‹ Les bagnesChapitre 10 sur 66 · BONNETS VERTS, ETC. 7S · texte numérisé non relu

BONNETS VERTS, ETC. 7S

crmunels des consolatioiM de Thistoire naliirene; mais il veut que des frères de b doefrine chrétienne Tiennent trois fois par jour échanger quelques paroles avec les iiieurlrieis, les parricides, aux heures où ilî? nrt prendront pas leur Irr.m dr ui iinii^un".

Lu l'ait euiisigné dans !'otivrage si reniarqualik lic M. le docteur LauVei^ne ( Lei Forçats considérés sous le rapport physiologique , moral, etc.) donnera une idée de la facilité que trouveront les visiteurs dans leurs relations avec certains colons des bagnes : c*esl un exemple entre mille.

Le forçat Hiedeker vient au bagne» convaincu d'assaaânat sur sa femme, son beau-frère et de la tentative sur tous ceux qu*U soupçonne lui avoir ravi sa pensée flxe, sa monomanie, le coeur de sa femme. Quand je le vis, dit M. LAuvergne, il était enchaîné, ooudié dans un cachot, et ma présence lui suscite un accès de manie homicide. S alors vous aviez comme moi considéré cet homme , vous eussiez reconnu la tendance animale, (ière et iiidonij)table du lion. Alors il nif^issait, il se del)altait dans ses liens, et ses dents claquaient comme celles d'inie hèle IViocl- (pli aiguise ses cnn s poin* le festin. Son rej^ard sombre et etinct'laiil tenait en respect des gardeschionrmes, qui d'ordinaire u'ont peur de rieu. L'accès iini, je fis porter Joseph Hiedeker dans ma salie, et le contins dans un lit, à Taide du gilet de force. Seul de tons ceux qui Ventouraient, je pouvais m*en approcher, plonger ma main dans une foret de cheveux noirs et hérissés, et fixer son regard large, hautain et impassible, que le mien finissait toujours par fondre et amollir. Alors je reconnaissais le bon Hiedeher, maréchal des h^s au 12* des chasseurs à cheval, retiré à IVesviler, après sept ans de service; bon mari et modèle complet, jusqu'au moment où il perdit son but providentiel en ce monde, son amour pour ime seule femme.

Pendant dix-huit jours, cet homme déploya une puissance musculaire presque surhumaine, et ne se substanla que d'eau pure et froide. Chaque accès homicide, provoqué par la vue de la sœur hospitalière, d^un f<Nrçat trop familier, le maigrissait à vue d*oeil, et contractait ses muscles de la tète, de la &ce et du cou, jusqu^à donner i Fatlitude et aux traits de la face Pexpression de la fauve. Tour À tour calme ou passionné, cet homme, lion an repos, était

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affeclneux et expansif; ses yeux alors myonnaient d^une méfencolie douce et pbignaote : «Docteur, nie disaîMl avec amertume, ne laiises pas votre main sur ma téte ; un malheur, qui ne dépen»

drait pas de moi, pounait arrivoi-. » VA alor"s sa chevelure et ses ï^jurcils soudain hérissés, l'œil ilhiiume df luiiMir, la Kive à la hoticho et le? dents eiiUe-clKKjiK'cs, iiilcn-ompnicnl luustjiîemenl Teutretieu. Ainsi, pour llie<leker, comme pour le reste dei* hommes, mais sur des tons divers, la nature morale oscillait entre les voliiioDS de rinstinct et de l'intelligence, entre Tliomnie et la béte. Ce pauvre homme, que visita le poète Méry, et qui lui inspira quelques pages d*un intérêt dramatique, n*a jamais voulu, dans Tétat de calme, se ressouvenir de l'assassinat de sa femme, qu'il aimait depuis son enfance, qu'il accusa d'adultère avec son frère, qu'il tua enceinte ; il ne se rappelait plus ces violents homicides ni son jugement : il était là-dessus sans mémoire et sans raison. Un jour, je |KM<U;î les bonnes gnices de llit dt k» i : u l*iiiMjiiP tu ne veux pas inaii{4» i , consens à mourir, lui di»-je, a donnir toujours. — Oh! oui, i«;|M»ii(iil-il , dormir toujours! » Je lui tendis nii l)n*nv€'»ge noir, en rassurant qu'après l'avoir bu il serait Liiheremenl foudroyé. Il \v |)rit comme une chose sérieuse, et je ne pense pas (|ir Vlssuadre ail regardé son médecin Philippe avec plus de confiance que Hiedeker avalant un breuvage pour mourir. U no mourut pas; mais il fut aliéné à l'amitié comme il l'avait été à l'amour, depuis lois, ma vue l'exaspérait, et il aurait voulu me mordre. Je l'évitais autant qu'il m'était pennis de le taire; mais enfin, forcé de passer devant son lit, il m'accueilhiit, du plus loin qu'il m'aper> cevait, piir un aboiement lugubre, pareil à celui d'un chien enragé. Alors qu*il ne concevait plus aucune idée, il ne cessa de manifesler ses aiilij)atliies contre tout ce qui renlouiail, jwr ses aboiements, qu'il avait unités, je crûs, d'un des chiens de quelque garde.

Mettez donc en contact avec ces natures que les bagnes, avec leur grande puissance comprimante, parviennent à ptnne à maîtriser, les pauvres frères habitués aux émeutes bénignes des écoles primaires. Leur dévouement ne reculera pas; mais il y aura chaque jour un martyr. Hiedeker n'est une exception que par la pitié qu'inspire la

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cause première de sa manie furifuso; mais grand numhre d'autres ininiiK'is n vèleront leur hydrophobie chronique dans les lieux de réclusion solitaire.

D'autres, nourris dans leur orgueil de bandits, imiteront Rose, eélébrîté que les forçats de France envient à Tétranger, et qm feut-* être A déguisé, sous un nom d'emprunt, sa nationalité.

Le Tameuz handit Rose, détenu à Leevenden, attenta à la vie du sou8*directeur de la prison cellulaire. Rose était tarouche et terrible, el cependant ce même homme donna des preuves sincères d*un retour vers de bons sentiments. Une fois, par exemple, il se montra si repentant de sa conduite, qu'il écrivit une lettre pleine de protestations pI d'excellente? jiromesses ; mais bientôt son |)cnchant vers le mal se réveilla. Le {kasU ui rvangélique, ayant lemaicjUL' ce cliangement snbit, Ini dil : « Qu'est-ce qu'il s'est donc passé en vous, Itose ? L'autre jour encore vous écriviez une lettre si touchante. — Sottise ! . . . répondit le reclus, je me suis conduit alors comme une vraie Botine ; maintenant j*ai repris mon caractère, et je suis redevenu l'ancien Rose. »

Le bonnet vert, ou le condamné à perpétuité, embarrassera long^ temps les réformistes, à moins qu'ils ne disent comme M. Suri ngar... «S'il en est un qui meure en démence, c'est le remords de SB conscience qui l'aura rendu fou. Que le genre bunHÛn contemple sa fosse avec pitié, car le pt're des miséricordes lui lera grâce alors, bien plus (pie s'il eut persiste dans i«' mal jusqu'à la tin, avec toute sa raison. »

Voilà euiiunent les philanthropes coupent le nœud goixlien de la j)énalité.

Le bonnet rouge est la marque générale des condamnés à temps ; pour quelques-uns, ce n'est qu'un signe de transition : du bonnet ronge ils passent rapidement au bonnet vert, dont souvent ils ne se débarrassent qu'au pied de l'échalaud.

Un des plus ingénieux voleurs dont le bagne ait gardé mémoire, di son temps sous le régime impérial ; il se nommait Baudin, appartenait à une famille honorable, était homme du monde et joueur effréné, et intelligent, iouune nous le verrons. .\près avoir subi longtemp les mauvaisi's chances de la rouletle, il se réfugia dans

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la loterie, et, eo réparation de «es pertes, il ne lui demanda rien moins qu'un million, qu'elle lui donna.

Baudin entre un jour danç un de ces bureaux nombreux alors,

et remarquables par leurs façades ' couvertes de cadres de toute diiiieiision et enrubanés, iiuliquant les iiuiiu;ros les plus heuiiMix ou les plus anciens, nu ceux entin qui, étant centenaires ^, devaient d après les probabilités sortir prochainement.

C'était jour de In cKMure d«' Bnixolles, alors ville française, et quoique le tirage eût été fait la veille dans le chet-lieu du département de la Dyle, Tusage autorisait à Phris les mises deux ou trois heures encore avant l'arrivée de Testafetie porteur des numéros sortis de Tume.

Baudin jette quelques pièces de monnaie sur le bureau, il dicte cinq numéros, il jnue le qwne sec, expression consacrée par le voaibulaire de la loterie imjyériale de France, c'est-è-tlir»' (pi il renonce aux chances tlo l'extrait, de l'ainb»*, du terne et du quai« i ne. Trois heures s'écoulent ; une non\t'llt' circule de lx)uchf en bouche et parcourt la grande ville; Tassociation harmonique qu'on nommait la musique de la loterie tait entendre mi discordantes aubades av(H; un entrain et un enthousiasme poussés jusqu'au délire, charivari horrible à ouïr, annonce d*une grande victoire rempcMrtée par un joueur sur le Trésor; des groupes se forment à la porte de tous les bureaux de loterie, et bientôt tout Paris sait qu'un quine est sorti et que le joueur a gagné un million.

' Les bureaux de loterie où venait sVnglouUr l'argent qui, aujourd'hui, va aux caisses d'épargne ou aux cabarvls, avaient t|iiolqu(>ro$s n-coiirs aux arls, à la poosir, pour éTttftttt la passion du gain. Près de l'H6tet-l)ieu, à un des angles de la rue du PelilpMrt. on voysii une énome eorne d'^boadance d'ota wrulent des pièe«« d'or et des billets de banque à prorusion. C'était l'enseigne d'un bureau de loterie irès-fréquenté par les voleurs et les réfractaires. Au-dessous de la corne d'abondance on Usait cette inscription :

I.i forinnf nous tend uoe m.itn secouralilt-, MaiscVslan pion hanll qu'elle est plu* taTurjLli;.

Un autre JMiraliste de la Gilé exciuit la cupidité par cette légende :

Mon rcKistri' en UH foi, chez moi l'oii a pu voir MainU jaufurs loouitr de|Oie cl non de drjicspoir.

* Numéros non sortis |iendani cent tlfage».

Diyilizeo by GoOglc

BONNETS , T3, ETC. 77 Ce joueur , c'était Bauilin ; comprenant que la loterie était un véritable impôt sur les dupes, il avait voulu changer pour un mo-

ment les rôles ; entre le |>onle et le banquier, et se liant plus à son intelligence qu'à son étoile, il avait résolu un problème fort simple ; il s'agissait d'avoir un courrier plus rapide que le courrier de Bruxelles , qui arrivât à Paris , porteur des numéros sortis , à une heure où il fût encore possible de faire sa mise. Le courrier de Bruxelles venait par terre : Baudin en eut un fi ses ordres qui vint par les aii-s; il avait l'avantage de l'agilité et le profit de la ligne droite. Cette estafette, c'était un pigeon de resp<;ce voyageur.

Aussitôt le tirage de Bruxelles , un complice attacha au cou du courrier aérien , dressé par plusieurs courses préparatoires , le bulletin numérique, et il arriva à sa destination longtemps avant la concurrence officielle.

Napoléon, (|ui n'aimait pas les ra//.ias lailes sur le Trésor, fui.

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dit-^D y le pieinier qui conçut du doute sur la légalité de la dlme «lu^on venait de prélever sur les fonds impériaux; il ordonna qu*on connût la vérité , et la vérité fut connue.

Le coupable trouva au bagne de Brest son châtiment.

Sous le bonnet rouge , Tcsprit aventureux de Foseard a organisé le plan de campagne contre les médailles de la bibliothèque Royale. 11 s'est évadé pour réaliser cette pensée audacieuse , et on se rajipellc avec (pielle conpnblr habileté il accoiiiplil son projet. Poiiisuivi , il lié robe en pi nu», à l'étalage d'u» njarchaïui IVipi<'r , une redingote et une casquette, entre dans une allée dont il tait son cabinet de toilette, se trave(^l ^ ^ prnl^ par son nouveau costume » circule comme un paisible rentier.

Arrêté plus tard, et enchaîné à iOn baac, il se console par des saillies, et» faisant allusion aux précautions minutieuses qu'on prenait contre lui , il dit que le commissaire du bagne était bien meilleur eonurvatew que l»<MMiMrval««r 4e» médaiWa,

Le bonnet rouge a ^jjlÉnssi celui de MuUon » le voleur des diamants de mademoisdle Mars ; il se fit graveur de cocos au bagne , afin de faire croire, dit-on, que ses fonds venaient de son travail. Je (pustiounai à Toulon, ^ni rc l'ait, un condaruiié; il me répondit gravement : Je crois quil a donlilr ici ses rnpîtanx.

Sous le bonnet rouge, qu'il transforme en calotte grecque en aplatissant le sommet , se révèle par ses traits caractéristiques le forçat de Paris; c'est un genre tout-à-fait distinct; à quelques am^ malies près, il ne tant pins chercher le tigre ni le chacal, c'est la fouine et le singe voleur dont la nature et la physionomie sont ici en exhibition. Son geste rappelle la haute école de |l«lun et de Poissj. Il parle peu argot devant les étrangers; il craindrait qu*on prit le langage des voleurs pour un patois, et a^nmt tout, il lient à se montrer Parisien. Son esprit , plein de la sève qu'il a aspirée dans les estaminets du boulevard et de la Cité, déborde en saillies et en calonibonrfj;s; le Parisien joiic avec sa chaîne, il la nomme guirlande; il apjx'llc le j^sudc-cliionmie, par sobriquet, CAst allusion à la plaque en losange du schako du gardien , ou bien encore , le Petit' Carreau , doux souvenir d'un quartier de la grande ville , assez fréquenté par les aspirants au liagne.

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Oiiand ie siineilluut tourne un moment le dos et s'éloigne de quelques pas, le Parisien {)ose une main à terre et fait la roue ou la culbute , au risque d'entraîner son compagnon de chaîne , et avant que rAs ou le Petit-Carreau se soit retourné , le condamné a plus que le temps de mettre le pouce au bout de son nez, et d'ajçitcr sa main comme un éventail , geste de bravade très en usage dans une certaine classe de la société parisienne; un autre fait la parade avec son bonnet de laine, ou se drape dans sa vareuse', en contrefaisant la voix de quelque acteur du boulevard.

Un autre encore donne audience à son chien , qu'il a mis en ptMision , à ses frais , chez un garde-chiourme. Il juge de ses progrès, et, en récomjwnse de la docilité de l'animal, il le revôt d'un habillement complet de forçat , qu'il a confectionné en papier. . . Rt

tous les forçais tailleurs d'applaudir à la grâce de la coupe , et les bravos sont nombreux, car, par une cause que la statistique laisse encore inexpliquée, mais qu'elle expliquera au premier moment, et, comme toujours, suivant les besoins de la cause, on comptiiil

' Esi>ëce de siirlout ou blouse de toile que l'adminislralion accorde :i quelqiirs condamnés, ou que ceux-ci se procurent h leur compte afin de ménaqer ItHrs fffeis.

dans le dernier fecensement des bagnes vingt-trois tailleurs d*habits portant le bonnet vert, H cent trente-deux, le bonnet rouge.

Le costume des galériens est souvent niodiOé par une nécessité du service ou un caprice (riiii chef de surveillance.

A une époque «issc/ rapprochée, a Urest, les condamné à vie poiiaient le bonnet brun.

Gbaqiie cbangement de commissaire amène une variété dans la tenue. Chacun use de son droit de retoucher la livrée de ses forçais.

Les uns adoptent des manches brunes, d'autres des jaunes, d'autres des manches jaunes et brunes , pour les farpt^i indoeUes. Ailleurs, on trouve le coUet jaune pour la même catégorie.

Les ccMidamnés admis à la salle d^épreuve ont quelquefois un bonnet violet, et le coupable qui n'a plus que quelques mois dé captivité , prend un bonnet brun. A Toulon , on encadre le bonnet (les iiulisciplinés d'une bande de drap jaune , qu'on désigne sous le nom (iricnlal et poétique de lurhan.

Dans ce même bagne, le chef des chiourmes orne I lial)it des condamnes d une énorme lettre majuscule jamie, initiale du nom de Tendroit où le forçai travaille ; le condamné porte sur le dos la lettre // s'il sert à Thopilal , Ts'il est terrassier, C s'il est canotier, A la sortie de la salle d'asile, qui est appuyée au mur de la corderie, les enfants, grâce à cette mesure administrative, peuvent apprendre à lire sur le dos des galériens.

A RocheforI, il fut un temps où le chef du bagne avût invoité pour quelques-uns des condamnés ce costume : la moitié de la casaque était brune, l'autre moitié était rouge ; du vêtement sortaient deux manches, l'une jaiuie par derrière et verte par devant, l'autre jaune par devant et verte pai dei rière. Le pantalon était un assemblage ile morceaux d'étoffes de toute*? couleurs.

Ceux qui étaient revêtus de ce cosliune étaient designés sous la dénomination d'arlequins; ils étaient toujours placés dans le lieu le plus apparent du port , se tenaient au repos et debout , pour sci^ vir de point de mire à la surveillance. M. l'amiral Jurieii , préfet maritime, abolit cette mascarade. Un des derniers arlequins à RocheforI , fut Gérard , dont le nom eut une grande célébrité dans les bagnes.

KiM CEI

QARDMHIÛORUK.

(D'afr^t MtaM.)

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