HANDU FATIGUE. — VIK DU BAGNE
Cesl là une du ces phrasfïs banales qu'on répèle à satiété et qui n'ont pas de sens, je ie prouverai plus loin ; il serait temps qu'on renonçât à ce lieu commun.
Jetons maintenant un regard sur le condamné quand la journée <lu forçat commence.
Le coup de canon a donné le signal des travaux dans le port. La cloche du bagne sonne : le forçat est délivré du ramas ' ; la distribution du vin est faite à ceux qui vont aller à la fatigue ; chacun boit sa ration en présence des adjudants... cette population compacte s'ébranle, se met en marche, se pressant et se jetant au-devant de l'air qu'elle aspirera à la sortie...
■ Anneau auquel vicnneot alMulir toutes les chaînes.
Chaque couple, en franchissant le dernier degré de Tes^'alier, présente la jambe au rondier, celui-ci frappe du marteau la manille et les chaînons, et à la note qu^ils donnent, il sait si la lime a mordn le fer au profit de TéTasion.
€*est un terrible essayeur de métaui que le sonneur de fers du bagne. 11 sent, au toucher du marteau, quand Tanneau qui unît deux coupables contient de rallingc, ou quand il est rogné et n^a pas son poids légal.
Un ("( i iN.iiH qui craint que rhomme proscrit par la société ne soit pas assez châtié dans les bagnes a ilil : La fatigue ne$l pas fatigante.
On a dit aussi : Deux niivriers libres feraient aisément, sur le chanip dp travail, ce que lont dix esclaves.
Y a>t-il donc de quoi s'étonner qu'un homme livré à des travaux dont il n'a pas fait apprentissage connaisse moins le métier que . celui qui Ta appris?
Au lourd chariot qui porte ta pierre, à ces immenses locomotives nommées diables, dont le premier modèle fut lait par un prêtre ami de rhnmanitc pour venir en aide aux bûcherons, places de vigoureux raanomrriers; sans nul doute le bloc de granit ou la charpente avancera plus rapidement que si vous oonfiex son transport à Tattelage du bagne, accouplement anormal, où le paysan dn .Morvan, presque à rélai sauvage, se trouve près du jeune homme énerve que les assises on! arraché aux avant-scènes des théâtres, et où Fou voit sous la même chaîne, à la même bricole, le nègre qui a volé son maître et le notaire qui a ruiné ses clients.
En admettant Thypothf se hyperbolique que deux ouvriers fassent plus que dix forçats, il y a à répondre que dix forçats coûtent moins en salaire que ne coûteraient deux ouvriers, puisque le forçat qui va à la fatigue n'a point de paye et n*est récompensé que par quelques centilitres de vin; et comme la population des travailleurs esclaves est nombreuse, on peut suppléa* à la force ou au savoir par le nombre.
Le dessin (pu* nous avons donné hors texte avee la (piali ième livraison prouve que la faltgne n'est point au bagne un de ces effets de théâtre qui font illusion sur l'emploi des bras. M. J. Noël, auteur de ce sujet, a cru sa probité d'artiste engagée à peindre sur les lieux
GRANDK FATIGUE. —VIB DU BAGKK. 99
mêmes la nature et les hoiiiuics exceptionnels dont je voulais avoir le calque et les ^pes; il les a fait poser devant lui. La rencontre en voyage de ce jeune el modeste artiste a été pour mon livic cl pour moi une bonne fortune; toutes tes compositions, reflets de la vie du bagne, sont des atguoients irrécusables, et Pépiiode de la grande fatigue, le lieu de la scène, connu de tous ceux qui ont visité Brest, témoignent de l'application de la peine dans toute sa rigueur. Sur ce plan e8cai|ié où roule la masse de pierre, si un seul des travatllenrs feîblissaitou léchait pied, il y aurait péril pour tous, et, au retour, le caiijaiadc d'atlela^a' (jui auniil conij)romis la sûreté des autres feniit l'épreuve d'un des nombreux niovt'Us que le forçat tient en réserve pour la haine particulière et pour la vengeance collective.
Il faut que chaque attelé vienne en aide de toute sa force au travail comnmn ; le galérien n'est pas d'une nature à être dupe d'un senvbianl de labeur : aucun ne trompe, ou ils trompent tous en même temps, et rarement celle entente est possible.
Ailleurs, c'est un armement ou un désarmement de navire qu'il faut opérer, des gueuses qu'il faut placer pour lest, des caronades qu'il faut embarquer ou débarquer, des mfltnres qu'on remplace ; et pour tous ces travaiuc, quand l'intellîgence ou l'expérience fait défaut au bras, il y a \)ér'i\.
Un empilement de charpente croule, vingt couples sont employés... le cri gare! est prononcé; le forçat l'entend, mais le mouvement est paralysé ou ralenti par la chaîne . Un camarade a pensé à son salut av^t de se préoccuper du sort de son compagnon ; de smi côté, le compagnon a fait de même, et chacun lire dans un sens opposé; une bille de bois énorme roule, frappe tout ce qu'elle rencontre et broie un des deux calculateurs ou tous les deux. S'ils n'ont qu'une fracture ou une contusion, c'est grand profit, grande joie : ils ont conquis l'hôpital.
En suivant le cours du ruisseau de Penfeld, le port est serré par une haute montagne qui s'avance sur lui comme un cap de granit ; le plan est à peine incliné, il faut (jue ce monolithe s'abaisse au niveau du sol, comme s'est déjà al)ais>ée cette longue chaîne de rochers dont il est la suite, ile «;ra l'œuvre du Ira-
100 LKS BAGNES.
vail el de la pcist'vciaiiCL', ce sera la tâche de la grande jntlifUi'.
Les couples, armés tie pincp*!, gravissenl le sol ; les cliaifios Iwndisscnt sur le rocher; l'instrument de travail mord la pierre réfrac— taire; ce sentiment d'orgueil qui ne s'éteint jamais dans Thomnie est sarexcité par la résistance, et le roc est entamé. C'est un triomphe que la chute d'un fragment qui se détache et roole...
Ohserrei ce troupeau de travailleurs, ces visages humides de sueur, cette soif ardente qui s'étanche fréquemment au bidon commun. Songez que pendant les dix heures du travail, Thomme a été souvent exposé dans le même jour à l'action d'une atuMH sphère humide, h un soleil ardent, à des pluies glaciales, qu'il se repose à peine quelques monu iils, puis reprend Touvrage à ciel découvert, quelque temps qu'il lasse. Placez sur un autre point les forçats au nombre de vingt dans de lourds bateaux désignés improprement sous le nom de chaloupes, et qui sont de la force des grandes embarcations connues sur les fleuves sous le nom de coches. Exposez, au moment des plus gros temps, à la force des vents et des flots, ces embarcations fortement chargées, qui n'ont . pour auxiliaires de manœuvre que les rames, pour matelots que les condamnés.
Transformez encore un moment le forçat en béte de Irait, et qu'il tire à grands coups de collier les bois de mâture ou de constructions,
riches trésors (]ue la marine conserve sous les vases du ruisseau de Penfeld, et qnaïul vous aurc?: vu la somme de force musculaire dépensée à ce travail, au(juel un emploie d'ordinaire, sur le Irttoral des fleuves, les chevaux ou la mécanique, vous ne diim pas que la fatigue ne justitie pas son titre.
(Juant à savoir sî la fatigue, c'est-à-dire le travail foret-, c'esl- »-dire la loi actuelle, vaut mieux que toutes les utopiques créations qu'on propose, la discussion viendra en son temps. Avant tout, tes faits ; après, les commentaires.
Quand l'heure du retour au bagne est venue, les condamnés regagnent leur salle. A l'entrée, un garde-chiourme les fouille ; les bonnets verts sont aussitôt enchaînés; les forçats de la latigue cjui ne soni pas reatiés au repas de midi pnnueut Knu- repas... Affreuses Jigapes! I-»cs ustensiles de première nécessite font défaut.
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GRAMDK KATIGUË. ~ VIE DU BAGiNK. 101
Choque escouade maage ou plutôt se repait à une gamelle, ou plutôt à un baquet commun ; chaque bouche s^approche du même bidon ; pas de privilège : le vase fait le tour et se pose sur la bouche encore fratehe et sur les lèvres flétries par la souillure ou corrompues par le venin. Des appétits avides, (|i>e la faible ration du bague ne peut satisfaire, se précijuU iit sur les gamelles villes ou sur quelques restes que lo dégoût a luit mettre à l'écfM't, et souvent deux êtres humains donnent ie«pectacle de chiens errants qui combatteul pour une proie.
C'est avec de tels eommensaux que viTent et ont vécu dans nos bagnes, des coupables qui dans le monde menaient une vie prindère : Perron, es-banquier de Montpellier, et le notaire de Mar» seille, AmatU Fabre, éi-Joumet, poète ambitieux, qui, poursuivi par la loi suisse, vint choisir, en France, pour sa fiancée la fille d*un brave général, et Ch..., qui, jus<jirau jour où il prit place au banquet du l)agne, ne croyait pas qu'on pût dîner honorablement à moins de dix à douze pièces d'or, et tenu dans cette croyauec par une sage-femme de Paris, demanda au vol de l'or pour ses orgies; et tant d'autres, qui furent des amptiiti*]fon8 joyeux, des convives parfumés, des hôtes magnifiques.
Aux repas du bagne, succèdent quelques instants de lil>erté assise ou encliaincc. Un coup de sifflet part; à ce signal, chaque eorps s'enroule dans une couverture tissée en herbe marine, les têtes se baissent. Ce vaste lit de camp, sur lequel cinq cents corps sont jetés pâe-méle, c*est la morgue en grand. Chaque individu est désigné par un numôo; car au bagne on n u plus de nom.
Les fanaux envoient une pâle clarté sur cette mosaïque de ligures hâves et hideuses, dans laquelle s'enchâssent quelques têtes de nègres.
La ehiourme repose. Le silence règne, on n'entend plus an lointam ((ne ies pas du rondier et le binit sec de son marteau, qui sonue les barreaiuL des grilles et des fenêtres, et 8ymt>olise l'action perpétuelle de la surveillance.
Voilà la vie du bagne dans son cercle immuable. N'est-ellc pas terrible, propre à inspirer Teffroi à celui qui la r^rde, à celui qu'elle menace, et à celui qui la subit?
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vu
VOLEURS ai: bagne. -faux MOiNNAYEUKS. — FAt'SSAlHËS.
Chaque forç at prend la casaque du bagiie avec des pensées el des résolutions diverses.
Le plus graïul nombre esl pendant quelques jours connue liappé d'alonie par l'imprévu de cette exisU-rn <- donl il est impossible de se créer l'image avant d'être sur les lieux nienirs ; puis les natures prennent le dessus et se manifestent; les uns se résignent et espèrent une amélioration à leur sort dans un avenir plus ou moins prochain; d'autres, et le chiffre en est assex élevéi entrent au bagne comme la bête de somme dans un maigre pâturage ; ils acceptent la chaîne, comme Tanîmal le collier de peine ; d^aulres, dans leur orgueil, sourient à la captivité : elle donnera occasion de monirer ce que peuvent l'inlelligence el Taudace pour rompre celle chaîne qu'ils n'aooepteni que sous bénéfice d'inventaire; après examen des lieux et des hmnmes, si la somme de géne et d*ennui à solder est trop (dvle, ils lèveront le pied ; d'autres saisissent du premier regard le profit que le vice élionl»; peut tirer de Tenlassement des liomme?, el leur pensée se porte sur des rêves d'une monstrueuse prostitution à laquelle ils st! fercMil alTdier.
Quelques-unes des variéiciï des voleurs de ville, les cambrioleurs
VOI.EDIIS AU BAGNK, KTC. 1U3
à la flan les cnroiihleiirs ^, les hoticardiers ' «t aiilres, n'ont fait que changer de théâtre; la richesse du butin n'est pour eux qu^une question secondaire ; ils feront main basse dans le port sur tout ce qu'ils pourront saisir. Le singe, dont qoelquesHins sont le spécimen, yole indifféremment une noix ou un diamant ; et le roulier qui sous la blouse emportait les caisses du roulage, se contentera, sons la casaque rouge, d*un outil qn*il aura dérobé à un ouvrier, ou d*nn écron qu'il enlèvera d*ntte frégate an radoub. LMnstinct aura en sa salîsfaclion. D'autres hommes, espèce réfraclaire, nature intloniplalilr (loiit IV'-lénicnt vilal est le crimp, acceptent le joug du bagne comine i aliéné furieux subit la tluiiclic.
An temps des anciennes galères, dont les règlements pimissaienl avec «n<* rigueur extrême le vol commis par les condamnés, la crainte du châtiment n'arrêtait pas toujours la tentative d'un coup d'adresse.
On raconte qu'un prélat, Févèque de Fiéjus, je crois, visita les galèm de Marseille, et que prenant en pitié la douleur feinte d*nn criminel, ti lui donna sa bénédiction et lui présenta son anneau épiscopal à biûser.
A peme le prélat avait-il quitté la galère, qu'il s'aperçut de l'absence de son anneau ; le voleur était le fralérien hypocrite dont la main ou la bouche avait été assez siihlilt; pour souslraire le bijou sans (lu aurunc propsion donnât réveil. La tradition ne dit pas si rarchcvcque de Fréjiis recouvra sa bague.
De nombreux faits témoignent de l'adresse Iradilionnellc des habitants des bagnes; ils n'ont pas dérogé.
Deux étrangers, accompagnant une dame, visitaient il y a quel-> ques années le bagne de Toulon.
La dame admira les ouvrages des condamnés et fit quelques emplettes qui furent payées généreusement.
Après une courte halle aux magasins de vente, un des étrangers
• Voleurs qui dévaliseni les chambres sans «ueuo indice, altael au basanJ.
• Voleurs à l'aide de fausses clefs.
> Voteius il l'aide de compères doos les migastns.
• Volcnn qui déveliseni les tefteres des roaUen oo des blondiisienses.
m ' LES BAGNBS.
s'aperçoit que sa montre vient de diftparaitre ; le commissaire est
averli : il (juestioiiiie les \isiteurs, cl apprend qu'il? ont passé rapidoinent dans une des salles où se trouvent les huninies le» plus enclins au vol.
Le chef des chiourmes iait une allocution énergique aux condamnés et les engage à restituer la montre sons peine des châtiments les plus sévères; il promet même une prime pécuniaire au voleur, en récompense de la franchise de son aveu . Le commissaire fixe à une demi-heure le délai dans lequel le bijou doit être restitué.
La demi-heure écoulée, aucun résultat salislaiBant n*élant obtenn, le commissaire donne ordre à une compagnie de gardeschiourmes de prot4>ger avec les carabines chargées rexécuUiMi disciplinaire qui va avoir lieu.
La dame, imioiii île ces terribles préparatifs, s'évanouil ; les étrangers la reconduisent à l'hôtel, après avoir décliné leurs noms «iu commissaire ot indiqué Icnr adresse.
La bastonnade fut donnée à plnsiottis condamnés; d'autres allaient la recevoir encore, quand une le lire fut remise au commisaire; elle était de Vétranger propriétaire de la montre.
« Monsieur le commissaire, « En rentrant chez moi, j'ai trouvé au milieu de la place, près des voitures qui y sont rangées, un homme vétn d*nne veste bleue
et d'un pantalon roussâtre, qui m'a restitué nia montre enveloppée dans un papier, en me disant seulement : Voici ce qu'on m'a dit de vous remettre ; puis il a disparu en prenant la rue qui est à l'angle de la place.
« Je m'empresse de vous informer de cette circonslaiicc pour vous ^pai^er le soin de faire de nouvelles recherches, et de punir ceux qui n^auraient pas pris part à ce vol, etc. «
Ce vol, accompli sous les yeux mêmes des agents de surveillance et dans une localité où le forçat est à peine en contact avec le visiteur qui passe devant son banc, peut donner une idée de la puissance
de moyens (pic les classes datigcieiiscs, soit qu'elles habitent les bagnes, les cellules ou les villes, «ut cl auront longtemps encore conmic auxiliaires.
vouai us AU BAGNE, ETC. 105 Dans iiiu' (le ses excursions arlislicjiu's, niîuKMnoitH'lIc (noires eut le désir de visiter le bagne de Toulon. Les grilles lui furent ouvertes, elle put voir de la coulisse la lu^ibre mise en scène d'un des plus hideux ti^leaux de la comédie humaine, et se convaincre que hi réalité sociale laisse bien en arrière la fiction théâtrale, qudle que soit la hardiesse d'imagination du poète. La pensée de l'artiste «e porta sur l'adresse traditionnelle des voleurs; elle confessa à son guide, chef d'adminislration, son incrédulité à l'égard des faits andacienx qu'on prête à cette classe d'escamoteurs, et elle prétendit que le (ilon n'est habile que dans le choix qu'il sait faiie de si's du|K's ; un j)eu (rallention de la part de celui qui possède, voilà, dil l'ailisle, la meilleure des polices, la plus puissante protection contre le vol. La <,Maiule tragédienne adressa la parole à quelques condamnés ; un enlie autres attira assez longtemps son attention ; sa parole était facile, le tour de ti4» phraiies
heureux, l'expression choisie; il avait jadis rêvé la tragédie, mais alors il élait vcylueu.r; il parla théâtre en feuilletoniste, et pour rendre honuuage au talent , il allait s'agenouiller quand mademoiselle Georges le prévint par un geste obligeant et lit un mouvement en avant pour le retenir.
106 LUS BAGMESw
Pendant que celte scène se passait, Tarliste n*aTait pu voir un
signe fait jmr radininistrateur, son cicérone, à un foival Joui la ûgiirc soiuiaiii s'illimiina coiiiin»^ si une faveur imprévue lui était accordée, el ([uaiiil l'actrice eut (juillé la salle du ha^^ne et ([u'elle eut fait quelques pas... elle s'écria : On m'a volé mon cachemire l En effet, le cliAle n'était plus sur les épaules de Tarlisle, mais la \ictime fut bientôt rassurée, car elle vit un galant forçat, porteur du chftle, s^avaneer et le replacer lui>inéme en disant avec un sourire : « C^est la première fois qii*il m'arrive de faire une restitution volontaire. »
Applaudir le vol, c^est Tencourager, et peut-être Tadministrateur, chevalier de mademoiselle Georges, eut-il un tort en se taisant le compère d'un filou ; mais il y eut circonstances atténuantes. Le vo*
leur qui avait pris le cachemire était moins un être humain qi^nne machine organisée poiu- le \ol, el cet acte ne pouvait avoir aucune mtluence sur des instincts auxquels il cédait, connue le rouage obéit à un nioteur mécanique, frétait un liomme d'une natiue semblable à celle qu'on découvre encore dans le forçat Dehani, à Toulon. Un seul trait le fera connaître : Deham trouvant l'ordinaire des bagnes peu appétissant et son brouet trop sec, voulut arroser ses fèves aux dépens de ses camarades. Malgré la surveillance, il parvient à glisser sous le couvercle de la marmite commune, fermée au cadenas, une longue mèche de coton : il en conduit l'extrémité à sa gamdle; la mèche boit dans la marmite, elle aspire l'huile et la transmet dans le vase du rnsc gastronome. Celui-ci renouvelle pendant plusieurs jours l'expérience; mais les condamnés décon-^ vrenl la manœuvre de Debam, el force lui est de renoncer à sa supercherie.
Un maître entretenu ' du |)orl de Toulon avail inic tabatière à laquelle il tenait beaucoup, c'était un don d'un de ses lils, el il ne s'en parait que dans les grandes solennités.
Un jour on lançait à la mer im bâtiment, toute la population était sur pied en habit de féte, c'était là une belle occasion pour tirer la tabatière de sa retraite, aussi passait-elle dans la poche
< Cliet o<i\rier aux appoinleiiiciiU.
GoQgle
VOLKUUS AU BAGNE, ETC. i07
<lii marin; mais, 6 tlouleiir! quand celtii-ci voulut prendre une prise, ie bijou avait disparu. Le marin suppose qu'un induslriei en casaque rouge a fait à ses dépens un tour de prestidigitation.
Le oommissaîre du bagne fait appeler un de ceux qu'il sait être OMOcié à foules ces sortes d'alfaires, et il lui ordonne, sous peine de bastonnade avec intérêts composés pour chaque heure de retard, de rendre la tabatière s'il Pa dérobée, ou de la retrouver si un autre la possède. Le forçat se met en quête.
A peine a-t-il commencé sa tournée que les tabatières pleuvent de toutes parts ; maïs la tabatière regretjée n'est pas au nombre de celles qui sont restituées et qui proviennent de razzias antérieures.
Le commissaire fuit domiei la bastonnade ' au forçat qui a échoué dans m perquisition, le menace d'une nouvelle exécution s'il u'esl pas plus heureux dans une seconde enquête.
iieureusemenl le flagellé découvre que la tabatière a été dérobée par un Parisien, nouvel hôte du bagne, qui travaillait seul sans associé.
Le marin recouvra sa tabatière, et le Parisien fut livré à la bastonnade dont son ancien avait eu les prémices.
Le forçat Jean, surnommé Gaspard, était encore une de ces natures dont la pensée fixe est le vol. H semblait par sa confbrntlition appartenir h cette famille de mendiants nomades qui spéculent sur leurs hideuses infirniitcs et sur leur structure monstrueuse. Jean n'avait qu^m œil, il était perclus iVum' j nuiie et Loitail de l'autre, qui se soutenait sur nn appui de bois; il n'avait que les mains va-r lides, et elles seniltlaient avoir bénéfieie de la vie qui s'était retirée des autres membres. Jamais voleur ne fut plus adroit, et ce qui paraîtra ])1us extraordinaire, plus agile dans une escalade. Il grimpait au faite d'une muraille en s'accrochant à Tangle, il s'introduisait là où il j avait à peine ptasage ponr sa téfe eomiqiie. .
Jean Gaspard n'avait jafnai^ exercé d'autre prolession que celle de voleur; c'était un métier héi^itàike dans sa famille. Sa mère; son père, ses frères et soiurs étaiënt inorts siur l'échafaud où dans les prisons; il mourut au bagne, où il était d'autant plus dange-
• Voir plu» loin.
m LES KAGNËS.
reiix, qu'il iiispiruil la pilié par sa raihicsst; physique el (ju'ellc lui assurait s()iiv«'nt riin|jimilc : tme forlr bngtonnade Teiil brisé.
Au iinuil)ie des forçais qui, soil a Bii'sl, soil à Hochcforl, soit à Toulon, s<)ut employés h des travaux qui netessileiil leur passage dans la ville, se trou\eul quelquefois les receleurs chargés de vendre le produit des vols. Les escouades, à la sortie du port, sont souvent suivies pr une classe de femmes nommées Estrassières ou Camelotières, qui font commerce illicite avec les condamnés, sous la pro» leclion du garde-chiourme, ou bien en trompant sa vigilance... Souvent il arrive que le voleur est dupe, et ipi*après avoir reçu le butin, la n^^ianfe nie le dépôt et la dette, et s'approprie sans bourse délier la livraison d*un demi-kilo de femulle que le forçat a été plusieurs semaines à réaliser.
Ou a dit et redit que e't tall entretenir la passion du vol (juf «le coloniser d<'S criminels au milieu des richesses d'uu jK»rl uiarilime. J'ai cherché avec soin à me rendre compte des dépouilles précieuses dont le forçat pouvait faire son prolit, et en mettant à Tenquête la meilleure volonté possible, j'ai trouvé que le voleur qui n'avait pas à sa portée un cachemire de visiteuse ou une montre de touriste, ne pouvait guère faire main basse que sur quelques centimètres de toile à voile, sur quelques décagrammes d'étonpe, de suif, d'buile ou de goudron, ou bien encore sur quelque outil qu'il pourra dérober à un ouvrkr libre.
(Test triste à proclamer, maïs la vérité impose le devoir de dire
que s'il se commet des vols d;ms les arsenaux de la marine, ce n'est certes pas le condamné qui fait le plus de tort à TÉlat. J'écrivais ce chapitre à Toulon, et je cherchais une formule pour exprimer clairement et ave{' convenance ma pensée à cet égard, quand j'aperçus un groupe se former devant une des nombreuses tavernes fréquentées en ville par les gardes-forçals. J'approchai dans l'espoir d'avoir quelque fait curieux à enregistrer ; je no me trompais pas, le ^rde-chiourme *** * venait d'être arrêté en flagrant délit de vol avec effraction; et sur la place de l'Intendance, on s'entretenait de cet incident.
• Ot liotitmo nVtunl t'm'oro f\n\'n (Hut de im-vcnUon, je tais son nom; mai» i\- fàil (|iw 40 signale s'esl pa^&é ànm^ la première Mïniaiiic du mots de !»up<em))rc !8I4.
VOLECJAS AU BAGNU, KTC. 109
Le soir même de cet événement, je lisais dans un journal qu^on m'adressait de Brest ' :
« Il n'est bruit en ville depuis deux ou trois jours que de la découverte d'un vol qui aurait lieu depuis neuf à dix ans, à raison de 3 à 4,000 fr, par mois. Ce vol consiste à porter sur les riais du porl plus d'ouvrit i> iju'il n'y en a n'rlloment, et à se l'aire rendre en sous-main par les débileuis le surplus de la solde, ce qui impliquerait nécessairement un grand nombre de complices. »
Quelle induction tireront de là ceux qui demandent la suppression des bagnes, en jetant sur les forçats la GoUdarité de tous les larcins commis dans nos ports?
Le liagne est qudquefoîs un atelier de lausse monnaie, et l'horloger Dubois, qui porta sa tête sur Vécfaafaud il y a quelques années, a laisse un souvenir de son dangereux talent, sans jeter l'épouvante par son exemple.
On comprend (pu> dans les ateliers de serrurerie ou dans les forges, le forçat puisse faire, malgré la surveillance, des fausses clefs ou de? lime?; mats il est presque incroyable que sur lui banc ou sous une carène de navire où il reposera un tihuiu ni, il parvienne à tailler des monnaies de enivre, à les frapper ou a les ciseler, quelquefois même à creuser des moules, à couler le plomb ou ralliage en ébuUition et à mêler des métaux simulant la couleur de Tor ou de l'argent, et à créer enfin une pièce qui a plus ou moins de ressemblance avec la monnaie légale.
D'ordinaire, les faux- monnayeurs vivent solitaires, taciturnes, lévenrs; tous leurs efforts, tous leurs vœux tendent à dire séparés de leur compagnon de chaîne. La cellule, si jamais elle s'édifie, sera un bienfait pour les hommes qui ont la pensée incessamment occupée de leur œuvre de falsification. On a souvent répété, sur parole d'orateurs, que le l)a<;ne élail une école on l'assassin apprenait à faiie une fausse clef, oii !«• volem* faisait son cours de fausse uionuuie. Fh bien! non... c'est une erreur... chaque criminel reste d lin s sa catégorie; peu ont rauibiliou du cunnd, et les tableaux vrais des récidives démeuteut les phrases de tribune. Le
1 UÊMatm, 31 M«l 1841.
lia LES BAGI4E&
▼olenf » quand il imrieQt au bagne, rerieni voieur, le faui-monnayeur reparaît devant le jury avec plus d*iial»lelé dans son art ; mais jamais pour répondre d*un toI ou d*un crime élranger à la
métallurgie.
Près des industriels qui fabriquent la fausse monnaie, on trouve
au bagne ceux qui font profit pour eux ou leurs complices du talent irimitalion des signatiirTS : à To»ilon, on ^it ai river au chef du bagne des pifVes adinniistralivcs (jn'ou dut cruirL' émanées du ministère de la justice : elles étaient revêtues de toutes les signatures nécessaires pour la mise en liberté d'un forçat... L'adminblratton allait obéir aux ordres supérieurs et briser les fers du condamné, quand elle s*aperQut qu'il manquait une pièce au dossier; cette omission donna lieu' a une recberche à la préfecture maritime , et là on découvrit que la dépécbe ministérielle ne venait pas de Paris, mais qu'elle était partie d'un bague même. Le forçat Sultler, pour faire grâce à un coinpagncm de chaîne, son ami, s'était Irans^ tonné en garde des soeaui et avait contrefait, entre autres signatures, celle du Hoi.
A la maison centrale Hf Poissy,» le conlit'-niaître d'un al«'lier re* çoit lin jour nne lottro timbrée de ()oin])ictriie j il Touvre, elle contieiil un billet de cinq cents francs sans an^ iin commentaire el sans explication aucune; il s'étonne, ivgarde l'adresse sur laquelle le sceau postal est imprimé; la suscription indique bien son nom de famille et de baptême, sa qualité, il ne peut douter que ce soit bieiî à lui que cette valeur sur la banque de France est adressée; il fait mille conjectures et arrive enfin à la conviction qu'il est l'objet d'une galanterie anonyme de quelque condamné devenu faeureui et ver-^ tueux et pour lequel il aura eîi queUpies bontés. La joie du contre-^ maître n'est pas de lotigue durée, il a]>pr«md bientôt qu'il est le jouet du détenu Bu..., qui s'est amusé à imiter la signature du directeur de la Banque et toutes les illustrations qui distinguent le papier spécial de cette coujpaguie privilégiée, et à contrefait aussi le double timbre de la poste.
Quand la révélation fut faite, le contre-maUre regarda attentivement le billet faux et prétendit qu'au premier coup d'œil il avait pu être trompé, mais qu'il aurait vu bientôt la fraude. Bu... en-
VOLKURA AU BAGNE, ETC. m
gagea If t onli (»-maîtrp à envoyer chanprer le billet de haïufue en ville. Le billeU fut inoniré à plusieurs négneiant?!, tous Je déclarèrent do bonne fabrique, et un d'eux allait k prendre, quand on lui découvril le faux.
L'autorité judiciaire, avertie de ce &it, dirigea nneacltoo eonlre Bu.... 11 passa aux assises, mais coinroe il était évident qu'il n*avait voulu faire qu'une mystiiication, et qu'il avait d'ailleurs mis dans sa confiance toute la prison, excepté le contre-maître, il obtint un verdict d'acquittement.
H. Sers, écrivain modeste, aiitenr d'nn opuscule rempli de renseignements curieux sur le balaie de Rochcfurt, documents qui sous une plume plus ambitieuse auraient pu fournir plusieurs volumes, donne eoinnumication d'une lettre écrite par un forçai qui avait livré un faux commercial comme marchandise dont il réclamait le psiemcnt.
Voici cette singulière lettre :
« Lorsque vous vîntes au bagne, Monsieur, me prier de vous contrefaire une quittance dont vous avies un besmn indispensable, vous me promites deux louis, au cas que la pièce vous fÙt favorable ; ne pouvant douter de sa ressemblance parfaite avec l'écriture originale, et présumant dès lors que vous aves eu gain de cause, je viens vous réclamer le salaire promis.
« Ayez donc la boulé de nr< iivoyer ces deux louis dans une demilivre de beurre ; en prenant cette précaution, le tout parviendra, j'espère, sans obstacle.
« Je compte sur votre empressement à me payer cette petite somme, dont vous ne pouvez raisonnablement me priver plus long^ tempe, etc. »
Cette pièce dont le forçat réclamait le prix de iiabrication avait trancbé une difficulté judiciaire au profit de celui qui s'en était servi. 11 avait gagne un procèa.
Mais à quelque temps de là, un buissier foisant une saisie-exécution cbez cet individu, trouva entre autres papiers que le fripon n'avait pas pris soin de détruire, la lettre accusatrice du forçat... i;ilc fui livrée aux ma^istrals, et dix années de réclusion fi-appèrenl celui qui avait fait usage de cette pièce.
in LE.S BAGNKS.
I/iinitalioii rraïuhiUnise du passe-port n'est pour le faussaire qu'une œuMe {l'ccolicr.
Dans l\'lal de lilu'ilt', le faussaire se contente souvent (h* laver par des acides les passe-ports qu'il dérobe ou quUl achète et il substitue son nom véritable ou d'emprunt aux noms des titulaires. Ainsi faisait le fameux Capdeville qui, suivaut les circonstances et les pays se fusait appeler Legros, Afarquii, Laud^ JRioUê, Petit, Gaudetf Blondd, Marehwnd, Datml, Darhaux, Lacroix, Leblane, Blanc, Drmetneux ou DemeuieuXf et qui subit des condamnations sous ces quinxe noms, sans compter celles qui Tatteignirent sons d'autres pseudonymes que la justice n*a pas connus.
Lt; condamné aux travaux forcés, quand arrive le moment de sa niistî en lil)erlé, est rendu au monde avec une feuille de route S})é— * ciale dont je donnerai le lexle dans ini prochain chapitre. EHe dit à tous les agents de Tautorité que le voyageur qui se présente est un cx-forçat... Cette mesure cruelle et peu efiicace ne justifiet-c>lle pas, jusqu'à un certain point, l'œuvre du faussaire qui, en fabricant sur son banc un passe-port pour Tépoque de sa libération, avise au moyen de secouer rignominie qui pèserait sur lui.
En arriTant au bagne, le coodamné a entendu la lecture du code des dûournieSy et un adjudant l*a initié à la connaitaance de la jurispradence admraîMratiire.
S'il e?l à temps, qu il rompe sa chaîne ci mii repris avant d'avoir amniipli l'évasion, il subira la bastonnade; si la tfnfative réussit, mais que le fugitif soit ramené, il encourra la proloiii^ation de trois années de séjour au bagne. De la récidive naîtra une progression qui pourra monter indéfiniment.
Si le forçat est condamne à perpétuité, la tentative dY>vasion lui. vaudra, comme au condamné à temps, la bastonnade; mais Téra* lion accomplie lui méritera trois années de double chaîne. On ne laisse pas ignorer au nouveau venu les difficuHés de ^évasion, on lui dit ^u'aussilAt sa disparition, trois coups de canon sont tirés pour donner réveil, qu'on hisse des pavillons d'alarme, que son signalement est envoyé à la gendarmerie maritime et à toutes les brigades de gendarmerie départementale de dix chefs-lieux les plus voisins, que son corps est mis à prix comme celui d'une bête féroce, qu'on placarde aux portes de la ville et dans les communes une affiche portant le sij^nalemenl Jerevadé, et invitant les agents et paysans à courir sus, moyennant une prime de 2o francs si le condamné est arrêté dans le port, de 50 francs s'il est saisi dans l'intérieur de la ville où il était détenu, et de 100 francs s'il est appréhendé au corps hors des murs.
Le placard porte : « Tout gendarme on tout citoyen ayant repris un
liik I.BS BAGNES.
forçai évadé, qui u*aura pu le ramener au bague, mais l*aura remis aux autorités compétentes, devra (aire parvenir au ministre un certîflcat d'arrestation et le procès-verbal de détention ; il recevra la récompense promise. »
Cet avertissement préliminaire donné au nouvel arrivant produit (rhahitude peu d'effet sur lui. 11 ne redoutera le paysan et ne comprendra Im n rintluence ûv la piiine que lorsque l'expérience lui aura appris jusqu'où va l'enthousiasme campagnard pour la défense de l'ordre social, quand il y a 100 francs à gagner.
Ce que l'bomrae du bagne dépense en intelligence pour arrivei à rompre son ban, fait souvent regretter qu'il n'ait pas porté dans une voie de droiture Ténergie et l'adresse que la nature lui a don* nées. Ce qu'il réalise au milieu des obstacles de tous genres et d'une surveillance qui ne s'endort jamais, tient prasque du merveilleux.
Le code impérial punissait l'évasion d'une prolongation de vingCquatre années de peine ; nous avons vu le peu d'effet que produisait cette sévérité de la loi sur Feret Salvador; elle n'intimida ni Collet, ni Coigiiaid, ni laiil <l aulu Ouafid le voleur rôvc la liberté ou le vol, toute la puissance df sa pensive est portée sur l'horizon où la lilxTti' ou le butin, et il ne regarde pas en arrière les lieux où il peut rentrer esclave.
£ntre autres preuves de cette assertion, je donne un mot de Ca..., voleur incorrigible tant qu'il est en liberté, et excellent sujet, pensionnaire laborieux et soumis quand les verrous le tiennent. La première fois que je le vis, c*éfait à la prison de Riom en Auvergne ; je lui demandai s'il n'avait pas, en accomplissant un vol, la pensée du châtiment; il me répondit : Si wm nsmét, monsieur/ on a leml iê eAoses à faire âam ee mommt-là, qu'on ne pefit avoir ftêprit é tout... Six ans apirs, je retrouvai (la... au iMont-Saiul-MK h»'l, c'était toujoiHs le uinne individu, le renard fait alwillc , sa conduite était exemplaire, son travail soutenu, seulement il avait appris à faire le calemhnurp. Je lui demandai de nouveau si la crainte de la prison ne l'arrêterait jamais; il me répondit : Si je n'avais été arr/'7^ que par cela, je ne serais pas à Saintr-Michel... Ca... doit être depuis quelques mois en liberté ; qu'il s'y conserve !
Il serait difficile de dire le nombre de fois que le célèbre Pelit,
ÉvASioars. tis
dont je raconterai la fin tragique, s'échappa des galères et de la
prison. Paiulaul lon^'U'mps chaque jour de sa vie a été inai(|ué pai uiKî victoire (|u'il reiuporlait m\r un gendarme, sur un geôlier, ou sur uii garde-i luourine ; c'est Petit, qui, expos<'' au carcan à Paris, annonçait le jour où il arriverait au bagne de Toulon et le jour où il s évaderait ; et au jour dit, il |>artait pour le Piémont, travesti en matelot.
G*eat «ncoK Petit, qui, repris à AMwTille, prévint le maire d» celte ville que le lendemain il quitlerait sa priaon parce qn*eUe na lui semblait pas une haUlation convenable; rautorité s'amusa de cette bravade et ne s'en inquiéta pas ; cependant les verrous s'ou» vrinent ainsi que Petit l'avait prédit; le prisonnier gagne une chambre où le geôlier plaçait du lin^e, il empaquette les chaînes qu'il porte au\ l uiilies, escaladt^ plusieurs murs élevés, tomije dans un jardin, fram lut sa clôture, et quoique forcé de sauter et de marcher à pieds joHits, il sort de la ville, et le lendcmaiji il st; débarrasse de ses fera, qu'il a l'audace de venir vendre en plein marché.
Un événement qui sort de la vie uniforme de la chiourme ne pfut passer sans que le forçat ne cherche à en tirer parti au profil de sa liberté. Témoin Cochot : les salves d'artillerie qu'on a coutume de tirer dans les ports pour eâébrer hi ftte du roi, vont devenir pour lui un moyen de saint. Le gendarme, le paysan, ne seront pas étonnés de ce bruit, qui est pour tons un signal de féte attendu. « Eh bien ! si au milieu de ces salves je brisais mes fers et que je fusse assez heureux pour gagner la campagne, le canon d'alarme resterait muet, car il serait inutile qu'il se Ht entendre, il est au même diapa^ou celui de la léte nivale, rien n'indiqnerait l'évasion qu'il signale... Je prolilerai de celle fêle, moi aussi j'aurai une part de joie... » C'est la réflexion que faisait le condamne dont je parle, et le lendemain, jour de la Saint-Philippo, à peine les premiers coups de canon onl-ils retenti, qu'on annonce au commissaire un vide dans son troupeau... Cochot courait tranquillement les champs, laissant la surveillance aviser au moyen de prévenir la répétition de ce fait à la procliaine féte royale. Malheureusement pour lui, Cochot n'était un ardent ami de la liberté qu'à la condition que la liberté lui rapporterait des profits, et ces
profits c'est au vol qu'il les demandait. 11 Tola, et fot pris et mis en dëpM dans une maison d'arrêt. Le ge6lier eut pitié de sa position, de son appétit et surtout de sa passion pour les carpes frites, et il permit qu'un de ces ovipares bien doré et paré de persil se présentât sur la table du prisonnier ; mais la carpe de Gochot, comme le céleri de Salvador, cachait un ressort de pendule dont le prisonnier eiit bientôt fait une lime qui lui rendit de nouveau la liberté.
Une (les {'vagious de Victor Desboiîi h Brest justiiie l'aphorisme qui promet à Taudace les bonnes grâces de la fortune. Un adjudant se rend dans une des salles du bague pour faire uue inspection ; à peine est-il entré, qu'un sosie st* présente au factionnaire qui est à la grille, et d*un geste impératif se fait ouvrir; ce. sosie est Victor Desbois, qui a eu Tadresse de confectionner en papier un habit d'uniforme semblable à celui que porte le 8ous-«ff6cier; U avait scié sa chaîne, s'était coiffé avec des cheveux de sa iabrique, chaussé proprement, paré de fausses moustaches presque sous les yeux de celai dont il avait imité si parfaitement le costume, que la liberté fot le prix de ce trait d'effronterie.
Souvent l'occasion fait révasiou ; le forçat Hautdebont, employé à râtelier des tailleurs des compagnies de? gardps-ehioiirmes, aperçoit, accroché à un elnu, un vètetneut neuf qui semble fait à sa taille; on ne doit le livrer qu'au bout de quelques jours, parce que celui à qui il est destiné est à l'hôpital ; il ne manque qu'une chose pour que Tuniforme soit complet, c'est le bonnet de police. Mautddiont en confectionse un pendant les nuits, au moyen de plus de cent petits morceaux de drap qu'il dérobe peu à peu ; puis un jour il saisit le moment on le maître taifleur est distrait, il décroche l'habillement, le levét et se dirige vers la porte du port... Malheureusemeut pour Himtdebont, le maître tailleur porta les yeux sur le don ob l'habit neuf était un moment auparavant suspendu, il donna l'éveil, et le faux garde-chiourme, poursuivi, ne tarda pas à éciiauger sou trave&iissemeul contre la casaque du bagne, li perdit sa pL'ice a i atelier et fut accouplé.
Piercy, condamné à vie jmur iiieurtre, aperçoit un échafaudage dressé, pour une réparation, contre un mur qui isole le port de Toulon de la ville i la pensée de la fuite est instantanée et l'esécu-
ÉVASIONS. 117 tîon rapide; Fiercy jette sa \este, cache sii clmlne sous son llli^ pantalon, il tourne autour de sa tèle un mouchoir, coiffure en usage chez les maçons provençaux, il s'élance sur le mur élevé, tombe dans la rue Bourbon au milieu d'un groupe de daines et d'enfants, • se relève, se sauTe sans que la population fasse aucun effort pour l'arrêter, et il aurait gagné une des portes de la riUe ai an gardedHOorme agile n'eût eu le lenip^ de fiiire le tour du nrar esealadé pour mettre la main sur Téradé.
Un autre condamné ausn hardi ne fut pas plus beuraui, il escalada, à Faide d*une corde, la muraille qui sépare le port du champ de bataille. D'après son calcul topographique il arrî- ▼era dans une ruelle solitaire derrière la me Sûnt-Roch ; mais par malheur pour Tévadé il descend dans un tombereau où un gard»-
cfaioarme fiûiait paisiblement sa méridienne. La fartune vint en
118 LES BAGNKS.
dormant à ce garde ; ce forçat tombé des nues, hors du port et dans la ville, acquit au donneur une piiuie de cent francs au taux légal.
Les condamnés trouvent qiielqiitruis dans leurs parents des auxiliaires dévoués ijiu les secondent dans loius t(Mitali\LS d'évasion. Aini^i, il y a quL'hjues années, un négooianl, propriétaire d\in bâtiment de commerce en mouillafïe aux îles d Véios, lit savoir a deux forçats de Toulon, condamnés pour faux eu écriture, qu'une chalou|)e serait envoyée à un jour convenu au cap Sepet, et qu'elle attendrait les évadés pour les ramener à bord.
11 ne s'agissait plus pour ces deux criminels que de tromper la surveillance ou de séduire le gardien. Le cap Sepet est à peu de dîstanoe de riiôpilal de Saintr-Mandrier, bâti au fond de la rade de Toulon. Un ordre d*aller à Saint-Mandrier en canot est fabriqué et montré à un garde-chiourme qui a une extinction de voix et qu'on a choisi de préférence. T^e gard«; s'einljarque avec les deux condamnés, persuadé qu'il obt'it au\ ordres snpi'rieurs.
Les deux fugitifs suspendent un lunnienl leurs préparatifs pour adresser au commissaire du bagne une lettre ironique dans laquelle ils le remercient de Thospitalité paternelle qu'il leur a accordée, et ils promettent de tenir bientAt correspondance avec lui, en langue italienne, qu'ils vont aller apprendre, disent-ils, à JMilan... Les évadés et les complices de leur fuite avaient compté sans le vent du sud... ; il s'éleva et souffla avec violence ; les forçats qui venaient de faire confidence, à leur garde muet, du projet de gagner ie cap Sepet, et qui ne redoutaient pas les cris que tout autre aundt fait entendre, ne purent tenir la mer ; malgré tons leurs efforts, ils furent jetés à la côte, ramenés au ba^iie, et le eoinniissaiie r(!vit les évadés au même moment où il recevait leur lettre J'adieu.
Quelques uns s'échappent par forlauterie ou pour donner un d'insoumission qui les mette eu bonne odeur près de leurs camarades, ou les lave d'un soupçon d'espionnage. Une vieille marchande de tabac qui occupe à Brest une petite boutique sombre dans le bas de la ville, crut voir un soir briller dans un angle de sa grande cheminée et a bauteiir d'appui deux gros diarbons ar-
ÉVASIONS. 119 denb.;. Elle pcfuBw un cri, persuadée que le diaUe est chei elle; le» Tdisiiis «ecouieiity on &il perqttisiHiui sans rien découvrir qni pttiste justifier la terreur de la marchande ; enfin elle se rassors et se met de nbureau à son comptoir. Quelques minutes se passent et une nouvelle apparition glace d'horreur la vieille Bretonne ; elle voit s'élevpr (le\,niL file un grand coips iwige auquel la peur donne des proportions snrliiimaiiips... ; un bras décharné s'avance vers le vaso où elle dépose sa niarchandi^, s'y plonge et en retire nne ♦■norme prise de tabac. La marchande appelle du secours; à sa voix les voisins reriennent, et cette Fois ils trouvent un forçat en tenue de bagne, qui se dit évadé et raconte sa fuite dont il n'a nullement intention de profiter, et qui est le résultat d'une gageure.
Chaque évasion révèle un instinct particulier, elle porte le cachet <te rindividu qui Taccomplit. L'assassin ne s'évade pas comme le faussaire, on dirait que diacun met son orgueil à continuer le rMe qu'il a choî«î h mn début dans le crime.
Il y a des libertés conquises par le sang : Six raiiolicr? forçais s'embarquent un jour dans nne chaloupe avec un garde-i liumrme ; sous le prétexte que les courants entraînent la banjne, ils j)erdenl de vue le rivage, et loin des témoins ils égorgent leur garde, changent de vêtements et gagnent an lieu de débarquement éloigné où ils se débandent.
D'auties évarions attestent une patience longuement soutenue dans l'exécution d'un projet ; ainsi l'évasion déjà ancienne de Léger : il s'échappe du bagne de foest, aidé par un ouvrier libre qui loi fournit des vêtements et un asile. Le forçat arrive hearousement chez son h6fe qni habite aux environs de la ville ; là on tient conseil... Non loin d'Orléans demeure une famille qui protège le condamné; il veut se rendre près d'elle, et le travestissement qu'il adopte est eelui de manouvrier qui a servi h son évasion ; il n'a pas de passepoil, il avi^e au meilleur nio^cn pour qu'on ne lui demande pas ses papiers.
Pour masquer la coupe de ses cheveux, taillés en brosse suivant l'usage du bagne % il couvre sa tète d'un mouchoir de couleur qu'il
t U» flufats oBi l«* dierws Ufllé* e» broM* ow «n éebeloa$, suivant 1* ctiégorlft
12« I.KS ba(;nks.
noue sur le côté el sur lequel il place un vieux chapeau ; il eiii«^ prunic a son hôte une brouette, une pioche, il se place au brancard, et comme un journalier qui irait à sa besogne, il s'achemine lentement dans la direction d'Oriéans, dont il est éloigné de près de quatre cents kilomètres.
Tout le jour la brouette roule sur les bas côtés de la grande route; le pas modéré du voyageur, son allure paisiMe, ses fréquentes halles pendant lesquelles il se repose sur son instrument de travail, lui dunncnt l'air d'un campagnard des environs.
Les gendarmes disent en passant honjour à l'iioinme à la bronelle, plusieurs même trinquent a\ce lui, et (piand on lui adresst^ quelques questions sur les travaux ou sur les personnes du voisinage, il fait signe qu'il est frappé de surdité; et mnnfiant une bouteille, il donne à comprendre qu'il est encore plus altéré que sourd.
Quand la nuit arrite, le forçat prend les sentiers qui bordent la grande route, et il presse sa maicbe; ses bras se fatiguent-ils d*ime tension trop longue, il charge sa brouette et sa pioche sur
dans laqnelte Ils sont placés; Itts traces «les ciseaux sool on imliee ponr la gcndamerla i|n« te tmbert (perra^nier du bague} a mis la main sur une Mie.
lf:v.\sioNî». iî»
ôpaulcs et se soulage sans at rèler; an |j(iiiit ilu jour, il r( |»i oiul sa ruiite coinnio il a fait la veille; si le sommeil le gagne, il se couche en évidence sous un arbre el reloiirne sa brouette dont il se foit un abri contre les ardeurs du soleil.
Après quinze jours de marche cet homme arriva à sa destination, et plus tard il gagna, mais alors sans sa brouette, les pa|s élrangm, oîi îl trouva un asile.
Un des plus aiidaeieux el des plus habiles marrons (fugiiirs) qui ait déserté toiis les bagnes dont il fut tour h tour et à plusieurs reprises le pensionnaire, est André Fanfan. Le regard s*écartait-il nn moment di- lui, hirulùl trois toiijïs de canon avertissaient Ic^^ luigades voisines de iieiidni incrie de courir après It? plus rusé des coudamnés, t'n garde-ihiouruic hriis([!iail-il Fanfan, demain, disaitil, ou ne me vexera plus; -el douze heures écoulées, Fanfan était dans les champs caché sous une meule de foin ou blotti dans le creux d'un rocher. Fanfan avait-il un rendez-vous d'amour ou un projet d*(Hrgie, le billet de faii*e part de son évasion parlait en même lemps que lui, et ils arrivaient ensemble à destination. Quand il disait à un camarade : le pied me démaitge, c'était le signe infaillible d*nno lîige prochaine; Soumis à une surveillance des plus sévères, sans cesse sous les yeux d*un garde-chiourmc qui n*avait d*autre occupiition que d^observer ses mouvements, Fanfan André trouvait moyen de vaincre tous ces obstacles. Ramené au bagne de Rochefort après une évasion, André conçut encore le dessein de vivre un iiioniriit ( Il iiherté. Se <ilisser ]ku" rust; au uonihrc de ceux des camarades <]ui travaillent dans le |M)rt élait im|)ossil)le, Tn'il du gardc-chiourme faisait une trop sévère inspeclion des ligures au moment de franchir la grille de la salle. « S'il existait, se disait André dans ses ri^veries, an souterrain qui, traversant toute la largeur de la cour du bagne, eût une issue dans le port, il ne serait point impossible, avec un peu de patience, en me glissant la nuit soue mon banc, de faire dans la muraille une saignée qui me conduirait à la liberté... » Une didicullé grande surgissait, elle eût arrêté tout autre que Fanfan ; ce souterrain n'existait pas, Fanfan résolut de le creuser. Qu'on juge de la difficulté d'une telle entreprise et de la patience soutenue qu'elle exigea. André n'est arrêté
122 LKS BAGNEH.
ni par la loit^titMir <lii Iravail, ni par la privation ddulils, ni par In crainte (priin grain de teriv on de plalrr Irouxr dans It; ba^ne ne trahit la démolition; il choisit plusieui» caïuarades pour parta~ ger atec lui les chances de l'évasion , mais lai seul ed prépare les Toies.
A la nuil close, quand le signal du repos a été donné et que chaque forçat est étendu dans sa couverture, André, par un de ces moyens dont il a le secret, se dégage de ses fers; se glisse sous le banc, arrive à la pierre qu^il a marquée comme attache de Tartère qu'il va conduire à travers la pierre; pour instrument il a quelques clous et ses ongles qu'on dirait nu lalliques el tnuipés runinie un ciseau d'aiitM- ; la tranchée est hienlûl ouverte; le sol attaqué cède h c\v\(]w assaut quelques IVa^rnicnts de fil masse c-ompacte , il se creuse, il se courbe, il S4» vonle vu i troit tunnel. Aucun signe, aucun bruit cavis*'' par rinattentimi on la maladresse n'éveille la Borveillance; l'outil mord profondéiiieul et eu silence, on dirait qu'il se nourrit de la matière qu'il entame, car l'espace s'est lait, et pendant six mots que dura ce travail, pas une molécule de plâtre, pas un milligramme de terre trouvé dans les salles ne révéla une dégradation de muraille. .
Avant le coup de canon de In dîane, André avait replacé la piorre qui sorvait do |H»rlt' à son chantier de terrassement; il la scellait eu apparence aNtr la mie de pain détrempée dont il diminuait sa faible ration. for<,uil reprenuil paisiblement sa plaœ sur le lit commun, sa jambe s'unissait de nouveati à sa chaîne, et pendant toute la longue journée altacbce a son banc, sans travail, dans l'atmosphère infecte de la salle Saint--Gilles, il attendait que la nuit vint pour continuer le forage de ce long tube horizontal à l'extrémité duquel il devait respirer l'air de la liberté.
La trahison vint mettre obstacle à la réussite de la tentative; un des confidents de Fanfan se fit condamner au cachot pour une«lé- ^< le faute; se dérobant ainsi aux regards de ses camarades, il sollicita la visite du commissaire du bagne, et lui dévoila les projeta
d'André.
Le chef de la surveillance veut prendre la nuit même le cou-
ÉVASIONS. m
pableen flagranl délit; à minuit il pénètre dans le bagne, des gardes raccompagnent, il prête roreiUe, un léger grattement le guide; la lanterne sourde jette sa clarté sur le trayailleur. Le lendemain le coupable est li\ré à l'exiTuteur des basses-œuvres des cbioiirrnes; il reçoit la bastonnade. Au milieu dis lortures, André sonnait, il était victime, il est vrai, mais le commissaire du bagne était tlupe; André avait sa police aussi, et ses agents secrets lui apprirent à temps la prochaine visite nocturne qu'on lui ménageait. Le dé> nonciateur ignorait à quelle partie du mur se trouvait Pouverture pratiquée. André profita de la circonatance, il fit une faiisee manœuvre, se porta ce soir-là dans une direction opposée à son souterrain, enleva nne grosse pierrsi simula un commencement de fouille... et ce fut là enfin où il se fit prendre.
La bastonnade déchira cruellement le condamné, l'hôpital le reçut. Après un si^jour de quelques semaines, il revint à son banc, et dès le soir même il voulut revoir son souterrain. Pendant quelque temps encore il travailla à la voie commencée, mais pour la seconde fois la délation déjoua ses projcti». Assailli, par la brigade de sui-veillance, André s'avoua vaincu et la bastonnade fut d'aulant mieux appliquée, c^tte fois, que Texécuteur cnit devoir venger la mystification dont le commissaire avait été robjet.
Le commissaire ne put retenir Texpression de sa surprise quand il prit connaissance du travail exécuté par André. Le canal creusé avait plus de six mètres : étroit au point de départ, il allait s^élargissant, et à Textrêmité l'ouvrier avait ménagé un espace assez larg(> pour servir de vestiaire; là se trouvait une collection de vêtements de tous genres propices à ré\asion. A celle hutte succwlail un couloir assez large pour donner passage au corps placé horizon talement; il avait son issue sur Je port.
Dans mes premières excursions à Rochefort j'ai été témoin presque oculaire d'une des évasions en plein vent exécutée par .Arigonde, nne des célébrités des bagnes. Si je n'ai pas vu le cliangcment de costnme s'opèror, les gardes-chiourmes, plus attentifs que moi, ne l'ont pas vu ilavantage.
i'h LES BAC Mis.
J'étais à causer ' prèsde la scierie mécanique avec Collet, qui, la hèche en main et le bonnet vert en téte, était an r(>|>os ; un sou»adjiidnnt vint me dire assez l)nisqu«*nienl do me retirer, (follet se prit il sourire et iimriiinra : // tf a du (pos temps thms la rhiaunnef Ariyniule rivul ilc jilcr. (Icillct couiiaissaif dôjà rcvciicniciit. . .
Quelques niunients aupai-avaul, (ItiUel ni aNail (U sij^iu' ilu doigt ce condamné, objet de la plus active surveillaiR(> ; je iirapproclia d%in groupe de gardes-cbiourmes : rnii (eiiait à la main le lM>nnet et Tautrc la casaque et le pantalon que Tevadc avait laissés sur ie terrain ; il y avait aussi plusieurs mèches de cheveux irisés en tirebouchon, à la façon de ceux que portent les matelots; c'était le reste des postiches que le fugitif avait collés à ses tempes... L'évadé était parti sous l'habit de marin. Un vieux condamné traînait seul, non loin de là, une luugue et lourde chaîne au bout de laquelle, quelques mimiles auparavant, était attaché Jean Arigonde.
On ue peut s** laiie uue idée tie la prestesse avec laquelle le
forçat exécute un travestissement quand ce moyen doit profiter ii l'évasion.
* AqhNinl*boi (K'rt'ns4' csl falU^ anx conchuniirs tir pai li-r aux iM isfintir-, .'-ii ;iiik<ti's :tii bapno sous peine do U baslnnnatlo ; mais rcl aiiicl»- <lii règli im iil, ooniiui' laiii irauln-N, esl sans force-
KVASIONS. 125
MeUcz en jirési iuc une troii|M> du clowns et une escouade de for- Vals dans une lullc de iravt'<li<<» nient, le forçat aura coupé sa chaîne, fait ses cbeveux, ses lavoris, défiguré les signes jNirliculiers qui peuTent le faire reconnallre et mis son costume, quel qu^il soity avant que le mime de profession ait seulement 6té sa cmvate.
Après son évasion, Arigonde vint effrontément à Paris demander un billet de spectacle à M. Alboise de Pnjol, un des auteurs de Tintéressante et dramatique histoire de la Bastille ; niend)re du harreau de Toulouse, avant que des luolifs de santé décidassent sa retraite, il avait (N-fi'iulii le fii^Miif avec laleal et suecès.
En adiiitiunnanl le nombre d'années d'augmentation de peine qu' Arigonde avait gagnées par ses évasions, elles s'élevaient à cette époque à cinquante-trois; depuis, le chiffre a grossi.
Une évasion par escalade des plus extra<M'dinaires est celle qu*on connaît à Brest sous le nom de l'évasion du rempart.
J'ai décrit le plan architectural du bagne, qui, dans ramphilhéatre des constructions de cette partie du port, forme le degré intermédiaire entre Tatelier de la corderie, qui est la base, et une caserne, (|ni est le sommet. Cette caserne est elle-même dominée par le rempart de la ville. Sur ce rempart est placée une batterie de <leux pièces de canon, signaux d'alerte des évasions.
Il y avait peu d'heures que ces pièces, tournées vers la campagne, avaient annonce la disparition d'nn f<>rça(, qnand celui qui était l'objet des recherches, gravissant, au milieu d'innombrables obstacles, la toiture de la caserne, tinnvnit le moyen de 94i dépouiller de son costume, et rampait adroitement jusqu'à la plat&4orme où les canons venaient de signaler son départ.
Non loin des pièces dWtillerie, un faclionnaira veille; mais, placé plus bas que le terrain de la balicrie, il peut à peine apercevoir ce qui se passe sur ce plan.
Le fugitif est muni d^me forte et longue corde qu'il a tournée autour de ses reins. Sa pensé<' est d'attacher une dos extrémités de ce cordage à l'affût des pièces, de laisser IoiuIm r l'autre le lon^ *iu rpmjKirl evierienr, et de ^lisstT [uw celte rampe jM-rpendiculaire jusqu'au s«d, terre de liberté.
i26 I.KS BAGNKS.
A |ii'iiu' IV'vaclé a-t-il mesuré la hauteur du remparl. H sait que sa corde, trop courte, n'atteindra guère fjiie les deux tien de la muraille de fortification. D*un bond il fera le reste du chemin.
Le voilà donc, aun premières teinlm de la nuit, qui amarre la corde à un allât, et confiant en sa bonne étoile, il francbit le parapet et descend silencieusement .le long de sa cordelle. Déjà il a calculé, par le nombre de Ibis qu*il a changé de main, <pi*il doit être à peu près au bout de son cordage, et il va s*ébncer dans la plaine an risque de se briser les os. Il r( <r;irde la terre, et, sous ses pieds, il aperçoit une sentinelle qu'il ne croyait pas placée dans cette direction. Le soldai so piomctic sans avoir rien aperçu; mais dans un moment le forçat sera découvert s'il peisisle à descnuire. L'homme à la corde comprend sa position critique ; agile comme le singe qui joue dans les lianes, il prend sa course ascensionnelle, et remonte, sans être tu, sur le rempart. Il détacbe sa corde, et, à Taide d'un cout^u quMI porte dans son néenutire, à l'aide aussi de ses ongles, dont il se fait un instrument, un trou assez profondpour le cacher est creusé, il s'y tapit; des plaqnes d'heibes reooo- ▼rent sa téle. Il demeure là deux jours; dans cet espace de temps, si un autre forçat se fût évadé, celui-ci eât été découvert, foulé aux pieds ou éfoulfé par les artilleurs qui seraient venus tirer les pièces d'alarme.
Le fugitif joua de bonheur, il n'y eut pas d'évasidii. Son espoir était dans l'inronstance du ciel hrelou...; il ne fui pas troun>é... Bientôt il plut alKunlamment. L'évadé sort de sa tombe, regarde au pied du rempart : le factionnaire est dans sa guérite, sans doute couvert de la capote de garde qui laisse peu libres les mouvements. La corde est de nouveau attachée; 1r f( nal s'y cramponne, descend, et quand l'appui manque à sa main, il saute et touche la terre libre... Le (actionnaire n'a rien entendu, etThomme des bagnes se jette dans les ci'yptes profondes des travaux de fortifications, résolu à défendre sa liberté contre les chasseurs d'évadés, s'il s'en présente.
Le condamné est méfiant, et quand il avim à conquérir sa Kberlé,
presque toujonrs il est seul possesseur de son secret. Souvent, pour déjouer la trahison, il fait une laussc confidence à un camarade.
ÉVASIONS. 127 L'évasioi) isoh'e osl plus cuminnnc que la fuite collective. Cejwiidant, malgré la crainte de la délation, le forçat a souvent besoin d'aide dans ses prépaialif», surtout lorsqu'il procède par le moyen de la cachette.
Oo Domine cachette le lieu où se réfugie Véitadè aussitôt qu*il disparaît de la collection des condamnés. L'eipérienoe a montré que les tentatives audacieuses eiéculées spontanément ont rarement eu du succès. Cellcii préparées avec intelligence et accomplies pour ainsi dire par gradation ou par étape, ont plus de chances de réussite.
Aussilot révasion connue, un grand cordun de surveillance enveloppe rarsciial : c'est ce qu'on appelle niellre le port en bivouac ; jour et nuit les gartles-chiourmes sont eu vedette et s'échelonnent là où l'on suppose que le fugitif a pu se préparer un gite provisoire. Le récit de quelques épisodes va montrer ce que sont ces gttes, et les tortures auxquelles s'exposent les fugitifs.
Le forçât Plasson, employé sur les chantiers de construction, creuse le sol à deux mètres ; il édiiie une petite niche de pierres dans laquelle il se tapit et qu*il referme intérieurement avec du ciment ; le condamné espère, à Taide de ses mains, pouvwr briser, après quelques nuits, la toiture qui le cache, et près de laquelle le commissaire du bagne paî»pe plusieurs fois par jour ; mais quand il veut sortir de sa ra^o^ le cnueiil a durci, il fait de Nams efforts pour séparer les pierres; de là il entend le ronfre-iiiaîlrc qui donne ordre d'amener des briques attendues depuis longtemps, et dont la destination est de revêtir les travaux sous lesquels Plasson a fait sa cachette : le malheureux craint d'être muré vivant. Quand le soir est venu, le désespoir double ses forces, il parvient à renvoEser le mur qui le lient captif, il prédplle Texécution de son projet de fiiile ; à l'aide d'une corde il se laisse glisser au bord de la mer, mais il descend entre deux pécheurs qui le capturent et le ramènent au bagne.
Tercet el .Nerc\ , du bagne de Toulun, creusent une fosse dans un terrain peu eonipacte, derrière la cabane dn contre-maître tailleur de pierres, (ielte œuvre s'accoinplil lenlenient, ear ils no peuvent travailler qu'au moment du repos, dans les courts intervalles oîi tu
128 m: S BAGNKS.
8urv«?iHanci' se ralonlil. Quaml h- s<|iiil(ii' est pivl, et i|ii\)n y a porté (les provisions pour pliisit-urs jours, IVirel cl Nercy s'y couchent ; les camarades scellciil stii ( ctii' tombe une large pierre que les deux inhumés soulèveront pemlniil la niiil pour ressusciter à la liberté. Mais Tercet et Nercy, le lendemain de leur enterrement, sont trahis et rendus à la lumière par un adjudant qui a eu révélation du complot.
Souvent, pendant la nuit, le garde^hiourme voit s*élever d*UD baril ou d*une jarre laissés à rcxiérieur des magasins, dans le port, une téte humaine qu*illumine un rayon lunaire; 8*il n*est ]Kis terrifié par rapparition il fait feu de sa carabine ou il lance son sabre à tour de bras vers le but, et souvent il ramasse un cadavre d'évadé.
C'est d'une de ces caches (jne sorlircnt, au milieu des échiirs et j)end;uil uik" nuit orageuse, Schniu'k el I^ucan, forçats de Toulon, réfugies dans cette partie de l'arsenal nommé le Monrillun. Un
garde les a|>crçoil, les siiil, mais no peut les atleiiulre tle son arme. Schiiiicket Lucan, iraqiiés, n'oiilqirim parli à prendre, c'esl de Iravcinjer le canal qui sépare le Mourillon de l'île de la nnandoric cl de passer de là à la rade. L'un ne sait pas nager, et Ions deux portent leurs fers qu'ils n'ont pu rompre.
Schunck est le nageur^ il charge Lucan sur ses épaules et se jelle dans les (lots; malgré la tempête il lutte contre les vagues : le gardechiourme a renoncé à la poursuite, il suit du ir'gard les deux fugitifs qui roulent avec la lame. Il est à cmire qu'il y eut dans cette nuit un dévouement héroïque de la part d'un des deux évadés; il est vraisemblable qiuî Schunck, qui seul eut pu sauver, ne voulut pas sacritier son camarade à son salut, car le lendemain deux corps de forçats furent aperçus sur les grèves; ils se tenaient encore unis.
Quand le garde-chiourme avait vu Schunck et Lucan, ilssorlaient <rune cache qu'ils s'étaient faite sous des bois de mâture, qu'on avait fouillée à plusieurs reprises sans découvrir aucune- trace du passage ou du séjour des évadés.
La construction des caches aux évasions a donné lien dans les
bagnes à une industrie (onlie l.upielle l'adminislration sévit avi'«-
rigiiciii-. Il y a iino cliisse ile condamnés qui, moins aiguilionnée par rainour de la liberté, ou meillenre logicienne que In noiiiI)reu8e classe de cenx qui «^échappent sans calculer les probabilités de la capture, se contentent de protéger» moyennant une prime, ceux qui Tentent courir les chances de la fuite.
Quand un nouveau venu est connu pour avoir des ressources pécuniaires, les faiseurs de caches lui dépèchent un courtier. Si on (rouve en lui une nature énergique, on lui propose de creuser, à sou iuU'iilioti, <|urlqut' i liauiiur xmlt rrainc, on lui (ouniira des approvisioiinoiii» Mis pour le t<îuips qu'il tlfvia rester caclié, et les Iravestisseuieiils nécessaires; si l'affaire se conclul, celui qui accepte la proposition du faiseur de cjiche paie comptant; un camarade est le témoin du pacte, on prend jour et heure convenables pour introduire racheteur dans son refuge ; quand il est dans la cache, on lui souhaite bonne chance, et on le laisse k ses propres ressources.
Celte espèce de négociation a bien son mauvais côté : il est à craindre <pie le vendeur ne fasse deux opérations commerciales d^un coup, et qu'nprcs avoir livré la cache, il ne livre par trahison cdni
(|ui est caché. Ce fait s'est renouvelé souvent.
l'ne opinion assez ^énéraleiiu'ul r< [laïKliie dans les poris de nier, esl «prit exisie une liorribl»' e\|)loitali(Ui de rinstim l de I lioiiuue pour la liberté, .le n'ai jamais pu vérifier rexaclitude du fait, mais on raconte que quelques has agents <le la surveillanc»' feignent quelquefois un ralentissement de sévérité ou de vigilance afin d'exciter le désir de Tévasion. Us suivent du regard les apprêts du départ, connaissent la cache où le condamné peut être pris au taux le plus bas de la prime accordée à celui qui Tarrète; mais les spéculateurs, vcÂi- ' tant laisser grossir le chiffre, laissent le condamné franchir la limite du bagne, et ne courent sus que lorsque la capture, au lieu de cin- <pianle francs, doit eu produire cent ou cent cinquante.
L u lail (|ni est nu»ius couteslahle, el que les arrêts de la justice ont plus (Pune lois niteini, est Tappiii que le garde-chiourme, moveunaiit salaire, prèle aux évasions. Il n'y a pas loiigfeuqts ent oi e <|u"im de ces miliciens a été eoiulamné à In ivclnsiun (Huir avoir favorisé ta fuite d'un tk>i'se.
liVASIONS. 131
Outre la délation, l'évadé qui a pu parvenir à su placer dans une caché, a encore à redouter un mouvement de stratégie administrative. Quand un homme a rompu sou ban, il est à supposer, s'il est encore dans le port, que ses camarades rapprovisionnent d*eau et d*alimenls, et déposent les munitions de bouche dans un lieu dont on est convenu à Tavance. Dans ce doute, les chefs de la surveillance retirent les brigades ou escouades de condamnés du lieu où elles étaient occupées quand l'évasion s'est elTecluée ; elles sont remplacées par d'autres (jni, u'nvanf pas loiin.iissauee du j)lan tic l'évasion ni des lieux secrets ciioisis par les condaHiues picccdculs, ne peuvent porter aucun secours an patient, qui est ainsi réduit aux abois cl est obligé de venir demander merci, ou qui, enfermé sous des décombres ou des madriers que ses conip]iee<: ^(>uls pouvaient démolir ou déplacer, meurt dans cette horrible oubliette. Souvent il est arrive que des matelots on des visiteurs ont entendu les gémissements d*un agonisant, et ont donné réveil pour qu'on portât secours à ce malheureux.
Quelques évadés, après s'être soustraits longtemps aux r<>cbcrehes, ont dû leur retour au l>agne h ce sentiment impérieux qui attache l'iionmie, quelle que soit sa nature morale, au sol qui l'a vu naître; c'est ainsi que le t'anicuv Lacolongc, sur leijuel |M"sai(Mit de nomlirenso et scxrics (■(•ndanuialions, étant parvenu n se soustraire à la police de France et ayant trouvé- un asile en Suisse, pendant quelques mois, préféra courir les chances d'une arrestation sur le sol natal à la contimiation d'une vie <rcxil. Il ne larda pas à être victime de son imprudence. 11 en fut de même pour Allard, qui marcha sur les traces du faux comle Pontis de Saint-Hélène; comme lui évadé du bagne, il serait peut-être parvenu aux premières charges militaires, s*il avait pu résister au besoin de vcnir en France. Soldat de l'armée de Mina, en Espagne, il gagna en peu de temps les épaulettes de capitaine adjudant-major, et plusieurs décorations attestèrent les services (pi'il avait rendus. Malhem'eusement pour lin, nue prnnn'nadi' ([iTil iil iinpiiideinmeni à Bayouue nut lin a la carrière (pi'il avait adoptée, el lu bugne de Uoclud'ort le reçut de nouveau.
Chex quelques condamnés, rimpalieiiec de rccouvi'er la hlNuié
Vn l.tS IIAGNKS.
est (elle, qu'ils risquent toute une existence pour devancer de quelques années et même de quelques mois l'époque livéc pour leur libération ; ainsi le Piémoiitnis Anselme, condamné |>our cinq ans, accumula jusqu'à cinquante les années qu'il doit |>asser au bagne par suite de ses évasions. Quelques-uns de ces honunes à idées fixes regardent la captivité comme une partie de cartes où les chances sont véritables. Après une évasion manquée, ils disent avec calme : Le coup eut «u/, ce si à refaire.
llarement la capture des forçats décide des luttes sanglantes. Aux environs de Mocbefort, une jeune paysanne ramena un jour un fugitif qu'elle avait arrêté dans le verger de son iH're. La prime lui constitua une dot.
A Brest, en dehors des fortifications, dans le creux des rochers qui forment la ceinture de la côte de Bretagne, vous rencontrez quelques groupes isolés d'individus couverts de haillons, qui ont un ty|>e de physionomie étrange; ils se inonireni en bandes dans les
INVASIONS. 133 gorgi's du littoral ; es|)î'ces du •rihiiios, leur iiourriluit' de choix est le {wisson mort que la nier rejette sur In plage; ils vivent près du bagne, connue les chacals près des charniers ou des champs de bataille : c'est que le bagne est pour eux un pourvoyeur abondant ; cVst le bagne qui paie les libations alcooli({ues dont honnnes, i'ennnes, enfants s'abreuvent quand il- y a fête, c'est-à-dire quand il y a eu butin. Ces familles se livrent comme par instinct à la chasse du galérien, elles connaissent les issues que riiomnie évadé
choisira a])rès avoir échappé aux longs bivouacs de l'arsenal. Elle sait les chemins creux, les vallées désertes, les masures isolées où le forçat ira prendre haleine dans sa course. bohémien de Brest est toujours dans l'attente du coup de canon; à peine la lueur de l'amorce a-t-elle rougi de son reflet l'atmosphère, la famille est sur pied, elle s'arme de pierres, de bâtons, de couteaux, de vieux mousquetons, se divis(>, se nudiiplie sin* tous les })oiiits stratégiques qu'elle a marqués. Pour un honnne qui s'estpiive, il y en a cent qui cherchent, et quand la chass<î est heureuse, la prime est pai-
\U LliS BAGNKS.
(âgée le plus soiiveiil par cinq ou six douairs ou tribus qui vivent de la même industrie.
Le forçat qui s^évade emporte toujours avec lui un nicntavn quMl a fabrique. Ce nécessaire est une botte en bois ou un étui en fer qui contient souvent une paire de moustaches ou de favoris que le condamné confectionne avec Icâ poils qu'ir s'arrache de l'estomac eî qu'il colle sur wii laflctas, un tour de cheveux, un couteau, \\n eiseaii ;i Iroiti, un bastringue ', (|ii('l(|ues instruments, tels (jiie la- >()ii', l anif, et uu'iiic nii pclil rr.ij^nient île uiiioii jKHii- la Inilotic* eu plein champ. Lu condamne de Toulon avait mis son tioiissi;au de départ dans une forme à souliers qu'il avait recouverte d'un morceau de cuir, cloué comme s'il eût voulu commencer une chaussure ; mais la forme était à pivot et contenait la collection complète des objets de première nécessité pour l'évadé; il y avait même un dé à coudre, du Hl, des aiguilles, une écriloire, une plume et du papier. Cet homme laissait tratner sur son banc sa forme à souliers, et souvent il la plaçait sous son bras en allant au travail du port. Un garde trouva que Touvra^^e du cordonnier avançait fort peu, il etil (|uelque métiance et découvrit le secret. Le nécessaire fut contis(nic, et fait jKu lic de la ( ui ieiisf lolli tiion d'objets saisis (|uc posseile M. le ennimissaiie du hagne de Toulon.
Pour trouver le Hccessaire du forçai quand il a la forme d cliii, il faut souvent faire des recherches dans les parties les plus secrètes de son corps. 11 en est de même pour la prise des pièces d'or ou * d'argent qu'il cache. La bourse secrète du forçat est son estomac. Un évadé, ramené au bagne, avait soustrait ainsi à la fouille vingt pièces de quarante francs.
Quelqudbis, comme nous l'avons dît, les évasions sont collectives, et, dans lés archives du bagne, on conserve des notes curieuses sur des ruptures de ban qu'on nomme Vévasion des dix, l'évasion des onze, l'évasion des neuf. L'évasion des dix ne fui |»« lieuicui^' pour « eux (|ui la tenlèreiil an \nip\r de Toulon ; elle s'effectua à Taide d'une i lial()ii|)e de laligue, sons 1rs jeux niénu' ites gardu^-chiournics, (pu ne purent enipccher les rétractiiireiiL d'aUorder
■ rwliie sciu itropit à trier If» fen» fvilc d'un r«>!is)irt il« monirc.
sur une pl»gt* «»n ils se ilthandôiont, La vigi»» du jK)rl aperçut avec sià luiielJc les coiijuirs (jui, «^aj»nanl la hnulv mer, se (l(''|>ouiiIaient <le leurs vcUiineiils ei opéraient le Iraveslisseuient qui devait les protéger. Deux jours après toute la bande, à l'exception d'un seul^ était ramenée au pori.
L'évasion des neuf s'efleclua à Brest; un condamné, retenu à la double cbatne, se procure une fausse clef et ouvre la porte de la salle où il est détenu; pour escalader le toit, il n'a qu'un seul moyen, c'est de se bisser à force de bras le long d'une corde qui pend près d'un factionnaire; mais cette corde est celle de la cloche du bagne^ el le moindre mouvement la fera tinter aussitôt. Le chef de l'entreprise est assez adruil pour rnoutcM- jusiprà la cloche sans qu'elle rende aucun son. Il enveloppe le ballaul de linges, fait une ouverture au toit, redescend, montre le cliemin n huit de ses camarades qui le suivent au moyeu de la corde, et tous disparaissent,
Ce})cndanl réveil est donné, l'évasion est découverle, Tarsenal est fouillé dans toutes ses parties, le port est mis à Tétat de bivouac et bientôt huit des fi^itils sont repris. Le plus audacieux, celui qui le premier s'était frayé une route si hasardeuse, échappe aux recherches et recueille le fruit de son audace.
Le désir de recouvrer la liberté passe (juclquefois à l'état de manie chex le condamné. 11 y a des hommes qui n'ont aucune des qualités (rathessc ou d'audace qu'il faul poiu' rouihiner et réaliser ve projet d'eveculiou difiicile, el qui eependaal sont incessnnuu* ii( occupés à préparer leur fnile. Tel lui, il v a quelques arun'es, le loreal (jonnet : c'était un vieillard de soixanle-huit ans, hôle du bague de Toulon ; il fut repris huit fois après des tentatives maladroites qui n'avaient aucune des conditions voulues pour le succès; ses compagnons de ch^ne popularisèrent sa maladresse, qui devint proverbiale. On nomma longtemps dans la cbionrme une évasion mal combinée ttit« yoneiU»
Quand l'évadé a franchi le port et la limite du déparlement, il n'a pas encore vaîncn toutes les difficultés. Sa vie est tourmentée de craintes incessanles, Mille circonstances peuvent le ramener sur
le haiK (lu l)a^iie. Ou cite un de ces malheureux, (ieriiiiuii L ,
qui huit fois s echapppii, huit fois fut livré |Nu- des haines d asso-
m LES BAGNKS. -
Clés, des jalousies de famille, des vengeances de concurrents; pen- •dant quinze ans i! erra dp ville en ville, de village en village, cherclianlà se créer une lionorahle industrie, luttant en honnête homme contre sa mauvaise fortune. Le suicide allait lerminor It desliiiée de cet homme cnndannu' j»riiMitivoinenl à six années Ict , quand la démence nn nit' le rendit à la liherté dont il faisait toujours un noble * usage, et le déchargea de trente années de bagne que ses nombreuses évasions lui avaient méritées.
Un évadé écrivait à M. Appert les détails de ses courses avenfnreuses, et entre autres faits qui avaient failli compromettre sa liberté, il racontait Tépisode suivant :
« Mon intention étant de m*embarquer à Nantes, je me logeai dans un endroit fréquenté par les marins non embarqués. Je mangeais un morceau avant de me coucher, lorsqu^un individu, que j'avais vu au hagiu: de Brest, vint s'a^^seoii à la table où je pi'enais mou repas. Je le reconnus snr-le-chatîip; lui m'avait reconnu <lu dehors, et c'était pour me parler qu'il était venu s'asseoir près de moi. Je Tavais connu trop particulièrement k-bas, et trop peu de temps s'était écoulé depuis notre séparation poiu* que je pusse nier mon identité. Je fis donc bonne contenance, et je cherchai à lui faire croire qite j'avais été gràcié. 11 sortit un papier de sa poche, et je vis sur-lechamp à qui j*av<ûs affaire; il avait été forcé, me dit-il, d'entrer dans la police, et depuis six jours il avait mon signalement
« Deux individus entrèrent au même instant et vinrent s'asseoir à notre table. Romingo, c'était le nom du libéré devenu espion, changea sur-le-champ de lani^age. Il leni parla a roreilie cl les deux hommes s'en furent. Je nie erovais perdn.
« liassHU'Z-vnuf^ nie dit- il, /V me rcrii'nt cent Ihnirs pour votre capture; donnez-les-moi, et je renonce, en raison de noire ancienne connotMance, à ravancemenl que totre arre»tatûm ne manquerait' paê (te m* procurer.
« — Mais, malheureux, lui dis-je, je n'ai point d'aigent.
« ^ J'en suis (aché, me réponditHl ; alors je ferai mon devoir. Et il se disposait h s(*rtir.
« Restex, reslex, Ini dis-je; mais, qui me répondra de voire discrélion?
KVASiONi». 137
a — Soyez sans iiu|uié(utle, je vous conduirai oîi vous Toudres.
« Il igaoraii que j'avais un petit bagage avec moi, el je me fis mener sur le chemin d* Angers. Il m'accompagna pendant deux heures environ ; je loi remis cent francs et je le quittai.
« Dès que je l'eus perdn de vue, je me cachai dans un champ de blé. Une heure 8*était à peine écoulée, (|uc je vis {>as8er sur la route deux gendarmes courant bride abattue; je ne doutai pas a\ov< que iiomiugo ne mVnl <'té dénoncer. Je liuvcrsai les chain|»)^, et me rendis en villi' par la porte nii hois. Je nie rachat dans une maison en construction ; j'y attendis la nuit. Je me rendis aloi-s à mon auberge ; je pris mes effets et je me dirigeai sur la route de Rennes. Une dil^ence, dans laquelle je fus assez heureux pour trouver une place, me conduisit en trente-six heures à Saiot-Malo. »
Ce condamné, ajoute M. Appert, est maintenant en pays étranger, heureux et honnête homme.
Je pourrais citer quclipies exemples d^évadés secourus par une pitié intelligente, el de cures morales obtenues par des hommes de bien sur des natures que la rentrée au bagne aurait peiil-èlrc gangrenées sans retour. Je citerai le souvenir que j'ai eonsiprné dans le tableau que j'ai tracé, il y a quelques années, du bagne de Rochefort.
Dans une excursion un peu lointaine, un hasard heureux me tit rencontrer une personne qui, après avoir exercé à Paris, où je l'avab connue, de modestes fonctions administratives, s'était retirée dans la Saîntonge. M. *** était devenu maire d'une commune impartante par sa population.
Ce maire du village était un homme d'un esprit peu cultivé, mais • le bon sens était développé chez lui de façon à racheter ce que l'éducation avait laissé d'incomplet. Chez ce fonctionnaire le coeur dominait; du reste, il vivait un peu en épicurien campaj^iiard.
Je dinai chez lui, nous jKu laHU î» longuement du hagne de Rochefort, que le touctionnain- ne connaissait que par les récils plus ou moins véridiques d'après lesquels les hommes du monde et souvent même les magistrats et les orateurs se forment une idée de ces lieux exceptionnels. La question de la libération du condamné à l'expiration de la peine, la position sociale qu'il trouve lors de sa
138 LES BAGXRS.
mifle en liberté, (ut un thème sur lequel nous nous étendtmei longuement. Ces questions intéressaient le maire ; quand on administre
une commune, on s'occupe volontiers des élémenis de moralité qui peuvont avoir sur elle une influence. Nous parlàmos aussi des évasions, et je racontai que la veille, à '1 oimay-Charcnlt', j'avais été témoin de Tarrestation d'un fugitif. Jamais je n'avais vu figure humaine empreinte d'une eipression de douleur plus énergique que celle de ce condamné, quand il vil s'évanouir son rêve de liberté... 11 était tombé à genoui et, sans demander grâce aux hommes, il avait élevé vers le ciel ses bras décharnés» et s*était écrié avec un accent déchirant : « Ah! mon Dieu !» On eût dit que cet homme avait compté sur une protection dÎTine qu*il croyait peuti^tre avoir méritée par son innocence ou par son repentir.
Si j'avais eu la puissance de neutraliser les recherches ou la capturc, (lis;us-jc au maire, je ne sais si je n'aurais jv»s mi* i c/'dé jM>ur cet homme, ou si je n'aurais pas répondu par un acte de pitié à ce cri de misère si éloquent.
A cette phrase, la figure du maire s'épanouît. L'influence do deux flacons de vin vieux le rendit plus causeur, plus oommunicatif que de coutume; peut-être aussi lui ins^rai-je ce. besoin d*épanchement qn*on éprouve près de ceux avec lesquels on sympathise d*opinions. Il se pencha à mon oreille et me dit à voix basse :
Moi, j'ai fait ce que vous auriez désire pmn nii k iliser. J'ai, dans ma eomnïune, un forçat évadé; c'est un bon ouvrier, et je crois . aussi un bon hooune ; il est bourrelier, il occupe une petite boutique et travaille pour tout le village, qui ignore son passé. 11 m'a conCé son secret en me disant qu'il me trouvait une figure à rece- • voir une confidence. Possesseur d'un peu d'argent, il vint me trouver et me donna à choisir entre deux choses : le voir se jeter à l'eau sous mes yeux, ou lui permettre de s'établir ici en feignant de le connaître. J'aime asses les expériences : j'en fais avec mes arbres fruitiers, avec mes animaux domestiques, avec mes charmes ; je me promis d*en feire aussi sur l'homme coupable, et j'accueillis le forçat.
J*ob8erve cet homme avec soin, je le surveille, continua le
ÉVASIONS. 139 inaire, el je ne jrmisc pas qu'il puisse tlcvcnii dangereux tunl qu'il aura du travail et tant qu'on ne connaîtra pas ses antéccdeuU, iûcideat que j'aurai soin autant que possible de détourner.
Il y a plu8, ajouta le bon maire, cet homme a été condamné pomr de nombrem vols avec effraction, et dans son petit commerce, je Tots se développer en lui une probité si scrupuleuse, que souvent il a été choisi pour arbitre dans des contestations entre paysans.
Un jour mon forçat s^otiblia an cabaret, il rentra chez lut dans
un état complet d'ivresse; j*allai le visiter» je lui remontrai les dangers de l'ivrognerie; pour donner plus do force à ma leçon, je lui (lis (levant témoins Thisloire (riiii hoiimie que la débauche conduisit au vol, et qui du banc des assises passa à la chaîne des forçats ; ce souvenir de sa vie opéra dans ses mœurs une révolution complète. Depuis ce jour, il s'abstint de vin, fil usage d*une boisson du pays taife avec de Teau jetée sur des fruits.
Le maire du village aurait voulu qu*apiès une étude sérieuse de la nature de chaque condamné, Fadministration du bagne fermât de temps en temps les yeux et faciKtât, même au besoin, Tévasion de quelques condamnés repentants ; une surveiflance sagement organisée, (lisait-il, |xiMriail les suivre dans la nouvelle vie qu'ils embrasseraient, et on n invoquerait la loi pour les ramener au bagne, qu'alors qu'ils seraient dangereux pour lu société.
C'était là l'utopie d'un bon cœur.
« Ne ponrries-vous solliciter la grâce de cet homme T Ini dis-je. Sa bbnne conduite depuis son évasion, la garantie morale qu'il donne |Mmr Pavenir, appuieront votre supplique. — Et quelques mois après, reprit ironiquement le maire, je verrais le grftcié sur les bancs d*une cour d'assises ! L'amnistié et le libéré ne se irouvent-'ils pas dans la même position T Partout la proscription! Qui danserait arec mon protégé? qui trinquerait avec lui? qui le recevrait aux veillées d'hiver? Les enfants 8*en éloigneraient avec crainte, les vieillards avec mépris. Non, il sera lem|)s (r:ipj)el« r en gnice quand je ne p^turrai pas l'aire aulreiucnl. (Ju On di'cunvn; l évade , alors je fais une p'iilion , j'rdjtieu!^ son pardon , je lui dis de mettre ses économies dans sa iHiclie, j'v joins quelque
m LKS BAGNES.
don ety lui inoulranl la grande route » je lui dis ces paroles d^un personnage des romans de Waller Scolt : « Va CétaMir dans nn lieu
où Pon connaiftsc les bonnes qualités quç tu possèdes n présent, mais ou les mauvaises voirs tU* la jeunesse soient iiicoiiiiiies ; ici tu ne tiousciais plus ni repos ni j)laisii. » Mais, ajouta le luaire, nous u sommes pas encore là, cl ) csiicic (jue mon prolt'^é vivra tranquille et sans inquiétude dans un pa\s ou nous n\i|)eK'evous pas denx fois par an la corne d'iui chapeau de gendarme, et où chacun est trop occupé de ses aflaires pour se distraire en remontant à rhialoire de son voisin. »
Un fait que je tiens de M. le coinniissaire Renault, qui, pendant quinze ans, administra le bagne de Toulon, donnera une idée des angoisses qui |)èsen( sur nue existence de libéré.
Un petit vieillard vêtu d^lne blouse et coiffé d*une perruque blomle, (1 s'aj>|)iivaul sur un bàlon, se présenta un jour à la jwrte Hoyale (lu [H>rl Je Toulon : il demanda a\oc instance à un planton cpi'on vonlùl bien le ( (induire près du coinniissaire du bagne. A ce moment Tadminislrateur rentrait à ses bureaux. IVl. Flenaull s'étant fait connaître, Tétranger dcuiimda à lui parler en particulier ; et quand le commissaire et lui furent dans un endroit écarlé, le vieillard dit qu'il était un forçat évadé, et que de lui-même il venait reprendre sa chaîne.
Le commissaire re^rda avec'éionnenient cet homme, dont la ligme exprimait la bonhomie, et une certaine candeur qui contrastait avec la position qu'il réclamait.
î— Vous u\'lcs pas du ha^fic de Toulon? dit M. Renault.
— - J elais a ce bitgue, dit le vieillard.
Le commissaire le regarda encore : sc»s yvux et sa mémoire ne retrouvèrent pas des traits ni une individualité de connaissance.
— II y a douze ans que je suis administrateur des chiourmes de Toulon, ajouta M. Renault, et je n'ai point souvenir de vous.
— Moi non phis, monsieur le commissaire, je ne vous connais pas, dit le vieillard : mon évasion est bien antérieure à votre arrivée... Il y a quarante-sept ans que j*ai rompu mon ban. J*avaîs alors vingl-quatre ans, et j*en ai maintenant soixante el onze.
Interrogé sur le niolif qui le formait à pi-endrc une i>îsolnlion si
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désespérée et à quillt'i* le monde où Tœil le plus exerœ aiiiait été dans rimpowibililé de reconnaître en lui nn évadé, le vieillard raconta que depuis vingt ans il était à la lotc d\ine maison de commerce dans une petite ville, que ses affaires étuent eu bon état et quMl jouinait de reetinie de ses concitoyeos ; mais, par fatalité, depuis quelques années, il s^était associé avec un de ses proches pa* rents; il Tavait rendu dépositaire du secret de sa faute et de sa fuite... et dans une discussion d^intérét dans laquelle il s'agissait d*une somme de cent écus, son parent Pavait menacé de le dénoncer à la gendarmerie... comme forçat évadé. «J'ai mieux aimé m'exéculer moi-même, dit le vieillard à M. Benaull; je serais morl Ue honte d'être pris par la force année an milieu de ceux qui me connaissent, et je SUIS venu tout doucement, à petites journées, me constituer prisonnier. .J'ai un petit bagage à Tan berge, permettesmoi d'aller le prendre, et demain, n la poiote du jour, je vous promets de me trouver à la porte du port. »
Le commissaire n*était pas iâché d^avoir on peu de tempe devant lui pour aliter au parti à prendre en cette circonstance. U reçnt la l>aroledu petit vieillanl, qui s'éloigna.
L'administrateur lit des recherches sur ses vieilles matricules, et en remontant bien hant sur les contrôles où plusieurs générations de criminels s'étaient inscrite? depuis l'époqtie de l'évasion qu'il recherchait, il Irouvn lé nom du réi'ractaire. Mais il y avait prescription depuis longtemps acquise.
Le lendemain, le vieillard était an rendes-vous. Le commissaire lui fit connaître le bénéfice de la loi qui le libérait. Ce pauvro homme n*avait pas accompli Tacte de son désespoir sans un ébranlement moral : la fièvre le saisit... le lit de Thospice le reçut pendant quehpu's jours, et quand il revint à la santé, le commissairo obtint de lui qu'il retournât au pys où il avait acquis tme bonne rcnonimt-e. « A l'époque où vous {ù\v^ coudaunié, lui dit le commissaire, aucun journal u'euregistrail les arrêts de lu justice; Um» les témoius et les juges doivent être morts, la matricide du l)agn<^ est ici, ce n*esldonc qu'à l'administration qu'on poin-rait d(;mander des renseignements si la haine vous poursuivait encore... J'y veillerai : je vous promets de dire à tous les curieux que votre nom
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u'exisle pas parmi ceux des condamnés. Si on vous accuse, uiez, el votre parent aimera mieux se réconcilier avec vous que de passer pour un caion)niat<Mir.
Ces paroles nurenl du baume an cœur du vieillard; il remercia avec altendrissement le bienveillant admiuistrateur, et il retourna continuer sa carrière d'honnête homme.
La loi qui frappe d'une prdoi^j^on de captivité Thoinme qui aatiilait à Tinstinct impérieux de la liberlé, est une loi inqualifiable. Il serait plus logique d^attribuer la peine an gardien qa*à TesclaTe ; mais H serait mieux encore d'opposer la précaution à la ruse sans qu'il y eût cfa&timent pour celui qui obéit à la loi naturelle.
Quant à la disposition légale qui met k prime la poursuite d*uu liigilif, elle ne peut juslilier son immnralilé par 1 iiUcrêt de la société. Si les individus qui poursiiÏM ni les évadés, si la population ne se iev(> pas de plein gré et siuis mire mobile que celui de l'intérêt social, vous avez alors pour auxiliaires des agents aussi iiiuiio~ raux que les hommes qu'ils poursuivent, car ils cèdent à une ignoble spéculation. Je sais très bien que c'est à ce mécanisme financier qu'on doit le retour à la chiounne des quatre cinquièmes des évadés, mais je dis : si on veillait mieux» on s'échapperait moins, et la pudeur sociale devrait récompenser ou renforcer la surveillance avec l'aigent dont on encourage la chasse humaine et la traite du forçat.
THE h L A' i GPH
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