PETITE FATIGUE. — PÉCULE. ETC
Aujourd'hui, la distinction de forçats à temps et de forçats à perpétuité n'existe guère que pour mémoire dans les bagnes; la véritable classification admise est celle des Indociles et des Éprouvés, L'heureux effet obtenu du classement par catégories morales s'est présenté comme un argument puissant en faveur des adoucissements gradués, s'appliquant indistinctement à tous, à des conditions réglées d'amendement et de soumission, et a dû encourager quelques administrateurs éclairés à persévérer dans cette expérience, conseillée par la raison.
De la grande fatigue* y le condamné, après des épreuves de bonne conduite, peut être admis à la petite fatigue^ c'est-à-dire à des travaux qui s'effectuent dans les parties couvertes du port, dans les magasins, à bord des bâtiments, dans les ateliers de la voilerie uu dans ceux de la corderie, etc. »
Une des récompenses qu'on accorde au condamné est la dispense de raccouplcmcnl ; il est mis alors en demi-chainej autrement dit en chaîne brisée. Les fers qui l'associent à un autre sont ix)nq)us ; le bout libre de sa moitié de chaîne se relève jusqu'à la ceinture, on elle reste fixée j quelques-uns la cachent sous un large
' Voir |>agc 'Ji«
206 LES BAGNKS.
pantalon tle toile et cherchent à tromper ainsi leurs propres regards en masquant le signe de leur esclavage. ' Le condamné qui partageait la chaîne de celui qu'on soustrait a l'accouplement, est aussitôt réattaché a un autre compagnon. C'est un moment poignant pour la plupart de ces hommes, que celui qui les sépare de leur camarade, objet d'une fiiireur qu'ils ue p'irtagent pas.
Les honmK's de la pclllt! fatigue reçoivent un salaire qui peut s'élever, non pas comme osent le |)iil»lier des personnes étrangères îi celte matière, au faux d'une jonrnee d'onvricr libre, mais à une somme qui varie de cinq à vingt-cinq centimes. La paye s'eiïectne une fois par mois. Sur le prix du travail de chaque condamné, il <tst fait une retenue d un tiers; cette retenue, qui se nomme pieuk , est remise en partie au condamné lors de sa libération, et le reste rst envoyé à l'autorité municipale de la ré^dence du libéré.
Les condamnée à perpétuité admis à la petite fiitigue ne subissent pas cette retenue, ils reçoivent leur salaire Intégral.
En cas de mort, le salaire du condamné forme un fonds de réserve sur lequel on prélève les gratilications accordées à qnelques travaux extraordinaires, et les primes dont m t/t niti|)cnse quelques actions de dévouemeut et de courage, beaucoup moius rares qu'on ne le croit dans cette population flétrie.
Que la marine se fasse héritière du forçat, elle peut justitier sou droit par les sacrifices que lui impose Tentrctien du bagne, sacrifices qui, du reste, cesseraient le jour où l'administration entrerait franchement dans la voie d'organisation du travail par le condamné *; mais est il juste, est-il humain, est-il moral que le pécule, petite fortune sur laquelle repose souvent la garantie à venir que le forçai donne à la société, soit, pour son propriétaire, une masse morte et improductive? Comment I un pécule si laborieusement acquis se grossira par jour de quelques centimes, pendant cinq, dix ou quinze ant», et le propriétaire, s'il échappe aui chances de mort,
* Je montrenl ptr des diiflires, dans un prodMin Chapitre , qu'à plusieurt é|ioqoe»,
les bagnes ont couvert leurs dépeust": prtr travail, et qn'aujt'ini) ti'ii tin^inc oii la dos» organisaUon r^gae, il eiibie uue charge a pi-ioc sensible pour l'uiltiiiiiUiraUoD du la maHiu.'.
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si nombreuses dans ua bagne, ne l'ctrouvera, en rentrant dans le monde, que la somme exacte et infécoDde qu'il aura déposée 1 On aurait dû peofler que plus le condamné a de ressources en rentrant dans la yie commune, moins il emporte de chanoes de redevenir coupable* Les faits combattent encore victorieusement id contre le paradoxe, et je dirai des fait« *. Et peut'-étre de cette pensée sociale serait né le projet d^une accumulation progressÎTe de T épargne du condamné. Pciil-être aurait-on pu créer un placement productif pour CCS valeurs; et si radmiuisiration ne vi ul ul pas se transforimî en comptoir de banque, il se serait trouve quelque homme de finances qui eût accepté le bcnélicc moral de cette œuvre utile.
L admission dans les localités nommées salles d^cpreuve, accordée à ceux que leur repentir rend dignes de bienveillance , porte et sur le régime et sur les emplois de fayeur. Les aliments, à la salle d^épreuve, sont plus copieux, et deux fois par semaine il y a distribution de viande.
Le poste le plus recherché, comme le plus lucratif, dans PinCé^ rieur du bagne, est celui de payole, ou écrivain. Ces fonctions ont pour objet la correspondance des forçats. Le payole est le confident des secrets les plus intimes. Moyennant salaire, il est le conseil du coiidaniiié ; c'est lui qui rédige, pour les non-letlréç, les longues ppîtres II la laniiile ou aux protecteurs que l'homnie du bagne peut avoir eucore dans le monde, les réclamations au commissaire. Pontis de Sainte-Hélène et Faure ont été |iayoles dans leurs salles.
Plus d'une fois il est arrivé que le pajole, abusant de la connaissance qu'il avait des affaires d'intérêt des condamnés ses clients, a cédé à de mauvaises inspirations et a obtenu au nom d'un malheureux auquel il ne rendit pas compte du résultat de ses demandes, d'abondants secours qu'il s'appropria ; d'autres fois le payole s'est servi de son talent d(î calligraphe pour adresser à des personnes ( ridules une de ces épitres connues dans les geôles sous le uom de lettre de Jérusalem ^
* Voir, plus loin, le cliapitre iolitulu Après le Bagiu.
* Des coodaiMiiB, slmnlâiit |»tr Idtres une tofortnne arrltée k «oe ponoone reeonnavdaMf, eiciiefii «ou vent riniftrttdi* gens cliniitnbies» etp«r wn léril menaonger et
208 KES BAGNKS.
Les éprouvés peiiveiit élre nommés balayeurs, harbero foui*gonTiiers *, garde-bidons»; quelques-uns sonl répartis dans les divers jardins qui appartiennent à la marine, d'antres deviennent tonneliers, matelassiers à l'inlirmerie; d'autres encore peuvent se livrer, dans Tintérieur des salles , à un petit commerce d'épiceries, etc.
Quelques-uns des condamnés , les plus méritant«i , obtiennent la faveur d'un petit matelas d'étoupes, épais de deux ou trois doigts, connu sous le nom de strapontin ou de serpentin. On ne saurait croire combien ce privilège, dont la jouissance est à peine appréciable , fait d'envieux , et de quel stimulant il est
sous d<is noms supposes, h l'aide d'adroits compbri.>s, escroquent d'abondanles aumônes. On nomme CCS sortes d 'ôc ri ts ou dcplaccls.on ne sait trop pourquoi, Lettres de J&rusalem. • Barbier du bagne. — * Cuisinier du b»gne. * Allumeurs de réverbères.
PETITR FATIGUK. — PÉCULE, ETC. 209
h l'émulation des derniers venus, qui quelquefois n'y prennent part qu'après une longue attente. Le strapontin est Tidée fixe, le rêve d'ambition et de bien-être pour Tbomme qui souvent couche depuis des années entières sur le toilard, avec une simple couverture. C'est surtout dans les régions de l'Ouest, à Brest et à Rochefort, que cet adoucissement est sensible.
Il fut un temps où l'administration des chiourmes permit que la loi des travaux forcés fût faussée daus son esprit et dans son application. Sous le Directoire et pendant les premières années
de l'Empire, des privilèges existèrent dans les bagnes, au profil de condamnés favorisés, et notamment de ceux qui avaient des ressources pécuniaires. 11 est vrai que Napoléon , quelquefois si inûexible , transigea avec de grands coupables, et que des comptables ou des munitionnaires purent racheter le vol par le don d'une frégate.
La tolérance entra dans les mœurs vénales des subalternes ; elle
M LBS B&GNBS.
négocia au bagne la liberté ou le bien-être des hommes qui pouvaient payer Timpunité on rînjnstice.
On vit alors grand nombre de forçats passant leur vie hors du port, employés comnie i:onmiis ou comme domcstiqiies chez les notables habitants de la ville et chez les tiiiployés de l'adiniuislratioa de la marine* Ainsi, à Brest, à Toulon , à Rochefort, on avait «on forçtUf comme on aaiUeors son chasseur, son groom, son broaseur. Dans chaque maison, le cuisinier, le palefrenier, 1 instituteur, le professeur de musique, se présentaient arec le bonnet de laine ronge sur la tète ; quelquefois même on les autorisait i ne Gonserrer que le gilet du bagne, qui se cachait sous un habit ou une Teste bourgeoise. Au pied seulement un simple anneau, emblème de captivité, trahissait l'expiation d'un crime.
La sécurilé dut se ressentir de cet état de choses. Un forçat servit longtemps chez M, Barbier, chef des mouvements du port. Croyant sincères les nombreuses proleslations de retour à la vertu que lui faisait le condamné, n'ayant que des éloges à faire de la régularité de sa conduite , la confiance de M. Barbier fut bientôt assez grande pour le laisser seul à la maison. Le forçat rêva bientôt la liberté, et il voulut la conquérir d'une manière remarquable sous le brillant costume d'officier supérieur. Il étrille un des chevaux de selle de son protecteur. Téqiiipe avec soin et se dépouille de la livrée du bagne, revêt l'habit de grande ordonnance du chef des mouvements du port, pose le chapeau njiliLure sur sa tcle, s'élance sur le coursier qui hennit, et s'approche en caracolant de la porte principale. La sentinelle crie : Aux armes ! le poste se place sur deux rangs, le tambour bat, ou rend les honneurs militaires au faux officier supérieur ; il salue, met son cheval au trot, et disparaît. L'alerte est donnée le soir, à l'heure de la rentrée au bagne; mais l'évadé a de l'avance, il est arrivé i Niort, où il vend sa monture pour prendre place dans une diligence.
Delage fut condamné , sous l'Empire, pour concussion et faux en écritures publiques.
Son extérieur séduisant , sa mise recherchée, sa physionomie gracieuse, lui avaient fait donner le surnom de joli forçai. Quand
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l'ea^éculeiir de la justice afait approché le fer brûlant de son épaule, des cris de grftce s'étalent fait entendre. La clémence se tnt devant la loi. La fortune de Déluge lui accjiiit dans le bagne une position exceptionnelle. Deux fccndarnies l'amenèrenl en chaise de poste à Rocheforl : on lui atconiu (iiie chambre particulière; il la tit meubler avec élégance. 11 avait aussi obtenu uu appartement i<;o!é à l'hôpital. Sa femme et ses enfants vinrent habiter Rocheforl. Delage quittait le bagne le matin, après le coup de canon ; U se rendait au domicile de sa famille» qui ignora longtemps» dit-on , dans qud lieu d*infamîe le crime avait conduit le fonolionnaîre.
Voyons cet homme donnant Ini-mème à ses fils leurs premières
leçons, leur enseignant les principes de la vertu, les règles delà vie honnête. Si le pied d'un de ses eiiluits eût louché le sien, il ont st'iili l'anneau (il > galères; si les pli^ il» la chemise du condaiuué se fussent dérangés, la flétrissure se fût révélée. Le soir Delage prétextait la nécessité de sa présence ù bord d'un bâtiment sur lequel il était employé, il quittait sa famille et retournait au bagne.
Delage était coupable; il devait, comme tous ses compagnons, ' subir toutes les douleurs et toutes les humiliations du bagne, et voilà que sa captivité prend toutes les apparences de la liberté; la
société, qui Ta rejeté , semble Tadopler de nonvean, elle affaiblit uuliiHt qu'il est en elle tontes les manjucs de son infamie, elle revient i lui, elle lui laisse la faculté de voir î^a femme, elle protège le mensonge officieux qui trompe la tendresse de ses enfants : loin de lui la gamelle dégoûtante des condamnés 1 ce forçat s'asseoit à une table élégamment servie *, il a un litel non un grabat ; et, riche faussaire, il s*étend sur le duvet moelleux auprès du faussaire pauvre, son voisin, qui s'agite sur des planches.
On cite à Rochefort un autre condamné qui, comme Delage, jouissait d'une très grande liberté. G*élait un vieilterd fort spirittieK reçu , accueilli partout. Il était condamné à cinq ans , j'ignore pourquoi crnne ; il avait inutilement demandé à payer sa grâce d'une partie de sa fortune. Il avait été jusqu'à offrir an jjouveruement impérial de construire et d'équiper à ses irai^ un vais-
seau à trois ponts ; cette fois on refusa la transaction, et lu coupable subit un cliàtiment qu'il trouva moyen d'adoucir.
Les emplois accordés à la bonne conduite doivent puissamment seconder Témulation, mais il faut que la répartition en soit faite avec intelligence et surtout avec moralité.
A l'époque où le relâchement réglementaire s'était fait sentir dans les chiourmes» les payoles semblaient plutôt appartenir à la société qu'au bagne; ils avaient usurpé des fonctions administratives, étaient devenus les dispensateurs des grâces , en imposant leurs favoris ù l'administration. Us faisaient un honteux tratic des faveurs. Malheur au condaumé qui croyait pouvoir traiter ses affaires sans eux.
Aujourd'hui, tout est rentré dans l'ordre; les forçats travaillent dans les ateliers de l'intérieur du bague; ils ne vont plus se pro-
PETITK PATIGUB. — PÂGULB, ETC. 2tS
mener en TÎlle avec des costumes de fontaisie; ils ne cheDlenl pins dans les conceiis, ne eourant |ilus le cachet, et s'ils font .des
éducations, c'est dans rintérieur de leur localité.
J'ai (lit à quelles fouclions on les appelait, et quel prolîf moral on pouvait retirer de cet adoucissement. Des adiniinstraleurs éclairés ont cherché à étendre cette action moralisante, en réveillant dans ràme du condamné le sentiment de la famille ; et bien des hommes qui vivaient oubliés et déshérités de TalTection des leiin, ont tu revenir à eux des affections qu'ils croyaient éteintes pour jamais. J'ai raconté le fait suivant dans mon précédent ouvrage :
Dans mon séjour & Rocbefort,, j*aimais à me promener dans les sombres avenues du jardin public. Assis sur la terrasse qui domine
le port, je regardais les couples de foreats qui charrient de louids fardeaux et achètent, à la sueur de leur front, l'avantage d'échapper quelques heures à l'air méphitique du bagne. J'avais remarqué une jeuiic lillc qui passait et repassait devant moi, et prolongeait ses regards avec une curiosité avide sur le bâtiment delà Corderie.
La jeune fille portait le costume vendéen. £Ue s'asntsur un banc adossé aui charmilles, et là, resta rêveuse. Je m'approchai, je la reconnus : je Tavais vue la veille cbes le oonaeige du jardin, et j'avais appris le but de son voyage. La jeune fille allait se marier» et son père était au bagne.
Eutrope était le prétendu de la |)aysanne ; il connaissait le crime de son beau-père futur. Habitant le même village, il savait tout ce qu li pouvait perdre eu considt ration en épousant la iilie d'un condamné; mais Tiennette était aimée, et la passion cachait à Eutrope les conséquences de ce mariage. 11 voulait épouser la jeune fille, ma» il désirait qu'on né parlât plus de ce père qui était mort aux yeux de la loi, qui n'avait plus aucun droit sur sa fille, et dont il fidiait éloigner le souvenir.
Tiennette aimait son père, et son affection pour lui se doublait par le mépris dont les autres frappaient Tauleur de ses jours; elle voulait qu'il signât le eons^Milenieiit de son mariage et qu'il lui donnât sa bénédiction. Kulrope avait longlemps conihaKu le désir de Tiennette; il lelusait encore à la démarche qu'elle dédirait iaire,
elee o*étaitqu*avec regret qu'il avait entreprie le voyage «le Bocfaefort. Eutrope était un gardon de lioiuie miney qui aifait dee manières franches et ourerles» et' dont Fabord prévenait an premier (XNipd'ttil ; il ne tarda pas à venir se joindre à nous; il avait été bîre quelque emplette. Je servis d'interprète aux sentinientsde Tiennette. Je dis à Eutrope qu'un père n'est jamais coupablt; aux yeux de sa fille; qu'il u'y a point de lois, point de juges, point de jury, point de cour prcvôtale, qui puissent nous déga<^ei" des liens de la nature, et que la piélc iiliale de Tiennelte devait être pour lui un gage précieux des vertus de son épouse.
Tiennette ne disait rien, mais ses regards étaient attachés sur le visage d*Eutrope ; elle épiait tous ses monvenwnts, comme pour saisir un acquiesoement à ses désirs.
Eutrope m'éeoulait les yeux baissés : dès que j*eus fini de parler, sans répondra, sans fairala moindre objection, il prit la main de Tiennette, et les deux amants s'acheminèrent vers le bagne. Je les suivis, cl iii jeune (ille, qui apparemment regaidail nia présence comme un appui cuntrc l'bésitatiou d'Ëutrope, m'encourageait du regard à ue pas les quitter.
Cependant le vieux forçat était malade depuis plusieurs jours; il n'était plus au bagne : il avait été conduit à l'hèpital. Nous traversâmes silencieusement la longue coor, nous montâmes les degrés de Tescalier. A l'entrée des salles, un Iromblement violent agita la jeune fille; ses joues étaient pftles, son ccsur devait être bien s«rré, Eutrope et son amant furent introduits jusqu'au lit du forçat. Un garden^iourme me repoussa, et je ne pus suivre que de loin les détails de ce tablean. Au pied du lit dti condamné se tenait Eutrope ; la jeune tille approcha avec un monvement de erninte qu'elle ne put comprimer. Le condamné leva sa tète atiaiblic, tourna un regard éteint et laissa échapper uo sourire entre ses dents, dont la blancheur contrastait avec son teint bruni. Un gaide-chiourme avait conduit les deux jeunes gens; il était resté comme témoin à cette scène. Une bonne sœur de la charité soutenait le malade ; il prit la plume qu'on lui présente, il regarda l'acte dressé d'avance, et, soutenu, il apposa an bas son nom déshonoré. Etendant vers Tiennelte ses bras dccbarués, il l'attira sur
TH: S fi. A »' ' i
FKTITB FATIGUB. — PÉCULE. ETG 215
son coeur; le mouvement qa*il fit donna une secoussé à ^fi chaîne, dont Ëutrope avait pris un anneau qu'il regardait d*aa mil hébété ; Tiennatte saint ce moment pour gUtter fartivement, en tremblant, sa main sous le drap. Un regard qu*elle prolongea sur le gardecfaioarme, qui se détournait, trahit^ heureusriment pour moi seol, Toffrande que la jeune fille laissait i «on pc>re.
Après une demi-hcurc d'entrevue, Ëtilrope, qui semblait mal à sou iiiae, fit un signe a Ticuucttc ) la jeune iiile donna le baiser d'adieu au condamné. En se relirantj un des anneaux de la chaîne qui relenait le moribond sur 11' lit de souffrance froissa la robe de la Vendéenne ; une larme mouilla ces fers rouilles. Les deux fiaoeéa sortireut lentement, tête baissée. Près de la porte, Tiennetle porta on dernier coup d'ceil sur le vieiUard, et peut-être en œ moment son coeur demandaF^-il au ciel d*abréger les torturée de son père, en rappelant, de Tasile où Ton louflre, dans celui où Ton par» donne.
Quand les deux amants eurent descendu Tescalier des tallee, la
jeune fille sauta au cou d'Eutrope.
« Ci tti' (lémarchr, lui tlit-elle, nous portera bonheur. »
Leji (1( iiv jt'uiies •^r\\< entrèrent ensuite dans la chapelle de l'hospice civil, y lireal une courte prière, me saluèrent avec reconnaîasance, et montèrent dans une carriole 'qui les conduisit dans leur village.
Oui, Dieu a dû te bénir , pauvre fille qui n*as pas abandonné Tantear de tes jonia, qui n*as pas cra que tout était rompu entre lui et loi, parce qu'il était coupable; et tes enfants rendront à la vertu rbommage dont tu n*a8 pas craint d'bonorer nn père criminel.
Quand des bommes éclairés ont été placés à la tète des cbionrmes , et ont regardé le commissariat comme une fonction (pii \6Ur imposait une noble lâche au delà du cercle de la surveillance, on a pu se rendre compte de l'influence que jwut avoir sur un grand nombre de coadamnés le souvenir des bienfaits ou des bons traiisments.
La masse entière môme n*esl pas inaccessible à quelques bons sentiments; et, à cet égard, voici nn fait raconté par un M. ***, avocat de Brest.
31« Ti8S BA6NB&
En 1819, mon confrère P.. i c\ moi, nous défendîmes deux
forçats accusés de fabrication de faiis^- monnai*' ; nos efforts, secotides par l'humanité des juges, réussireot à faire écarter la peîoe capitale.
Quelques mois après, M. B , voyageur de Lyon» m'engagea
à l'accompagner pour TÎsiter le bagne. Quoique bien au fait des usages de cet établissement, je fiouvais étrange que les forçats qui rentraient en ce moment de la latigue se tapissent le long des mars et formassent une sorte de haie sur notre passage ; tous avaient le bonnet à la main. A Textrémité de la salle, nous nous arrêtâmes au banc d'un graveur de cocos, et, pendant que nous examinions ses ouvrages, je sentis tout à coup quelque chose qui m'enlaçait les pieds. Je crus que c'était quelque chaîne, et j'allais m'en dépêtrer, lorsqu'à ma grande surprise et à ma grande confusion, j'a~ perçois un homme étendu de tout son long , qui s'efforçait de baiser ma chaussure. Je m*em presse de le faire relever, malgré ses inslanees, et je reconnais le for^t que j'avais défendu quelques mois auparavant. Pendant que je lui adresse des reproches sur son attitude trop humiliante et la forme de ses remerciements, nous apercevons un groupe qui s'avançait vers nous au milieu de la haie. A la téte, se présente un homme d'assez belle physio* nomie, qui m'adresse un discours fort bien tourné, dont la substance était que ses compagnons, quoique repoussés par la société, savaient encore pratiquer la reconnaissance, A qu'ils venaient, au nom de toute la salle, m'iidresser des remerciements pour le service que j'avais rendu à leur camarade. Cette cérémonie, nous dit-il, était préparée depuis six mois; on attendait impatiemment ma prochaine visite au bagna.
Il est impossible de décrire les impressions diverses que firent sur nos âmes, profondément émues, l'aspect de ces six cents hommes dans l'attitnde la plus respectueuse, témoignant une aus^ unanime reconnaissance pour on léger bienfait dont l'acquittement m'avait déjà récompensé amplement; et quels hommes encore ! et dans quels lieux !
Jamais une pueille scène ne s'effacera de mou souvenir. Je ne puis voir un forçait sans qu'il la rappelle à ma mémoire ^ elle m'in-
PETtTE FATIOOK. — I^ÉGCJLE, ET<Î. 411
S[>îrc toujours des réflexions et des vœux pour l aiix lioralmn du sort et de la moralité de les malheureux. Puisse une administmtion sage et éclairée s'occuper eniio sérieusement et efticacemetit de ces deux objets !
Dans une visite que M. Appert fit au bagne de Rochcfort, pen^ dant une nuit, il fut reconnu par un condamné qui éveilla son compagnon de cbatne et lui fit part de sa découTerte. Gelaî-ci communiqua la nouvelle à son voisin, et bientôt tonte la chiourme fbt éveillée et sut que Thomme charitable qui portait des consolations dann ce lieu de misères était là. -
Peu d'instants après , le silence du bague fut interrompu pâi' une douce sérénade : lesai tislcs étaient des condamnés, c Je ne pui^ exprimer, dit M. Appert, l'effet que produisit sur mou imagination ce coucerl improviste ; la mesure battue par des pi(;Js enchaînés, tous les regards des forçais (ixés sur nous, l'application des musi»' ciens, la physionomie des gardiens, étonnés de cette scène, tout Gonconrait à présenter un coup d*<eil d*une originalité extraordinaire. »
Quand on se livre à Tétude spéciale des classes réprouvées, à chaque instant un trait saillant se révèle qui se met en opposition
avee tous les actes précédents d'une nature (pi'on croit connaître, et le problème d'instinct qu'on se flatiail d'avoir trouvé, devient tout à coup insohibl»". Qui dira pourquoi, parmi ces nombreuses tibrcs du cœur qui semblent détendues et que rien ne peut faire vtbm, il.s'en trouve une qui, touchée par hasard ou avec intellîgenee, se met à résonner, et galvanise, pour ainsi dire , une âme qu^on croit morte aux nobles instincts?
An nombre - des ouvriers libres du port de Toulon se trouvait, il y a quelques années, un Génois. Cet homme, comme la plupart de ses semblables qui vivent presque en communauté de travail avec les coiuliiiunés de la petite fatigue, laissait percer le ««enliment de commisération que lui inspirait la position des coupables. Parmi les forçats avee lesquels il était en rapport journalier , il en était un qu'il avait pris en plus grande pitié. Souvent il lui arrivait de partager avec lui ses vivres; plus d'une fois, la gourde qui contenait le vin de l'ouvrier libre s'était placée sur les lèvres du
2I« LES BAGNKS.
condamné. Quand ?enait rbeure où l'ouvrier libre regagnait mm Iqgis en ville» te Génois ofErait au forpat le morceau de pain qu*il avait ménagé pendant la journée, et il ajoutait ce supplément à la noodique ration du bagne.
Le condamné trouvait un adoucissement à sa peine dans cette sjmjxithic que nianifeslail pour lui l'ouvrier. Les heures étaient moins longues quand le Génois était au travail ; les pensées étaient aussi moins tristes, car l'ouvrier parlait au condamné de S4's affaires» il Tentretenait de détails du ménage ; cela brisait un peu la monotonie de cette vie incessamment la même que mène l'bonune des cbiourmes. Le Génois était père de fomille. Chaque année sa femme allait passer quelque tempe au pajB et j portait les éoonomies de Pouvrier.
hc^ii plusieurs fois, aui premiers jours d*an1omne, le Génois avait dit an forçat : Comj)a(/fioniie est partie pour ritalie.£a Compagnonne est le nom familier que les riverains de la Méditerranée donnent ;i la femme qui partage leur vie active et laborieuse.
Une nouvelle année s'écoula ; l'équinoxe était venu ; la femme du Crénois avait coutume de partir avant celte époque, que rcdoiilt iit les passagers, et l'ouvrier n'avait pas annoncé l'absence de sa femme au forçat. Gelni-ci interrogea Tétranger, etTétranger lui apprit que la compagnonne n'avait plus besoin au pays ; elle n'avait plus d'économie à y porter... 11 y avait i peo près sb mois queTouvrier, cédant à un mouvement d'ambition, avait risqué ses épargnes dans une spéculation de cabotage faite de moitié avec un patron de barque de Livourae. Le petit navire avait péti, et il ne restait pins au Génois que ses bras pour lotile icssource. L'ouvrier eût trouvé encore du < iirage dans sa position d'homme libre et dans l'assurance qu'il avait de trouver du travail dans le port; mais sa pauvre femme n'avait pas eu la force morale de supporter le sinistre qui l'avait frappée dans sa petite fortune. La oompagnonne étut tombée malade ; elle avait fait des dettes, les créanciers réclamaient leur prêt, un propriétaire intraitable pariait de laire vendre quelques modestes meubles pour se payer d'un loyer de vingt écus... et rouvrier, abattu, et pensant à chaque baure i la maladie de sa femme et aux embarrasdu ménage, ne cessait de répéter : PoveraeompagnoHne.
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Uo incident YÏnt un moment distraire le Génois de ses tristes furéoGCUpations. Le condamné , qui jusqu'alors avait para prendre son supplice en patience, et qui jamais n'avait fait entendre une plainte sur sa position , fot saisi lout à coup d^une profonde aversion pour cette vie qu*il traînait en expiation de sa faute. Le décoi>ragement sembla Fatteindre» et plus d^une fois il s*exposa à la bastonnade, à laquelle il n^échappa que parce qu*on tint compte de ses bons antécédents. La pensée de la fuite devint fixe chez lai, et il obliut du Génois qu'il favorisât son évasion en lui appuiUinl un costume d'ouvrior.
Le condamné avait bien mûri son plan. Il s'était assuré d'une cache dans le port où il resterait deux ou trois nuits à Tabri des recherches. Ce temps écoulé, il savait comment gagner une retraite qai lui avait été révélée par un camarade qu'elle avait longtemps protégé. La forçat indiqua au Génois la position da cette demeure secrète, et il lui fit promettre do venir lui faira viaila la cinquième jour qui suivrait son évasion.
Toutes les droonstances servirent à souhait la condamné. Il s'évada, gagna un lien solihure dans les profondes gorges des vaux d'Ollioules. 11 descendit à l'aide d'une corde dans une grotte naturelle, lieu de refuge des nombreux malfaiteurs qui, à des époques éloignées, inleôlerent ces contrées.
Le forçat était depuis quelques heures eu possession de son asile; le sol résonna sur sa tête : un homme gravissait ces escaipemenls dont il semblait avoir connaissance exacte ; la signal convenu fut donné; la pierre qui cachait l'entrée de la grotte tourna sur ellemèma, l'échelle de corde fut tendue, et le nouveau venu descendit : c'était la Génois qui venait accomplir sa promesse.
L'ouvrier, oubliant sa misère, avait apporté quelques pièces de monnaie au fu^ilii. Le condamné les prit en souriant et il dit au (jtinois : Merci, vous avez fait pour iiiui tout ce que vous avez pu, à mon tour je vais faire ce que je pourrai. J'ai compté sur vous pour in'aider ; je ne puis rester ici ; je suis encore dans le déparlement du Var, il faut marcher vers Marseille, car j'aime mieux être repris dans le département des Bouches-du-Rhôna« — Il faut espérer, dit le Génois, que vous ne le serez pas plus
là qu'ici ; car si vous deviez ôtrc pris, aulanl vaudrait pour vous cire décoiivcrl niainlcnant.
— Non pas, fil le forçai ; cela ferail aussi bien nion affaire, mais cela ne ferait pas la vôtre. Le forçat ne vaut ici que soixante-quinze francs, Tami ; plus loin il vaut cent francs
Le (ît'uois ne comprenait rien au langage du fugitif. Le forçai fut obligé de lui révéler sa pensée entière. Jamais le bague ne l'avait elTrajé, jamais l'amour de la liberlé n'avail inquiété sa vie de
' Voir If l hapiiro f-yoiioH^.
PETITE FATIGUE. — PÉCULE, ETC. 321 <»ptîf; forçat, il 8*élait habitué à sa position, et jamais la peosée de s^évader ne lui aérait vonue s'il n*aTait pas eu Tespérance de faire une spéculation au profit de Tonvrier. Dans les fers, le forçat
ne pouvait, avec les quinze ou vingt centimes do pccule, venir an secours du Génois malheureux ; mais, évadé, son coqîs acquérait une valeur positive, valeur qui se eapifalisail par l eluignenienl; et . (|uand son corps vaudrait cent francs , alors il pourrait dire au Génois : Prends-le, livre>*le, donne-le am autorités ; lu recevras cent francs; avec cet argent tu paieras ton propriétaire, et ta femme ne manquera plus de bouillon ni de tisane»
Le Génois dut se trouTer bien surpris d'entendre un pareil langage ; il dut croire que la joie de netrouw la liberté avait dérangé les organes du fugitif; mais, eependunl, il fallut qu'ilfinît par comprendre Tacte de dévouement du condamné, quand celui-ci le menaça de l'altxicher à lui avec une corde et de le ramener ainsf à la première résidence de gendarmerie. On verra, se dit-il, garottés ensemble un honnête homme et un forçat ; on ne pourra pas croire que c'est le forçat qui ramène Thonnéte homme, il faudra bien, bon gré mal gré, qu'on dise : C'est Thonnète homme qui a pris le forçat... L'éloquence du condamné persuada sans doute TouTrier, et au souvenir de la compagnonne, une transaction se 6t entre les scrupules du Génois et la bonne volonté du fugitif, que le plaisir d'une bonne action séduisait plus que la liberté.
Le commissaire eut bientôt connaissance des nobles motifs de celle évasion ; el, après quelques jours, le fugitif avait repris, pai" une faveur spéciale, sa ])lace aux travaux de la pclile fatigue.
Un forçat meurt ;i I iiopital de Brest. A ses derniers moments, uue pensée accablante le préoccupe : il laisse dans le monde un (Ils encore enfant que sa mère a amené depuis quelque tempe dans le lieu d'expiation où son père subit sa peine. L'orphelin va rester sans. appui, sans afiections, avec l'héritage du mépris public, et c'est ]k le sujet des poignantes angoisses du moribond. Un condamné, qui a élé le complice des crimes de l'agonisant el le compagnon de sa vie de débauche, s'approche el lui promel solennellement de h; remplacer près de son (ils... (let homme est le forçait I)rouillct, employé à la pharmacie de l'hospice et
condamné à vingt ans de travaux forcés pour vol avec escalade.
Drouillet tient religieusement son engagement. 11 partage chaque jour sa pitance avec Torphelin ; il lui donne lui-même quelques préceptes élémentaires de grammaire. Aux heures où Penfant approche de lui, aucun propos malséant ne se fait entendre, Targot se tait. Les compagnons de Drouillet semblent comprendre le respect qu'ils doivent à l'action méritoire du père adoptif. Quand le maître se voit dépassé par l'élève dans les connaissances primaires, il le confie aux soins d'un instituteur, et prend sur les profits de son poste d'infirmier les frais de deux années d'éducation.
A. onze ans. l'enfant du bagne excita l'intérêt de plusieurs officiers delà marine, il fut placé à bord d'nne frégate, où, par la protection du commandant, son éducation se continua, et il répondit à toutes les bontés dont on le combla.
« Que cet enfant fasse son chemin, écrivait Drouillet à M. Ap- |)ert, j'oublierai alors mon esclavage, et je croirai ji'avoir jamais été malbeureux. Ce n'est pas en récompense de ce que j'ai fait pour cet enfant que je vous demande une grâce, mais je voudrais être à même de jwuvoir contiuucr ce que j'ai commencé, devenir le |Hîrc d'un malheureux qui |)erdit le sien à l'âge de cinq ans, lui
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euseigiKT K; l)len cl lui faire éviier le mal, dont je couuais &i parfailenicnt les suilt^b [uuestes. >•
« Ce condamné, ajoute M. Appert» m'iatéressa au detà de toute expression ; aussi je ne négligeai T\oi\ pour le rendre à la liberté. Au bout de quelque temps, mes efforto lurent couronnés d'un plein succès, et Drouillet quitta le begne, oà il avait toujours tenu la conduite la plus régulière. Revenu à Paris, il s'occupa actiTcmeni de son jeune élève, et personne n*eot jamais à se plaindre de lui. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque j'entendis son nom retentir une seconde fois aux assises ^ dans raiîaire du vol des médailles! Je ne savais à quoi iltribuer ce nouveau crime de la part de Drouillet; je ne pouvais même croire à su < iiin[)licité, lorsque l'arrêt de la cour, rendu sur des faits dont il était impossible de nier l'évidence, me convainquit enfin de sa culpabilité. *
A celte époque, le jeune Pierre L... était embarqué et n'avait plus besoin des secours de Drouillet, et lorsque je vis ce dernier à Bicètre, il me dit avec un accent de vérité ; c Mon orphelin pouYait se passer de moi et de mes conseils ; rien ne m'attachait plus i la ▼ie, celui pour lequel je la supportais n'ayant désormais aucun besoin de mes services. J'ai cédé aux pernicieux avis de mes complices, etje dois mourir dans les fers. )>
Eu effet, DrouiUel, altcini d une grave affection de poitrine, succomba dans cette prison.
La vie de ce condamné offre, comme on le voit, un assemblage biiarre de bons et de mauvais sentiments. U fallait un aliment puissant à son cceur pour empêcher son esprit de retomber dans ses coupables habitudes... Il laltait cette promesee d'adopter l'enlantde son ami eipirant dans ses bras; il fallait son dévouement à cet orphelin, pour que le crime perdit sur lui sa fatale influence. Combien cette remarque doit faire penser les hommes qui croient que des châtiment suftiseul pour euipôcher l'exercice de la d«''pravalion ! Qu \h sont loin de la vérité, ceux qui refusent d'esiW'rer, nieine des plus grands coupables, un retour vere la morale ! Si Drouillet avait eu près de lui, comme au bagne, son iiU adoptif, cet enfant, né sous une si triste étoile, tout en recevant des preuves touchantes de sa bonté , l'eût préservé d'une nouvelle rechute,
22ft LESBAGNIiS.
el peul-ètre aujourd'liui ils^TÎvniienl lous deux lans reproches, le ne crains donc pas d'affirmer , malgré la culpabilité do
Drouillcl, qu'il existait en lui iirte lejulancc vers le bien presque aussi forte que celle qui le portail au mal, et que les circonstance^ pour lui, comme pour la plupart des condamnés , sont entrtes an moins pour moitié dans le crime , qui a terminé sa vie avant le temps.
Dans une prison qui renfermait des condamnés des deux sexes se trouvait un jeune homme appartenant à une honnête famille d'ouvriers. Il avait été recommandé à M. B. . . , directeur, et cet administrateur, malgré les penchants à la plus honteuse débauche qui entraînait sans cesse le prisonnier, ne désespérait pas encore de lui.
Jusqu'alors aucun châtiment , aucune douce parole , n'avaient pu vaincre la paresse du détenu. L'obscénité de ses paroles, le dé^ sordro et la malpropreté affectés de sa tenue en faisaient vnumcat un pcrsonua^je hideux. Cet homme avait encore une année de captivité à subir»
Dans la division des femmes se trouvait une jeune fdlc qui, faute d'une éducation première et des soins intelligents d'une mère, avait vécu pendant les premiers jours de sa vie comme si elle eût été orpheline; le vice s'était emparé d'dle avant même qu'elle pût apprécier les avantages qu'il y avait à fuir le désordre. La captive était laborieuse et rési^^née ; et, en la voyant assidue aux travaux de la prison, régulière dans l'observance des règlements, on plaignait cette détenue. L'eutraînenienf, l'abandon, la misère, avaient étouffé en cette enfant d'heureuses disposition?, et elle n'avait plus q\i'ua pas à faire pour franchir la ligue qui la séparait de la prostitution.
Un jour, par l'effet du hasard ou par suite d'un cdlcul du diredeurj qui aimait à faire des eipérienoes sur les natures perverties, la jeune 6Ue fut appelée au greffe en même temps que Du..., (ce sont les initiales du nom du détenu auquel M. B... s'intéressait). La vue de la jeune fille produisit quelque effet sur le prisonnier ; il compara, d'un coup d'œil rapide, la souillure de ses vêtements avec la |)roprelé du costume de la détenue; son orgueil fut humilié, et le leudemain, ayant été rappelé au greffe, il s'y rendit
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avec Tospoir de TetrouTer la jeune fille, el alors TcDil observateur de M. B.,. remarqua le changement de tenue qui s^élait opéré : Du....^ était presque devenu coquet»
Du était bon dessinateur. Sous le prétexte de vouloir introduire un travail de broderies dans l'aii-lier des femmes, le directeur offrit au détouu de douner au parloir du greffe quelques leçons de dessin a la jeune fille, dont il se proposait de faire une coutre-maitresse. Du..,., boudit de joie, mais le directeur mit une condition h ceUe faveur : il fallut que le détenu subit un mois d*épreuvey pendant lequel il devait ne donner aucun sujet de mécontentement.
Le pacte fut consenti, et à l'époque dîle» Du se présenta au
greffe : ce n^était déjà plus le même homme. Pendant plusieurs semaines, il enseigna à la jeune fille à tracer des ornements sur le
canevas. Un jour que le directeur assistait à la séance , il lui échappa ces paroles : Tous les deux, si vous vouliez être sages, vous feriez un bon établissetnent.
Douée de quelques qualités que la prison n'avait pas encore cfiacées, conservant assez d'orgueil pour rougir de sa position, la jeune fille, qui avait bien vite compris rintérét qu'elle inspirait an détenu, se rdevaitdans sa propre estime en pensant que l'amour qu*elle inspirait avait été assez fort pour convertir un mauvais sujet et le rappderà des habitudes laborieuses.
De son cèté, Du était tout étonné de la transformation qui
s'était opérée eu lui ; ses goûts de désordre el d'insoumission n'existaient plus. Il s'était surpris à faire des écoiu)rnies siu" le i.\ de son travail, et il avait prie la jeune tille d'être sa caissière ; et quand le moment de la mise en liberté du détenu arriva, il demanda à son élève si elle voulait joindre ses ressources avec les siennes et constituer une petite dot à leur profit mutuel. L'élève, reconnaissanté des soins du maifre, accepta la propoeition, el les deux fiancés étant devenus libres le même jour par la généreuse in* tercession dn directeur, qui obtint pour la jeune fille la dispense de quelques mois de captivité , un mariage se célébra dans la chaplle de la prison, et M. B...., le directeur, signa comme premier témoin.
220 LKS BAGNES.
Ce fut là. m*a dît M. B..., une de ses plus heureitse« expériences. 11 conserva jusqu'à sa mort des relations iiitjint's avec s( ? doux protégés, qui foudèrcnl une })etitc maison dc commerce qui j>rospéra et prit plus lard dc l'extension.
r.ps vieux porte-clefs des prisons de Paris ont conser\'é le souvenir d'im ancien guichetier nommé Marillac, qui, avant d'être employé dans les geôles, avait vécu dans les Pyrénées, où il exerçait la professioo d^éleveur d'ours. Cet homme était d'une force athlétique; on préfendait qu'il avait dans le regard une puissance magnétique qui domptait les bétes carnassières et apprivoisait les animaux les plnu sauvages. Marillac avait amené plusieurs onrs à la ménagerie impériale, et pour récompense avait obtenu nne place de gardien à Hlcétre. CcX homme, habitué aux relations avec les hAtes des monlagnes, send)la s'attacher dc prélérence aux détenus le plus terribles. Il se sentit pris d une vive sympathie pour Jaq..., le plus insoumis des prisoimiers, chez lequel la conformation crânienne indiquait les instincts de la fauve; à sa vue, Marillac se sentit ému ; car il retrouvait une ressemblance frappante entre cet homme et ses animaux de prédilection.
Un vol d'argent fut commis à Bicètre au préjudice d'un nouveau venu ; les soupçons tombèrent sar TOurs de Marillac : c'était ainsi qu'on nommait le favori du guichetier. Marillac était absent, il avait profité de son tour de sortie. Le lendemain on lui fit part de l'aventure. 11 ne dU mol, et se contenta de passer dans la cour où le piisonnicr faisait sa promenade. iMurillac se mit a marcher dans la direction opposée à celle que suivait Jacq. . ; il n'adressa pas la parole au détenu, mais son œil darda sur le sien, il le poursuivit de sa fixité. Le pdiJonnier, que ce regard foudroyait, fit voite-lace et marcha alors de front avec le guichetier. Marillac imita le mouvement, et, par un demi-tour, replaça comme auparavant les yeux de Jaq.,. souB le feu de ses regards.
Jfaq... fut vaincu, et quelques moments après, le prisonnier volé raconta que l'argent qui loi avait été soustrait venait de rentrer habilement dans la poche de sa veste.
J'ai eu occasion de voir Marillac, devenu un des vi i m? des portc-clets. Je lui parlai de cette anecdote, qu'un des adnnnistra-
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. teun. in*afaît racontée, le voulus éclaircir ce qu*il pouvait y avoir de merveilleux dans le foif .
c Mon Dieu, monsieur^ me dit Marîllac, la chose était toute simple. Jaq..., par sa force, imposait ;ï presque tous les gtiichetiei-ç, (Inïis lin aecès de colère il eut tur un f mplnv i rninme un niouchcroii. Un jour, en riant, je lui pris le poi^nict et je ie serrai assez fortement pour qn il ne cherchât pas oiêmc à se. débarrasser de celte espèce de manchette ; puis, de temps en temps, je lui montrai» sans emphase et tout bouoement, comment j*étretg;oais mes ours dans la montagne, je lui serrai les flancs vigoureusement ; je me servais habilement devant lui de mou mouchoir, que je transformais en' nœud coulant. Mon homme comprit <|u*il avait affaire à partie plus forte que lui. Jusque-là, je n^avais fiiit preuve que de force : il restait à prouver que le péril ne m*cffrayait pas, et quand j'eus fait compter à Jaq... trente et quelques cicatrices renipoi lées de mes Uiiels avec les ours, il connut (jue j'étais de nature à faire ma partie avec qui que ce fût. Le prisonuit^r me pril on adniiralion ; il me fallait davantage. Ce nY'Iait pas assez de me l'aire craindre : je désirais, je ne sais pas pourquoi, que cet homme m'aimât; je voulais l'apprivoiser au bien petit à petit.
« laq..., à travers ses vices, avait conservé la plus tendre affection pour sa vieille mère, qui habitait le faubourg Sainl-Vicfor. L41 pauvre femme ignorait le sort de son fils, elle le croyait en tournée de compagnonnage. Quelquefois Jaq.. devenait soucieux, et la pensée qui en ce moment le dominait était la crainte qne quelque camarade en liberté ne révélai, j>ar vengeance ou imliscn'tidii, sa position à Sii mère. .le me promis d'exploiter ce bon seulmienldu condamné. Après un jour de eon^c que j'avais pris, je revins à Bieôtre et je dis à Jaq... : t J'ai vu voire niere, elle vous croit à Pontoise dans un atelier. — Mon Dieu! iit Jaq... tout ému et inquiet, vous êtes allé cfaes ma mère avec votre uniforme.. . — Non, dis-je, j'avais pris soin de le quitter pour ne pas laisser voir qui je suis ; je portais une veste, a Jaq... se rauura et me remercia. J'ajoutai queje m*élais lait passer pour un voiturîer, ayant besoin chaque semaine à Paris, et qne sa mère m'avait prié de venir hii donner, à chaque voyage, des nouvelles de son lils. — « i}u'avez-vous ré-
Wi LBS BA6?fES.
pondu? me dit J t(j... avec l uijn ! ss tuont. — J'ai protni?, mais c'est h !.i coïKlilion que vous vous conduirez conime il faut, OU bien pour vous pas de nouvelles de la mère, et pour la loère pas de notivcllcs de son fils... » A partir de ce moment, je fit, ajoute Marillac, tout ce que je Toalug do mon prisonnier , et ce fut cette soumission qui lui valut le sobriquet do FOurs, Tant que j*étai8 présent, me dit Marillac, jamais laq... ne manqua au traité passé entre nons ; mon regard, auquel la crédulité a bien Toulu accorder une puissance surnaturelle, n'avait qu*un ponvmr : c'était de rappeler à Jaq... les conditions aux(|uellcs je consentirais à voir sa mère.
« Le jour du vol, Jaq... avail ccdc àuii instinct nourri par l'habitude; mais il comprit le soupçon que je gardais contre lui quand il me vit en sa présence, il calcula les chances de la |iartie qu'il risquait. En gardant l'argent dérobé, il perdait des nouvelles qu'il eût payées du double de la somme qu'il venait de s'appropfier. Le combat ne fut pas de longue durée. Entre ses mauvais penchants et son affection pour s» incre, le bon sentiment eut le dessus et la restitution de Targent ftit iminédiate. S'il prit des précautions pour le remboursement, c'était dans la crainte du seul cbAtimcnt que seul je pouvais lui infliger: la privation do. nouvelles tie celle qui lui était chère; toute autre peine eût été sur lui sans elTet. >
Après la libération de Jaq..., si Marillac n'eût pas quitté le libéré, s'il eût conservé son inspection sur lui, on peut croire qu'il en eût fait uu bon ouvrier, un bon père, un honnête homme; mais quaud le r^rd dç Téleveur d'ours ne perça plus cette enveloppe humaine pour arriver au çœur et réveiller le sentiment filial^ l'anciei\ détenu de Bicêtrc se livra à tous les écarts d'une vie dér^ée. Le bagne le reçut.
Ce sentiment qui contint la nature rotigiieuse de Jaq... se révèle souv«'nt chez de grands criminels; mais il Hiudrait qu'un être intellifrent le ilevinàl el le dirigeât. On-iud on l'aperçoit, il est presque Icnijours trop tard pour eu tirer parti, (ie terrible Poulmann, cet homme -tigre dont le sang fume encore, renie Dieu au pied de réchafaud... Ou lui parle 4ç sa mère, il s'émeut, rappelle le prêtre, rl presse It; Clu'ist sur ses lèvres. .
PETITI! FATIGUE. — PÉCULE, BTC 119 Pourquoi a-t-on attendu qae l'boniine fût si près des dernières
limites de sa vie criminelle ]>our évoquer ua nom qui avait tant de puissance sur celle nalurc d'exception?
» Kii pliisieiirb circonstances, » médisait iManllac, « j'eus occasion d'exercer mon goût pour l'édncation des natures rebelles : j'ai obtenu quelques succès, mais c'est un métier diiticile, et, ù bien prendre. |e crois qu'il y a plus de chances de réussite à travailler sur Toars que sur Thomme. L'ours, une lois dressé, obéit à de nouvelles habitudes , quelle que soit la vois qui commande. L'homme, au contraire, semble ne faire sa soumisûon qu'au profit de celui qui le dompte. Quand le mallro n'est plus là, nul ne peut le remplacer ni repi*endre l'influence, i
Marillac uie donnait là, sans le savoir, le grand mol ch; la prospérit»' pi 11 (ImaMe de ces institutions tant vantées, dont la copie est impossible parce qu'il manque presfjue toujours à l'homme qui succède la haute intelligence et la moralité de celui qui a fondé.. Cependant, on ne peut le nier, il y a dans l'organisme moral des fils mystérieux à l'aide desquels une main habile opérera des réaolioDS tenant du prodige. U faut savoir toucher juste et connaître le moment opi>ortun.
Dans les bagnes, VaméUoration matérielle de l'existence peut pro» duire de bons résultats moraux par le sentiment de reconnaissance qu'elle excite. Mais, au milieu de cette corruption, il y a des germes tiiture sains ipidn pourrait développer avec profit; c'est surtout en rapprochant des liens de famille briâés qu'on peut espérer de bons résultats.
Peut-être trouverait-on dans les codes criminels de la vieille monarchie quelques dispositions plus moralisatrices que les coutumes pratiquées de nos jours. Car notre loi actuelle n'est-elle pas complice du vice? Ne convie-t-elle pas le condamné à des alliances monstrueuses, par l'état d'isolement qu'elle impose? N'est-elle pas sacrilège quand elle brise l'union que la loi religieuse déclare indissolid)le?
Dans les anciennes galèr( s, la mer»; pouvait vivre près de son fils, In feunne près de son époux. Le srandalo a amené plus tard la riiforme; mais c'est l'abus qu'on aurai! du frapper, et non la
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tolérance qui, dans des conditions bien réglées , pouvait tourner à la régénération de l'espèce exceptionnelle que nous étudions.
Dans les bagnes de notre époque, ce fut un vif stimulant que la création des récompenses pour Thommc qui vivait loin de tout centre d^émulation. C'est un bienfait qui peut porter bénéfice moral, que les emplois accordés à la bonne conduite et au travail. Une place de payole, une cantine, uu dépôt de laitage, concédés à un
condamné, peuvent avoir une action puissante sur sa régénération; c'est pour lui la première lueur de l'espérance. Au bout de l'échelle progressive qu'il |>eut monter, il a|)erçoit la lettre de grâce...
Mais pour les hommes qui se vouent à l'élude sérieuse des condamnés, il y a plus à faire encore, et je voudrais voir se renouveler les expériences semblables à celles du directeur B,... et de Marillac Vèleveui' d'ours.