GOMMISSAIBES,— ADJUDANTS,— GARDES-CHIOURMES
Les hommes qui disent marcher dans les voies iioiivellps en mati('re de répression ne fonl mirre que se traîner dans les vieux senliei^ que la raison et i'huniaiaté ont depuis longtemps abandonnés.
Quand 89 compléta Pœuvrc de Louis XVI et brisa tous les instruments de cruauté que la torture, frappée de mort, avait laissés, après elle, le régime cellulaire était en pratique à Bicètre, le ca^ banon croula. Aujourd'hui rAmérique reyendique la gloire de celte moiulruettse cràatîoo ; gardons-nous de la lui disputer.
Le régime nommé depoi^ pensylvanien (solitary confinement) recerait alors, aux portes de Paris, son application sans hypocrisie de la part de ses patrons ; ses effets étaient connus, avoués, et tout était en harmonie avec les fins du système; il tuait Thomnie, on il tuait la raison. Dans le premier cas, le cimetière Claiiiarl aunl été profondément creusé dans le voisina^^e; les corps lui arrivaient comme imc (iîme périodique; dans le second cas, une cloison flt> planches s'abattait, et le criminel se trouvait, par un chaugemeat à vue, dans une loge de la direction des fous.
En ce qui touche le régime d^Embrun, pour lequel les états de
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New-York professent une sympathie paternelle, et qui admet le Im- Tail en commao mais silencieux, et la promeaatie collective mai» muette, son programme était, par anticipation, «mctement soîti i Bicétre. Un historien véridique des prisons nous a conservé ce souvenir : Quand les condamnés se promenaient dans la cour par un temps pluvieux, ils cherchaient un ahri sous Tanvent desguidiets; alors les gardiens les en chassuent avec des fouets de poste pour les forcer à faire ce qu'ils appelaient le manège. On a vu des vieillards, le front chauve, la tête nue, tomber sous les coups de ces furies à \isagc (rhomme. Un détenu avait-il ctnnmis une faute, ils le conduisaient au greffe, et, sur leur rapport, le concierge le faisait mettre an cachot; \un- |):iiie de menottes serrait li'S tuains du patient, et lorsqu'il était pai vciiu à la seconde ou troisième marche des déférés de la prison, ses conducleui-s lui lanraienl un coup de pied entre les deux épaules, et il parcourait, en roulant du haut en bas, tout Tescidier des oubliettes.
Un détenu avait tenté une évasion, déjà il était parvenu sur les toits; mais il est aperçu, une compagnie de fusiliers le couche en joue. Le fugitif fait signe qu*il va descendre, il demande grâce; un respectable ecclésiastique, raumènier des prisons, se jette au-de* vaut des funls. A peine s'applaudit^il de conserver la vie a ce malheureux, qu*un gardien est dêyi parvenu sur le toit; il s'approche du prisonnier, d*nn coup de pied dans le dos le précipite dans la cour de la prison, et son sang et sa cervelle njaillissent, et couvrent la soutane du ministre de paix, témoin de cet affreux spectacle.
Pendant longtemps on put croire que ces bourreaux, dispersés par la Révolution, avaient trouvé une terre hospitalière dans noa ports de mer, et qu'ils reparaissaient sous le nom de gardeschiourmes, après avoir porté précédemment celui de pertuisanier et d'argousin.
J'ai encore présents au souvenir des traits de révoltante hnitaUlé dont je lus le témoin il y a quelques années au port de Rochefort.
PIusu urs couples de forçats travaillaient près d'une cale ; les uns étaient occupés à rempilenieni des bois, les autres nivelaient une partie du terrain et chargeaient les i>roue(tes, qu'ils conduisaient
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COMMlSSAfReS, fiTC. BS
à l i iidinit (1p la (léftiargo des décoiiihies. Deux forçais l'OUges élaieul près tl'une civière à roue fortement chargée; l'un d^eux disait au garde-chiourme : « Je ne puis plus me {r>nir sur mes jambes, je ne puis suivre le cainarade, j*ai une ftèMo affrouse. » Ses membres tremblaient, ses dents s'«itro-choquaient, le Insson agitait son corps. «Tu iras à rhôpilal demain, répliqua le gardien ; traf aille, et ferme; tiens, voilà un coup de tisane. » £n disant ce mot, le gard^-chtourme lui applique sur Téchine un vigoureux coup de baguette. Le forçat valide «e mit seul à la brouette, le camarade moribon suivait à pas lents; à peine pouvait-il traîner sa chaîne; enfin il fléchit. Son compagnon l'aperçoit, s'arrête, le prend ilaus ses bras, le |>nrtosurla brouette, l'assied, et, sous celte double charge, arrive à deslinalioii. Là il dé|x)se le fitWreux à terre, vide sa brouclle et reprend de nouveau sou fardeau, avec lequel il retourne à son point de départ.
le ne vis pas sans émotion. cette manifestation spontanée d'un bon sentiment auquel on peut supposer étrangère cette classe sur laquelle ta pitié s'exerce si peu. Le garde-cbtourme n'éprouva pas le même genre d'impression que moi; l'acte du forçat en bonne santé lui parut une rébellion. 11 en punit d'abord l'auteur par denx coups de bflton rudement appli(piés, puis il lui sembla sans doute que l'obéissance passive du malade équivalait à une complicité : il saisit le inomeiit ou le forvat, chargé de son camarade, passe pir- d iui iihiiuean de fortes pierres aux angles saillants, et sous le pixilcxte que la inarche est trop lente, dans \m monveîneiit d'impatience calculé, il pousse vigoureusement la brouette sur le flanc ; elle chavire; et la téte du malade va frapper fortement sur les pierres et des grappins, la chaîne commune se trouve embar- « nusée dans le brancard, te garde-chiourme accuse le conducteur de maladresse , et les coups tombent indistinctement sur lui et sur le moribond.
Hîdi sonna : c'était l'heure où cette série de travailleurs rentrait d'habitude au bagne ; le forçat malade, tenant d'une main sa chaîne,
et de l'autre s'appuyant sur son coiiij)agnon, se traîna pas à pas jusqu'au banc de la selle, où il ne fut peut-être pas encore à l'abri de la bai'bai'ie. Je donnai quelques pièces de mouuaie à cet houune :
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le (:^nr()e-€luuia me lui appliqua un coup de cannn en le tiailaut Je nieiiiliant.
Je pris 1«* si^aialemenl do ce garde |K)ur le signaler à l'un des chefs, qui sans doute 1 eût puni, ou Tcut du moins réprimandé. Mais le lendemain, quand je cherchai à le connaître, je trouvai lant de ressemblance entre toutes les figures de cette brigade de stirveiilance, qu'il me fût impoBsiUe de désigner le coupable sans risquer de commettre une erreur. Bien m'en prit peut-être de n*avoir point poussé plus loin mon enquête. En demandant une punition |>our Fauteur d'une lâche action , j*aurais peut-être oUenn pour lui une récompense.
QiK'iquos jours aprôs, un forçat nommé Gauzi-ro reposait sur son banc dans le bagne; \o garde -chiourme Trem!)lav, pris de lîoisson, s'élance comme un ligrc furieux sur ce condamné, et lui j)orte des coups de sabre sur la tète et sur les membres. Gauzère éehapj)e comme par un miracle à la furie de Tassaillant. Le coupable est livré au conseil s[>écial maritime, et il est condamné à un mois de prison et à treize francs d'amende.
Si Gauzère eût donné un coup de poing à Tremblay, Vécbaiaud se fût dressé pour te forçat.
La pitié est un sentiment qui s'inspire de la haine qu'on ressent pour rinjustice ou l'abus de la force. Le mépris qui semble dévoir peser sur le criminel, se retire de lui quand il est victime, pour se porter sur le garde qui le frappe ou le rudoie ; c'est ainsi qu'il faut fxpîniiicr celle antipathie profonde qu'éprouve pour les gardeschiounncs la population de? ports de mer.
Le garde-cliiourme est peu sensible à cette espèce de réprobation ([ui pèse sur lui. Il ne fraternise qu'avec les siens. 11 vitaux jours de féte par bandes ou isolé, s'écarlani peu du bagne, comme ces pro- , meneurs prudents qui appréhendent l'orage. Une tête de galérien trop chargée d'électricité peut décider une combustion générale, et le garde- chiourme est là qui guetté l'éclair.
S'il franchit le ponMevis, il porte d'habitude, dans ses pérégrinations une pélite baguette; c'est un objet de luxe, un jouet, un symbole de puissance déchue, car au moment où j'étudie ces mœurs excentriques, la cruauté a accordé une trêve. Dau^ le se*
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jour de quelques mois que je vieus de faire à Brest el à Toulon, je dois à la vérité de dire que je n'ai pas vu frapper illégalement, c'està-dire sans permission ou arrël^ un seul condamné; bien loin de là, à Brest, un forçat malade ayant laissé tomber son bonnet, un garde le lui releva; à Toulon, deux mains, celle d'un forçat et celle d'un gardien, se sont plongées, moi présent, dans la même tabatière. Ce sont là des faits si inaccoutumés, si hors des habitudes locales, qu'ils sont à remarquer, et que je les ai considérés comme une preuve de la {)ersua8ion qu'on a de la prochaine al)olition des bagnes.
A Brest, j'ai vu des gardes-chiourmes, d'ordinaire solitaires, sembler vouloir se rapprocher du monde et faire un nouvel apprentis-
sage de la vie commune ; ils figuraient dan? un quadrille au bal champèti-c de la C:ilc la Hos<', cl s'y livraient à une danse dont les
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allures n'avaient rien de commun avec toutes celles couuues des matelots ou importées par eux .
Je laisse un moment le garde^iourme pour suivre le degré hiénifchiiiue des pouvoirs.
Il y a en France trois bagnes ponr les criminels. La population générale Tarie de sept à huit mille condamnés. Chaque bagne est un ^pire séparé, ayant pour chef absolu un commissaire de marine de première dasee) dont le rang est celui de capitaine de vaisseau. Les trois commissaires de Brest, de Toulon et de Rochcfort il*ont entre eux que tics rapports inleivicinaux, i|uoi(juc sopar«'*8 d'euviroii 150 m^Tiamètres, et souvent même ils ne se connaissent que par les échanges de sujets qu'ils se font à titre do cadeaux, lis s'envoient un forçat bonnet vert, un forçai l)onu(>t rouge, un forçat manches jaunes, un forçat turban, comme un planteur de la Martinique envoie un nègre ou une caisse de café à un colon de la Guadeloupe.
Le pouvoir a été octroyé à chaque commissaire, dans sa circonscription, à la condition de prêter chaque jour ses sujets, pendant un certain nombre d'heures indéterminé, aux diverses directions des
ports. Ainsi, rinj^i nieur chargé de la construction, de la réparation, de rcntrelieu tic t(»us les hàtitiients llottanls, des cliaiitiers et des ateliers qui en déjHindenl, a le droit de iaiiT, le inutin, luie levée d'hommes dans le l>agne.
Le directeur d'artillerie qui doit gréer ses lourdes bouches à feu, ne vouiaut pas fatiguer ses hommes, et préférant écraser une vingtaine de novice <; qui n'ont pas l'habitude de cette manœuvre, fait retenir à la chiourme le nombre de forçats qui lui est utile.
Le direcfcui des mouvements du port BrUil des bâtiments à remorquer? s*il veut économiser des vapeurs, il opposera à la tempête la force nnisculaire de riiommc. Il faut des canotiers dont la vie soit peu de thuso, aliii que Pantorité puisse la jouer sans laisser un regret ou un veuvage sur la terre : ordre au ba<j;ne de lonrnii- des escouades de condamnés. S'il faut lialer un navire, vingt bri^'ades seront dirii^f'-es sur les grèves, et, maintenues par le mousqueton des gardiens d'escorte, elles s'animeront à l'ouvrage au cliquetis do leurs chaînes.
COMMISSAIRES, ETC. 87 Le directeur des travaux hydrauliques, le chef de «ervîee dès hôpitaux, et encore d'autres, ont le privilège d'occuper le forçat
pour le service.
De toutes ces migrations , il arrive que le commissairn du hafjiK* est souvent roi sans sujets, et n'a pour toute réserve que ses forçats douifle-duOnê et ses marmtgoi (mYalides)) doux catégories que je fierai connattre plus tard.
En admettant qu'un chef de bagne accepte cette fonction avec une pensée plus élevée que celle d'être gardien d'un troupeau immonde, et ^'it se regarde comme investi d'un sacerdoce humanitaire, il est Inen difficile qu'il accomplisse cette mission; aussi, le plus grand nombre de ces fonctionnaires s'occupe~t-il fort pcn de l'amélioration de l'espèce fju'on lui doiiiie eu compte comme des (êtes de bétail. Chacun vil tlans celle sj)lière provisoire comme dans un lazaret de pestiférés; il accomplit si quarantaine adnuiustrative, insouciant de la haute influence qu'il pourrait avoir sur les destinées sociales. Toute sa vie se concentre dans la surveillance, qui prend comme l'empreinte du caractère du chef. Les uns sont glo* rieux d'inspirer l'effroi à des êtres qui ont fait trembler le monde : La bastonnade alors est à l'ordre du jour, et la terreur règne. D'antres mettent leur autorité à l'abri derrière l'espionnage; d'autres, heureux de succéder à un homme qui n'a rien changé, se font un point d'honneur de remettre à leur survivant le bagne dans l'état où ils l'ont reçu de leur devancier; d'autres (il y aurait dans cette classe peu de noms à citer), acceptent avec courafye la position, l'envisagent sous son noble et sévère aspect, ils rhei\ lietil 1 1 souillure pour l'extraire, et fonctionnent comme ces machines qui creusent le lit des fleuves pour les dégager de leur vase. Ces hommcs-lî, malheureusemeut si rares, parviennent à faire rentrer le remords et le repentir dans les coeurs qui avaient voué une haine implacable à la société et aux lois ; mais qui continuera leur ouvre , qui viendra après eux, quand leur tour d'avancement les appellera à d'autres fonctionst Des hommes qui ne comprendront pas l'csuvre ébauchée; peut-^tre même des spéculateurs, aujourd'hui il y en a partout; ou des hommes-bornes qui ne verront, dans cette position, les uns, qu'une occasion de se faire de riches meid>les, ou
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d'élever à force de bras de forçats un gracieux village ; les autres, vrais rois foinéants, qui se font promener, noQ dans des coches, mais dans des yoles , non par des bœufs , mats par des forçats habillés à neuf et parfumés, fiers de jwrlei- le litre reclierché de canotiers du
C0ninH>-air( .
La soit « inplois et du cinnul jj,a|^iio toutes tes dassi's, et au— jourdiiui un niuiin qui a sa pension, s'il est protégé, ne m ule pas devant la pensée de se faire adjudant ou sous-adjudant des ciiiourmes; on en compte plusieurs qui sont marins retraités, adjudants en activité et marchands de tabac commissionnés, et qui, pour une haute-paie do quelqnes cents francs, s*e&po8ent chaque jour à recevoir un coup de couteau d*un furieux , ou à se faire écraser entre les bras nerveux d'un monomane qui veut tuer pour être tué. Ces • exemples, quoique fréquents, n'effraient pas les candidats ; ilsav^ mentent tous les jours.
Les fonctions de simple sarde-chiourme sont même très enviées, quoiqu'elles ne rappmleul, avec les môme périls à courir, que 4r> ccnlimcs par jour, auxquels on ajoute inie pniiie de 12 centimes par jour après sept ans de service, et de 15 centimes après douze ans.
On a souvent eu la pensée à» compléter roi|;anisation regimenlatre de cette milice de surveillance, mais une grande difficulté s'est présentée; un écueil presque impossible à franchir, un scrupule qu'on n'a pas osé braver, ont arrêté l'exécution du projet. Quand il s'est agi d'officiers, on a été effrayé de faire porter l'épaulette i un garde-4brçals. La question du drapeau était d'une solution impossible; on s'est arrêté. La difficulté a été tranchée en plaçant le commissaire des chiourmes chef de corps, et, pour compenser le sacrifice <[it il lallait faire à Topinion et à la susceptibilité de l'armée, on a o<li'o\é aux eonipagnie!? de gardes- chiourmes
des tauiboui^, et, ce qu'on aura pciuc à croire, des enfants fU troupe ï
Des enfants de troupe gardes-chiourmes! quelle affreuse anomalie
morale !
A l'enfant né près du drapeau , que l'Ëtat donne un vêlement, une ration, pour qu'il vive de la vie de son père, et qu'il grandisse