FERS.— ACCOUPLEMENT, ETC
A la vue de ces voikires, on se fait une demande qui, du reste , ae renouvellera toutes les foisquUl s*agiia du système de risolcment.
Est-ce une œuvre d^humanité , estnie une institution d^une sévérité systômalique? Quanl an système cellulaire, mon opinion est fixée à cet égard , el si r«'\jM'rit'nce se fait en grand , je donnerai dans quelques années, pour argument, le cliillre el les noms des victimes de celte utopie : mais quant à la voiture cellulaire , je Tai vue au dé|MUl , |e Tai vue sur la route , je Tai vue à la halte, je Tai vue à Tarrivée , et je suis encore à interroger les faits , pour savoir si ce progrès n'est pas un retour vers cette époque de torture que la raison et rhumanilé condamnaient.
Un partisan de ce moyen de voyager dit que Tautorilé a dû s'entourer des précautions les plus sûres ; car il est à craindre que des hommes redoutables se servent pendant la route du couteau on du poignard pour recouvrer leur liberté. Les cellules, dit-il, sont propres, bien rembourrées, si bien confectionnées, que le c4ibot s'y l'ait à peine si niir. Voilà des phrases qui attestent que c'est à un sentiment dMiumanilé, d^accord avec la loi de sécurité, qu'on doit rétablissement de ces voitures; voici les faits que j'oppose aux phrases :
Le commissaire du bagne de Brest, M. Cileizes , parie, dans ses intéressants mémoires, d*un parricide, venu de Paris à Brest, el qui pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, atteint d'attaques épilepliques, a été abandonné à lui-même sans secours , sans doute en vertu de l'article du règlement, qui défend de déferrer le condamné voyageur sous quelque prétexte (pie ce soit. Cet homme poussait des cris aflVenx, se brisait les niembr»'s eonlro les parois de sa cage de bois doublé de tôle, et quand il arriva à sa destination ce n'était plus guère qu'un cadavve ; les préposés à la conduite de celle voiture clierchèi-ent à justifier le fait, eu mettant sur le compte de la justice divine le châtiment qu'elle avait infligé à un criminel que la justice des hommes n'avait pas frappé, disaient^-ils, asees. sévèrement.
Dans les rapporte des commissaires du bagne de Toulon , les partisans de la voiture cellulaire pourront trouver plus d'un fait de nature ii tiédir leur enthousiasme.
172 LES BAGNKS.
tin rannéo 1838, une vuituro qui avail Ifansirarté un groupe de condamnés en traversant le midi de la France, arriva à Toulon, et quatre des hommes qu'elle portait avaient eu pendant le trajet les pieds gelés.
Un argument qu'on a fuit valoir pour l'établissement des voitures cellulaires et que l'expérience n'a pu justifier, c'est la garantie que ces voitures devaient donner contre l'évasion.
Au bagne de Brest, vous entendrez le forçat PicanI faire un récit qui est loin d'établir l'inviolabilité de la voiture cellulaire ; Picard aime à raconter qu'après sa condamnation il prit
plice dans sa stalle roulante, où des entraves ctreignirent ses pieds et où l'air atmosphérique, absorbé par ses aspirations, le menaçait d'une asphyxie prochaine ; il reporta son souvenir sur les hauts faits de Salvador qui , pla»é sur une charrette pendant la nuit , entre deux «iendarmes , emhrassi de ses jaudN'S une branche d'ar-
ïEliS. — ACCOt l'LKHKiN i . ETC. i7»
bre, el par la force de ses reins , B^éleva jusqu'à des rameaux supérieurs y OÙ il percha pendant que la voiture et les gendarmes poursuivaient leur route sans lui ; il se rappela Petit dont les ongles creusent le sol, et tant d'autres : et il se demanda si une liarrière de forte t61e pouvait Fempédier de mettre pied k terre sur un flol libre; Picard résolut mentalement et d'une manière satisfaisante cette première difficulté , puis il pensa que la lilierté sans argent lie valait pas Waïudin) pins (jur 1 ( S( hnaj^e. 11 u'y avait j)as de capitaux dans la poche lie Picard , mais ii y avait une forte somme dans le sac que le brigadier de gendarmerie placé dans la cellule de surveillance portait avec lui \wm payer les frais de la route; le bruit métallique du sac avait éveillé Tattenlion de Picard» et quoi* qu'il y eut des cloisons de fer entre lui et le financier, il se dit qu'il fallait par un coup hardi compromettre la réputation de cette voiture vierge d'évasion.
Du réve à la réalité , du projet à l'exécution , il n'y eut qu'un moment. Par un de ces mille moyens qu'on ne peut expliquer, parce qu'en les commentant un les rend encore moins intelligibles, Picard se trouva a plat ventre sur la grand'roiile ; la voiture passa sur lui, elle le couvrit un moment comme le tunnel couvre le wagon ; et quand un instant après , il se releva» il pressait sur son estomac une énorme sacoche conquise sur la maréchaussée, qui, d'après les calculs du fugitif, ne pouvait s'apercevoir du sinistre qu'au prochûn relai , c'est-à-dire a dnq ou six kilomètres du lieu où il avait pris terre.
Picard a eu des imiteleurs.
Dans ses conquêtes , chaque jour la justice a besoin d'appeler près d'elle, pour s'éclairer par une confrontation, quelques condamnes aux travaux forcés ; il faut extraire ces honunes de ports de mer éloignes, et bien souvent leur présence est reconiuie imiliie quand ils sont au terme du voyage. Un exemple récent de ce déplacement s'esl présenté il y a encore quelques jours dans le fameux procès des quarante-trois voleurs.
On lisait dans fe Droit : Deux gardes amènent le condamné Boudin; il est vêtu de la veste de toile des forçats.
Le présidcnl lui demande: «Savcz-vous (pK hjuo chose d'un
vol commis à Bercy t vous n'êtes appelé que pour vous ei{4iquer à ce sujet. »
Boudin répond : « Je ne me rappelle pas celui-là; » et le prési* dent dit alors : « La présence de ce condamné ne noas est plos utile, qu*on le fasse retirer; » en d*autres termes, qu*on le remène an bagne.
Certes la justice ne (>eut pas arrêter sa marclie par les préoccujwlions dn ])liis on moins de souffrances qu'épronvcra nn criminel en se rendant a son a|>|)i'l, mais c'est a raduiinistrahon (ju'il a|>parlienl d'adopter les moyens qui sont à la fois humains ai rassurants pour elle. Si le forçat Boutiio est immatriculé au bagne de Toulon , cet homme anra donc suhi mio augmentation de )>eine en faisant deux fois un voyage cellulaire ; il aura parcouru près de 250 myiiamètres dans ce cabanon-poste, qui est un lieu d'effroi pour les criminels les plus intrépides. Aujourd'hui aucun hôte des bagnes n'aurait le désir de suivre l'exemple d'un for^t du port de Rochefort; cet homme, enimyé de la vie du bagne, (it (mrvenir |)nr ses afffidés de Paris plusieurs lettres à la police, lors de l'assassinai du duc de Berri , e\ toutes ces Icllns, qui 8end)laitMit dictées par la vengeance, le 1» >iunaiciil coninie un agen( de lonudicité, ou mèmp connue ( (tniidt'iil d un des amis <le rassassm. Une dépèche télégraphique ordonna le Iransféreinent du condamné à Paris, il partit en poste ; recommandation fut faite à Tagenl chargé de la garde et de la conduite du forçat, d'avoir pour lui pendant la route les soins que justifiait l'attente de révélations de sa part; le condamné voyageait en prince. A moitié chemin, il feignit une maladie locale qui motiva un séjour et prolongea quelque peu la douce vie et le copieux régime alimentûre qu'on lui donnait. Enfin, après un voyage gastronomique qui contrastait avec le séjour et Tabstinence du Imgne, le condanmé arriva à Paris, iil pcndanï (|uclques i< iii > Itî discret; on le pressa dp que^^tions , îl hésita louj^lcmps encore avant de parler , et quand il ouvrit la lK)uche ce fut pour avouer qu'en se faisant appeler à Paris , il n'avait cédé qu'à une démangeaison de touriste et qu'il s'était assez hébergé aux frais du gouvernement \\onr aller reprendre sa place au hanqnrt de la chioiirme.
FBRS.-> ACCOUPLEMENT. ETC. 175 Je ne sais lequel des deux modes de transport (>sl préférable ,
de celui qui promène les condamnés en grande chaîne en mon- Irant à tous le triste dénoumciil d'une vie criininelle , ou rentrée dans un porl de deux on trois voitures de poste dont il faut descendre, à force de bras, les voyageurs aux jambes cl aux pieds perclus, mutilés ou dangereusement engorgés de vnriceuses ulcérations, et qu*on va jeter sur le banc du bagne jusqu'à ce que le médecin ail décidé si le nouvel arrÎTanl doit avoir pour couche le lit de l'hôpîlal , Inen près de l'amphithé&Ire mortuaire.
Chaque forçai voyageant par la chaîne , coûtait à TÉtat quatrevingts francs; je ne sais quel est' le chiffre de Padjudication du transport cellulaire, nuûs comme il y a économie de temps, réduction de surveillance, et, malheurenient aussi , réduction d'inspection, car le brigadier de maréchaussée ne me paraît ))as avoir renjplaeé Tailministrateur mandatmre du gouvernement , il y a san<5 doute avantage pécuniaire ; mais quant au profit qu'en retirent rhumanité, la morale et la sécurité publique, il reste inaperçu.
La voiture cellulaire est rarement une arche inviolable, elle est toujours un lieu de supplice, quelquefois elle est un tombeau.
Ce ii*e«l qn'k l« deralère épreafo de celte llmlseo, et k non reumr de tojne, au moiaeiii de iielMeOM IMresse, que j'at pu Toir les gravures du fetrement à Bidtre et de
la haltr des forrat.f en route. Ces deux dessin», qu'il eût élé impossiblo do remplnrer. Qianqueni de vérité dans ceriaios détails. Les faits appartenant à une époque passée, l'artiste n'a pu les étudier et son crajon s'est égaré. Quand le coodamné reeevail leeol- Iter de fw, U M icMil dfdt et non conelié» ei l'enetnoie dn fémur étaii placée derrière sa téte ; À la halte , les condamné étaient rM^ës en plusieurs cordons sur la litière des étables, leurs vêtements coiisistaitMU en sarraux (îe loilo, en cli('mi'^<'< chau^^JMrfts , casquettes, que l'adjudicataire du transport fournissait et qu'on brùluii a liesiinauuu , en leetebenfeent ccmlre lacsniine du bagne.
HAvaMu Amov.