TOULOM. — LB PORT VU AVEC UN PLANTON
Lu ciel de Provence a pu inspirer les poMes, mnis il ii i pas encore révélé aux autorités locales le sentiiuoiit hospitalier, qui a bien aussi sa poéûe. Le touriste qui n*est pas initié au patois provençal est alMohiment à Toulon comme un déporté. Nul n'a souci de son ignoftneedes localités.
Bien ^e la TiUe ne soit pas très-élendue, et que sa population YÎfe très à Télroit dans son enoeiote de marailles et de flots, il est fort difficile au proneneiiir de se diriger ; il n*a aucun signe pour se -reconnaître* Aucun monument ou établissemenl, si ce n'est Tarsenal» ne porte d'inscription ; les rues elles-mAmes n^orit d'indication qu'à leurs pôles ; I holel do ville est ilhistré d'une belle reuvre du Pugel, mais il faut chercher derrière dt s ruelles lu porte d'entrée ; le jardin dcfi plante? ?e révèle par hasard, et vous passeriez dt vant le palais de justice, si la parole sonore et accentuée des avocats ne ivAhissait le prétoire
11 n'est pas besoin de séjourner longtemps à Toulon pour ror marquer Tatlraclion mutuelle qu'il y a entre la iaveme et le gardechionrme. G*est un mouYemeat perpétuel de va-et-vient de l'arsenal au cabaret.
Le dtniat est sans doute pour quelque chose dans celte exci •
lation de la soif, car, à Brest, la rencontre d'un «^arde-ehiourme ivre est un fait asëez rare. A Toulon, autres rnuMirs. .le pensai <pi'il serait possible de faire tomiirr au prolil de mes recherL-hcs cet étal normal du gardien des rhiourmes. J'appelai à mon aide quelques sous-oOiciers et matelots intelligents i j'en formai comme un corps d'éclaireurs chargé d'aller en quéle des faite qui pouvaient m*étre utiles, et chacun, malgré la consigne qui défend k fréquentation des gardes^diioannes et l'approche des condamnés, ^en allait racolaJit avAC àiiresse le garde ou Fesdave, prenant l'un à la taverne , l'autre dans l'entre^pont d'un navire en charge ou dans une localité où la surveillance est moins active ; et chaque jour, à l'heure que j'avais désisméc pour le rapport, je rtwvais les noies de mes collahoraletus marins. Celte manière de taire de la statistique n'est peutrélre pas la plus économique, mais elle n'est pas la plus mauvaise, et j'ai dû à mes ainiliaires, qui avaient pris a cœur cette lâche, des docu-
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ments que j'aurais obteous bien difficilement d'une autre manière.
Une difficulté assez grave faillit compromettre l'œuvre de Tassociatton. A Toulon, la plupart des gardes-chiourmes, recrutés peut-être dans la légion étrangère, parlent allemand, beaucoup d'autres le patois de Test de la France, et pendant les premiers jours mes éclaireurs se (couTèrenC presque toujours, par le hasard des rencontres, en tête à tète avec des gens dont ils ne comprenaient pas le langage. J'en fus quitte pour renforcer ma brigade de deux marins strasbourgeois; ils servirent de truchemenis aux autres, et les Iravanx slatistiques ne furent j lns fiili'avés. J avais établi mes preniH i es ûbservaliniis sur une échelle reslreinte que j'aurais élargie par la suite. Le travail était satisfaisant, quand un matin tous mes collaborateurs vinrent m'annoncer que le lendemain ils devaient s'embarquer sur les bâtiments qui allaient laire la guerre au Maroc. Avec eux je vis s'éloigner mes projets de statistique secrète. 11 fallut recourir à un autre moyen.
Un jour, après avoir réglé la tâche de mes auiiliaires^ j'eus la pensée de parcourir le port pour juger de l'aspect général, que je n'avais encore pn saisir que du liaut des montagne?? qui forment au nord la ceinture de la ville. Je me rési<jiiai i suivie la route commune pour obtenir une antorisalion. Je me présentai à la Majorité, et après un assez long pourparter avec les gardes consignes et les garçons de bureaux, il me fut permis de pénétrer dans Tadministration et d'aller présenter verbalement ma demande. Un officier, feisant les fonctions de sousHaide-major, me donna une permission à Vaide de laquelle je pus visiter le port, accompagné d'un planton.
Je redoutais d'être mis en caravane et de me trouver adjoint, dixième ou vingtième, à quelque bande de curieux arrivés par la diligence; j'en fus (juitte pour la peur. La chaleur du soleil de Provence, qui devait être ce jour-là de trente-cinq à trente-six degrés, effraya sans doute les touristes, et je me trouvai seul à profiter de la faveur que l'administration n'accord(>, aux termes du règlement, qu'à une heure où la température de Toulon est à peu près égale k celle d'Afrique.
Le planton auquel j'échus en partage était un matelot en dispo-
TOULON. — LE PORl VU AVEC UN PLANTON. 235 nibilité qui avait déjà attiré plusieurs fois mon atientioo par l'expression de bien-être que donnait à sa figure te repos contiauel qu'il savourait. A quelque heure que je paaeaase, je le remarquais, immobile sur une chaise, comme s'il eût été aui arrêts sur une vergue. Quand on le désigna pour me conduire, il secoua la tête en signe du déplaisir que lui causait son déplacement. 11 eût été beaucoup plus désireux decoulinuer sou /Wr nienle^ que de gaguer la prime que tout curieux alloue à son cicérone.
Il prit son chapeau d'assez mauvaise humeur, cl nous nous acheminâmes vers l'arsenal. Aux premières paroles que j'avançai, il comprit que j^étais raïuilier avec quelques détailsd'un port miii lai re, et il ne se fit pas faute de faire tourner cette révélation au profit de sa paresse.
Ainsi, arrivé devant le grand bâtiment où les condamnés travaillent à la confection des câbles et des cordages, mon cicérone me dit d'un air insouciant :
« Monsieur n'est pas sans savoir ce que c'est qu'une corderiet »
Et il allait passer outre sans s'arrêter, quand je mauil'estai ia volonté de visiter ce vaste établisscnienl.
Le planton me précéda, et à peine eut-il fait quelques pas, qu'il s'arrêta et dit avec un geste d'insouciance :
« C'est toujours jusqu'au bout la même chose, i»
Gomme je me promettais de revoir en détail ces ateliers, je n'innstai pas et je cédai au désir que manifestait mon conducteur. Cependant, je loi fis observer qu'il y avait plusieurs étages.
« Qui a vu l'un avu l'autre, » répondit*il avec flegme, et il sortit. Je le suivis.
Arrivés au magasin général, une des localités les plus curieuses du port, iuiniense entrepôt où chaque partie iln matériel niai iliiueu sa case ou plutôt sou comptoir, le planton s'arrêta à Tenlrée, et prononça à voix basse ces mots : Magasin yénèraly comme s'il eût eu peur d'animer en moi une trop vive curiosité.
Je fis comme à la corderie, et, après avoir jeté un coup d'oeil rapide, je me retirai.
Quand je passai près de ce bassin merveilleux, pour la création duquel l'ingénieur a vaincu les difficultés sous-nurines, en
3S5 LBS BAGNES.
plaçant dans la nier une immense < uve de l>ionze qui la dominât par sa hauteur et rc^ùl les coustructions contre lesquelles la vague fiit impuissante.
Mon cicérone passa, comme si cette œuvre grandiose était antra» vail fort ordinaire.
Ailleurs, mon guide, regardant flu coin de Vm\ une ligne de vaisseaux de haut hord , dit, en prenant une direction eontraîre : a Monsieur n'est pas sans savoir ce que c'est qu'un vaisseau à trois ponis ? » et, avant que j'eusse dit que mon intention n'élait ji i'^ de mouler à ixird, mon matelot avait déjà pris place dans la barque de service qui conduit à la localité des chiourmes. Il jiensa , sans doute, que là il n'y avait pas moyen d'éluder la visite, ei il dit assez piteusement :
c Monsieur verra sans doule le bagne t
« Oai, dis-je, si c*est possible. ■ Nous arrivlmee à la grillci où se trouve le petit bazar des objets febriqués par les condamnés. U fallait faire viser la permission par le commissaire du bagne, ou plulôl il fallait obtenir de cet administrateur une autorisation pour visiter les salles de la luralile. I.e nioiucut ne nie paraissant |>as op|Mirlun pour entrer en relation direele avec ce fonctionnaire, je dis au matelot d'aller demander raulorisalion, et pendant son absence je restai avec les forçats marchands, qui me firent les boD* neurs de leur magasin.
Le travail de Cuntaisie est d*une grande ressource pour beanooup de condamnés. Le travailleur à la grande fatigue n*a point de sa* laire ; le forçat invalide, le convalescent, seraient souvent bien malheureux, si Tadministration ne tolérait pas Tindustrie privépdans tes chiourmes.
i. a(iuiini>ii,at<ui <iu port laisse (jurhjiics moments de joisir pour les repas, pour le repos. Après la renli t^e au bagne, avant l'heure du silence, il y a encore un espace de temps (|uc le travailleur adroit peut employer à son profit, et c'est pendaot ces momentslà que se (ont ces npm)>veux objets qu'on offre a|ix visiteurs dans les bagnes. C'est le crin qui se tresse pour faire des boucles dV reilles, des chaînes, des bagues dans lesquelles la verroterie 8*en- 4'liÂssc avec art; c'est Taloès qui se tisse pu se file et se transforme