle ajoutait : « Où es-tu, mauvaise fortune? Sors du corps de cet enfant. » Elle rélevait aloi-s au-dessus de sa tête, et l'offrait aux dieux, les priant de lui donner toutes les vertus. Elle invoquait ensuite la déesse des eaux, puis le soleil et la terre. c( Toi, soleil , père de
lous les vivants, disail-elle, et toi, terre, notre mère, acceptez cet enfant, protégez-le comme s'il était votre fils. S'il doit être soldat, qu'il meure à la guerre, en défendant l'honneur des dieux, afin qu'il puisse jouir dans le ciel des délices réservées aux braves qui sacrifient leur vie pour une si bonne cause. »
On plaçait alors entre les petites mains de l'enfant l'imitation en miniature des armes qu'il devait porter, ou des outils dont il devait faire usage, et l'on invoquait le dieu tutélaire de la profession à laquelle il était destiné. Les armes étaient ensuite enfouies dans un champ où l'on supposait que l'enfant pourrait combattre dans l'avenir. S'il s'agissait d'une fille, le petit fuseau s'enterrait dans la demeure même, sous le métatl ou pierre à broyer le maïs. D'après Boturini, le néophyte, ce jour-là, devait être passé quatre fois au-dessus d'une flamme.
Avant de placer les outils dans les mains du nouveau-né, la sage-femme engageait les enfants amenés pour la cérémonie à donner un nom à leur petit compagnon, et ceux-ci prononçaient le nom que le père leur avait indiqué d'avance. On habillait alors le poupon, puis on le déposait sur un lit en priant Xoalticitl, déesse des berceaux, de le réchauffer sur son sein, et Xoalteuctli, dieu de la nuit, de l'endormir.
Le nom donné à l'enfant s'empruntait parfois aux signes astronomiques du jour de sa naissance, coutume presque constante chez les Mistèques. Ainsi, on le nommait Macuilcoall, c'est-à-dire cinquiètne serpent j ou Omécalli, seconde maison. Parfois encore on profitait d'une des circonstances remarquables de sa venue au monde pour le désigner, comme il arriva pour un des quatre chefs qui régissaient la république de Tlaxcala lors du débarquement des Espagnols. Ce chef se nommait Gitlapoca {étoile fumante), parce qu'il était né lors de l'apparition d'une comète.
Le garçon qui naissait le jour de la rénovation du feu prenait
MARIAGE. i4o
le nom de Molpilli, et la fille celui de Xiuhnénell, noms qui rappelaient les particularités de cette fête. On donnait encore des noms d'animaux aux garçons et des noms de fleurs aux filles, selon les rêves du père ou les conseils des devins. D'ordinaire, l'enfant ne recevait qu'un nom; toutefois, les garçons pouvaient en acquérir un second par leurs prouesses, leurs qualités ou leurs défauts ; ce fut le cas de Moteuczoma I, dit lihuicamina {cehU qui lance des /lèches vers le ciel ou Vhoîume colériqtie).
La cérémonie du bain terminée, un banquet avait lieu. On buvait un peu plus que de coutume, mais sans aller jusqu'à l'ivresse. On laissait les lumières se consumer, et, durant les quatre jours qui séparaient le second bain du premier, on prenait soin que le feu ne s'éteignît pas, accident qui eût été de mauvais augure. Un nouveau banquet réunissait les convives à l'époque du sevrage de l'enfant, c'est-à-dire vers sa troisième année. La circoncision, nous l'avons dit, n'existait pas chez les Aztèques, bien qu'elle paraisse avoir été une coutume des Totonaques.
Notons que, sociables au plus haut degré, d'une urbanité qui ne s'est pas encore eflfacée de leurs mœurs, les Aztèques aimaient les fêtes et les banquets. Dans ces réunions, la place de chaque invité était marquée selon son rang, son mérite ou son âge. Les repas, admirablement ordonnés, surprirent les Espagnols par le luxe des plats, du service et du linge, par une observation sévère des convenances et par des raffinements de propreté que méconnaissent ou méprisent toujours les nations non civilisées.
Dans les mariages, les lois de la pudeur étaient sévèrement respectées, et les unions entre proches parents prohibées, excepté entre beau-frère et belle-sœur. Les pères décidaient du mariage, qui ne se concluait jamais sans leur consentement. Lorsqu'un jeune homme atteignait Tâge de vingt ou vingt-deux ans, une
WBL. ETIIN. — Les AzlèqU&t, 10
146 LKS AZTÈQUES.
jeune fille celui de dix-sept ou dix-huit, les parents cherchaient à les assortir et interrogeaient les devins. Après avoir consulté les jours de naissance des deux jeunes gens, les augures annonçaient si l'union souhaitée serait heureuse ou malheureuse. Si le pronostic se montrait favorable, la jeune fille était demandée à son père par des « solliciteuses » choisies parmi les parentes les plus respectables du jeune homme. Ces ambassadrices faisaient leur première visite vers le milieu de la nuit, portaient des cadeaux au père et à la mère, puis les suppliaient de leur accorder la main de leur fille. La première demande était infailliblement repoussée, quels que fussent les avantages de l'union projetée et le désir des parents de la conclure. Ceux-ci, pour la forme, manifestaient une vive répugnance à se séparer de leur enfant. Après plusieurs jours, les solliciteuses revenaient à la charge, appuyant leur nouvelle instance de prières et de raisons plausibles, énumérant les biens du jeune homme, s'informant de ceux de la jeune fille. Les parents, celte fois, déclaraient ne pouvoir se décider avant d'avoir consulté leur fille et leurs proches. Les solliciteuses se reliraient pour ne plus revenir, le père de la fiancée restant chargé de transmettre une réponse.
Si celle-ci était favorable, on fixait la date du mariage. Le père et la mère de la jeune fille, après l'avoir exhortée à la fidélité, à l'obéissance envers son mari, et après l'avoir engagée à se bien conduire par respect pour sa propre famille, la menaient chez son beau-père avec accompagnement de musique. Le futur et ses parents, précédés de quatre femmes portant des torches enflammées, recevaient la future épouse à la porte de leur demeure. Les fiancés s'encensaient mutuellement, puis le jeune homme, prenant l'accordée par la main, l'introduisait dans la salle où le mariage devait se célébrer. Tous deux s'asseyaient sur une naltc neuve, placée au milieu de la pièce, près du feu
CÉRÉMONIES NUPTIALES. ÏM
préparé pour la cérémonie. Alors un prêtre attachait un pan du manteau de la jeune fille à celui du jeune homme, et en cela consistait essentiellement le contrat de mariage. L'épouse faisait ensuite sept fois le tour du foyer; de retour près de la natte, elle offrait, en compagnie de son mari, de l'encens aux dieux, puis tous deux se présentaient de menus cadeaux.
Suivait un banquet; les mariés mangeaient sur leur natte, se portant réciproquement les mets à la bouche. Lorsque les convives, assis à part, commençaient à s'échauffer par l'effet de leurs libations, ils allaient danser dans la cour de la maison. Les époux demeuraient quatre jours dans le même lieu, ne sortant que vere le milieu de la nuit pour aller encenser les idoles et leur offrir des comestibles. Ces quatre jours, ils les passaient à jeûner et à prier. Leur couche se composait de deux nattes neuves couvertes de morceaux d'étoffes, ayant à leur centre une plume, un fragment de peau de tigre et une pierre fine nommée chalchihuitL Aux quatre coins, on posait des bambous et des épines d'agave, afin qu'ils se tirassent du sang des oreilles et de la langue en l'honneur des dieux. Les prêtres se chargeaient de la confection du lit; mais on ignore la signification des joyaux, des plumes et des bambous dont ils le garnissaient. Enfin, le mariage était consommé. Les époux revêtaient alors un costume neuf dont ils se faisaient don, puis l'épouse se parait la tête de plumes blanches et les pieds de plumes rouges. La fête se terminait par le cadeau d'un vêtement présenté par la famille à chaque convive ; on portait ensuite au temple les nattes, les étoffes, les bambous et les comestibles, comme hommage aux idoles. Par une singulière superstition, un morceau de charbon ou des cendres, trouvés dans la chambre nuptiale, étaient considérés comme de mauvais augure, tandis que la découverte d'un grain de maïs passait pour un signe de félicité.
U8 LKS AZTEUtKS
Ces usages^ suivis dans tout l'empire aztèque, se modifiaient sur quelques points dans les contrées voisines. A Ichcallan, le jeune homme qui voulait se marier se présentait aux prêtres. Ceux-ci le conduisaient dans le temple, devant les idoles, lui coupaient quelques cheveux, et, le montrant au peuple, ils criaient : « Cet homme veut se marier. » On lui faisait ensuite descendre les degrés du sanctuaire, et la première femme libre qu'il rencontrait devenait son épouse, comme si elle lui eût été destinée par les dieux. Naturellement, les jeunes filles qui ne voulaient pas du postulant pour mari se gardaient ce jour-là de s'approcher du temple. Pour la célébration de l'union, on suivait l'usage des Mexicains.
La polygamie était permise chez les Aztèques ; aussi les rois et les nobles possédaient-ils un grand nombre de femmes. Toutefois, la première seule semble avoir eu droit aux cérémonies nuptiales.
Lorsqu'un Aztèque mourait, après avoir pris soin de lui fermer les yeux, on appelait les maîtres des cérémonies mortuaires, gens très honorés. Après avoir découpé nombre de morceaux de papyrus, ces fonctionnaires en couvraient le corps du défunt, puis lui vei-saient un vase d'eau sur la tête. Ils l'habillaient ensuite d'une façon conforme à sa condition, à sa fortune ou aux circonstances de sa mort S'il s'agissait d'un militaire, on le parait comme l'idole de Huitzilipochtli; comme celle de Xacateuctli, s'il était marchand. Celui qui mourait noyé était habillé comme Tlaloc, et l'on revêtait ceux qui succombaient aux suites de l'ivresse des insignes de TezcatzoncatI, dieu du vin.
On plaçait près du mort un vase rempli d'une eau destinée à l'abreuver dans son voyage pour l'autre monde, et on le munissait de fragments de papyrus en lui expliquant l'usage qu'il en devait faire. « Avec celui-ci, disait un des maîtres de cérémonie, tu pas-
RITES FUNÉRAIRKS. 149
seras sans danger entre les deux montagnes qui se battent; avec cet autre, tu chemineras sans obstacle sur la route défendue par le grand serpent, et, avec ce troisième, tu franchiras sans encombre le domaine du grand crocodile Xochitonatl. » Le quatrième papyrus était un sauf-conduit pour traverser les sept déserts; le cinquième servait pour les huit collines et le sixième pour se défendre contre la bise, car on croyait que le mort aurait à passer par un lieu où régnait un vent si violent qu'il soulevait les pierres, et si aigu qu'il coupait comme un couteau. Pour la même raison, on brûlait les vêtements et les armes du funèbre voyageur afin que la chaleur produite par cette combustion le préservât du froid de ce terrible vent.
Une des principales cérémonies consistait à tuer un téchichi — quadrupède domestique assez semblable au chien et dont la race est aujourd'hui perdue — afin qu'il accompagnât le mort dans son voyage. On entourait le cou de l'animal d'une corde pour qu'il pût traverser la profonde rivière des Neuf-Eaux. Le téchichi était enterré ou brûlé en même temps que son propriétaire, selon le genre de mort de ce dernier.
Tandis que les maîtres de cérémonie incendiaient le bûcher sûr lequel ils avaient placé le défunt, les prêtres entonnaient un hymne funèbre. Le cadavre brûlé, on recueillait ses cendres dans un vase de terre au fond duquel on plaçait un joyau d'une valeur proportionnée à la fortune du défunt et destiné à lui servir de cœur dans les régions qu'il allait habiter. Le vase s'enterrait dans une fosse profonde, que pendant quatre jours on recouvrait d'offrandes de pain et de vin, coutume à laquelle n'ont pas renoncé les Aztèques modernes.
C'étaient là les rites funèbres des gens de basse condition. D'après Gomara, lorsque le roi tombait malade, on couvrait de masques le visage des idoles Huitzilipochtli et Tezcatlipoca, mas-
ques que Ton n'enlevait qu'à la guérison ou à la morl du patient. Aussitôt le roi expiré, on publiait la nouvelle avec grand apparat, et l'on prévenait tous les nobles du royaume afin qu'ils vinssent assister aux funérailles.
En attendant, on couchait le cadavre royal sur des nattes de grand prix, et ses domestiques montaient la garde autour de lui. Le quatrième ou le cinquième jour, quand les nobles, vêtus d'habits de gala, étaient rassemblés ainsi que les esclaves qui devaient assister à la cérémonie, on habillait le mort d'une quinzaine de vêtements de coton teints de différentes couleurs, on l'ornait de joyaux d'or, d'argent et de pierres fines; on lui suspendait une émeraude à la lèvre inférieure pour lui servir de cœur, on lui cachait le visage sous un masque, puis on le parait des insignes du dieu dans le temple duquel ses cendres allaient être déposées. En outre, on coupait une partie de sa chevelure, que l'on réunissait à des boucles qu'on lui avait enlevées dans sa jeunesse. Ces reliques étaient enfermées dans un coffret au-dessus duquel on plaçait son buste en pierre ou en bois afin de perpétuer sa mémoire. On tuait ensuite l'esclave qui avait coutume de l'assister dans ses dévotions, afin que ce malheureux pût continuer son service dans l'autre monde.
On emportait le cadavre, qu'escortaient les parents et la noblesse. Les femmes du défunt figuraient dans le cortège, remplissant l'air de leurs lamentations. Les nobles portaient un grand étendard de papyrus, les armes du mort et les insignes de la royauté. Les prêtres chantaient, mais sans accompagnement d'instruments.
Le premier gradin du temple atteint, les grands prêtres et leui^ acolytes venaient recevoir le corps et le déposaient sur un bûcher composé de bois résineux et couvert d'encens. Tandis que le royal cadavre se consumait, on immolait nombre de ses esclaves,
LIKUX DE SÉPULTURE. ial
plus ceux qu offraient les nobles pour celle solennité. On sacrifiait aussi quelques-uns des êtres difformes que le roi entretenait dans son palais, afin qu'ils allassent divertir leur maître dans l'autre monde, en compagnie de plusieurs de ses femmes. Le chiffre des victimes variait selon l'importance des funérailles; d'après les calculs les mieux établis, il n'était guère éloigné de deux cents, y compris le téchichi, sans lequel le mort n'eût pu sortir des tortueux sentiers qui conduisaient à l'autre monde.
Le jour suivant, on recueillait les cendres et les dents du défunt, puis l'émeraude qu'on lui avait suspendue à la lèvre, et ces reliques allaient rejoindre ses cheveux dans le coffret qui devenait un cercueil. Pendant quatre jours on portait sur la tombe des offrandes de comestibles; le cinquième, on sacrifiait encore quelques esclaves, cérémonie qui se répétait le vingtième, le soixantième et le quatre-vingtième jour. A dater de cet instant, on n'offrait plus au mort, et cela l'année suivante, que des lapins, des papillons, des perdrix ou d'autres oiseaux; puis du pain, du vin, de l'encens, des fleurs et des bambous remplis de matières aromatiques. Cet anniversaire se célébrait pendant quatre ans. En général, on brûlait les cadavres et l'on n'enterrait que les gens qui se noyaient ou mouraient d'hydropisie.
Les Aztèques n'avaient pas de cimetières proprement dits ; ils enfouissaient les cendres des morts près d'un temple, dans les champs ou sur les montagnes au sommet desquelles ils avaient coutume d'offrir des sacrifices. Les cendres des rois et des nobles, nous l'avons vu, se déposaient dans les tours dont les temples étaient surmontés.
Dans les manuscrits mexicains, le mort est toujours représenté ficelé, empaqueté, les jambes ramenées devant le tronc, les genoux sous le menton. D'après le Conquérant anonyme, le corps que Ion enterrait se déposait dans une fosse profonde ; on asseyait
le cadavre sur une chaise basse, avec les outils de sa profession. Le militaire était enterré avec un bouclier et une épée, les femmes avec un fuseau, un balai et des vases culinaires ; les gens riches avec leurs bijoux et de For. Aussi, les Espagnols s'occupèrent-ils de bonne heure à fouiller les tombeaux, d'où ils retirèrent de grandes richesses.
Les Chichimèques, à l'origine, enterrèrent leurs morts dans les grottes; puis, lorsqu'ils se civilisèrent, ils adoptèrent les cérémonies des Alcolhuas, à pou près semblables à celles des Aztèques.
Les Mistèques ne conservèrent qu'en partie les anciens usages des Chichimèques. Lorsqu'un de leurs chefs tombait malade, on faisait des prières publiques, et l'on offrait aux dieux des ex-voto et des sacrifices. Si le patient guérissait, on célébrait son rétablissement par des fêtes; s'il mourait, on continuait à parler de lui comme s'il eût été vivant. On plaçait devant son cadavre un de ses esclaves revêtu de ses habits, on couvrait le visage de ce malheureux d'un masque et, pendant un jour, on lui rendait les mômes hommages que l'on avait coutume de rendre au défunt- A minuit, quatre chefs s'emparaient du corps pour l'enterrer dans une forêt ou dans une grotte, de préférence dans une de celles qui passaient pour être une des portes du paradis. Au retour, on sacrifiait l'esclave qui avait tenu la place de son maître, et on l'enterrait avec les insignes de son éphémère autorité. Chaque année, à l'époque de la naissance du défunt, on célébrait sa fête, mais on ne pariait jamais de sa mort. Les Zapotèques embaumaient le corps du chef de leur nation, coutume qui parait avoir été aussi en usage parmi les Chichimèques.
Durant les longues années que j'ai passées au Mexique, mes explorations sur le versant atlantique de la Cordillère m'ont fait découvrir un nombre considérable de grottes funéraires. C'était parfois un Indien, mais plus souvent encore le hasard qui me
CROTTES FUNÉRAIRKS. Ki.!
conduisait en face d'ouvertures étroites, qui ne laissaient guère deviner les merveilles qu'elles cachaient. Les grottes mexicaines, surtout celles qui sont placées à mi-côte des montagnes, sont d'un accès que rendent difficile la végétation et les accidents du terrain, aussi n'est-ce jamais sans peine que l'on peut les aborder. Dans presque toutes celles que j'ai visitées, qu'elles fussent étroites ou spacieuses, j'ai pu déterrer des figurines et des vases en terre cuite. Les vases, à peu d'exceptions près, contenaient des cendres et des charbons, au milieu desquels se trouvait la tête d'un oiseau ou d'un petit mammifère. Ces cendres étaient-elles celles d'un cadavre brûlé ? J'ai de bonnes raisons pour le penser, car les urnes qui les contenaient étaient souvent recouvertes d'un crâne, et je n'ai jamais rencontré de squelettes. Ce n'étaient pas là, je me hâte de le dire, des sépultures d'Aztèques, mais celles de l'une des nations qui les ont précédés dans l'Ânahuac.
Que de souvenirs, que de regrets inutiles m'ont laissés les explorations que je viens de rappeler! Après une rude ascension, mes regards, du sommet d'une crête, plongeaient au fond d'une gorge obscure, ou se promenaient sur les sommets qui me faisaient face et bornaient mon horizon. Tout à coup, parmi les roches ou les arbres placés au-delà du ravin que je dominais, m' apparaissait une ouverture béante. Pris d'une invincible curiosité, je me remettais aussitôt en route, et souvent il me fallait plus d'une journée pour atteindre le point entrevu. Ce point, que d'heures encore perdues à le chercher dans l'amoncellement des rochers, au milieu des grands cyprès dont j'avais pourtant pris soin d'étudier la position, et qui, vus de près, se confondaient dans une désolante similitude! Enfin, après l'avoir vingt fois côtoyé sans l'apercevoir, je me trouvais à l'improviste devant le but cherché.
Parfois l'entrée de la grotte se présentait spacieuse, vestibule magnifique d'un palais mystérieux ; mais, parfois aussi, elle me
i54 LES AZTÈQUKS.
livrait difficilement passage. Je rampais, la lueur enfumée de la branche de pin qui me servait de torche perçait 5 peine les ténèbres et, dans l'air humide raréfié, elle dessinait des cercles concentriques multicolores. Qu'allais-je trouver dans les profondeurs inconnues que je sondais? des reptiles ou des fauves? Pris de panique en se remémorant à l'improviste ses superstitions, l'Indien qui m'accompagnait rebroussait chemin à la hâte, et je restais seul Plus d'autre bruit autour de moi que celui de mon haleine, que le crépitement de la résine de mon flambeau improvisé. Mon cœur se mettait à battre, et mon esprit, inquiet du silence, des ténèbres, se forgeait des périls chimériques. Pris à mon tour de peur, je songeais à rétrograder, mais, au fond d'un couloir, des crdnes posés sur le sol m'apparaissaient ; il n'en fallait pas davantage pour mettre en fuite les fantômes de mon imagination, pour me ramener à la réalité. Bientôt, agenouillé sur le sol, je creusais la terre avec mon couteau, au besoin avec mes ongles, et des objets du temps passé : pointes de flèche, urnes, colliers, images de dieux, venaient récompenser ma hardiesse.
Souvent, après avoir parcouru d'étroits couloirs, je débouchais dans une immense crypte, où des stalactites me présentaient leurs merveilles. Alors, furetant dans les coins les plus secrets, je faisais de nouvelles découvertes. Que de richesses archéologiques ainsi ramenées à la lumière, puis abandonnées à l'heure du départ, faute de moyens matériels pour les emporter!
Les grottes de la Cordillère sont de vastes musées. Quand des routes ou simplement des sentiers sillonneront les hauteurs à peine accessibles que j'ai visitées, c'est par milliers que l'on recueillera les œuvres des premiers habitants de l'Anahuac, que l'on trouvera des documents pour leur histoire. Mais laissons les souvenirs et l'avenir, et revenons aux Aztèques du passé.
Éducation. — Conseils d*un père à son fils. — Conseils d*une uièrc à sa fîUe. Écoles publiques. — Séminaires.
Une nation belliqueuse et cruelle, toujout^ prête à se mesurer avec ses voisins, dans Tunique but de les dépouiller de leurs richesses ou de les immoler, ne devait guère, en apparence, songer à la justice. Si nous considérons en outre que, chez cette nation, par suite d'un fanatisme farouche, l'anthropophagie était regardée comme un acte agréable aux dieux, il semble que toutes ses coutumes durent se ressentir de cette barbarie, et pourtant, étrange contradiction, on trouve dans le gouvernement politique des Aztèques, dans leui^ usages domestiques, une constante préoccupation de la justice et du bien général. Le tableau que nous allons tracer de la civilisation partielle, des arts et des lois de ce peuple qui paraît n'avoir vécu que pour combattre, est de nature à surprendre ceux qui ne le jugeraient que par les inhumains sacrifices qu'il offrait à ses dieux.
L'éducation de la jeunesse, a écrit Clavigero, est incontestablement la base principale d'un État et ce qui fait le mieux connaître le caractère d'une nation. Or, chez les Aztèques, celte éducation était de nature à confondre l'orgueilleux mépris qui, durant tant d'années, les a fait considérer comme des êtres à peine rationnels parleurs conquérants. Il serait difficile, en effet, de citer un peuple qui ail mieux surveillé ce point si important de la force et du bonheur des Étals. Il est certain que des superstitions déplo-
iîiO LKS AZTÈQUES.
rables, surtout au point de vue humanitaire, faussaient souvent l'esprit des jeunes Aztèques ; mais le zèle de leurs parents pour les moraliser était sans bornes. Il l'est encore aujourd'hui.
Dans rAnahuac, toutes les mères, y compris les reines, nourrissaient leurs enfants. Si une maladie venait mettre obstacle à ce soin, on ne confiait le poupon à une nourrice qu'après s'être informé de ses mœurs, qu'après avoir reconnu la bonne qualité de son lait. Dès son premier âge, on accoutumait l'enfant à supporter la faim, la chaleur et le froid. A cinq ans, qu'il fût fils de noble ou de roi, on le plaçait dans une école. S'il devait faire son éducation dans la maison paternelle, son père commençait par lui apprendre le culte des dieux', les prières qu'il fallait réciter pour les implorer, et le conduisait souvent dans les temples pour l'attacher à la religion.
Tous les soins] tendaient à inspirer aux enfants l'horreur du vice, la modestie dans les actions, le respect de leurs aînés et l'amour du travail. On les faisait dormir sur une natte , ne leur donnant que les aliments nécessaires à l'entretien de la vie. Une fois l'âge de la puberté atteint, on leur apprenait le maniement des armes, et, s'ils étaient fils de soldats, ils accompagnaient leur père à la guerre, afin de s'instruire dans l'art militaire et perdre toute crainte du péril. Si le père était artisan, il enseignait au jeune garçon le métier qu'il exerçait. Les mères dressaient de bonne heure leurs filles à filer et à tisser. En général, bonne et saine règle, on voulait que les enfants des deux sexes fussent sans cesse occupés.
Un des points recommandés avec sollicitude par les pères à leurs enfants, c'était la véracité. Si on les prenait en flagi^ant délit de mensonge, on leur piquait la langue avec des épines d'agave. On liait les pieds des jeunes filles qui aimaient trop la promenade, etTenfant désobéissant ou querelleur était fouetté avec des
orties ou châtié d'une façon proportionnée, d'après les mœurs, à la faute commise.
Un jeune Aztèque était élevé avec un si profond respect pour ses parents, que, même longtemps après son mariage — et ceci est encore vrai de nos jours — il osait à peine parler en leur présence. Du reste, pour donner une idée de l'éducation qu'il recevait, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire deux documents souvent cités et qui ne sauraient l'être trop; ce sont les exhortations d'un père à son fils et celles d'une mère à sa fille, véritables cours de morale que l'on ne peut qu'admirer :
(( Mon fils, disait le père, tu es sorti du sein de ta mère comme le poussin sort de l'œuf, et, grandissant comme lui, tu te prépares à voler par le monde, sans qu'il nous soit donné de savoir combien de temps le ciel nous concédera la jouissance de la pierre précieuse que nous possédons en toi. Mais, quoi qu'il arrive, tâche de vivre avec droiture, priant sans cesse Dieu de t'y aider. C'est lui qui t'a créé, et tu lui appartiens. Il est ton père, il t'aime encore plus que je ne t'aime; place en lui tes pensées et adresse-lui jour et nuit les soupirs.
« Révère et salue tes aînés, et ne leur donne jamais aucun signe de mépris. Ne sois pas muet avec les pauvres et les malheureux ; au contraire, hâte-toi de les consoler par de bonnes paroles. Honore tout le monde, plus spécialement ton père et ta mère, à qui tu dois obéissance, crainte et service. Garde-toi d'imiter l'exemple de ces mauvais fils qui, comme les brutes privées de raison, ne respectent pas ceux qui leur ont donné l'être, n'écoutent pas leurs conseils et ne veulent pas se soumettre aux châtiments que leurs aînés jugent nécessaires. Celui qui suivra la trace de ces méchants finira mal; il mourra dans le désespoir, lancé dans un précipice, ou entre les griffes des fauves.
« Ne te moque jamais des vieillards, mon fils, ni de ceux dont
lo8 LES AZTÈQUES.
le corps est contrefait. Ne te moque pas non plus de celui à qui tu vois commettre une faute, et ne la lui jette pas à la face. Rentre, au contraire, en toi-même et crains qu'il t'arrive ce qui te blesse chez les autres. Ne va pas là où personne ne t'appelle, et ne le mêle jamais de ce qui ne te regarde pas. Par tes paroles comme par tes actions, cherche à prouver ta bonne éducation. Lorsque tu causes avec quelqu'un, ne le tire pas par ses vêlements. Ne parle pas^trop, et n'interromps jamais les autres par tes discours. Si tu entends quelqu'un déraisonner cl que tu ne sois pas chargé de sa conduite, tais-toi. Si lu ne dois pas te taire, pèse tes paroles et ne relève pas la faute avec arrogance, afin que ta leçon soit bien accueillie.
« Lorsqu'une pei^onne te parle, écoute-la avec attention et respect, sans remuer tes pieds, sans mordre ton manteau, sans cracher, sans te lever à chaque instant si tu es assis, car ces actions sont un indice de légèreté et de mauvaise éducation.
« Alors que tu es à table, ne mange pas trop vite et ne manifeste aucune répugnance si un mets te déplaît. Si quelqu'un survient à l'heure de ton repas, partage avec lui et ne le regarde pas manger.
« Lorsque tu marches, vois où tu vas afin de ne heurter personne. Si tu rencontres quelqu'un sur ta route, range-toi pour lui faire place. Ne passe jamais devant tes aines, si ce n'est par nécessité ou quand ils te l'ordonnent. Lorsque tu prends ton repas en leur compagnie, ne bois pas avant eux et offre-leur ce dont ils ont besoin, afin de gagner leur bienveillance.
(c Si l'on te fait un cadeau, accepte-le avec reconnaissance. Si le don est considérable, ne t'en montre pas oi^eilleux, et s'il est de peu de valeur, ne le méprise pas, ne t'en moque pas ; crains de blesser celui qui a voulu t'obliger. Si tu t'enrichis, ne deviens pas insolent avec les pauvres et ne les humilie pas, car les dieux, qui
leur ont refusé la richesse pour te la donner, pourraient s'irriter et te la ravir pour en favoriser un autre. Vis de ton travail ; tu n'en seras que plus heureux. Moi, mon fils, je t'ai nourri jusqu'à ce jour par mon labeur, je n'ai pas failli à mes obligations paternelles, je l'ai donné le nécessaire sans l'enlever à personne : fais de même.
<( Ne mens jamais, c'est une grande faute que de mentir. Lorsque tu rapportes à quelqu'un ce que l'on t'a raconté, dis la simple vérité, sans y rien ajouter. Ne médis de personne, et tais-toi sur les défauts que tu remarques chez les autres, s'il ne t'appartient pas de les corriger. Ne sois pas bavard et garde-toi de la médisance. Lorsque lu portes un message, si celui qui le reçoit s'emporte et dit du mal de celui qui le lui envoie, ne répète ses paroles qu'en les adoucissant, afin de n'être pas cause d'une brouille ou d'un scandale que tu aurais à te reprocher.
« Ne perds pas ton temps au marché, car c'est là un lieu où les occasions de commettre des excès abondent.
« Si l'on t'offre un emploi, suppose que l'on veut t'éprouver et ne l'accepte pas sur l'heure; alors même que tu te considérerais comme plus apte que personne à le remplir, refuse-le jusqu'à ce que l'on le force à l'accepter : tu seras ainsi plus estimé.
a Ne sois pas dissolu; les dieux s'indigneraient contre toi et te couvriraient de honte. Réprime, mon fils, tes appétits sensuels, car tu es encore jeune. Attends que la jeune fille que les dieux t'ont destinée pour femme atteigne l'âge voulu pour te marier. Lorsque cette heure sonnera, n'agis pas sans le consentement de tes parents: ton union serait malheureuse.
« Ne dérobe jamais, tu deviendrais l'opprobre des tiens alors que tu dois être leur honneur, comme récompense de l'éducation qu'ils l'ont donnée. Si lu es bon, ton exemple confondra les mé-
160 LES AZTÈQLKS.
chants. Je veux, par ces conseils, fortifier ton cœur. Ne les méprise ni ne les oublie, ta vie et ta félicité en dépendent »
Tels étaient les excellents préceptes que les nobles aztèques cherchaient à graver dans l'âme de leurs fils. Les laboureurs et les artisans y joignaient des avis particuliers à l'exercice de leur profession. Les conseils que, de leur côté, les mères donnaient à leurs filles sont assez sages pour n'être pas omis.
«c Ma fille, disait la mère, enfant née de ma chair, mise au monde par mes douleurs, nourrie de mon lait, j'ai fait tous mes efforts pour te bien élever, et ton père t'a soignée et polie comme si tu étais une émeraude, afin que tu paraisses aux yeux des hommes comme un joyau de vertu. Efforce-loi d'être toujours bonne, car, si lu ne l'es pas, on le méprisera, et nul ne le voudra pour épouse. La vie est laborieuse, et toutes nos forces sont nécessaires pour obtenir les biens que les dieux nous envoient; il convient donc de n'être ni paresseuse ni négligente, mais active en toute chose. Sois propre, et que ta maison soit bien ordonnée. Donne de l'eau à ton mari pour qu'il se lave les mains, et pétris le pain des liens. Là où lu vas, présente-loi avec modestie ; ne presse jamais le pas, ne le moque jamais des personnes que tu rencontres, n'arrête pas tes regards sur elles, et ne les promène pas à droite et à gauche, si tu veux que ta réputation n'ait rien à souffrir. Réponds avec politesse à ceux qui le saluent ou le parlent.
« Emploie les heures à filer, à lisser, à coudre ou à broder ; alors lu seras estimée et tu auras le nécessaire pour te nourrir et te vêtir. Ne dors pas la grasse matinée, ne le repose pas à l'ombre, ne va pas prendre le frais, ne l'abandonne pas à l'oisiveté : l'inaction engendre la paresse et d'autres vices.
ce Lorsque lu travailles, ne pense qu'au service des dieux et au bien-être des liens. Si ton père ou moi l'appelons, accours vile
savoir ce que nous voulons de toi, afin que ton retard ne nous fâche pas. Ne réponds jamais avec arrogance et ne montre jamais de répugnance à exécuter ce qu'on t'ordonne. Si tu ne peux accomplir la tâche qu'on t'impose, excuse-toi avec humilité. Si l'on appelle une autre personne et qu'elle ne réponde pas, réponds à sa place ; fais ce qu'on le commande et fais-le bien. Cependant, ne t'offre pas pour remplir une tâche au-dessus de tes forces. Ne trompe personne, les dieux te voient. Vis en paix avec tout le monde. Aime chacun honnêtement et avec réserve, afin que chacun t'aime.
« Ne te montre pas avare des biens que les dieux t'ont concédés. Si tu vois donner aux autres, ne soupçonne pas le mal, car les dieux, maîtres de toutes choses, les accordent à qui leur plaît. Si tu ne veux pas que les autres te blessent, ne les blesse pas loimême.
« Évite les familiarités indécentes avec les hommes; ne t'abandonne pas aux appétits pervers de ton corps, tu serais alors la honte des tiens, et le mal salirait ton âme comme la fange salit l'eau. Ne fréquente ni les femmes dissolues, ni les menteuses, ni tes paresseuses, elles empoisonneraient ton cœur par leur exemple. Soigne les tiens; reste chez toi; ne le promène ni dans les rues ni sur la place du marché, ce serait courir à ta perle. Considère que le vice, comme une herbe vénéneuse, donne la mort à qui le goûte et que, lorsqu'il a pris possession de notre âme, il est difficile de l'en arracher. Si lu rencontres dehors un jeune homme audacieux et qu'il t'insulte, passe sans répondre, sans écouler. S'il te suit, ne le regarde pas : il s'éloignera et te laissera en paix. N'entre dans la maison d'autrui que pour une cause urgente, afin que l'on ne pense rien de contraire â ton honneur. Si tu vas chez tes parents, salue avec respect, puis occupe-toi ; prends un fuseau ou emploie-toi aux ouvi*ages nécessaires.
BiBL, «nm. — Les Aztèques, il
«62 LES AZTÈQCES.
« Lorsque tu te marieras, respecte ton mari et obéis-lui avec empressement. Ne lui cherche pas querelle et ne te montre avec lui ni orgueilleuse ni fantasque. S'il t'afflige pour une cause quelconque, ne lui laisse pas voir ton chagrin alors qu'il te commande. Plus tard, tu lui expliqueras ta peine avec douceur, afin de le desarmer et de l'empôcher de t'affliger de nouveau. Ne le chicane pas devant les tiens, le déshonneur serait pour toi. Si l'on vient lui rendre visite, montre-toi aimable et reçois de ton mieux. Si ton mari est colérique, sois calme. S'il gère mal ta forlune, donne-lui de bons conseils. Mais, s'il est incapable, prends en main cette charge, soigne ton avoir et paye tes ouvriers avec exactitude. Tu ne dois rien perdre par manque de soin.
« Suis, ma fille, les conseils que je te donne. Je suis âgée, j'ai l'expérience de la vie, je suis ta mère et veux ton bonheur. Grave mes avis dans ton cœur, et tu seras heureuse. Si, pour ne m'avoir pas écoutée et par mépris de mes leçons, il t'arrive malheur, ce sera ta faute et tu en souffriras. Que les dieux te soutiennent ! »
Pour toutes les circonstances graves de la vie, les Aztèques possédaient de ces discours empreints d'une morale sévère. Ils les savaient par cœur, ne manquaient jamais de les citer, et les faisaient apprendre à leurs enfants. Non contents de leur donner ces leçons, ils les envoyaient de bonne heure dans les écoles publiques {techpntcaUi}y toujours établies près des temples et dans lesquelles, durant trois années, on les instruisait des choses religieuses. Quant aux nobles, ils faisaient élever les leurs dans les séminaires [calmécac)^ très nombreux dans l'empire. Des prêtres, entièrement voués à la tâche de former la jeunesse, s'occupaient sans cesse de ces établissements, et de respectables matrones dirigeaient ceux où l'on recevait les jeunes filles. Aucune communication n'existait entre les écoles des deux sexes; toute infraclion à cette règle était châtiée avec sévérité. Nous savons déjà
que les jeunes patriciens étaient employés au service immédiat du sanctuaire, tandis que les plébéiens ne s'occupaient que des soins domestiques. Toutefois, les uns et les autres suivaient les leçons de professeurs chargés de leur enseigner l'histoire, la peinture, la musique, en un mol, les arts qui convenaient à la classe à laquelle ils appartenaient.
Les jeunes filles qui avaient mission de nettoyer le temple devaient se lever trois fois dans la nuit pour encenser les idoles. C'étaient elles qui préparaient les comestibles destinés aux offrandes, et elles tissaient toutes sortes d'étoffes. On les dressait aux soins du ménage, autant pour les soustraire à l'oisiveté que pour les accoutumer aux fatigues journalières. Elles dormaient dans de grandes salles, sous l'œil de leurs gardiennes, qui leur prêchaient surtout la modestie et surveillaient leurs actions.
Les jeunes filles élevées dans ces espèces de couvents étaient très recherchées comme épouses, autant à cause de leurs bonnes mœurs que pour leur habileté dans tous les ouvrages propres à leur sexe.
Lorsqu'un élève allait visiter ses parents, ce qui arrivait rarement, il était toujours accompagné de plusieurs de ses condisciples et d'un supérieur. Après avoir écouté les conseils que lui donnait son père, le jeune homme était aussitôt l'amené au séminaire.
Le séminariste qui, à l'âge de vingt-deux ans, ne se mariait pas, restait à jamais consacré au service des dieux. Si, dans l'avenir, il voulait rompre son célibat, il avait peine à trouver une épouse et, du reste, devenait infâme. Dans la république de Tlaxcala, on coupait, au contraire, les cheveux des jeunes gens qui ne se mariaient pas, et c'était là un signe déshonorant.
Parmi les Aztèques, les fils adoptaient généralement le métier qu'exerçaient leurs pères, et les arts se perpétuaient ainsi dans les familles. Les jeunes gens destinés à la magistrature étaient
souvent conduits aux tribunaux , où ils apprenaient les lois du royaume, la pratique et les formules de la justice.
On donnait aux fils des rois et des nobles des gouverneurs chargés de veiller sur leur conduite, et, bien avant qu'ils entrassent en possession des emplois qu'ils devaient remplir, on leur confîail le gouvernement d'une ville ou d'un district afin de les accoutumer à l'art si difficile de diriger les hommes. Cette sage coutume fut établie dès le temps des rois chichimèques.
Les châtiments corporels étaient rudes parmi les Aztèques, qui ne connaissaient pas la douceur. Nous avons vu qu'ils piquaient à l'aide d'épines la langue des enfants pris en flagrant délit de mensonge, et qu'ils attachaient les pieds des jeunes filles qui aimaient trop la promenade. Dans les cas de désobéissance, ils pinçaient les garçons sur plusieurs parties du corps, les filles uniquement aux mains. Les verges figurent dans les peintures idéographiques, elles sont parfois formées d'orties. On châtiait les adolescents en leur brûlant les cheveux ou en les piquant avec des branches de pin taillées en pointes.
De celle cruauté, de cette soif inextinguible de sang versé qu'il nous faut rappeler sans cesse et qui sont les traits dominants des Aztèques, leurs descendants n'ont rien gardé. Il n'est pas de peuple plus soumis, plus humain que l'Indien moderne. Quand l'ivresse ne trouble pas sa raison, il est doux et paternel non seulement avec les siens, mais avec ses voisins. Sérieux, pensif, il ne verse jamais le sang dans ses querelles, commet rare* ment un meurtre, et, chose étrange, il n'a même pas adopté le duel au couteau des Espagnols, qui semblait répondre à ses instincts. Lui qui se plaisait aux luttes des gladiateurs et à regorgement des victimes, il délaisse les combats de taureaux, et c'est lui qui, aujourd'hui, blâme la férocité de ceux qui ont asservi ses pères.
La justice. — Les tribunaux et les juges. ^ Les lois. — Les peines. — Les prisons.
Les anciens Aztèques, pour radmînistralion de la justice, pos* sédaient plusieurs classes de magistrats et de tribunaux. Â Mexico, aussi bien que dans les principales villes de Tempire, résidait un juge suprême nommé Cilitmcoatly si puissant que l'on ne pouvait en appeler de ses sentences même devant le roi. Ce magistrat, qui ne s'occupait que des affaires criminelles, nommait les juges secondaires, c'est lui aussi qui vérifiait les comptes des percep* teurs de la couronne.
Au-dessous de cette espèce de vice-roi, existait un tribunal composé de trois juges dont le premier prenait la qualification de tlacaltécatL Ce tribunal s'occupait des causes civiles et criminelles en première et en seconde instance, disposait d'un certain nombre d'officiers de police et siégeait chaque jour dans une salle de la « maison publique )). Là, les juges, drapés dans un manteau de forme particulière, écoutaient les plaideurs avec une admirable patience, examinaient avec rapidité les causes et rendaient des jugements conformes aux lois. Si la cause était civile, il n'y avait pas d'appel ; si elle était criminelle, on la soumettait de nouveau au Cihuacoatl. Les magistrats, dans l'empire aztèque, jouissaient d'une gi^ande considération, car on les regardait comnie les représentants du roi.
Dans chaque quartier des villes, un lieutenant de tribunal, élu par ses concitoyens, jugeait en première instance les causes de
i66 LES AZTÈQUES.
son districl et rendait compte de ses sentences au Gihuacoatl. Au-dessous de lui, venaient des commissaires également élus par le peuple ; ces commissaires ne jugeaient pas ; ils veillaient simplement au maintien de Tordre. Les notifications judiciaires étaient faites par des courriers ; des gardes de police procédaient aux arrestations.
Dans le royaume d'Âlcolhuacan, la justice se rendait dans six villes principales. Les juges devaient siéger de l'aurore au coucher du soleil, prendre leurs repas dans la salle d'audience afm de n'être pas distraits par les soins de leur famille et demeurer ainsi à l'abri de toute séduction. De même que les juges aztèques, ils possédaient des terres et des esclaves chargés de les culliver. Ces biens, inaliénables, appartenaient non à l'homme, mais à l'emploi.
Dans les affaires graves, du moins dans la capitale, les juges ne prononçaient d arrêts qu'après avoir pris l'avis du roi, sous la présidence duquel ils se réunissaient tous les vingt jours afm de terminer les causes restées pendantes. Si ces causes étaient par trop compliquées, on les réservait pour une séance plus solennelle encore, qui avait lieu tous les quatre-vingts jours et dans laquelle les différends en souffrance se réglaient. C'était alors le roi qui prononçait les sentences, en traçant avec une flèche une raie sur la tête peinte de l'accusé, et le verdict s'exécutait sur l'heure.
Les Aztèques plaidaient probablement eux-mêmes, car on ignore s'ils avaient des avocats. Dans les causes criminelles, Taccusateur ne pouvait rien avancer qu'appuyé sur des témoins, mais l'accusé avait droit de prêter serment pour se défendre. Dans les procès ayant pour motif les limites d'une propriété, on consultait les peintures officielles, qui tenaient lieu d'écritures authentiques.