‹ Les bagnesChapitre 18 sur 66 · BASTONNADE. — BOURREAUX , ETC · texte numérisé non relu

BASTONNADE. — BOURREAUX , ETC

Il y a quelques années, le salaire du bourreau, au bagne, consistait dans la jouissance du privilège qu'il avail de boire la ration de \in de celui qu'il allait frapper; aujourd'hui celte prime a été supprimée presque partout; les bourreaux vivent isolés des autres con-

damnés. Leui zMe qui, presque toujours, provient d'instincts sanguinaires, est excité ou récompensé par une prime de quelques centimes et une augnieiilation dans la ration alimentaire.

Quand une place de bourreau devient vacante au bagne par la mort ou la mise en liberté du titulaire , les candidats an renipla-

17ê LES BAGiNBS.

cernent ou à la sarvWance sont nombreux, et les ambitions surgissent de'tous cAfés. Les natures sanguînaîreB sont excitées |>ar cet

appât offert à leur instinct, et elles bravent pour le satisfaire toutes les haines qui s'attachent à ce privilège, et les dangers qui menacent le condanaié élevé à ce poste exceptionnel , non-seulcnioril tant qu'il vit parmi ses victimes, mais lorsque après Texpiration de sa peine, il est rendu à la société. Un seul cas existe, où le forçat semble pardonner au bourreau du bagne le poste privilégié qu^il remplit, c'est lorsque cet homme, avant d'être condamné, oc^ cupait dans la société Temploi d'exécuteur ou de valet des baulesoeuvres ; s'il accepte au bagne les mêmes fonctions, ce n*est plus un camarade de captivité qui rompt Tégalité de sa position par Tappftt d^un bonteux salaire, et se fait un bien-être au prix du sang de ses compagnons de misère; les autres forçats le regardent comme un individu qui continue en captivité l'industrie qu'il exerçait en liberté' : il paraît logique (jue l'honuiic qui, à une époque antérieure, dressait les poteaux do l'infamie, préparait les colliers pour l'exposition puhlifuie , prenne en main, quand ii est forçat, le fouet des cbâtiments, et qu'il ait le mandat d'étendre le patient sur le banc de jusCtce.

Il y eut à Rocbefort un format surnommé Jean le Bourreau, qui accomplissait ses fonctions avec un appétit carnassier qui s'exaltait tellement quand le sang venait à saillir, qu'il fallait mettre près de lui plusieurs agents afin qu*il ne prolongeât pas le supplice du patient au delà des limites fixées par le jugement. Cet homme était (l une haute stature, et quoique bancal, sa force était prodigieuse. Les cicatrices d'un coup de couteau dans la tu un et j)lusieur8 autres blessures les stigmates tatouaient ses membres, témoignaient de la huine profonde qu'il inspirait. Les liens de la parenté ou de rintimité n'avaient aucune puissance sur la nature de cet homme; on leToyait vers le soir attendre l'heure de la rentrée des condamnés, comme la fauve qui guette un troupeau dans lequel ii lui faut une proie. Un jour on lui livra pour la correction son propre neveu, forçat comme lui, et celui-ci fut si vigoureusement châtié par son inflexible oncle, qu'il faillit pei'dre la vie.

J'ai vu à l'hôpital le forçat Pitrou, qui avait passé par les mains

BàSTOKNADB. — BOURREAUX. ETC. 170 de Jean le Bourreau jusqu'à vingt-cinq fois; il était impossible de

regarder sans horreur le corps de ce condamné : de la nuque au talon un eût d'il un spécimen de ces grandes figures d^ccorchcs qui serrent aux études anatomiqu<»5.

La bastonnade produit un effet qui varie suivant la nature du condamné. Tel Ibrçat ^n^éprouve en la subissant que la douleur physique, tel autre en ressent un ébranlement moral qui le rend plus indomptable ou le frappe d'atonie. Le fameux Pontis de Sainte- Hélène reçut les eoupa de corde sans rien perdre de cette dignité qui imposait même aux plus cyniques de la chiourme. Il subit ce châtiment sans se plaindre, et dit qu'il ressemblait au Christ innocent et flagellé. L'abbé Molitor, victime d'une cabale formée par ses compagnons de cbaîne, subit la bastonnade et oublia plus vile la douleur que l'humiliation; il ne put se consoler d'avoir été placé sur le baiK' de juslu e, et le chagrin s'étant emparé de lui, il mourut peu de temps après.

11 y a tel condamné qui dresse de lui-même son bilan correo* tionnel; il sait son code des chiourmes. Amené devant le commissaire du bagne, qui est le seul juge compétent des délits, il discute le nombre de coups qu'il doit recevoir, èt quand il a la mesure exacte de la condamnation, il salue, et le plus souvent, il avoue que le chAtîment est juste, et il va se livrer à l'eiécuteur. M. le docteur Lauvergne cite un forçat , voleur incorrigible, qui chaque jour, avant le ramas, venait régler avec le commissaire la balance de ses lareius et de sa bastonnade; un autre, condamné à vinn;|-<in(j coups de corde, lit obsi-rver au commissaire qu après avoir réfléchi sur sa dernière condunmation , il croyait, en conscience, avoir reçu en trop cinq coups de garcetle, et le priait de vouloir bien les déduire sur les nouveaux qu'il avait à recevoir. Le commissaire lui dit qu'il ne ferait aucune grftce, et que dans le nouveau jugement qu'il venait de rendre, il avait même été asses indulgent pour ne pas tenir compte de la récidive. Le forçat répon«dil : Erreur n'est pas compte , c'est cinq en moins que vous auriez mis cette fois-ci , vous en aviez mis cinq en plus la dernière fois ; monsieur le conunissaire peut laisser le compte comme il est, (ont est en règle.

180 L£â fiAGNLS.

Dans des circonstanceB plus graves» ii arrive que le coupable est livré à une juridictioii supérieure à celle du oommissairo det cbiourmeB; un tribunal spécial maritime se forme, mais à Teieeption de deux cas, le meurtre accompli et la révdte, il ne peni appliquer que certaines dispositions du règlement du code admi- Tiisiratif , œuvre bâtarde qui souvent exerce sa cruauté contre le cuudauiné, sans couvrir la sociélc tle sa prolecliou. On peul eu juger.

CODE PÉNAL DES CHK)LRMES.

Page 1