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FiG. 7. ~ Jours du calendrier aztèque.
les Mayas, les Toltèques et les Aztèques. De quel homme de génie est-il l'œuvre? Les chroniques nomment Quétzacoatl, qui paraît simplement se l'être approprié.
Alors que les Mexicains offraient à leurs annalistes une source aussi précise de la division du temps que celle que nous venons d'exposer, .n'est-il pas étrange que la chronologie des plus grands faits de leur histoire soit tombée, dès le lendemain de la conquête
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espagnole, dans un véritable chaos? Imparfaitement versés dans Tart délire les peintures idéographiques, et ne pouvant relever les erreurs commises par les copistes, les historiens de la première heure s'engagèrent dans de fausses voies, où les suivirent ceux qui s'inspirèrent de leurs écrits. D'autre part, plus d'un, heureux de trouver des dissemblances qu'il s'évertuait à expliquer par d'ingénieuses hypothèses, s'éloignait, en essayant de s'en rapprocher, du but qu'il cherchait. En somme, chaque écrivain eut bientôt sa chronologie particulière, et tout accord devint impossible.
Frappé de cette anarchie, le savant et infatigable Orozco entreprit d'y porter remède. Il considéra avec sagacité que la solution du problème qu'il voulait éclaircir ne pouvait se trouver dans la comparaison des documents postérieurs à la conquête, qui se répètent plus ou moins, mais bien dans ceux d'origine aztèque, c'est-à-dire dans les peintures hiéroglyphiques. Il étudia donc de près ceux de ces documents qui nous ont été conservés, et reconnut que les soixante-trois manuscrits idéographiques réunis par le premier vice-roi du Mexique pour être envoyés à Charles-Quint, et connus sous la dénomination de Codex de Men^ dozUy était la source la plus exacte que l'on pût consulter. A son exemple, et convaincu que, grâce au travail de l'érudit mexicain, l'autorité du Codex Mendoza fera désormais loi, c'est lui que nous avons adopté pour guide.
Premiers rois aztèques. — Acamapictli. — Huitzilihuitl. — Quimaipopoea. — Itzacoati. — Moteuczoma Uhuicamina. — Aiacayati. — Tizoc. — Ahuizotl. — Coup d œil eu arrière.
Jusqu'à l'année 1363, que devait suivi^e la plus ancienne éruption connue du Popocatépetl, le gouvernement politique des Aztèques fut aristocratique. Ils obéissaient à un conseil composé des vingt personnes les plus notables de la tribu, parmi lesquelles figurait naturellement en première ligne le grand prêtre de Iluitzilipochtli. D'après le Codex de Mendoza, le président du grand conseil, à l'époque de la fondation de Mexico, se nommait Ténoch. Ce fut après sa mort que, à l'exemple de leurs voisins, les Alcolhuas, les Tépanèques et les Chichimèques, qui prospéraient sous des gouvernements monarchiques, les Aztèques songèrent à essayer de cette forme de gouvernement. Voulant un souverain qui prît à cœur leur bien-être et sût au besoin commander leur armée, ils choisirent Acamapictli {la main pleine de roseaux)^ renommé pour sa sagesse. Par son père, le nouvel élu appartenait à la noblesse aztèque, et, par sa mère, à celle des Alcolhuas, chez lesquels on croit qu'il fut élevé.
Pendant les trente années que dura son règne, Acamapictli régit avec intelligence les quelques villes qui constituaient tout son royaume, et vit son peuple s'accroître d'une façon notable; mais, feudataire du roi des TépanëqueSi Tézozomoc, il dut le seconder dans plusieurs de ses guerres.
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Tézozomoc, infatué de sa puissance, exigea bientôt des Mexicains, outre des services militaires, des tributs considérables et souvent déraisonnables. Ainsi, sous peine d'un complet asservissement, il les mit un jour en demeure de lui fournir un champ ensemencé de maïs, de piments, de calebasses, et assez léger pour flotter sur l'eau, A l'heure marquée, le tyran, à sa grande stupéfaction, vit s'avancer vers la rive du lac le champ qu'il avait demandé, c'est-à-dire la première de ces îles flottantes qui, plus tard, devait si fort émerveiller les Espagnols. Le caprice extravagant, en apparence irréalisable, de Tézozomoc eut donc pour résultat d'exciter l'esprit inventif de ses vassaux, et ce qui devait les perdre tourna à leur avantage. A court de terre cultivable, ils s'empressèrent de peupler leurs lacs de chinampas ou îles flottantes, et leur condition matérielle s'améliora considérablement.
En dépit des circonstances défavorables dans lesquelles il se trouvait par suite de la sujétion à laquelle il était condamné, Acamapictli réussit à régner en paix. Il fit construire dans sa capitale plusieurs édifices de pierres, et commença les canaux du lac. Il mourut en 1396, déplorant de n'avoir pu soustraire son peuple au joug écrasant des Tépanèques. Dans les manuscrits idéographiques, Acamapictli est représenté par une tète couronnée, surmontée d'une main tenant une poignée de roseaux.
Après quatre mois d'interrègne, des électeui^, choisis parmi les nobles des quatre quartiers de Mexico, élurent pour souverain le prince Huilzilihuitl {plume (T oiseau-mouche) y fils du roi défunt. Le peuple ayant approuvé cette élection, le jeune prince fut conduit à la maison royale, assis sur le trône, coiffé du copilli ou couronne, et oint, d'après Acosta, que dément à tort, croyonsnous, Torquémada, du « baume divin » dont on se servait pour Huitzilipcchlli, c'est-à-dire de résine de pin.
Le nouveau roi n'était pas marié, el, bien que l'entreprise
parût téméraire, Acamapictli l'ayant tenté sans succès, les nobles résolurent de lui faire épouser la fille de Tézozomoc. Celui-ci, qui rêvait d'asservir les peuples dont son royaume était entouré, avait précisément besoin d'alliés. Désireux de s'attacher les Aztèques, dont il connaissait la bravoure, il accepta le mariage proposé, et réduisit à de simples dons, d'une valeur insignifiante, les lourds tributs qu'il avait jusqu'alore exigés.
Devenu gendre du puissant roi des Tépanèques et voyant les avantages que lui procurait celle qualité, Huitzilihuitl (les souverains avaient le droit de posséder plusieurs femmes) s'empressa de s'allier aux principaux chefs de la vallée. Rusé politique, il sut tirer profit de ces alliances, et c'est de son règne que date la marche ascendante des Aztèques. Fidèle à Tézozomoc, Huitzilihuitl le seconda dans toutes les guerres qu'il lui plut d'entreprendre, lui rendit de nombreux services, et rentra plus d'une fois vainqueur dans sa capitale. Grâce à leur intrépidité et aux talents de leur souverain, la situation politique des Mexicains s'agrandit, leur état matériel s'améliora, et leur épée commença à peser dans la balance des rois leurs voisins. Devenus plus libres, sans cesser d'être industrieux, ils étendirent leur commerce et, aux vêtements en fil d'agave dont ils faisaient usage, ils substi* tuèrent des vêtements de coton.
Ce fut alors que Maxatla, beau-frère et ennemi particulier de leur roi, convoqua la noblesse d'Azcapozalco, capitale des Tépanèques, et attira son attention sur la prospérité rapide des Aztèques, sur leur orgueil et leur puissance naissante, les présentant comme des ennemis à redouter dans un avenir prochain. Huitzilihuitl, encore trop faible pour lutter, dut s'humilier, seconder son ennemi dans une nouvelle guerre. Il mourut avant qu'elle fût terminée, en 1417. 11 avait régné vingt ans, édicté des lois utiles, agrandi son royaume par le dessèchement de plusieurs des ma-
QUIMALPOPOCA. 4o
rais formés par le lac, réformé l'armée, et définitivement concédé aux nobles la prérogative d'élire les rois. Ces électeurs lui donnèrent pour successeur son frère Quimalpopoca, et il resta établi que les nouveaux souverains seraient toujours choisis parmi les frères et, à leur défaut, parmi les neveux du roi défunt. Dans les manuscrits idéographiques, une tête d'oiseau, tenant dans son bec une plume, surmonte la tête du second roi des Mexicains.
Quimalpopoca {bouclier fumant) n'a guère laissé dans l'histoire de son pays que le souvenir de ses malheurs domestiques et de sa fin tragique. Sa femme, entraînée à la cour de Maxatla, usurpateur du trône d'Alcolhuacan qui appartenait à son neveu Nézahualcoyoltl, fut violentée par le tyran. C'était là un affront d'autant plus injurieux que, peu de temps auparavant, Maxatla, en échange d'un présent que les Aztèques lui avait offert, avait répondu par l'envoi d'un vêlement de femme. Ne pouvant tirer vengeance de ces insultes, le malheureux roi résolut de s'immoler sur l'autel de Huitzilipochtli. Prévenu de son dessein, Maxatla, qui devait avoir des intelligences parmi la noblesse de Mexico, fit enlever Quimalpopoca par surprise et l'enferma dans une cage de bois. Las de la vie, le royal prisonnier se pendit aux barreaux de sa prison, en 1427. Il avait régné treize ans.
Durant cette période, la nation mexicaine, en dépit des malheurs de son roi, avait progressé et gagné sur son lac une bataille navale contre les habitants de Chalco, venus pour la surprendre. La grande chaussée qui reliait Mexico à Tlacotalpan fut construite sous le règne de Quimalpopoca, et c'est lui également, d'après Torquémada, qui fit installer la première des pierres dites de sacrifice^ ainsi qu'une autre destinée aux combats de gladiateurs.
Humiliés par le tyran d'Alcolhuacan, les Aztèques résolurent de mettre à leur tête un homme capable de les venger, et les
électeurs donnèrent la couronne de Quimalpopoca à son frère consanguin Ilzacoatl {serpent de pierre), fils naturel d'Acamapictli et d'une esclave. Ce que ce prince avait d'infime par la condition de sa mère était racheté par son propre mérite, par les talents militaires dont il avait donné maintes preuves depuis trente ans qu'il commandait dans l'armée. Une fois en possession du pouvoir, il résolut de conquérir la ville d'Azcapozalco, et de soustraire enfin son peuple à la pesante suprématie des Tépanèques. Dans ce dessein, il s'allia au célèbre prince Alcolhua Nézahualcoyotl, et marcha contre Maxatla. Bien secondé par ses neveux Tlacaélel et Moteuczoma — dont quelques historiens semblent parfois confondre les actions militaires — ItzacoatI eut la satisfaction de réussir. Une terrible bataille, qui ne dura pas moins de deux jours, fut livrée et gagnée contre Maxatla en personne, que l'on poursuivit jusque dans sa capitale. Ce combat mémorable, qui, par ses conséquences, modifia presque complètement l'état politique de la vallée d'Anahuac, eut lieu en 1428, un siècle environ après la fondation de Mexico.
. Dans cette lutte suprême, ItzacoatI avait été un moment abandonné par le peuple de sa capitale, qui, redoutant les résultats d'une lutte inégale, s'était même mutiné à l'heure de combattre. Aussi, une fois victorieux, le roi récompensa surtout la noblesse, qui l'avait vaillamment secondé. Il confirma ses anciens privilèges, lui en conféra de nouveaux, et partagea entre elle et les prêtres la plus grande partie des territoires conquis. Mais un de ses premiers soins fut de replacer Nézahualcoyotl, son fidèle allié, sur le trône d'Alcolhuacan, et de faire régir les Tépanèques par un de leurs nobles qui s'était opposé à la guerre. Les deux nouveaux rois s'engagèrent à soutenir le souverain de Mexico dans toutes ses guerres et à reconnaître sa suprématie. Ce double traité d'alliance ne fut pas le seul trait d'habileté politique d'Itzacoatl ;
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il prit soin de récompenser tous ceux qui s'étaient distingués durant la lutte récente, en mesurant la récompense sur la valeur que chacun avait montrée ou sur les services qu'il avait rendus, sans tenir compte de sa condition. Cet acte de sagesse, imité par ses successeurs, fut un stimulant pour les Aztèques et une cause de grandeur pour le royaume.
Itzacoatl, qui a mérité de ses compatriotes le nom de grande mourut en 1440, dans un âge très avancé. Il avait servi son pays durant trente ans comme général et Tavait gouverné pendant treize ans comme roi. Il délivra les Aztèques de toute espèce de servitude, fit de nombreuses et importantes conquêtes, replaça les descendants des anciens rois chichi mèques sur le trône de leurs aïeux, enrichit son pays des dépouilles des peuples vaincus, fit constraire plusieurs édifices dans sa capitale, et multiplia les alliances qui préparèrent la grandeur de la nation qu'il avait sagement gouvernée. Pour des raisons politiques que l'on ignore — il voulait, disent les annalistes, effacer le passé de la mémoire de son peuple — il fit détruire un grand nombre des peintures qui rappelaient l'histoire des jours écoulés.
Les quatre électeurs chargés de lui donner un successeur n'eurent guère à délibérer. Itzacoatl n'avait pas de frère; la couronne devait donc revenir à l'un de ses neveux, et aucun n'était plus digne de cet honneur que Moteuczoma Ilhuicamina (celui qui lance des flèches vers le ciely V « homme colérique », selon Torquémada). Ce prince, fils de Huitzilihuitl, avait gagné nombre de batailles, secondé Itzacoatl dans tous ses travaux, donné mille preuves d'énergie et de capacité; aussi réunit-il l'unanimité des suffrages.
Après les harangues, les danses, les illuminations qui suivaient toute nouvelle élection, Moteuczoma, pour obéir à la coutume qui exigeait que les rois fissent en personne la conquête des prison-
niers destinés à être s<icrifîés le jour du couronnement, se mit en campagne contre les habitants de Chalco qui l'avaient traîtreusement retenu captif lorsqu'il était simple général. Secondé par Tlacaélel, auquel sa bravoure, ses talents militaires et sa sagesse avaient valu le titre de prince des armées, il les vainquit, s'empara de nombreux prisonniers; puis, sans achever de soumettre l'ennemi, il revint se faire couronner.
Un de ses premiers soins fut alors, dans le but de se rendre les dieux favorables, d'ordonner la construction d'un temple. L'œuvre marcha vite, car les souverains aztèques, pour l'exécution de leurs desseins, procédaient à la façon des rois d'Egypte. Ils réunissaient les ouvriers par milliers, sans se préoccuper de leur liberté, encore moins de leurs souffrances, la vie d'un vassal comptant peu à leurs yeux. Le temple édifié, l'actif guerrier se remit en campagne, et, après une lutte prolongée, il réussit enfin à soumettre les Chalquès, défaits dans un combat suprême. Sur le champ de bataille, il institua, pour ceux de ses soldats qui s'étaient le plus distingués, une décoration assez originale. Il leur fit percer le cartilage du nez, puis, dans celte ouverture, on introduisit des plumes ornées de joyaux et qui figuraient des moustaches. L'armée victorieuse fut alors ramenée à Ténochtitlan et reçue avec des démonstrations d'allégresse inusitées. De pompeuses funérailles furent ensuite célébrées, afin d'honorer à leur tour ceux qui avaient succombé.
Reprenant bientôt les armes, Moteuczoma soumit rapidement à ses lois toute la vallée d'Anahuac. Mais son règne glorieux fut attristé par plusieurs fléaux. Une inondation, produite par les pluies excessives de l'année 1449, faillit d'abord détruire Mexico. Sur les conseils de Nézahualcoyotl, Moteuczoma fit construire une digue de neuf milles, qui, sans préserver la ville d'une façon absolue, la mit du moins à l'abri d une surprise. Cette digue,
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qui existe encore, est désignée sous le nom d'Albarreda vteja.
A peine ce fléau conjuré, vinrent des gelées, puis une sécheresse qui pendant quatre années consécutives, de 1450 à 1454, détruisirent les récoltes de maïs, principal aliment de la nation. La vallée fut alors couverte de plusieurs pieds de neige, phénomène inconnu jusque-là. Ne pouvant, en dépit de ses mesures généreuses, réussir à nourrir ses sujets, Moteuczoma leur permit d'émigrer.
Les années de bonnes récoltes revenues, les Mexicains eurent à lutter contre les Mistëques, et perdirent la première bataille qu'ils livrèrent. Mais cette défaite fut vite réparée par le roi, qui s'empara du pays des vaincus. Il fit alors sculpter le fameux Témalacatl {roue de pierre) dont les bas-reliefs représentent les principaux faits de la guerre contre les Tépanèques, et sur laquelle se livrèrent les combats dits de gladiateurs. C'est lui, également, qui fit tailler une des célèbres pierres dite du soleil (cuauhxicalli), sculpter son portrait sur les roches de Chapultépec, puis édifier le Guauxicalco.
Huéhué Moteuczoma Ilhuicamina, qui a été sans contredit le plus capable des monarques aztèques, entreprit nombre de guerres que ses talents militaires et ceux de Tlacaélel, son principal lieutenant, firent tourner à son avantage; il forma, du petit royaume tributaire dans lequel il était né, un vaste empire victorieux. Bien que toujours en expédition, il ne négligea jamais le gouvernement civil, promulgua des lois réclamées par les modifications survenues dans le royaume, et introduisit à sa cour un cérémonial autrefois inconnu. Il fit élever un temple grandiose au dieu de la guerre, augmenta le nombre de ses prêtres, mais aussi, par malheur, celui des sacrifices humains. Très sobre, Moteuczoma édicla des lois sévères contre l'ivresse, et sa justice le fit adorer de ses sujets. Après un règne qui ne dura pas moins de vingt-huit ans,
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il mourut en 1469, ayant achevé Tœuvre commencée par Itzacoall. Dans les manuscrits aztèques, la tête de Moteuczoma est dominée par un pan de ciel étoile vers lequel monte une flèche.
Les obsèques de Moteuczoma terminées, la couronne fut offerte à Tlacaélel. Le vieux guerrier déclina cet honneur, déclarant qu'il se considérait plus utile à la nation en qualité de général qu'il ne pourrait l'être comme roi, et il réclama les suffrages pour Axayacatl [la mouché). Son choix accepté, Tlacaélel, à défaut du titre de souverain, fut investi par les électeurs des prérogatives royales, même de celle de pouvoir porter une couronne. En dépit de ces honneurs et de l'influence qu'il exerçait sur les nobles, l'armée et le peuple, Tlacaélel resta le serviteur dévoué de l'empire que ses talents avaient aidé à fonder. Ne mérite-t-il pas, rien que pour cette conduite, le nom de grand que lui décernèrent ses contemporains ?
Axayacatl, sixième roi du Mexique, était frère des trois souverains qui avaient précédé Moteuczoma sur le trône. Aussitôt après son élection, il partit en expédition contre le royaume deTéhuantépeCy afin de capturer les prisonniers qu'il devait faire pour les sacrifices religieux de son couronnement. Vainqueur, il agrandit ses États du territoire des vaincus, et rentra, chargé de dépouilles, dans sa capitale. Du reste, son règne, comme celui de son prédécesseur, fut une suite incessante de conquêtes. Il embellit à son tour le temple de Huitzilipochtli, fit sculpter son portrait près de celui de Moteuczoma sur les roches de Chapultépec, et disposer de nouvelles pierres pour les sacrifices.
Axayacatl, dit-on, rendit obligatoire, par une loi, la coutume qui voulait qu'un souverain fit une guerre victorieuse avant son couronnement. On raconte que, blessé à la cuisse et renversé dans un combat particulier avec un chef otomite, il faillit perdre la vie. Resté boiteux, il continua néanmoins à guerroyer. C'était
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un esprit belliqueux, rude, sévère, inflexible exécuteur des lois.
Mort en 1481, Axayacatl eut pour successeur son frère aîné Tizoc {la jambe couverte de blessures) qui servait comme général dans l'armée, et auquel le vieux Tlacaélel, qui mourut bientôt après, donna son vote. Le règne de ce roi fut court, mais rempli de guerres continuelles, car il eut le temps de conquérir quatorze villes. Le musée ethnographique du Trocadéro possède un moulage de la fameuse pierre cylindrique : cuauhxicalli, que, à l'exemple de son prédécesseur, il fit ériger à Mexico en l'honneur du soleil, et sur le pourtour de laquelle des bas-reliefs reproduisent les détails des combats qu'il livra. Tizoc mourut en 1486, cinquième année de son règne, empoisonné par deux de ses grands feudataires qui, amenés ensuite à Mexico, furent exécutés sur la grande place en présence des rois alliés et de la noblesse.
Souverain d'une grande activité, Tizoc avait commencé la construction d'un nouveau temple dédié à Huitzilipochtli, temple devant surpasser en magnificence tous ceux qui existaient. Une récente étude de M. le docteur Hamy, pour la lecture de l'inscription chronographique d'une tablette d'obsidienne découverte près de Mexico en 1865, et appartenant aujourd'hui au musée du Trocadéro, nous révèle un fait inattendu : la tablette en question est considérée par le savant américaniste comme un monument commémoratif du plus grand œuvre architectural qu'aient tenté les Aztèques, et peut-être comme la première pierre posée par Tizoc lors de la fondation du grand temple. Ce petit monument porte, en effet, la date du neuvième jour du mois des drapeaux de la quatrième année du roseau, c'est-à-dire, d'après notre calendrier, le 9 décembre 1483, jour précisément consacré à Huitzilipochtli.
Tizoc eut pour successeur Ahuilzotl {la loutre)y frère des
deux précédents rois, qui se mil aussitôt en campagne pour conquérir des victimes. Les fêtes du couronnement du nouvel empereur furent les plus luxueuses que l'on eût encore vues, et mille prisonniers furent sacrifiés. Ces faits accomplis, Ahuitzotl s'occupa aussitôt de l'achèvement du temple que son prédécesseur avait commencé, et un si grand nombre d'ouvriers furent requis que l'immense édifice, comparable aux monuments des anciens rois d'Egypte, fut achevé en quatre années. Pendant ce temps, Ahuitzotl ne cessa pas de guerroyer, et tous les prisonniers capturés par ses soldats étaient réservés pour la fête de l'inauguration du grand temple. Ce jour arrivé, les dévots accoururent de toutes les parties de l'empire, et le chiffre des visiteurs dépassa, dit-on, six millions. Les fêtes durèrent quatre jours, et les prisonniers furent impitoyablement massacrés. Les annalistes ne sont pas d'accord sur le nombre des malheureux auxquels on arracha le cœur : aucun d'eux ne l'estime à moins de quinze mille, quelques-uns le font monter jusqu'à soixante mille !
Ahuitzotl, aussi belliqueux que ses prédécesseurs, fut constamment en guerre. En 1498, la navigation sur le lac étant devenue difficile par suite du manque de pluies, il eut l'idée, en dépit des représentations qui lui furent faites, d'amener par un canal les eaux de la source de Huitzilipocho. Mais, aux années de sécheresse succéda une année pluvieuse, et la ville fut inondée. Surpris dans son palais par la crue, le roi, en fuyant, se heurta le front contre une porte. Il mourut en 1502, après deux années de souffrance, des suites de cette contusion. Par ses conquêtes, il avait, à peu de chose près, donné à l'empire mexicain l'étendue que nous lui voyons aujourd'hui.
Outre son courage, Ahuitzotl possédait de véritables qualités royales, et sa libéralité le fil aimer de ses sujets. Il embellit si bien Mexico, par le nombre des édifices qu'il fil construire, que
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celte ville, dès celle époque, élait incontestablemenl la plus magnifique du nouveau monde. Lorsqu'il recevait les Iribuls envoyés par les provinces, Ahuitzoll avait coutume d'assembler le peuple, et il distribuait des vêtements et des vivres à ceux qui paraissaient en avoir besoin. Les officiers et les soldats qui se distinguaient à la guerre; les ministres et les employés de la couronne qui le servaient avec fidélité, étaient récompensés par le don de lingots d'or ou d'argent, par celui de joyaux ou de plumes rares. Par malheur, ses bonnes qualités furent obscurcies par de déplorables défauts. Il était capricieux, enclin à la vengeance, cruel, et si amoureux de la guerre que la paix semblait lui être odieuse. Aussi, son nom sert-il, dans la langue des Hispano-Américains, à désigner un homme toujours prêt à chercher querelle.
A la mort d'Ahuitzotl, aucun de ses frères n'existait plus. En revanche, la lignée de ses neveux était nombreuse. Les électeurs choisirent un fils d'Axacayall, nommé Moteuczoma, qu'ils qualifièrent de Xoyocotzin (le jeune) pour le distinguer du premier. C'est ce monarque qui eut à lutter contre Cortez, et que nos historiens nous ont accoutumés à nommer Montézume.
Récapitulons de nouveau. Si, comme nous'l'avons déclaré, les données certaines manquent pour l'histoire des premiers habitants de l'Anahuac; si le grand voyage des Aztèques, depuis leur patrie, Aztlan, jusqu'à l'heure de leur établissement sur le lac de Texcoco, présente nombre de points obscurs, contradictoires, insolubles, en revanche les documents abondent à partir du règne d'Itzacoatl. Nous aurions pu nous étendre en citant les discours adressés à chaque roi lors de son avènement, les harangues des généraux au moment de livrer bataille, décrire en détail les combats, les luttes incessantes des villes les unes contre les autres. Mais, quel intérêt, si ce n'est pour un Mexicain, peut avoir le récit d'événements uniformes, se répétant avec une im-
oi LES AZTÈQUES.
pitoyable monotonie, et le plus souvent sans autre portée philosophique que la démonstration de la cruauté de l'homme ? C'est donc à grands traits que nous avons cru devoir rapporter les principaux actes qui donnèrent aux Aztèques la suprématie sur leurs voisins, en évitant de fatiguer l'attention par le récit de faits qu'aucune anecdote ne vient jamais égayer.
Des mains des Toltèques, nous avons vu le pouvoir civilisateur passer aux Chichimèques, puis aux Alcolhuas, et enfin aux Aztèques. Ces nations, il faut bien le constater, ne sortirent qu'à demi de la barbarie. Les prêtres, les nobles, les soldats possédaient tous les privilèges et cherchaient à les augmenter en asservissant le plus grand nombre d'hommes qu'il leur était possible. Certes, en formant d'importantes unités nationales, les conquérants travaillaient à leur insu pour la civilisation et l'avenir de l'humanité. Mais il serait oiseux de se perdre en conjectures, d'essayer de prédire ce que serait devenu le grand empire aztèque si Cortez n'était venu le renverser.
En résumé, de ses humbles commencements, comparés avec raison à ceux des Romains, nous avons vu le peuple aztèque s'élever, tomber en servitude, puis, s'élevant de nouveau, dominer peu à peu par sa patience, son énergie, son courage et l'habileté de ses généraux-rois, les peuples qui Tentouraienl. La plupart de ces peuples, il ne faut pas l'oublier, avaient la même origine et parlaient la même langue que lui. En réalité, les victoires des Mexicains ne furent pas remportées sur des étrangers, sur des hommes d'une autre race que la leur. Ils ramenèrent à l'unité les membres épars d'une même famille, et, dès celte époque, Itzacoatl invoquait peut-être, pour justifier ses conquêtes, le grand principe moderne des nationalités. Un fait certain, c'est que, pour lui, de même, hélas! que pour tous les conquérants, la force primait le droit.
Moteuczoma Xocoyotzia. — Son couronnement. — Gérémoninl de sa cour. — Ses palais. — Aspect de Mexico. — Arrivée des Espagnols. — Caitlahuatzin. — Guauhtémotzin. — Pin de l'empire aztèque.
Si jusqu'ici nous avons passé avec rapidité sur les faits et gestes des rois aztèques, nous allons être moins bref en parlant de Moteuczoma II. Par la description des cérémonies de son élection, par celle des particularités de son couronnement, puis par l'exposé de l'étiquette de sa cour, nous donnerons une idée exacte de la civilisation mexicaine à l'heure où Colomb avait déjà découvert l'Amérique, où Cortez se disposait à s'embarquer, ignorant le nom du pays qu'il allait bientôt conquérir, et ne se doutant guère de la gloire immortelle que la fortune lui réservait.
Les obsèques d'Ahuitzotl terminées, les électeurs et les rois alliés se réunirent dans la salle du palais destinée aux grandes cérémonies. Au milieu de cette salle brûlait un immense brasier près duquel étaient placés un encensoir, de la résine de copal, les insignes royaux, et trois os effilés dont l'un avait appartenu à un jaguar, l'autre à un puma, et le troisième à un aigle. Autour des électeurs, alors au nombre de douze, se pressaient les fils des rois défunts, sans doute pour briguer les suffrages. Moteuczoma Xocoyotzin, fils d'Axayacatl, qui avait donné maintes preuves de ses capacités militaires, fut élu d'emblée. Renommé pour sa modestie, très respecté à cause de son caractère de prêtre, ce prince
parlait peu, agissait avec mesure, et ses avis avaient toujours pesé d'un grand poids dans les conseils royaux.
Aussitôt son nom prononcé, on chercha le nouveau souverain pour le féliciter. Mais, à la première indication du vote, Moteuczoma s'était retiré dans un temple, en déclarant qu'il se considérait indigne de l'honneur que l'on venait de lui accorder. Des nobles, étant allés lui communiquer le résultat de l'élection, le trouvèrent, un balai à la main, nettoyant un parquet. Ils le ramenèrent au palais, où les électeurs le proclamèrent roi.
Le Cihuacoall (juge suprême) lui notifia de nouveau son élection. On le fit alors asseoir sur le trône, et un prêtre lui coupa les cheveux. On lui perça ensuite le cartilage du nez pour y introduire un petit cylindre de pierre nommé acapitzactli; puis la lèvre inférieure pour y suspendre un anneau ou tentetlj et ses oreilles furent ornées de boucles en or. En même temps, on couvrait ses épaules du manteau royal et on le chaussait de riches brodequins. Cette toilette terminée, on lui plaça la couronne sur la tête, et il se dirigea vers le brasier. Là, il brûla de l'encens en l'honneur des dieux, plus spécialement à l'adresse de celui du feu; puis, armé des os effilés, il se piqua les oreilles avec celui du jaguar, le gras de la jambe avec celui du puma, les tibias avec l'os de l'aigle, se blessant assez profondément pour amener une légère saignée. Après cette opération, on lui présenta des perdrix auxquelles il arracha la tête pour asperger le feu de leur sang. On le conduisit alors dans le temple de Huitzilipochlli, où il répéta les mêmes cérémonies. Enfin, salué empereur, il vint s'asseoir sur son trône pour recevoir les hommages de ses feudataires et écouter leurs discours de félicitation.
Peu de jours après son investiture, Moteuczoma songea aux victimes qu'il devait conquérir pour les fêtes de son couronnement, et, à la tête de la fleur de sa noblesse, accompagné par ses
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frères et ses cousins, il marcha contre les Otomiles, qui venaient de se révolter. Cette guerre fui rude et coûta aux Mexicains plusieurs de leurs capitaines les plus expérimentés. Néanmoins, l'empereur, qui avait vaillamment combattu et se considérait comme victorieux, ramena plus de cinq mille prisonniei^. On procéda aux réjouissances accoutumées avec un déploiement inusité de luxe, de jeux, de danses et d'illuminations; mais il fut rémarqué que, à l'heure des sacrifices, l'humble Moteuczoma s'établit au milieu des images des dieux.
Les présents envoyés par les provinces à cette occasion furent si nombreux que l'on vit alors dans les rues de Mexico des tributaires venus des confins de l'empire et y paraissant pour la première fois. Tous les dons reçus ainsi que le butin rapporté de son expédition, furent distribués par l'empereur aux prêtres, aux nobles et aux plébéiens.
Une fois oint du baume destiné aux dieux, Moteuczoma commença son véritable règne par un acte de reconnaissance et de justice, en donnant une province à régir à l'un des plus anciens et des plus braves officiers de l'armée. Mais, démentant bientôt son passé et ce que promettait cette preuve de sagesse, il montra l'orgueil qu'il avait jusqu'alors dissimulé sous le masque de l'humilité. Les emplois, jusqu'à lui, avaient été l'apanage des hommes les plus méritants ou les plus capables, sans distinction de castes. Sourd aux remontrances qui lui furent faites, Moteuczoma déclara soudain les plébéiens entachés de bassesse et chassa de son palais tous ceux d'entre eux qui y possédaient une charge ; il en aurait même, d'après Duran, fiiit mourir un grand nombre. Ne voulant plus être servi que par des nobles, il se posa en dieu, et, outre ceux qui habitaient le palais, cinq ou six cents grands feudalaires reçurent l'ordre de venir chaque matin assister à son lever. Ces hauts dignitaires ne pouvaient paraître en sa pré-
sence que les pieds nus, se tenaient en permanence dans ses antichambres, afin d'être toujours prêts à recevoir ses ordres, et ne devaient parler qu'à voix basse de peur de le troubler.
Moteuczoma II, peu à peu, devint un véritable despote, un sultan. Il eut un harem composé d'un millier de femmes, et récompensait les services qu'on lui rendait par le don d'une de ces favorites. 11 exigea que les nobles de l'empire vinssent à tour de rôle résider durant trois mois à la cour, et que leurs fils ou leurs frères habitassent Mexico, afin d'avoir sous la main des gages de leur fidélité.
Son despotisme apparaît mieux encore dans le cérémonial qu'il introduisit dans son palais, où personne ne pouvait se présenter avec de riches vêlements, car il considérait ce luxe comme un manque du respect dû à sa dignité. Au palais, tous les nobles, ses parents exceptés, s'affublaient donc d'habits grossiers en signe d'humilité, et ne lui parlaient qu'à voix basse, la tête inclinée. On le traitait de Huéitlatoani, c'est-à-dire grand seigneur. Ses paroles étaient recueillies comme des oracles, et l'on ne se retirait de sa présence qu'en marchant à reculons.
Moteuczoma prenait ses repas dans la salle où il donnait ses audiences. Là, un immense coussin lui tenait lieu de table, et il s'asseyait sur im petit banc pourvu d'un dossier. La vaisselle dont il faisait usage étaient en terre de Gholollan, son linge en fine étoffe de coton blanchie avec soin. Aucun des ustensiles de la table ne lui servait une seconde fois ; son repas terminé, on les distribuait à ses courtisans. Les coupes dans lesquelles il buvait étaient d'or, de nacre, ou taillées dans des fruits de calebassier artistement peints. Il possédait de la vaisselle d'or, mais il ne s'en servait qu'au temple.
Les mets préparés pour chacun de ses repas étaient nombreux. Corlez raconte qu'ils remplissaient une grande salle, et que l'on
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présentait chaque jour au roi des oiseaux, des poissons, des légumes et des fmils de toute espèce. Quatre cents jeunes nobles, marchant en files bien ordonnées, apportaient les plats, les déposaient sur la table avant que le roi fût assis, puis se retiraient. Pour conserver sa chaleur, chaque plat reposait sur un réchaud, usage qui a passé en Europe. Le roi désignait à l'aide d'une baguette les mets dont il voulait manger, et les autres étaient aussitôt distribués à ses courtisans. Vingt de ses femmes lui offraient de l'eau pour se laver les mains, et elles assistaient à son repas avec les ministres et le majordome.
Ce dernier, aussitôt le roi assis, fermait la porte de la salle pour que les courtisans ne le vissent pas manger. Alors des instruments de musique résonnaient, ou des bouffons échangeaient des lazzi. Le roi aimait ce dernier divertissement, qui, disait-il, lui fournissait des avis utiles. Après le repas, il fumait, dans une tige de bambou vernissée, du tabac parfumé que lui présentaient ses femmes, et souvent il s'endormait.
Sa sieste terminée, Moteuczoma donnait audience à ses sujets, écoutant avec soin ce qu'ils lui disaient, encourageant ceux qui se troublaient, et il leur transmettait ses réponses par la bouche de ses ministres. Après l'audience, venaient des musiciens ; car il aimait à entendre chanter les exploits de ses ancêtres. Lorsqu'il sortait, c'était couché dans une litière couverte d'un magnifique dais, portée par des nobles et escortée d'une suite nombreuse. Si, par hasard, il mettait pied à terre, on étendait des tapis pour qu'il ne foulât pas le sol. A son approche, on devait s'arrêter et fermer les yeux, afin de n'être pas ébloui par sa majesté. Les plébéiens étaient convaincus que la foudre eût frappé de mort l'homme assez audacieux pour regarder l'empereur.
La magnificence des palais et des jardins royaux répondait à celte pompe. La principale résidence de Moteuczoma, à Mexico,
était un vaste édifice de pierre, dont les vingt portes s'ouvraient sur la grande place du marché et les rues latérales. Ce palais renfermait trois cours, une multitude de salles aux murs couverts de plaques de jaspe, de marbre ou de peintures, et plus de cent petites pièces. Le toit de cet édifice était en bois de cèdre sculpté. Parmi les salles, il s'en trouvait une — au dire d'un témoin oculaire, le Conquérant anonyme — assez vaste pour contenir trois mille personnes. Le même témoin ajoute qu'ayant par trois fois parcouru le palais, marchant jusqu'à s'épuiser de fatigue, il ne put néanmoins le voir en son entier. L'oratoire, long de 150 pieds et large de 50, était revêtu de plaques d'or semées de pierres précieuses. Outre cette résidence, le roi en possédait plusieurs autres où logeaient ses femmes, ses ministres, ses conseillers, les étrangers de marque ou les rois qui venaient le visiter. Il avait établi, à Mexico, deux grandes ménageries, l'une pour les oiseaux, ceux de rapine exceptés, et l'autre pour les quadrupèdes et les reptiles. Le premier de ces établissements était pourvu de portiques entourant un jardin aux arbres magnifiques. Là, se voyaient dix étangs, dont les uns étaient approvisionnés d'eau douce pour les oiseaux de rivière, et d'autres d'eau salée pour les oiseaux de mer. Il y avait, dans ce lieu, un si grand nombre d'oiseaux de toutes les espèces que les Espagnols crurent avoir sous les yeux tous les volatiles de la terre. On fournissait à chaque individu la nourriture qu'il recherchait en état de liberté, grains, fruits ou insectes. Cortez, dans ses lettres à Charles-Quint, rapporte qu'il fallait journellement deux cent cinquante livres de poisson pour la nourriture des oiseaux aquatiques. Trois cents domestiques, à son dire, s'occupaient de surveiller la ponte et la santé de ces hôtes, que l'on plumait une fois par an. Les plumes, recueillies avec soin, servaient à des travaux de mosaïque qui ravirent longtemps l'Europe.
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L'établissement destiné aux fauves, aux rapaces et aux reptiles était divisé de façon que ces animaux pussent s'abriter de la pluie et jouir du soleil. Dans des fosses ou des cages en bois, on logeait les aigles, les pumas, les tigres, les renards, etc., auxquels on donnait en pâture des cerfs, des lapins, et, faut-il le dire? les débris des victimes humaines sacrifiées aux dieux. Les cadavres des Espagnols, tués durant la fameuse retraite de la Noche triste, servirent pendant plusieurs jours d'aliments à ces carnassiers.
Les reptiles : caïmans, serpents, iguanes, basilics el couleuvres, avaient des représentants dans ce palais, aussi bien que les poissons.
Non content d'avoir réuni tous les animaux connus de son empire, Moteuczoma avait aussi rassemblé une collection d'hommes qui, par la couleur de leurs cheveux, de leur peau, ou par une difformité rare, pouvaient être considérés comme des curiosités. En outre, dans les jardins de ses palais, il faisait cultiver les plantes remarquables par la beauté de leurs fleurs ou utiles par leui's propriétés médicinales. Une île du lac de Texcoco, connue aujourd'hui sous le nom de PenoUj lui servait de parc pour chasser. De tout ce que nous venons de décrire, il ne reste guère que le parc de Chapullépec : la vengeance et la superstition ont anéanti ces merveilles, dont, ainsi que le remarque notre principal guide, Clavigéro, nous ne connaissons l'existence que par les écrits de ceux qui les ont détruites.
Les palais et les jardins étaient soigneusement entretenus : Moteuczoma avait le goût de l'ordre et de la propreté. Il se baignait chaque matin et changeait de vêtements quatre fois par jour. Ceux qu'il retirait ne lui servaient plus; ils allaient récompenser les nobles ou les soldats qui se distinguaient à la guerre. Par ses ordres, plus de mille hommes s'occupaient journellement à balayer Mexico.
62 LES AZTÈUIES.
Ce despote, néanmoins, ne manquait pas de qualités aux yeux de son peuple. Son zèle pour la religion était fervent ; il fit élever nombre de temples aux idoles, et leur offrit de fréquents sacrifices. Il se montra toujours fidèle observateur des rites et des cérémonies établies; il croyait fermement aux oracles. Il surveillait avec soin l'exécution de ses ordres et des lois, se montrant inexorable pour ceux qui les transgressaient. Il lui arrivait souvent de faire offrir en sous-main des dons aux juges, et, s'ils se laissaient séduire, il les châtiait impitoyablement, alors même qu'ils appartenaient à la plus haute noblesse.
Ennemi implacable de l'oisiveté, il cherchait à occuper sans cesse ses sujets. Il forçait les soldats à de continuels exercices de guerre, s'inquiétait de la culture des champs, et faisait construire des édifices pour fournir du travail aux ouvriers de tous les métiers. Il poursuivit avec rigueur les mendiants, et leur imposa, comme une honte, une redevance des insectes qu'engendre la malpropreté, compagne habituelle de la misère. Son despotisme, les énormes tributs qu'il exigeait, son orgueil, la sévérité avec laquelle il punissait la moindre faute, le faisaient haïr d'un côté, et, de l'autre, il s'attachait ses sujets en secourant toutes les infortunes, en enrichissant ceux qui le servaient. Il songea le premier à créer un asile pour les citoyens qui, après avoir servi fidèlement le pays, soit dans les emplois publics, soit à l'armée, avaient besoin de secours en raison de leur peu de fortune, de leurs blessures ou de leurs infirmités. Il leur donna la ville de Colhuacan, où ils étaient logés, vêtus, nourris et soignés aux frais de l'État.
L'embellissement de Mexico fut aussi une de ses préoccupations. A cette époque, la ville — dont nous donnons le facsimilé d'un plan gravé peu de temps après la conquête, document dont nous devons la communication à l'obligeance de M. le doc-
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leur Hamy — n'était abordable que par quatre chaussées qui traversaient le lac. Celle du Midi, nommée d'Iztapalapan, était longue de sept milles; celle du Nord ou de Tépéyacac en mesurait trois; la chaussée deTlacopan, deux environ, et la quatrième, d'égale longueur, servait de passage au double aqueduc de Chapultépec. Toutes ces voies étaient assez larges pour que dix hommes à cheval pussent y passer de front.
Très étendu et très peuplé, Mexico, sans compter ses importants faubourgs, mesurait neuf milles de tour. Le Conquéi:ant anonyme, Gomara, Herréra et plusieurs autres historiens, déclarent que le chiffre des maisons de la ville dépassait 60000; mais ils sont muets sur le nombre de ses habitants.
Mexico, nous l'avons vu, était divisé en quatre grands quartiers, subdivisés en une multitude de petits districts. La ville était entourée de digues et d'écluses destinées, selon les besoins, à contenir les eaux ou à les faire écouler. Un canal longeait presque toutes les rues, dans lesquelles on pouvait circuler soit en barque, soit à pied; c'était là une aide puissante pour le commerce et un grand secours contre les ennemis. Les rues principales étaient droites, larges, pourvues de trottoirs, et les voies secondaires consistaient en simples canaux bordés de maisons, d'arbres, môme de quais pour le débarquement des marchandises.
Outre les palais et les temples, Mexico possédait nombre d'édifices particuliers. Les maisons, celles des pauvres exceptées, étaient surmontées de terrasses aux parapets crénelés et parfois de tours. Au besoin, ces demeures pouvaient devenir de véritables forteresses, ainsi que Cortez en fit la cruelle expérience.
Sans compter le marché principal, qui se tenait sur la célèbre place de Tlatélolco, il en existait dans plusieurs autres quartiers, et l'on y vendait surtout des provisions de bouche. Autour des
temples s'étendaient des jardins ornés de bassins et de fontaines. Tous les édifices, par mesure de police, étaient soigneusement blanchis et polis. Les terrasses avec leurs parapets crénelés, les tours des temples, les grands arbres desjaidins, formaient, au dire des Espagnols, particulièrement lorsqu'on les dominait du sommet du grand temple, hauteur de laquelle on découvrait le lac et les villes éparses sur ses bords, un des spectacles les plus pittoresques que Ton puisse contempler.
^^es nies de Mexico étaient arrosées, soir et matin, pour combattre la poussière. Â la tombée de la nuit, des brasiers s'allumaient sur tous les points de la cité, et on les entretenait jusqu'à l'apparition du jour. Personne, sauf les soldats de garde, ne pouvait circuler armé dans les rues, que des surveillants pai^couraienl sans cesse : aussi la ville jouissait-elle d'une tranquillité absolue. Ajoutons que, d'heure en heure, des prêtres, placés sur les tours des temples, et mesurant le temps écoulé par l'observation des étoiles, soufflaient dans des conques marines et annonçaient ainsi la marche du temps, qu'ils étaient chargés de régler.
Mais revenons à Moteuczoma. Après son expédition contre les Àllixquès, il ramena à l'obéissance la province de Tlachquiauhco et celle d'Achiotlan, qui s'étaient soulevées. Il entreprit bientôt une guerre moins heureuse pour ses armes, guerre qui devait avoir des conséquences inattendues.
De toutes les provinces érigées en États qui entouraient Mexico, une seule s'était conservée intacte, la petite république de Tlaxcala. Les historiens prétendent, non sans raison, que les rois mexicains ménagèrent toujours cette république, qui leur permettait d'exercer leurs troupes, puis de se procurer les prisonnière nécessaires aux sacrifices. Il est certain, cependant, que les Tlaxcaltèques étaient braves, nombreux et très jaloux de leur liberté.
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Voyant Moteuczoma se disposer à envahir leur pays, ils appelèrent à leur aide tous les mécontents et acceptèrent comme alliés les barbares Otomites. Une armée mexicaine, commandée par un fils du roi, fut entièrement défaite et le jeune prince tué. Moteuczoma se préparait à marcher contre Tennemi, lorsque le bruit de l'apparition des Espagnols commença à circuler. Cortez arrivait à point. Dans les belliqueux Tlaxcaltèques, prêts à lutter pour défendre leur indépendance, il allait trouver les auxiliaires dont il avait besoin, vu le petit nombre de ses soldats, pour vaincre les vaillantes troupes de Moteuczoma.
On peut s'imaginer Témoi que causa dans tout TAnahuac la surprenante nouvelle de la présence, sur les côtes de l'Atlantique, de palais flottants conduits par des hommes à peau blanche, barbus, qui semblaient manier la foudre et doublaient leur stature en se hissant sur des animaux de taille et de formes monstrueuses, les chevaux. D'antiques traditions annonçaient que des dieux à teint pâle, en tête desquels marcherait Quétzacoatl, l'ancien législateur de l'Anahuac, devaient un jour venir de l'Orient, et les Mexicains crurent d'autant mieux ce jour arrivé que des phénomènes célestes et terrestres vinrent les inquiéter. Bientôt convaincus qu'ils avaient affaire à des hommes, et non à des êtres surnaturels, ils commencèrent contre les envahisseurs une lutte héroïque que la victoire eût peut-être récompensée, sans la faiblesse de leur souverain. Amolli par le luxe et les excès, Moteuczoma n'était plus le vaillant capitaine des temps passés. Mais nous n'avons pas à raconter ces faits, qui appartiennent à l'histoire moderne. Toutefois, nous compléterons en quelques lignes la chronologie des rois aztèques.
Moteuczoma mourut mystérieusement des suites d'un coup de pierre, le 30 juin 1520. Presque au lendemain de sa mort, ses sujets réussirent à vaincre Cortez, à le repousser de Mexico, et ils
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le poursuivirent jusqu'à la frontière de Tlaxcala. Ils élurent alors pour roi Cuitlahuatzin, frère du défunt, qui commandait l'armée.
Le nouveau souverain, homme sage et très capable, d'après le dire de ses ennemis eux-mêmes, s'occupa sans retard de réparer les fortifications de Mexico. Il appela les provinces à son aide et essaya de ramener à lui les Tlaxcaltèques, en les convainquant que les Espagnols étaient des hommes, non des demi-dieux. Sans cesse vaincu, mais toujours combattant, il mourut à l'improviste de la petite vérole, qui, apportée au Mexique par un nègre de la suite de Cortez, faisait alors de terribles ravages parmi les Indiens. Cuitlahuatzin {y aigle) eut pour successeur Cuauhtémotzin, fils d'Ahuitzotl.
Onzième et dernier roi du Mexique, le vaillant Cuauhtémotzin {aigle descendant) défendit avec énei^e sa capitale contre Cortez. Vaincu après soixante jours de combat, il devint le prisonnier du général espagnol. On sait que celui-ci, voulant lui arracher le secret du lieu où il avait caché les trésors de la couronne, lui fit enduire les pieds d'huile, puis ordonna de l'étendre au-dessus d'un brasier. On connaît aussi l'héroïque réponse du dernier roi aztèque à l'un dé ses lieutenants qui, soumis au même supplice, se plaignait : a Et moi, lui dit le souverain, suis-je par hasard sur un lit de roses? y> Cortez fit cesser la torture, puis il essaya de conquérir le bon vouloir de sa victime, que les Mexicains reconnaissaient toujours pour roi. Accusé plus tard de complot, Cuauhtémotzin, qui était resté estropié, fut pendu par ordre de son vainqueur.
L'empire aztèque, si florissant, ne succomba donc pas uniquement, ainsi que nous l'avons déjà dit, devant le courage de la poignée de soldats qui accompagnaient Cortez, ni même sous l'écrasante supériorité de leurs aimes; il périt victime des peuples qu'il avait conquis ou asservis, et qui, suivant l'exemple des Tlax-